Bug-Jargal/éd. 1876/32

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 46-47).

XXXII

Il fallut, pour me distraire un moment des perplexités où m’avait jeté cette scène étrange, le nouveau drame qui succéda sous mes yeux à la comédie ridicule que Biassou et l’obi venaient de jouer devant leur bande ébahie.

Biassou s’était replacé sur son siège d’acajou, l’obi s’était assis à sa droite, Rigaud à sa gauche, sur les deux carreaux qui accompagnaient le trône du chef. L’obi, les bras croisés sur la poitrine, paraissait absorbé dans une profonde contemplation ; Biassou et Rigaud mâchaient du tabac ; et un aide de camp était venu demander au mariscal de campo s’il fallait faire défiler l’armée, quand trois groupes tumultueux de noirs arrivèrent ensemble à l’entrée de la grotte avec des clameurs furieuses. Chacun de ces atroupements amenait un prisonnier qu’il voulait remettre à la disposition de Biassou, moins pour savoir s’il lui conviendrait de leur faire grâce, que pour connaître son bon plaisir sur le genre de mort que les malheureux devaient endurer. Leurs cris sinistres ne l’annonçaient que trop : « Mort ! mort ! Muerte ! muerte ! Death ! death !  » criaient quelques nègres anglais, sans doute de la horde de Bouckmann, qui étaient déjà venus rejoindre les noirs espagnols et français de Biassou.

Le mariscal de campo leur imposa silence d’un signe de main, et fit avancer les trois captifs sur le seuil de la grotte. J’en reconnus deux avec surprise : l’un était ce citoyen général C***, ce philanthrope correspondant de tous les négrophiles du globe, qui avait émis un avis si cruel pour les esclaves dans le conseil, chez le gouverneur ; l’autre était le planteur équivoque qui avait tant de répugnance pour les mulâtres, au nombre desquels les blancs le comptaient. Le troisième paraissait appartenir à la classe des petits blancs ; il portait un tablier de cuir, et avait les manches retroussées au-dessus du coude. Tous trois avaient été surpris séparément, cherchant à se cacher dans les montagnes.

Le petit blanc fut interrogé le premier.

« Qui es-tu, toi ? lui dit Biassou.

— Je suis Jacques Belin, charpentier de l’hôpital des Pères, au Cap. »

Une surprise mêlée de honte se peignit dans les yeux du généralissime des pays conquis.

« Jacques Belin ! dit-il en se mordant les lèvres.

— Oui, reprit le charpentier ; est-ce que tu ne me reconnais pas ?

— Commence, toi, dit le mariscal de campo, par me reconnaître et me saluer.

— Je ne salue pas mon esclave ! répondit le charpentier.

— Ton esclave, misérable ! s’écria le généralissime.

— Oui, répliqua le charpentier, oui, je suis ton premier maître. Tu feins de me méconnaître ; mais souviens-toi, Jean Biassou ; je t’ai vendu treize piastres-gourdes à un marchand domingois. »

Un violent dépit contracta tous les traits de Biassou.

« Eh quoi ! poursuivit le petit blanc, tu parais honteux de m’avoir servi ! Est-ce que Jean Biassou ne doit pas s’honorer d’avoir appartenu à Jacques Belin ? Ta propre mère, la vieille folle ! a bien souvent balayé mon échoppe ; mais à présent je l’ai vendue à monsieur le majordome de l’hôpital des Pères ; elle est si décrépite qu’il ne m’en a voulu donner que trente-deux livres, et six sous pour l’appoint. Voilà cependant ton histoire et la sienne ; mais il paraît que vous êtes devenus fiers, vous autres nègres et mulâtres, et que tu as oublié le temps où tu servais, à genoux, maître Jacques Belin, charpentier au Cap. »

Biassou l’avait écouté avec ce ricanement féroce qui lui donnait l’air d’un tigre.

« Bien ! » dit-il.

Alors il se tourna vers les nègres qui avaient amené maître Belin :

« Emportez deux chevalets, deux planches et une scie, et emmenez cet homme. Jacques Belin, charpentier au Cap, remercie-moi, je te procure une mort de charpentier. »

Son rire acheva d’expliquer de quel horrible supplice allait être puni l’orgueil de son ancien maître. Je frissonnai ; mais Jacques Belin ne fronça pas le sourcil ; il se tourna fièrement vers Biassou.

« Oui, dit-il, je dois te remercier, car je t’ai vendu pour le prix de treize piastres, et tu m’as rapporté certainement plus que tu ne vaux. »

On l’entraîna.