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Bug-Jargal/éd. 1876/05

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 8-10).

V


C’est au milieu de ces illusions et de ces espérances aveugles que j’atteignais ma vingtième année. Elle devait, être accomplie au mois d’août 1791, et mon oncle avait fixé cette époque pour mon union avec Marie. Vous comprenez aisément que la pensée d’un bonheur si prochain absorbait toutes mes facultés, et combien doit être vague le souvenir qui me reste des débats politiques dont à cette époque la colonie était déjà agitée depuis deux ans. Je ne vous entretiendrai donc ni du comte de Peinier, ni de M. de Blanchelande, ni de ce malheureux colonel de Mauduit dont la fin fut si tragique. Je ne vous peindrai point les rivalités de l’assemblée provinciale du Nord, et de cette assemblée coloniale qui prit le titre d’assemblée générale, trouvant que le mot coloniale sentait l’esclavage. Ces misères, qui ont bouleversé alors tous les esprits, n’offrent plus maintenant d’intérêt que par les désastres qu’elles ont produits. Pour moi, dans cette jalousie mutuelle qui divisait le Cap et le Port-au-Prince, si j’avais une opinion, ce devait être nécessairement en faveur du Cap, dont nous habitions le territoire, et de l’assemblée provinciale dont mon oncle était membre.

Il m’arriva une seule fois de prendre une part un peu vive à un débat sur les affaires du jour. C’était à l’occasion de ce désastreux décret du 15 mai 1791, par lequel l’Assemblée nationale de France admettait les hommes de couleur libres à l’égal partage des droits politiques avec les blancs. Dans un bal donné à la ville du Cap par le gouverneur, plusieurs jeunes colons parlaient avec véhémence sur cette loi, qui blessait si cruellement l’amour-propre, peut-être fondé, des blancs. Je ne m’étais point encore mêlé à la conversation, lorsque je vis s’approcher du groupe un riche planteur que les blancs admettaient difficilement parmi eux, et dont la couleur équivoque faisait suspecter l’origine. Je m’avançai brusquement vers cet homme en lui disant à voix haute : « Passez outre, monsieur ; il se dit ici des choses désagréables pour vous, qui avez du sang mêlé dans les veines. » Cette imputation l’irrita au point qu’il m’appela en duel. Nous fûmes tous deux blessés. J’avais eu tort, je l’avoue, de le provoquer ; mais il est probable que ce qu’on appelle le préjugé de la couleur n’eût pas suffi seul pour m’y pousser : cet homme avait depuis quelque temps l’audace de lever les yeux jusqu’à ma cousine, et au moment où je l’humiliai d’une manière si inattendue, il venait de danser avec elle.

Quoi qu’il en fût, je voyais s’avancer avec ivresse le moment où je posséderais Marie, et je demeurais étranger à l’effervescence toujours croissante qui faisait bouillonner toutes les têtes autour de moi. Les yeux fixés sur mon bonheur, qui s’approchait, je n’apercevais pas le nuage effrayant qui déjà couvrait presque tous les points de notre horizon politique, et qui devait, en éclatant, déraciner toutes les existences. Ce n’est pas que les esprits, même les plus prompts à s’alarmer, s’attendissent sérieusement dès lors à la révolte des esclaves : on méprisait trop cette classe pour la craindre ; mais il existait seulement entre les blancs et les mulâtres libres assez de haine pour que ce volcan si longtemps comprimé bouleversât toute la colonie au moment redouté où il se déchirerait.

Dans les premiers jours de ce mois d’août, si ardemment appelé de tous mes vœux, un incident étrange vint mêler une inquiétude imprévue à mes tranquilles espérances.