Bulletin de la société géologique de France/1re série/Tome II/Séance du 5 mars 1832

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Bulletin de la société géologique de France1re série - 2 - 1831-1832 (p. 335-349).


Séance du 5 mars 1832.


M. Brongniart occupe le fauteuil.

Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.

La société reçoit de M. Lockart, conservateur du Musée d’Orléans, une collection d’ossemens fossiles du Loiret, de Loir-et-Cher et de l’Indre. Ces ossemens de mammifères, de reptiles et de cétacés, proviennent des localités suivantes : Chevilly, Avaray, les Barres, les Aides et Argenton. Ils appartiennent au mastdonte à dents étroites, à plusieurs espèces d’hyppopotames, de rhinocéros, au tapir gigantesque, à des cerfs, à des lophiodons, à des chéropotames, anthracotherium, émydes, crocodiles et lamantins. Ils proviennent tous, excepté ceux d’Argenton, du gravier diluvien.

Un membre (M. Desnoyers) rappelle que l’identité constatée par lui entre la plupart des ossemens de mammifères du Loiret et ceux des faluns d’Indre-et-Loire, le porte à conclure que ces ossemens avaient été entraînés au milieu du dépôt marin littoral de la Loire centrale et inférieure par des cours d’eau traversant la Loire supérieure, où ils ont laissé les mêmes ossemens dans des dépôts uniquement fluviatiles. Le tableau ci-joint présente ces relations telles qu’il les indiqua dans son Mémoire sur les terrains tertiaires récens, d’après les découvertes faites dans l’Orléanais par M. Lockhart, en Auvergne par MM. Croizet, Jobert, etc. ; on a ajouté ici les nouvelles découvertes faites dans le Velay par MM. Bertrand-Roux et Eugène Robert.

M. Tournal fait hommage à la société de 37 échantillons de roches du département de l’Aude, savoir :

11 échantillons de Fitou (diorite, calcaire et gypse quarzifère) ; 12 échantillons de Prat, près Narbonne (roche amygdalaire, calcaire et gypse) ; 10 échantillons de Saint-Eugène, près Narbonne (roche trappéenne, gypse) ; 4 échantillons de roches ignées de Ville-Sègne, près Narbonne.

Cet envoi est accompagné d’une notice géologique sur les roches volcaniques des Corbières.

M. Morren écrit qu’on a découvert à Merendri et à Alteren, entre Bruges et Gand, un nouveau gîte de bois et de fruits fossiles. Burtin en avait déjà dit un mot.

La société accepte l’échange de son bulletin proposé par M. Pfaundler, d’Inspruck en Tyrol, contre le journal périodique scientifique publié dans cette ville sous le titre de Zeitschrist für Tyrol und Vorarlberg. Ce naturaliste se propose d’envoyer à la société les sept volumes qui ont paru de ce recueil annuel, et dont le dernier date de cette année. Il annonce en même temps qu’il n’a pas visité lui-même les environs

de San Cassian, si riches en fossiles (voyez le Bulletin,
Table manquante
— tome II), mais qu’il a été dans le voisinage de cette

localité, et qu’il y a rencontré des grauwackes, des grès secondaires, du calcaire et de la dolomie secondaire des Alpes, avec des amygdaloïdes et des basaltes.

Le secrétaire de la société royale d’Édimbourg, en offrant à la société ses remerciemens pour l’envoi du premier volume du Bulletin, lui promet de lui adresser par échange le dernier volume de ses Transactions, et de continuer cet échange régulièrement.

M. Schubler écrit qu’on a trouvé des dents de morse (wallross) dans la mollasse grossière de Baltringen, près de Biberach ; elles y sont accompagnées de l’Ostrea gryphoïdes de Schlotheim, qui se trouve aussi à Niederstozingen.

« La mollasse de Giengen, appelée grès vert dans le pays, est la partie supérieure et endurcie de ce dépôt ; c’est cette assise qui contient cette grande huître très bien figurée par Fichtel (Beschreibung Sichenbürgens, pl. IV, fig. 9a), et appelée par de Schlotheim Ostrea gryphoïdes. Le sable provenant de la décomposition de cette roche, a ordinairement une couleur jaune grise. Elle contient de dix à vingt pour cent de carbonate de chaux. M. Schubler a déterminé dans quelques lieux le niveau qu’elle atteint sur les pentes de nos montagnes jurassiques : à trois quarts de lieue au N.-E. de Giengen, la couche la plus supérieure de la Mollasse atteint une hauteur de 1620 pieds parisiens au-dessus de la mer, et vis-à-vis près de Niederstozingen, à 2 lieues au S.-O. de Giengen, son niveau m’a donné 1625 pieds par. La ville de Giengen, bâtie sur le calcaire jurassique, est à 1433 pieds parisiens, et la rivière de Brenz, au lieu du même nom, a 1361 pieds par. La Molasse s’élève donc sur le versant sud de l’Alpe de Souabe à 300 pieds au-dessus de la vallée du Danube, et elle atteint la même hauteur près d’Ulm, où ce fleuve baigne les roches jurassiques.

Quant au curieux calcaire d’eau douce du Stubenthal, près de Steinheim, décrit par M. Boué (Ann. des Sc. nat., mai 1824), sa partie la plus inférieure, et fourmillant de coquilles, atteint une hauteur de 1629 pieds parisiens, et sa cime 1783 pieds ; de manière que sa puissance est de 154 pieds.

Le mémoire de M. le professeur Jaeger sur les ossemens fossiles de mammifères dans le Wurtemberg va bientôt paraître, et la lithographie de 6 planches in-folio est déjà terminée.

M. de Blainville communique une lettre de M. Hachette, membre de l’Académie des sciences, annonçant dans le puits foré de la rue de la Roquette le sondage a fait reconnaître à 154 mètres de profondeur une couche de lignite épausse de 2 mètres 85 centimètres. Au-dessus de cette couche, on trouve de l’argile plastique et de l’eau ; au-dessous, du sable noir et de l’eau.

H. Hachette annonce encore que le niveau inférieur de l’eau jaillissante du puits de la rue de la Roquette est à 3 mètres 20 centimètres au-dessous de celui de la forteresse de Vincennes.

La société reçoit les ouvrages suivans :

1° De la part de M. Lockart, les deux mémoires suivans, dont il est l’auteur :

A. Notice sur les ossemens fossiles d’Avaray. Orléans, 1827, in-8° ; 32 pages.

B. Description des ossemens fossiles d’Avaray, Orléans, 1829, in-8° ; 8 pages.

2° De la part de M. Hérault, ingénieur en chef des mines à Cean, son ouvrage intitulé :

Tableau des terrains du département du Calvados, Caen, 1832, in-8° ; 192 pages.

3° De la part de M. William-Frédéric Kern, son mémoire intitulé : Recherches sur les rapports de la température de l’Alpe de Souabe (Untersuchungen über die temperatur-Verhaltnisse der schwabischen alp). Tubingue, 1831, in-8°, 33 pages.

4° Le N° 105 (janvier 1832) du Bulletin de la société de géographie, in-8° avec 3 cartes.

5° Les N" 13 et 14 de l’Européen, journal des sciences morales et économiques.

6° Le catalogue des minéraux et des collections classées lu comptoir de minéraux à Heidelberg. 1826, in-8° ; 38 pages.

Les ouvrages suivans sont présentés à la Société :

1° Commentaire physiographique sur les eaux thermales d’Aponium, dans le territoire de Padoue (De thermia aponensibus) ; par M. Éraste-Étienne Andrejewesky, docteur en médecine. Un cahier in-4° de 42 pages, avec une planche lithographiée.

2° Recherches géognostiques faites dans l’Oural méridional en 1828 et en 1829 (Geagnastische Untersuchung der Sud-Ural Gebirges, etc.) ; par MM. E. Hoffmann et G. de Helmersen. In-8° de 82 pages, avec 2 cartes et 4 profils. Berlin, 1831.

3° Le premier cahier du quatrième volume des Archives pour la minéralogie de M. Karsten, contenant la fin de la description géognostique d’une partie de la Basse-Silésie, du pays de Glatz, par MM. Zobel et de Carnall ; un mémoire sur les rochers bas de la côte du Brésil, par M. J.-F.-M. de Olfers ; une notice sur le contact du granite et des schistes sur la rive gauche de l’Elbe, par M. Naumann : une description et des figures des hippurites de Lisbonne, par M. d’Eschwege ; une lettre de M. Hoffmann sur la grotte ossifère et à coquilles marines de Mardolce, près de Palerme ; enfin, une note sur l’analogie du gîte du cobalt sulfuré à Skuterud en Norwége, et à Véna en Suède, par M. Robert.

À l’occasion du Mémoire de M. Naumann, sur le contact du granite et des schistes sur les bords de l’Elbe et à Dohna, M. de Bonnard rappelle qu’il a fait connaître le même fait il y a plusieurs années.

4° Le volume des Mémoires de l’Académie des sciences de Stockholm pour 1827 (in-8° avec 7 pl., 1828). On y trouve, outre la classification et la description des térébratules de la Suède, par Dalman (Mémoire avec 6 planches), deux notices de M. Berzélius, l’une sur l’ambre, et l’autre sur les eaux minérales de Rouneby, et quatre mémoires minéralogiques l’un par M. Bonsdorf, sur un minéral d’Abo, et les autres de M. Trolle Wachtmeister, savoir : l’analyse d’un minéral pulvérulent des États-Unis, un examen du Fahlunite, et une analyse d’un minéral jaune de fahlun.

5° Un mémoire de M. le professeur Parrot (senior), intitulé : Considérations sur divers objets de géologie et de géognosie (Mémoires de l’Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg. 6e série, Sec., math., phys, et nat., vol. 1, 6° livraison, pag. 657).

M. Puzos, rapporteur de la commission nommée pour examiner la situation des Archives de la société au 1er janvier 1832, lit son rapport, dont voici le résumé :

Les Archives de la société se composent de cinq parties distinctes, savoir : les collections, la bibliothèque, le mobilier, les objets en magasin, et les archives proprement dites ; le détail de ces cinq parties est présenté en autant de chapitres, qui sont successivement passés en revue, et offrent la situation exacte, au 1er janvier 1832, des divers objets confiés à la garde de M. l’archiviste. Ce premier compte rendu, conformément au règlement, servira de point de départ ; il sera facile à l’avenir de reconnaître les accroissemens qui auront lieu dans chaque chapitre.

Les Collections ont déjà acquis une certaine importance, grâce au zèle et à la générosité de plusieurs naturalistes français et étrangers, dont les noms ont déjà été signalés à la reconnaissance de nos collègues par les procès-verbaux des séances de la société.

Les collections de la société se composaient, au 1er janvier 1832, de 2,383 échantillons, dont 1,461 de roches, et 922 de fossiles.

Les séries de roches sont réunies par localités, avec un catalogue particulier pour chaque donateur, et avec étiquettes correspondantes.

Jusqu’à présent les corps organisés fossiles restent annexés aux roches auxquelles ils appartiennent ; par la suite on se conformera à la décision de la société du 22 novembre dernier, par laquelle il a été arrêté que les fossiles seraient classés géologiquement.

La Bibliothèque se composait de 84 volumes, 91 numéros d’actes de sociétés ou écrits périodiques, 6 cartes, 12 dessins, et 12 gravures ou lithographies.

Le catalogue de la bibliothèque n’a été tenu jusqu’à présent que par dates des séances où les ouvrages ont été présentés à la société et reçus par elle. Ce catalogue sera continué ; mais à l’avenir il en sera dressé deux autres, un par noms d’auteurs, et un par ordre de matières et de circonscriptions géographiques. >br />

La société adopte les conclusions du rapport tendantes :

1° À approuver la gestion de l’archiviste pendant les six derniers mois de 1830 et l’année 1831 ;

2° À ordonner l’insertion au Bulletin des principaux résultats du rapport ainsi que la confection d’un tableau indicatif de tous les dons faits à la société, et qui sera imprimé à à la fin du deuxième volume du Bulletin.

M. Virlet présente à la Société plusieurs échantillons d’un fossile tout-à-fait inconnu, qu’il a trouvé près de Ghiotza, sur le lac Phonia dans la haute Arcadie (Morée), au milieu d’un calcaire gris noir, compacte ; reposant sur des Grauwakes schisteuses et des Phyllades, et immédiatement recouvert par le terrain de craie et de grès vert, en sorte qu’il est incertain auquel des deux terrains appartient ce calcaire. Si l’on pouvait s’en rapporter uniquement aux caractères minéralogiques qui ne peuvent manquer d’avoir une certaine valeur pour des localités très rapprochées ; M. Virlet n’hésiterait pas à en faire l’étage inférieur du terrain de craie et du grès vert ; car au mont Saëta, également sur le lac Phonia, et au sommet du Ziria, montagne aussi très voisine, on rencontre un calcaire parfaitement identique quant à la couleur et à l’aspect, et dans lequel on trouve des nummulites et des dicérates ; mais ces fossiles ne ressemblant à rien de tout ce que nous connaissons, ne peuvent servir à lever toute incertitude sur l’âge de ce calcaire, dont l’auteur n’a pu bien observer dans cette localité la véritable position.

Ce sont des espèces de cônes très allongés, à la manière des bélemnites, et formés par un grand nombre d’anneaux circulaires en forme de branchies, qui paraissent autant d’articulations ; il y a un léger renflement vers la partie supérieure, et les anneaux, qui sont très larges tout le long du corps, y sont au contraire très peu développés, quoiqu’avec un plus grand diamètre. L’animal avec ses anneaux a été converti en calcaire blanc spathique ; mais la partie inférieure des anneaux se dessine en noir, ce qui annoncerait une couleur ou une nature différentes peut-être était-ce une partie cornée ; tandis que le reste semblerait avoir été flexible et d’une certaine mollesse.

La société examine ces échantillons. Il paraît impossible de déterminer à quelle classe ils appartiennent.

M. Virlet lit la lettre suivante sur le déluge de la Samothrace, adressée par lui à M. Letronne, membre de l’Institut, professeur d’histoire et de morale au collège de France.

« Monsieur, dans vos dernières leçons, auxquelles j’ai eu l’honneur d’assister, vous avez suffisamment prouvé, par une suite de raisonnemens profonds, appuyés sur les faits, que le déluge se la Samothrace, d’après les termes dont se sert Diodore de Sicile, qui nous en a conservé le souvenir (livre V, chapitre 46), n’avait pu avoir lieu par suite de l’irruption du Pont-Euxin, par le détroit des Cyanées, dans la Propontide, et de là, par l’Hellespont, dans la mer Égée.

« Telle était aussi l’opinion que je m’étais formée, après avoir visité les lieux dans le courant de 1830, opinion que je publiai alors dans une note insérée au Courrier de Smyrne. Je fondais mon opinion, d’abord avec le général Andréossy, sur l’examen géographique et topographique des lieux, mais en outre sur des considérations géognostiques qui m’avaient amené à reconnaître que l’ouverture des détroits du Bosphore et des Dardanelles n’avait pu être due la une cause telle que l’irruption de la mer Noire, et que si cette irruption avait réellement eu lieu, elle ne se serait pas faite de la mer de Marmara, dans la mer Blanche ou Méditerranée, par le détroit des Dardanelles, mais bien par l’isthme d’Exmilia, qui réunit la Chersonnèse de Thrace au continent : cependant c’est seulement dans l’hypothèse d’une irruption semblable, qui suppose une certaine lenteur, qu’une pertie du récit de Diodore de Sicile pourrait s’expliquer, quand il dit que les habitans se sauvèrent et eurent le temps de se réfugier dans les montagnes, circonstance qui n’aurait pu avoir lieu dans le cas d’une submersion occasionnée par une violente secousse de tremblement de terre, ou de quelque autre phénomène volcanique ; et en effet vous avez rejeté cette circonstance comme incompatible avec le reste du récit, et vous l’avez considérée comme une de celles que l’imagination du peuple effrayé ajoute en pareil cas aux circonstances véritables.

« D’un autre côté, le passage du même auteur, ou il dit : que c’est ce qui explique clairement comment, longtemps après, on vit des pécheurs de l’île retirer de leurs filets des chapiteaux de colonnes, débris de villes submergées lors de cette terrible catastrophes ne pourrait pas non plus s’expliquer dans la supposition de l’irruption de la mer du Pont ; car, dans cette hypothèse la mer de Thrace, momentanément exhaussé, n’aurait pas tardé à reprendre son niveau, et les villes submergées auraient bientôt reparu à la surface ; l’histoire ne nous eût-elle pas conservé d’ailleurs, dans ce cas, le souvenir d’un évènement semblable, qui aurait également eu lieu dans les iles d’Imbros, Lemnos et Ténédos, si voisines de la Samothrace, et en grande partie moins élevées qu’elle.

« Quoi qu’il en soit, l’île de Samothrace, non moins célèbre dans l’antiquité par le culte des dieux Cabires, dont les mystères célébraient dans l’antre de Zérinthe, que par la tradition de son déluge, n’ayant été visitée par aucun voyageur dans les temps modernes, vous ne lirez peut-être pas sans intérêt les détails géographiques et géologiques que j’ai recueillis lors de mon voyage dans cette île, où rien n’a pu me faire supposer lu véracité du récit des anciens, autant du moins qu’une course rapide m’a permis d’en juger.

« L’île de Samothrace, aujourd’hui la Samotraki des Grecs, et la Sémendérek des Turcs, est située en Face du golfe de Saros par 23 degrés 25 minutes de longitude est, et par 40 degrés 23 minutes de latitude nord ; elle affecte une forme elliptique dont le grand axe est dirigé de l’est à l’ouest, et sa circonférence à environ douze lieues. Cette île, célèbre aussi dans l’antiquité par les avantages qu’elle tenait de la nature et par la liberté dont. elle jouissait, ce qui lui avait fait donner le surnom de libre, à bien perdu de nos jours de son antique splendeur ; Elle est maintenant fort peu habitée : n’ayant un port ni marine, son commerce se réduit à fort peu de chose ; elle fournissait cependant du miel ; de la cire, des maroquins, etc., et jouissait encore, dans ces derniers temps, d’une certaine célébrité la cause de ses eaux thermales sulfureuses [1], ou l’on trouve les ruines d’un petit établissement de bains ; il était destiné aux malades qui s’y rendaient des Dardanelles, des iles et des côtes voisines.

« Mais cette ile sans défense ayant été plusieurs fois ravagés par Ipsariotes, à l’époque de la dernière guerre entre les Grecs et les Turcs, sa population, qui, auparavant, se composait d’environ 2,500 habitans, se trouve maintenant réduite à 50 ou 60 familles grecques, très misérables, réunies dans le seul bourg de l’île, situé vers le partie centrale, où l’on trouve encore les ruines d’un château construit, pendant la domination des Génois, sur un rocher calcaire très remarquable. Elle est gouvernée par un Aga, qu’y envoie la Porte et fait partie du Sandjek de Bigha.

« Sa surface est divisée à peu près par moitié en deux parties bien distinctes ; l’une, la partie nord, est entièrement formée de montagnes très élevées et à pentes raides, offrant de loin l’aspect d’un énorme mamelon : c’est le mont Saoce des anciens que l’on percevait de loin par-dessus les montagnes de l’ile d’Imbros, en sortant du détroit de l’Hellespont ; c’est aussi ce mont dont veut parler Homère quand il dit : « Que placé sur le sommet le plus élevé de la verte Samos de Thrace, Neptune contemplait d’un œil étonné le combat et la déroute des Grecs ; car de là il découvrait le mont Ida tout entier, ainsi que la ville de Priam et les vaisseaux qui bordaient Ie rivage ; aussitôt il descend avec rapidité de la montagne escarpée ; le mont et la forêt tout entière tremblent sous les pieds immortels de Neptune qui s’avance. » (Iliade, chant. XIII, vers 12 et suivans.).

« Ces montagnes sont essentiellement composées de roches anciennes : ce sont des phyllades, des calcaires, des eurites et des serpentines diallagiques, etc., etc. La partie sud, qu’on appelle la plaine pour la distinguer de la partie montagneuse, est formée de collines en général peu élevées appartenant au système des trachytes. Ces collines trachytiques sont en partie recouvertes par un agglomérat formé des débris de ces trachytes, et recouvert lui-même par des couches du terrain tertiaire coquillier, que l’on voit recouvrir presque toutes les côtes du littoral de la Méditerranée. Ainsi, ce système volcanique est antérieur au dépôt tertiaire, et par conséquent au dernier soulèvement qui a pu donner naissance à une partie de l’île, et l’élever au-dessus de la surface des mers ; ce n’est donc pas là qu’il faut aller chercher les causes de l’irruption qui a eu lieu dans l’ile : ce n’est pas non plus, je pense, aux îles de Lemnos, Imbros et Ténédos, qui appartiennent également, en partie du moins, au même système trachytique, qu’aurait pu être due, cette irruption.

« Quant à l’engloutissement de l’ile de Chryse, voisine de Lemnos, dont parle Pausanias, catastrophe que M. de Choiseul Gouffier a étendue à une partie de l’île de Lemnos elle-même, comme cet évènement est d’une époque très récente, il n’a pu être cause du déluge de la Samothrace. La distance de Lemnos est au reste beaucoup trop grande pour que, si cette île a en effet éprouvé quelque révolution depuis les temps historiques, la cause qui y aurait produit ces changemens se soit fait sentir jusqu’à Samothrace au point de causer la submersion d’une partie de l’île.

« M. de Choiseul, qui avait adopté l’idée des anciens sur l’irruption du Pont-Euxin, annonce, en parlant de Lemnos, qu’il a trouvé, près de l’embouchure du Bosphore dans la mer Noire, des traces de terrain volcanique, ce qui le porte à conclure que le premier il a reconnu les véritables causes de l’irruption de la mer Noire et de l’ouverture du Bosphore ; mais s’il avait eu quelques notions de géologie, il se serait bien gardé de tirer de la présence de ces traces volcaniques, signalées un peu plus tard par Olivier, une telle conséquence ; car il eût vu que, depuis les Cyanées jusque vers Buyuk-Déré, c’est-à-dire à peu près jusque vers la moitié du canal, les rives du Bosphore sont formées de roches volcaniques, mais que ces roches volcaniques, comme à Samotraki, appartiennent à des trachytes qui, à l’embouchure de la mer Noire, sont aussi recouverts par un dépôt tertiaire à lignites ; qu’ainsi elles sont bien antérieures à l’existence des hommes et au dernier cataclysme qui a bouleversé ces contrées, et que ce n’était pas ce qui avait donné lieu à l’ouverture du Bosphore, si l’on doit considérer cette ouverture comme un évènement de la période actuelle.

« D’après tout ce qui précède, si la submersion d’une partie de la Samothrace a eu réellement lieu, je pense avec vous qu’elle n’a été occasionnée que par une cause purement locale, soit par l’affaissement d’une partie de l’ile, soit par quelque violent tremblement de terre, ou bien encore par un soulèvement sous-marin comme celui qui a dernièrement donné naissance à l’ile Julia, entre la Sicile et la côte d’Afrique, mais tout-à-fait dans le voisinage de l’ile, car sans cela la chose me paraîtrait fort difficile à admettre.

« Sans vouloir donc mettre ici en doute la véracité du récit du déluge de la Samothrace, que je suis loin de regarder, ainsi que vous le voyez, comme impossible, mais considéré comme simple évènement local, je me permettrai d’ajouter cependant qu’il ne faut pas toujours donner une trop grande importance aux récits des anciens, qui les ont souvent puisés eux-mêmes dans des auteurs plus anciens ; et qu’il faut aussi faire la part des temps, car, à des époques qui se rapprochaient plus ou moins des temps fabuleux, il n’est pas étonnant que, chez des peuples aussi avides du merveilleux que les Orientaux, chaque peuplade en particulier ait cherché à rattacher au pays qu’elle habitait des faits qui n’appartenaient qu’à d’autres localités, comme vous l’avez savamment démontré pour les déluges de Deucalion et d’Ogigez. Il n’est pas étonnant non plus que, dans un temps où les sciences physiques étaient dans l’enfance, des auteurs même judicieux, tels qu’Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, et tant d’autres, aient quelquefois admis comme vérités ce qui n’était que le résultat de l’imagination plus ou moins vive des poëtes.

« La seule inspection des lieux, comme vous nous l’avez fort bien dit aussi, a dû faire naître souvent des suppositions que plus tard on a admises comme des vérités. C’est ainsi que la vue des rives de l’Hellespont a pu faire admettre à Straton, qui était de Lampsaque, et qui avait par conséquent observé les lieux à loisir, que l’ouverture de ce détroit était due à l’irruption de la mer du Pont, puisque, près de deux mille ans plus tard, Tournefort crut reconnaître aussi, à l’inspection de ces côtes, la vérité de cette hypothèse, qu’il chercha à expliquer par des dénudations successives.

« Je vais vous citer un fait que j’ai recueilli et vérifié moi-même, et qui me paraît devoir parfaitement venir confirmer cette idée, il existe chez les habitaus des îles d’Anticyros, situées à l’entrée des golfes Thermaiques et Pélasgiques, et connuœ de nos jours sous le nom d’Archipel du Diable [2], des traditions tout-à-fait extraordinaires, quoiqu’elles ne soient cependant pas dénuées de tout fondement. Ainsi, suivant ces traditions, deux îles de Pipéri et de Iaoura ou ile du Diable, éloignées de plus de trois lieues l’une de l’autre, ne seraient que les extrémités d’une grande île qui aurait été engloutie, et qui contenait une ville de 12,000 maisons, ce qui supposerait une population de 60,000 habitans ; mais comme en Grèce on a reconnu qu’il fallait multiplier le nombre des familles par 7 au lieu de 5 pour avoir la population moyenne, cela porterait celle de la ville engloutie à 84,000 habitans au moins. L’on sent bien tout ce qu’un pareil conte a d’improbable ; car une ville de cette importance n’aurait pas disparu sans que l’histoire en eût fait mention. Les habitans du pays vont plus loin ; ils assurent que les murs des maisons se voient encore au fond de la mer quand elle est calme : je me suis assuré si un fond blanc, par exemple, pouvait donner naissance à ce conte, que l’on peut très bien ranger, je crois, sur la même ligne que celui des chapiteaux de la Samothrace que les pécheurs ramenaient avec leurs filets ; partout j’ai trouvé une mer profonde, avec sa couleur ordinaire, et où rien n’avait pu donner lieu à la supposition d’une ville disparue et de ses murs encore existans. Mais il n’en est pas de même pour le fait de la disparition de l’île car, en examinant bien la chose, on voit que l’idée en a été suggérée aux habitans par l’inspection des deux îles de Pipéri et Iaoura, qui sont deux véritables fractures placées en regard l’une de l’autre, circonstance qui peut très bien faire admettre l’hypothèse d’un enfoncement du terrain entre elles, si elles ne sont pas dues elles-mêmes à un phénomène contraire, c’est-à-dire un soulèvement.

« Une telle supposition, abstraction faite de tout le merveilleux que les habitans ont voulu y rattacher, de la part d’un peuple aussi intelligent que le peuple grec, n’a rien qui puisse paraître extraordinaire pour qui a eu occasion de l’étudier et d’apprécier son degré d’intelligence. Pendant que j’étais à Hiodromia, l’une de ses petites îles, où M. le comte Capo-d’Istria, président de la Grèce, m’avait prié de faire quelques travaux dans un dépôt d’eau douce à lignites (que l’on croyait, être du charbon de terre), afin de reconnaître s’ils étaient susceptibles d’exploitation, les hommes du pays que j’ai employés pour l’exécution de ces travaux, tout grossiers et ignorans qu’ils étaient, ont bien su reconnaître cependant que les coquilles fossiles qu’on rencontre dans les roches de ce terrain étaient, non des coquilles marines, mais des coquilles terrestres, distinction que n’auraient certainement pas fait beaucoup de nos paysans : et la-dessus ils bâtissaient dés systèmes à leur manière, et chacun y ajoutait ses idées et ses réflexions.

« Reportons-nous maintenant à une époque même très peu éloignée ou les sciences physiques avaient fait peu de progrès, et supposons qu’un philosophe, un savant, vienne à avoir connaissance de ce fait ; il voudra expliquer pourquoi un terrain qui s’est déposé au fond de la mer ou de quelque lac, se trouve maintenant former le sommet des montagnes ; parmi les mille et une suppositions qu’il pourra faire, la plus naturelle, celle qui pourra lui être suggérée d’abord, c’est qu’une grande partie de l’île à été engloutie ; et, à part la manière dont se sont faites les modifications qui ont amené ce terrain à former des montagnes, et l’époque où elles ont eu lieu, époque qu’il ne manquera pas de rapporter, vu la présence des coquilles, aux temps historiques, son hypothèse pourra paraître, jusqu’à un certain point, admissible, surtout dans un temps où l’on n’avait aucune idée de soulèvement des montagnes. Telle est, je crois, à peu près l’origine de beaucoup de contes plus ou moins probables qui nous ont été transmis par les anciens auteurs.

« Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir entretenu si longuement sur un sujet où vous avez jeté tant de lumières, par les investigations judicieuses auxquelles vous l’avez soumis ; mais j’ai pensé que son importance serait mon excuse, et qu’ayant visité la Samothrace, vous ne seriez pas fâché de connaître mon opinion, qui s’accorde si bien avec celle que vous avez tirée de toute vos recherches savantes. »

M. Boubée présente à la société un Tableau de l’état du globe à ses différent âges, et de la relation de l’atmosphère terrestre avec les parties solides de notre globe, ou résumé synoptique de son cours de géologie.

La théorie de la chaleur centrale et de l’incandescence originaire du globe, démontrée par M. Cordier, sont la base de ce tableau ; quatre lignes, par leur simple disposition, en expriment les principaux résultats.

Une ligne horizontale représente la surface originaire du globe ; une courbe hyperbolique exprime l’épaisseur que l’écorce du globe a acquise extérieurement par l’effet de la superposition des dépôts ; une seconde courbe indique l’épaisseur que la masse granitique a dû prendre inférieurement par un refroidissement d’autant moins rapide, que l’écorce du cercle devenait plus épaisse ; enfin, une troisième : ligne hyperbolique exprime la diminution successive survenue dans la hauteur, dans la pression et dans la complexité de composition de l’atmosphère à mesure que le globe s’est refroidi.

M. Boubée développe quelques unes des propositions analytiques écrites sur ce tableau. Plusieurs considérations l’amènent à conclure que quoique, au moment de sa création, la terre fût tout incandescente, elle était néanmoins pourvue de toutes les matières que l’on y connaît aujourd’hui ; que celles de ces matières qui sont de nature vaporisable constituaient toutes ensemble une immense atmosphère ; que ces matières se sont condensées successivement et se sont répandues sur le globe à mesure que la diminution de température a pu le permettre. Ainsi, le mercure, le bismuth, le plomb, le zinc, le soufre et plusieurs autres minéraux vaporisables ne se trouvent que rarement, et dans des états particuliers, dans des terrains primitifs ; tandis qu’ils sont plus abondamment répartis dans les terrains postérieurs et dans un ordre assez constant, ce qui pourrait faire apprécier le degré de température qui régnait aux diverses périodes. M. Boubée les compare aux indicateurs des thermomètres à minima et maxima.

D’un autre côté, M. Boubée fait observer, 1° que les terrains antédiluviens ne présentent aucune trace d’aérolithes, tandis qu’il ne cesse d’en tomber sur la terre depuis les temps historiques, et que l’on en trouve dispersés à la surface du globe dans toutes les parties du monde. 2° Que rien de comparable aux blocs erratiques n’existe ni dans les poudingues des terrains anciens, ni dans les alluvions causées par les plus grandes inondations locales historiques, tandis que ces blocs erratiques sont généralement répandus dans le grand terrain diluvien, et le caractérisent. 3° Qu’à l’époque de ces terrains correspond exactement une diminution très notable dans la température de certains climats, attestée par la disparition de plusieurs races de grands animaux dont les terrains immédiatement antédiluviens contiennent encore les débris à des latitudes où ces animaux n’ont plus reparu depuis. M. Boubée pense qu’un changement si brusque de température, pour certains climats, ne peut s’expliquer que par un changement. survenu dans l’axe et les pôles du globe, et il trouve dans la coïncidence de ces trois grands phénomènes la preuve et l’explication d’un déluge général, qui serait dû à une irruption subite des eaux occasionnée par le choc d’un astre, dont les aérolithes seraient les débris errans dans l’espace.

M. Boubée annonce qu’il se propose de développer ces idées dans un travail qui sera bientôt publié.

La lecture du Mémoire de M. Tournal, intitulé : Observations sur les roches volcaniques des Corbières, est renvoyée à la prochaine séance.



  1. L’une de ces sources a fait monter le thermomètre à 54° c., et une autre à 47° et demi ; elles dégagent une forts odeur d’hydrogène sulfuré.
  2. Ces îles qui comprennent Skiathos, Scopolos, Hiodromia, Piperi, Iaoura, Skanzoura, etc., forment avec Skiros sous le nom de Sparades septentrionales un département de la Grèce actuelle.