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Bug-Jargal/éd. 1876/25

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 32-34).

XXV

Après avoir traversé les halliers et franchi des torrents, nous arrivâmes dans une haute vallée d’un aspect singulièrement sauvage. Ce lieu m’était absolument inconnu,

Cette vallée était située dans le cœur même des mornes, dans ce qu’on appelle à Saint-Domingue les doubles montagnes. C’était une grande savane verte, emprisonnée dans des murailles de roches nues, parsemée de bouquets de pins, de gaïacs et de palmistes. Le froid vif qui règne presque continuellement dans cette région de l’île, bien qu’il n’y gèle pas, était encore augmenté par la fraîcheur de la nuit, qui finissait à peine. L’aube commençait à faire revivre la blancheur des hauts sommets environnants, et la vallée, encore plongée dans une obscurité profonde, n’était éclairée que par une multitude de feux allumés par les nègres : car c’était là leur point de ralliement. Les membres disloqués de leur armée s’y rassemblaient en désordre. Les noirs et les mulâtres arrivaient de moment en moment par troupes effarées, avec des cris de détresse ou des hurlements de rage. De nouveaux feux, brillants comme des yeux de tigre dans la sombre savane, marquaient à chaque instant que le cercle du camp s’agrandissait.

Le nègre dont j’étais le prisonnier m’avait déposé au pied d’un chêne, d’où j’observais avec insouciance ce bizarre spectacle. Le noir m’attacha par la ceinture au tronc de l’arbre auquel j’étais adossé, resserra les nœuds redoublés qui comprimaient tous mes mouvements, mit sur ma tête son bonnet de laine rouge, sans doute pour indiquer que j’étais sa propriété, et après qu’il se fut ainsi assuré que je ne pourrais ni m’échapper, ni lui être enlevé par d’autres, il se disposa à s’éloigner. Je me décidai alors à lui adresser la parole, et je lui demandai alors en patois créole, s’il était de la bande du Dondon ou de celle du Morne-Rouge. Il s’arrêta et me répondit d’un air d’orgueil : Morne-Rouge ! Une idée me vint. J’avais en tendu parler de la générosité du chef de cette bande, Bug-Jargal, et, quoique résolu sans peine à une mort qui devait finir tous mes malheurs, l’idée des tourments qui m’attendaient si je la recevais de Biassou ne laissait pas que de m’inspirer quelque horreur. Je n’aurais pas mieux demandé que de mourir sans ces tortures. C’était peut-être une faiblesse, mais je crois qu’en de pareils moments notre nature d’homme se révolte toujours. Je pensais donc que si je pouvais me soustraire à Biassou, j’obtiendrais peut-être de Bug-Jargal une mort sans supplices, une mort de soldat. Je demandai à ce nègre du Morne-Rouge de me conduire à son chef, Bug-Jargal. Il tressaillit. « Bug-Jargal ! » dit-il en se frappant le front avec désespoir ; puis passant rapidement à l’expression de la fureur, il me cria en me montrant le poing : « Biassou ! Biassou ! » Après ce nom menaçant il me quitta.

La colère et la douleur du nègre me rappelèrent cette circonstance du combat, de laquelle nous avions conclu la prise ou la mort du chef des bandes du Morne-Rouge. Je n’en doutai plus, et je me résignai à cette vengeance de Biassou dont le noir semblait me menacer.