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Bug-Jargal/éd. 1876/24

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 31-32).

XXIV

Tandis que la scène que Thadée vient de décrire… — Thadée, triomphant, vint se placer derrière le capitaine ; — tandis que la scène que Thadée vient de décrire se passait derrière le mornet, j’étais parvenu, avec quelques-uns des miens, à grimper de broussaille en broussaille sur un pic nommé le Pic du Paon, à cause des teintes irisées que le mica répandu à sa surface présentait aux rayons du soleil. Ce pic était de niveau avec les positions des noirs. Le chemin une fois frayé, le sommet fut bientôt couvert de milices ; nous commençâmes une vive fusillade. Les nègres, moins bien armés que nous, ne purent nous riposter aussi chaudement ; ils commencèrent à se décourager, nous redoublâmes d’acharnement, et bientôt les rocs les plus voisins furent évacués par les rebelles, qui cependant eurent d’abord soin de faire rouler les cadavres de leurs morts sur le reste de l’armée, encore rangée en bataille sur le mornet. Alors nous abattîmes et liâmes ensemble avec des feuilles de palmier et des cordes plusieurs troncs de ces énormes cotonniers sauvages dont les premiers habitants de l’île faisaient des pirogues de cent rameurs. À l’aide de ce pont improvisé, nous passâmes sur les pics abandonnés, et une partie de l’armée se trouva ainsi avantageusement postée. Cet aspect ébranla le courage des insurgés. Notre feu se soutenait ; des clameurs lamentables, auxquelles se mêlait le nom de Bug-Jargal, retentirent soudain dans l’armée de Biassou. Une grande épouvante s’y manifesta. Plusieurs noirs du Morne-Bouge parurent sur le roc où flottait le drapeau écarlate ; ils se prosternèrent, enlevèrent l’étendard, et se précipitèrent avec lui dans les gouffres de la Grande-Rivière. Cela semblait signifier que leur chef était mort ou pris.

Notre audace s’en accrut à un tel point, que je résolus de chasser à l’arme blanche les rebelles des rochers qu’ils occupaient encore. Je fis jeter un pont de troncs d’arbres entre notre pic et le roc le plus voisin ; et je m’élançai le premier au milieu des nègres. Les miens allaient me suivre, quand un des rebelles, d’un coup de hache, fit voler le pont en éclats. Les débris tombèrent dans l’abîme en battant les rocs avec un bruit épouvantable.

Je tournai la tête : en ce moment je me sentis saisir par six ou sept noirs qui me désarmèrent. Je me débattais comme un lion ; ils me lièrent avec des cordes d’écorce, sans s’inquiéter des balles que mes gens faisaient pleuvoir autour d’eux.

Mon désespoir ne fut adouci que par les cris de victoire que j’entendis pousser autour de moi un instant après ; je vis bientôt les noirs et les mulâtres gravir pêle-mêle les sommets les plus escarpés, en jetant des clameurs de détresse. Mes gardiens les imitèrent ; le plus vigoureux d’entre eux me chargea sur ses épaules, et m’emporta vers les forêts, en sautant de roche en roche avec l’agilité d’un chamois. La lueur des flammes cessa bientôt de le guider ; la faible lumière de la lune lui suffit ; il se mit à marcher avec moins de rapidité.