Bug-Jargal/éd. 1876/33

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 47-51).

XXXIII

Les deux autres prisonniers avaient assisté plus morts que vifs à ce prologue effrayant de leur propre tragédie. Leur attitude humble et effrayée contrastait avec la fermeté un peu fanfaronne du charpentier : ils tremblaient de tous leurs membres.

Biassou les considéra l’un après l’autre avec son air de renard ; puis, se plaisant à prolonger leur agonie, il entama avec Rigaud une conversation sur les différentes espèces de tabac, affirmant que le tabac de la Havane n’était bon qu’à fumer en cigares, et qu’il ne connaissait pas pour priser de meilleur tabac d’Espagne que celui dont feu Bouckmann lui avait envoyé deux barils, pris chez M. Lebattu, propriétaire de l’île de la Tortue. Puis, s’adressant brusquement au citoyen général C*** :

« Qu’en penses-tu ? » lui dit-il.

Cette apostrophe inattendue fit chanceler le citoyen. Il répondit en balbutiant :

« Je m’en rapporte, général, à l’opinion de Votre Excellence…

— Propos de flatteur ! répliqua Biassou. Je te demande ton avis et non le mien. Est-ce que tu connais un tabac meilleur à prendre en prise que celui de M. Lebattu ?

— Non vraiment, monseigneur, dit C***, dont le trouble amusait Biassou.

Général ! excellence ! monseigneur ! reprit le chef d’un air impatienté ; tu es un aristocrate !

— Oh ! vraiment non ! s’écria le citoyen général ; je suis bon patriote de 91 et fervent négrophile !…

Négrophile, interrompit le généralissime ; qu’est-ce que c’est qu’un négrophile ?…

— C’est un ami des noirs, balbutia le citoyen.

— Il ne suffit pas d’être ami des noirs, repartit sévèrement Biassou, il faut l’être aussi des hommes de couleur. »

Je crois avoir dit que Biassou était sacatra.

« Des hommes de couleur, c’est ce que je voulais dire, répondit humblement le négrophile. Je suis lié avec tous les plus fameux partisans des nègres et des mulâtres… »

Biassou, heureux d’humilier un blanc, l’interrompit encore :

« Nègres et mulâtres ! qu’est-ce que cela veut dire ? Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs ? Il n’y a ici que des hommes de couleur et des noirs, entendez-vous, monsieur le colon ?

— C’est une mauvaise habitude contractée dès l’enfance, reprit C*** ; pardonnez-moi, je n’ai point eu l’intention de vous offenser, monseigneur…

— Laisse là ton monseigneur ; je te répète que je n’aime point ces façons d’aristocrate. »

C*** voulut encore s’excuser ; il se mit à bégayer une nouvelle explication :

« Si vous me connaissiez, citoyen…

— Citoyen ! pour qui me prends-tu ? s’écria Biassou avec colère. Je déteste ce jargon des jacobins. Est-ce que tu serais un jacobin, par hasard ? Songe que tu parles au généralissime des gens du roi ! Citoyen !… l’insolent ! »

Le pauvre négrophile ne savait plus sur quel ton parler à cet homme, qui repoussait également les titres de monseigneur et de citoyen, le langage des aristocrates et celui des patriotes ; il était atterré. Biassou, dont la colère n’était que simulée, jouissait cruellement de son embarras.

« Hélas ! dit enfin le citoyen général, vous me jugez bien mal, noble défenseur des droits imprescriptibles de la moitié du genre humain… »

Dans l’embarras de donner une qualification quelconque à ce chef qui paraissait les refuser toutes, il avait eu recours à l’une de ces périphrases sonores que les révolutionnaires substituent volontiers au nom et au titre de la personne qu’ils haranguent.

Biassou le regarda fixement et lui dit :

« Tu aimes donc les noirs et les sang-mêlés ?

— Si je les aime ! s’écria le citoyen C*** ; je corresponds avec Brissot et… »

Biassou l’interrompit en ricanant.

« Ha ! ha ! je suis charmé de voir en toi un ami de notre cause. En ce cas, tu dois détester les misérables colons qui ont puni notre juste insurrection par les plus cruels supplices ; tu dois penser avec nous que ce ne sont pas les noirs, mais les blancs qui sont les véritables rebelles, puisqu’ils se révoltent contre la nature et l’humanité : tu dois exécrer ces monstres !

— Je les exècre ! répondit C***.

— Eh bien ! poursuivit Biassou, que penserais-tu d’un homme qui aurait, pour étouffer les dernières tentatives des esclaves, planté cinquante têtes de noirs des deux côtés de l’avenue de son habitation ? »

La pâleur de C*** devint effrayante.

« Que penserais-tu d’un blanc qui aurait proposé de ceindre la ville du Cap d’un cordon de têtes d’esclaves ?…

— Grâce ! grâce ! dit le citoyen général terrifié.

— Est-ce que je te menace ? reprit froidement Biassou. Laisse-moi achever… D’un cordon de têtes qui environnât la ville du fort Picolet au cap Caracol ! Que penserais-tu de cela, hein ? réponds ! »

Le mot de Biassou : Est-ce que je te menace ? avait rendu quelque espérance à C*** ; il songea que peut-être le chef savait ces horreurs sans en connaître l’auteur, et répondit avec quelque fermeté, pour prévenir toute présomption qui lui fut contraire :

« Je pense que ce sont des crimes atroces. »

Biassou ricanait.

« Bon ! Et quel châtiment infligerais-tu au coupable ? »

Ici le malheureux C*** hésita.

« Eh bien ! reprit Biassou, es-tu l’ami des noirs ou non ? »

Des deux alternatives, le négrophile choisit la moins menaçante ; et, ne remarquant rien d’hostile pour lui-même dans les yeux de Biassou, il dit d’une voix faible :

« Le coupable mérite la mort.

— Fort bien répondu, » dit tranquillement Biassou en jetant le tabac qu’il mâchait.

Cependant son air d’indifférence avait rendu quelque assurance au pauvre négrophile ; il fit un effort pour écarter tous les soupçons qui pouvaient peser sur lui :

« Personne, s’écria-t-il, n’a fait de vœux plus ardents que les miens pour le triomphe de votre cause. Je corresponds avec Brissot et Pruneau de Pomme-Gouge, en France ; Magaw, en Amérique ; Peter Paulus, en Hollande ; l’abbé Tamburini, en Italie… »

Il continuait d’étaler complaisamment cette litanie philanthropique, qu’il récitait volontiers, et qu’il avait notamment débitée en d’autres circonstances et dans un autre but chez M. de Blanchelande, quand Biassou l’arrêta.

« Hé ! que me font à moi tous tes correspondants ? Indique-moi seulement où sont tes magasins, tes dépôts : mon armée a besoin de munitions. Tes plantations sont sans doute riches, ta maison de commerce doit être forte, puisque tu corresponds avec tous les négociants du monde. »

Le citoyen C*** hasarda une observation timide.

« Héros de l’humanité, ce ne sont point des négociants, ce sont des philosophes, des philanthropes, des négrophiles.

— Allons, dit Biassou en hochant la tête, le voilà revenu à ses diables de mots inintelligibles. Eh bien, si tu n’as ni dépôts ni magasins à piller, à quoi donc es-tu bon ? »

Cette question présentait une lueur d’espoir que C*** saisit avidement.

« Illustre guerrier, répondit-il, avez-vous un économiste dans votre armée ?

— Qu’est-ce encore que cela ? demanda le chef.

— C’est, dit le prisonnier, avec autant d’emphase que sa crainte le lui permettait, c’est un homme nécessaire par excellence, celui qui seul apprécie, suivant leurs valeurs respectives, les ressources matérielles d’un empire, qui les échelonne dans l’ordre de leur importance, les classe suivant leur valeur, les bonifie et les améliore en combinant leurs sources et leurs résultats, et les distribue à propos, comme autant de ruisseaux fécondateurs, dans le grand fleuve de l’utilité générale, qui vient grossir à son tour la mer de la prospérité publique.

Caramba ! dit Biassou en se penchant vers l’obi. Que diantre veut-il dire avec ses mots, enfilés les uns aux autres comme les grains de votre chapelet ? »

L’obi haussa les épaules en signe d’ignorance et de dédain. Cependant le citoyen C*** continuait :

« … J’ai étudié, daignez m’entendre, vaillant chef des braves régénérateurs de Saint-Domingue, j’ai étudié les grands économistes, Turgot, Raynal et Mirabeau, l’ami des hommes ! J’ai mis leur théorie en pratique. Je sais la science indispensable au gouvernement des royaumes et des États quelconques…

— L’économiste n’est pas économe de paroles ! » dit Rigaud avec son sourire doux et goguenard.

Biassou s’était écrié :

« Dis-moi donc, bavard ! est-ce que j’ai des royaumes et des États à gouverner ?

— Pas encore, grand homme, repartit C***, mais cela peut venir ; et d’ailleurs ma science descend, sans déroger, à des détails utiles pour la gestion d’une armée. »

Le généralissime l’arrêta encore brusquement.

« Je ne gère pas mon armée, monsieur le planteur, je la commande.

— Fort bien, observa le citoyen ; vous serez le général, je serai l’intendant. J’ai des connaissances spéciales pour la multiplication des bestiaux…

— Crois-tu que nous élevons les bestiaux ? dit Biassou en ricanant : nous les mangeons. Quand le bétail de la colonie française me manquera, je passerai les mornes de la frontière et j’irai prendre les bœufs et les moutons espagnols qu’on élève dans les hattes des grandes plaines du Cotuy, de la Vega, de Saint-Jago, et sur les bords de la Yuna ; j’irai encore chercher, s’il le faut, ceux qui paissent dans la presqu’île de Samana et aux revers de la montagne de Cibos, à partir des bouches du Neybe jusqu’au delà de Santo-Domingo. D’ailleurs, je serai charmé de punir ces damnés planteurs espagnols ; ce sont eux qui ont livré Ogé ! Tu vois que je ne suis pas embarrassé du défaut de vivres, et que je n’ai pas besoin de ta science, nécessaire par excellence !  »

Cette vigoureuse déclaration déconcerta le pauvre économiste ; il essaya pourtant encore une dernière planche de salut.

« Mes études ne se sont pas bornées à l’éducation du bétail. J’ai d’autres connaissances spéciales qui peuvent vous être fort utiles. Je vous indiquerai les moyens d’exploiter le brai et les mines de charbon de terre.

— Que m’importe ! dit Biassou. Quand j’ai besoin de charbon, je brûle trois lieues de forêt.

— Je vous enseignerai à quel emploi est propre chaque espèce de bois, poursuivit le prisonnier : le chicaron et le sabiecca pour les quilles de navire ; les yabas pour les courbes ; les tocumas[1] pour les membrures ; les hacamas, les gaïacs, les cèdres, les acomas…

Que te lleven todos los demonios de los diez-y-siete infiernos[2] ! s’écria Biassou impatienté.

— Plaît-il, mon gracieux patron ? dit l’économiste tout tremblant, et qui n’entendait pas l’espagnol.

— Écoute, reprit Biassou, je n’ai pas besoin de vaisseaux. Il n’y a qu’un emploi vacant dans ma suite ; ce n’est pas la place de mayor domo, c’est la place de valet de chambre. Vois, señor filosofo, si elle te convient. Tu me serviras à genoux ; tu m’apporteras la pipe, le calalou[3] et la soupe de tortue ; et tu porteras derrière moi un éventail de plumes de paon ou de perroquet, comme ces deux pages que tu vois. Hum ! réponds : veux-tu être mon valet de chambre ? »

Le citoyen C***, qui ne songeait qu’à sauver sa vie, se courba jusqu’à terre avec mille démonstrations de joie et de reconnaissance.

« Tu acceptes donc ? demanda Biassou.

— Pouvez-vous douter, mon généreux maître, que j’hésite un moment devant une si insigne faveur que celle de servir votre personne ? »

À cette réponse, le ricanement diabolique de Biassou devint éclatant. Il croisa les bras, se leva d’un air de triomphe, et, repoussant du pied la tête du blanc prosterné devant lui, il s’écria d’une voix haute :

« J’étais bien aise d’éprouver jusqu’où peut aller la lâcheté des blancs, après avoir vu jusqu’où peut aller leur cruauté ! Citoyen C***, c’est à toi que je dois ce double exemple. Je te connais ! comment as-tu été assez stupide pour ne pas t’en apercevoir ? C’est toi qui as présidé aux supplices de juin, de juillet et d’août ; c’est toi qui as fait planter cinquante têtes de noirs des deux côtés de ton avenue, en place de palmiers ; c’est toi qui voulais égorger les cinq cents nègres restés dans tes fers après la révolte, et ceindre la ville du Cap d’un cordon de têtes d’esclaves, du fort Picolet à la pointe de Caracol. Ta aurais fait, si tu l’avais pu, un trophée de ma tête : maintenant tu t’estimerais heureux que je voulusse de toi pour valet de chambre. Non ! non ! j’ai plus de soin de ton honneur que toi-même ; je ne te ferai pas cet affront. Prépare-toi à mourir ! »

Il fit un geste, et les noirs déposèrent auprès de moi le malheureux négrophile, qui, sans pouvoir prononcer une parole, était tombé à ses pieds comme foudroyé.

  1. Néfliers.
  2. Que puissent t’emporter tous les démons des dix-sept enfers !
  3. Ragoût créole.