Brest (Honoré Dumont)/Chant premier

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Impr. de P.-L. Tanquerey (p. 1-6).

CHANT PREMIER.

Muse ! allons visiter le plus beau port de France :
Combien là de l’État éclate la puissance !
Vingt ans sont écoulés, depuis que le désir
De contempler ce port à mon cœur vint s’offrir ;
Mais je ne suivis pas le vœu de ma pensée.
Puisque si vivement mon âme est empressée
À voir tout ce qui peut accroître son ardeur,
Je ne résiste plus à ce penchant flatteur,
Et mon goût, d’autant mieux, pourra se satisfaire
Que j’habite aujourd’hui le sol du Finistère.

Je veux chanter ce port, qui, semble m’appeler
À vanter son éclat, si doux à signaler.
Sur le plus noble ton, Muse, monte ta lyre :
À tes accens nouveaux Apollon va sourire ;
Et Neptune, charmé de tes touchans accords,
Va se féliciter de te voir sur ces bords.
Pour entendre ma voix, de vos grottes humides
Vous allez accourir, belles Océanides !

Brest, à l’œil étonné, présente un grand tableau ;
Pour le tracer, il veut un vigoureux pinceau :

Il faut, pour célébrer un lieu si poétique,
Se sentir embrasé par le feu pyndarique :
Un noble enthousiasme électrise l’esprit,
Et le génie alors s’enflamme, s’agrandit.

Muse, voyons du port la magnifique enceinte,
Où l’ennemi jamais ne put porter atteinte.
La nature a formé cette admirable port,
Où la Marine prend le plus brillant essor,
Et l’art industrieux l’a rendu formidable :
II est pour la patrie un point inexpugnable.

Combien Brest a-t-il vu s’élancer de son sein
De flottes, qu’animait un généreux dessein !
Combien le globe a vu d’actions libérales
Qui sont le digne fruit de nos forces navales !
Combien leur dévouement brilla dans l’univers,
Pour l’affranchissement de l’empire des mers !
Combien le Monde encor place son espérance.
Dans ce qu’entreprendra la marine de France !

Ô quel rare spectacle est offert à mes yeux !
Comme il frappe mon âme, et qu’il est glorieux !
Combien, en contemplant nos forces maritimes
Le cœur d’un français s’ouvre aux sentimens sublimes !
Salut ! nobles vaisseaux, dont l’immense Océan
A toujours applaudi le belliqueux élan,
Et qui, souvent trahis par l’aveugle Fortune,
Vous vîtes protégés par la main de Neptune :
Honneur à vos travaux, à votre pavillon,
Qui se fait admirer de chaque nation,

Et sait braver toujours les vents, la foudre et l’onde,
Quand son destin l’appelle à secourir le monde !

Que le génie est grand dans ses conceptions !
Il étonne nos yeux par ses créations.
L’art des Bouguer a fait des progrès admirables.
Comment en vous voyant, ô masses formidables !
Ne pourrait-on penser au superbe talent
Qui traça vos contours aussi parfaitement,
Et mit dans votre ensemble une force puissante,
Qui sût braver les coups d’une mer écumante.
Qu’à nos yeux un vaisseau montre de majesté !
Qu’une frégate brille encore à son côté !
Mais de ces vastes corps que la démarche est fière,
Quand Éole prend soin de leur allure altière !

Je vois avec respect ces vaisseaux mutilés,
Que dans bien des combats la gloire a signalés.
O vous, qui ne m’offrez qu’une masse immobile,
Vous ne dompterez plus une mer indocile,
Et l’Océan, par vous sillonné tant de fois,
Ne sera plus témoin de vos nobles exploits !
Vous êtes maintenant à l’abri des orages,
Et vous aurez de moi les plus justes hommages.
Puisse vous oublier, colosses vénérés,
Qui de grands souvenirs me semblez entourés,
Et qui même aujourd’hui, sans ailes, sans tonnerre,
Par votre gloire encore intéressez la terre ?
Si vous ne montrez plus un abord belliqueux,
Les palmes de vos fronts viennent frapper mes yeux,

Et je bénis ce port de l’asile honorable
Qu’obtient chacun de vous, dans son sein favorable
Aux plus nobles projets enfantés par l’État,
Pour donner à la France un véritable éclat.

Que j’aime à voir ici le vaisseau le Tourville,
Qui sut dans ses vieux ans se rendre encore utile,
En formant dans son sein tant d’habiles marins,
Dont plusieurs ont rempli de glorieux destins !
Le nom de ce vaisseau me rappelle un grand homme,
Que dans notre patrie avec amour on nomme,
Et dont le sort, un jour, a trahi les desseins,
En venant arracher la victoire à ses mains.
La France à sa mémoire a décerné l’hommage
Que méritait d’avoir son âme grande et sage :
Le ciseau du génie a reproduit les traits
Du mortel dont ma muse admire les hauts faits.
Ta brillante statue, ô noble capitaine !
Voit couler à ses pieds les ondes de la Seine :
Elle s’élève auprès du palais de nos Rois,
Et la France, avec eux, a reconnu tes droits
A la distinction touchante et révérée
Qu’à tes hautes vertus l’honneur à consacrée.
Tourville ! un des héros de mon pays natal,
De nos plus grands guerriers tu dois marcher l’égal.

A vous admirer tous mon âme est excitée,
Vastes corps, sur lesquels ma vue est arrêtée.
Que vos noms sont fameux, ô colosses des mers !
Ils vont, par leur éclat, retentir dans mes vers.

Soldats du continent, et soldats maritimes ;
Je vais vous rappeler vos actions sublimes,
En signalant des noms que l’immortalité
Transmettra, d’âge en âge, à la postérité.
La plupart de ces noms, dont la beauté m’enflamme,
Ô généreux français ! sont bien chers à votre âme.

Je veux vous citer tous, bâtimens de haut-bord,
Que maintenant je vois dans cet illustre port :
Frégates et vaisseaux, qu’un si beau lieu rassemble,
Ma Muse veut ici vous marier ensemble.

Diadème et Junon, Clorinde et Duguesclin,
Magicienne et Jean Bart, Terpsicore et Suffren,
Avec orgueil l’État vous orne, vous admire :
A vos nobles destins l’univers vient sourire.

Amazone et Wagram, Aréthuse, Océan,
Neptune et Némésis, Guerrière et Vétéran,
Je vois encore en vous un groupe en qui la France
Place au plus haut degré sa noble confiance.

Astrée et Saint-Louis, Constance et Glorieux,
Magnifique et Vénus, Médée et Courageux,
Vous êtes des soutiens qu’applaudit la patrie,
Et j’aime à célébrer votre union chérie.

Ma Muse ne peut point, au gré de son désir,
Assortir tous vos noms, qu’elle voit resplendir ;
Mais je vais allier Duquesne et Surveillante,
Commerce de Paris avec Persévérante.


Vous viendrez vous placer auprès du Foudroyant,
Austerlitz et Iéna, d’un renom si brillant.
Et vous, Santi-Pétri, vous, Atlas, vous, Achille,
Venez tous vous ranger auprès du vieux Tourville,
Sous nos yeux restauré, qui flotte rajeuni,
Tout prêt à s’élancer sur l’abîme infini.

Je tressaille, en voyant ce superbe cortège,
Qui décore l’État, le venge, le protège.

Vous êtes à l’étroit dans ce vaste bassin ;
Vaisseaux, qui possédez un gigantesque sein :
Vous ne déployez bien votre magnificence
Qu’alors que vous voguez sur une mer immense.
Que vous la sillonnez majestueusement !
Que vous êtes pour elle un auguste ornement !
Si l’Océan toujours offre un aspect sublime,
La navigation l’embellit et l’anime.
Malgré son grand éclat à nos regards offert,
La mer, sans bâtimens, n’est qu’un triste désert.
J’aime à voir sur son sein des voiles différentes,
Qui sont de tous les biens des sources abondantes.
Ô Paix ! je crois en toi voir la sœur de Thétis :
Combien tous vos penchans semblent être assortis !.
Vous désirez toujours le bonheur de la terre
Et vous semblez unir l’un et l’autre hémisphère :
Tous les peuples par vous échangent leurs bienfaits ;
Tous les peuples par vous bénissent les Français.