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Bug-Jargal/éd. 1876/40

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 59-61).

XL

J’ignore, messieurs, pourquoi je vous expose ces idées. Ce ne sont point de celles que l’on comprend et que l’on fait comprendre. Il faut les avoir senties. Je les ai éprouvées. C’était l’état de mon âme au moment où les gardes de Biassou me remirent aux nègres du Morne-Rouge. Il me semblait que c’étaient des spectres qui me livraient à des spectres, et sans opposer de résistance je me laissai lier par la ceinture au tronc d’un arbre. Ils m’apportèrent quelques patates, cuites dans l’eau, que je mangeai par cette sorte d’instinct machinal que la bonté de Dieu laisse à l’homme au milieu des préoccupations de l’esprit.

Cependant la nuit était venue ; mes gardiens se retirèrent dans leurs ajoupas, et six d’entre eux seulement restèrent près de moi, assis ou couchés devant un grand feu qu’ils avaient allumé pour se préserver du froid nocturne. Au bout de quelques instants, tous s’endormirent profondément.

L’accablement physique dans lequel je me trouvais alors ne contribuait pas peu aux vagues rêveries qui égaraient ma pensée. Je me rappelais les jours sereins et toujours les mêmes que, peu de semaines auparavant, je passais encore près de Marie, sans même entrevoir dans l’avenir une autre possibilité que celle d’un bonheur éternel. Je les comparais à la journée qui venait de s’écouler, journée où tant de choses étranges s’étaient déroulées devant moi, comme pour me faire douter de leur existence, où ma vie avait été trois fois condamnée, et n’avait pas été sauvée. Je méditais sur mon avenir présent, qui ne se composait plus que d’un lendemain et ne m’offrait plus d’autre certitude que le malheur et la mort, heureusement prochaine. Il me semblait lutter contre un cauchemar affreux. Je me demandais s’il était possible que tout ce qui s’était passé fût passé, que ce qui m’entourait fût le camp du sanguinaire Biassou, que Marie fût pour jamais perdue pour moi, et que ce prisonnier gardé par six barbares, garrotté et dévoué à une mort certaine, ce prisonnier que me montrait la lueur d’un feu de brigands, fût bien moi. Et, malgré tous mes efforts pour fuir l’obsession d’une pensée bien plus déchirante encore, mon cœur revenait à Marie. Je m’interrogeais avec angoisse sur son sort ; je me roidissais dans mes liens comme pour voler à son secours, espérant toujours que le rêve horrible se dissiperait, et que Dieu n’aurait pas voulu faire entrer toutes les horreurs sur lesquelles je n’osais m’arrêter dans la destinée de l’ange qu’il m’avait donné pour épouse. L’enchaînement douloureux de mes idées ramenait alors Pierrot devant moi, et la rage me rendait presque insensé ; les artères de mon front me semblaient prêtes à se rompre ; je me haïssais, je me maudissais, je me méprisais pour avoir un moment uni mon amitié pour Pierrot à mon amour pour Marie ; et, sans chercher à m’expliquer quel motif avait pu le pousser à se jeter lui-même dans les eaux de la Grande-Rivière, je pleurais de ne point l’avoir tué. Il était mort, j’allais mourir, et la seule chose que je regrettasse de sa vie et de la mienne, c’était ma vengeance.

Toutes ces émotions m’agitaient au milieu d’un demi-sommeil dans lequel l’épuisement m’avait plongé. Je ne sais combien de temps il dura ; mais j’en fus soudainement arraché par le retentissement d’une voix mâle qui chantait distinctement, mais de loin : Yo que soy contrabandista. J’ouvris les yeux en tressaillant ; tout était noir, les nègres dormaient, le feu mourait. Je n’entendais plus rien ; je pensai que cette voix était une illusion du sommeil, et mes paupières alourdies se refermèrent. Je les ouvris une seconde fois précipitamment ; la voix avait recommencé, et chantait avec tristesse et de plus près ce couplet d’une romance espagnole :

En los campos de Ocana,
Prisionero caí ;
Me llevan á Cotadilla ;
Desdichado fui
[1].

Cette fois, il n’y avait plus de rêve. C’était la voix de Pierrot ! Un moment après, elle s’éleva encore dans l’ombre et le silence, et fit entendre pour la deuxième fois, presque à mon oreille, l’air connu : Yo que, soy contrabandista. Un dogue vint joyeusement se rouler à mes pieds, c’était Rask. Je levai les yeux. Un noir était devant moi, et la lueur du foyer projetait à côté du chien son ombre colossale : c’était Pierrot. La vengeance me transporta ; la surprise me rendit immobile et muet. Je ne dormais pas. Les morts revenaient donc ! Ce n’était plus un songe, mais une apparition. Je me détournai avec horreur. À cette vue, sa tête tomba sur sa poitrine.

Un dogue vint joyeusement su rouler à mes pieds. (Page 60.)

« Frère, murmura-t-il à voix basse, tu m’avais promis de ne jamais douter de moi quand tu m’entendrais chanter cet air ; frère, dis, as-tu oublié ta promesse ? »

La colère me rendit la parole.

« Monstre ! m’écriai-je, je te retrouve donc enfin : bourreau, assassin de mon oncle, ravisseur de Marie, oses-tu m’appeler ton frère ? Tiens, ne m’approche pas ! »

J’oubliais que j’étais attaché de manière à ne pouvoir faire presque aucun mouvement. J’abaissai comme involontairement les yeux sur mon côté pour y chercher mon épée. Cette intention visible le frappa. Il prit un air ému, mais doux.

« Non, dit-il, non, je n’approcherai pas. Tu es malheureux, je te plains ; toi, tu ne me plains pas, quoique je le sois plus que toi. »

Je haussai les épaules. Il comprit, ce reproche muet. Il me regarda d’un air rêveur.

« Oui, tu as beaucoup perdu ; mais, crois-moi, j’ai perdu plus que toi. »

Cependant ce bruit de voix avait réveillé les six nègres qui me gardaient. Apercevant un étranger, ils se levèrent précipitamment en saisissant leurs armes ; mais dès que leurs regards se furent arrêtés sur Pierrot, ils poussèrent un cri de surprise et de joie, et tombèrent prosternés en battant la terre de leurs fronts.

Mais les respects que ces nègres rendaient à Pierrot, les caresses que Rask portait alternativement de son maître à moi, en me regardant avec inquiétude, comme étonné de mon froid accueil, rien ne faisait impression sur moi en ce moment. J’étais tout entier à l’émotion de ma rage, rendue impuissante par les liens qui me chargeaient.

« Oh ! m’écriai-je enfin, en pleurant de fureur sous les entraves qui me retenaient, oh ! que je suis malheureux ! Je regrettais que ce misérable se fût fait justice à lui-même ! je le croyais mort, et je me désolais pour ma vengeance. Et maintenant le voilà qui vient me narguer lui-même ; il est là, vivant, sous mes yeux, et je ne puis jouir du bonheur de le poignarder ! Oh ! qui me délivrera de ces exécrables nœuds ! »

Pierrot se retourna vers les nègres, toujours en adoration devant lui :

« Camarades, dit-il, détachez le prisonnier ! »

  1. Dans les champs d’Ocana,
    Je tombai prisonnier ;
    Ils m’emmenèrent à Cotadilla ;
    Je fus malheureux !