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Bug-Jargal/éd. 1876/41

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 61-62).

XLI

Il fut promptement obéi. Mes six gardiens coupèrent avec empressement les cordes qui m’entouraient. Je me levai debout et libre, mais je restai immobile ; l’étonnement m’enchaînait à son tour.

« Ce n’est pas tout, » reprit alors Pierrot ; et, arrachant le poignard de l’un des nègres, il me le présenta en disant : « Tu peux te satisfaire. À Dieu ne plaise que je te dispute le droit de disposer de ma vie. Tu l’as sauvée trois fois, elle est bien à toi maintenant ; frappe, si tu veux frapper. »

Il n’y avait ni reproche ni amertume dans sa voix. Il n’était que triste et résigné.

Cette voie inattendue ouverte à ma vengeance par celui même qu’elle brûlait d’atteindre avait quelque chose de trop étrange et de trop facile. Je sentais que toute ma haine pour Pierrot, tout mon amour pour Marie ne suffisaient pas pour me porter à un assassinat ; d’ailleurs, quelles que fussent les apparences, une voix me criait au fond du cœur qu’un ennemi et un coupable ne vient pas de cette manière au-devant de la vengeance et du châtiment. Vous le dirai-je enfin ? il y avait dans le prestige impérieux dont cet être extraordinaire était environné quelque chose qui me subjugait moi-même malgré moi dans ce moment. Je repoussai le poignard.

« Malheureux ! lui dis-je, je veux bien te tuer dans un combat, mais non t’assassiner. Défends-toi !

— Que je me défende ! répondit-il étonné, et contre qui ?

— Contre moi ! »

Il fit un geste de stupeur.

« Contre toi ! C’est la seule chose pour laquelle je ne puisse t’obéir. Vois-tu Rask ? je puis bien l’égorger ; il se laissera faire : mais je ne saurais le contraindre à lutter contre moi ; il ne me comprendrait point. Je ne te comprends pas ; je suis Rask pour toi. »

Il ajouta après un silence :

« Je vois la haine dans tes yeux, comme tu l’as pu voir un jour dans les miens. Je sais que tu as éprouvé bien des malheurs, ton oncle a été massacré, tes champs incendiés, tes amis égorgés ; on a saccagé tes maisons, dévasté ton héritage ; mais ce n’est pas moi, ce sont les miens. Écoute, je t’ai dit un jour que les tiens m’avaient fait bien du mal ; tu m’as répondu que ce n’était pas toi : qu’ai-je fait, alors ? »

Son visage s’éclaircit ; il s’attendait à me voir tomber dans ses bras. Je le regardai d’un air farouche.

« Tu désavoues tout ce que m’ont fait les tiens, lui dis-je avec l’accent de la fureur, et tu ne parles pas de ce que tu m’as fait, toi !

— Quoi donc ? » demanda-t-il.

Je m’approchai violemment de lui, et ma voix devint un tonnerre :

« Où est Marie ? qu’as-tu fait de Marie ? »

À ce nom, un nuage passa sur son front ; il parut un moment embarrassé. Enfin, rompant le silence :

« Maria ! répondit-il. Oui, tu as raison… mais trop d’oreilles nous écoutent. »

Son embarras, ces mots : Tu as raison, rallumèrent un enfer dans mon cœur. Je crus voir qu’il éludait ma question. En ce moment, il me regarda avec son visage ouvert et me dit avec une émotion profonde :

« Ne me soupçonne pas, je t’en conjure. Je te dirai tout cela ailleurs. Tiens, aime-moi comme je t’aime, avec confiance. »

Il s’arrêta un instant pour observer l’effet de ses paroles, et ajouta avec attendrissement :

« Puis-je t’appeler frère ? »

Mais ma colère jalouse avait repris toute sa violence, et ces paroles tendres, qui me parurent hypocrites, ne firent que l’exaspérer.

« Oses-tu bien me rappeler ce temps ? m’écriai-je, misérable ingrat ! »

Il m’interrompit. De grosses larmes roulèrent dans ses yeux :

« Ce n’est pas moi qui suis ingrat !

— Eh bien, parle ! repris-je avec emportement. Qu’as-tu fait de Marie ?

— Ailleurs, ailleurs ! me répondit-il. Ici nos oreilles n’en tendent pas seules ce que nous dirons. Au reste, tu ne me croirais pas sans doute sur parole, et puis le temps presse. Voilà qu’il fait jour, et il faut que je te tire d’ici. Écoute, tout est fini, puisque tu doutes de moi, et tu feras aussi bien de m’achever avec un poignard, mais attends encore un peu avant d’exécuter ce que tu appelles ta vengeance : je dois d’abord te délivrer. Viens avec moi trouver Biassou. »

Celle manière d’agir et de parler cachait un mystère que je ne pouvais comprendre. Malgré toutes mes préventions contre cet homme, sa voix faisait toujours vibrer une corde dans mon cœur. En l’écoutant, je ne sais quelle puissance me dominait. Je me surprenais balançant entre la vengeance et la pitié, la défiance et un aveugle abandon. Je le suivis.