César Cascabel/Deuxième partie/Chapitre IX

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Hetzel et Cie (p. 340-352).

IX

jusqu’à l’obi


Il importe de revenir sur la situation de ces deux Russes qu’une mauvaise chance avait réunis à la famille Cascabel.

On pourrait croire que, reconnaissants de l’accueil qu’ils avaient reçu, Ortik et Kirschef étaient revenus à des idées meilleures. Il n’en était rien. Ces misérables, dont le passé comptait déjà tant de forfaits avec la bande de Karnof, ne songeaient qu’à en commettre de nouveaux. Ce qu’ils voulaient, c’était s’emparer de la Belle-Roulotte et aussi de l’argent restitué par Tchou-Tchouk ; puis, une fois rentrés en Russie sous l’habit de saltimbanques, y recommencer leur existence criminelle. Or, pour mettre ces projets à exécution, ils auraient d’abord à se débarrasser de leurs compagnons de voyage, de ces braves gens auxquels ils devaient la liberté, et, cela, ils n’hésiteraient pas à le faire.

Mais, ce projet, ils n’auraient pu l’exécuter à eux seuls. C’est pour cette raison qu’ils se dirigeaient vers une des passes de l’Oural, fréquentée par des malfaiteurs, leurs anciens complices, et là ils comptaient recruter autant de bandits qu’il serait nécessaire pour attaquer le personnel de la Belle-Roulotte.

Ces traîneaux, attelés de trois rennes. (Page 343.)

Et qui aurait pu les soupçonner de cet abominable complot ? Ils affectaient de se rendre utiles, et personne n’avait jamais eu un reproche à leur adresser. S’ils n’inspiraient point la sympathie, ils n’inspiraient pas la défiance — sauf à Kayette, qui conservait toujours des doutes à leur égard. Un instant, elle avait eu la pensée que c’était pendant cette nuit où M. Serge fut attaqué sur la frontière alaskienne qu’elle avait entendu la voix de ce Kirschef. Mais comment admettre que les auteurs de ce crime fussent précisément les deux marins qu’on avait retrouvés à douze cents lieues de là, sur l’une des îles de l’archipel Liakhoff ? Aussi, tout en les observant, Kayette se gardait-elle de rien dire de ses soupçons trop invraisemblables.

Et maintenant, voici ce qu’il convient de noter : c’est que si Ortik et Kirschef étaient suspects à la jeune Indienne, eux-mêmes trouvaient singulière la situation de M. Serge. Après avoir été dangereusement blessé sur la frontière de l’Alaska, il avait été transporté à Sitka et soigné par la famille Cascabel. Jusque-là rien que de très naturel. Mais, une fois guéri, pourquoi n’était-il pas resté à Sitka ? Pourquoi avait-il suivi ces saltimbanques jusqu’à Port-Clarence ? Pourquoi les accompagnait-il à travers la Sibérie ? C’était à tout le moins étrange, cette présence d’un Russe au milieu d’une troupe foraine.

Aussi, un jour, Ortik, avait-il dit à Kirschef :

« Est-ce que, par hasard, ce M. Serge chercherait à rentrer en Russie, en prenant ses précautions pour ne pas être reconnu ?… Eh ! peut-être y aurait-il à tirer parti et profit de cette circonstance ?… Ayons l’œil ouvert ! »

Et, sans qu’il pût s’en douter, le comte Narkine était espionné par Ortik, qui espérait surprendre son secret.

Le 23 avril, au sortir du pays iakoute, l’attelage s’engagea sur le territoire des Ostiaks. Ces Sibériens forment une peuplade assez misérable, peu civilisée, bien que cette partie de la Sibérie renferme quelques riches districts — entre autres celui de Bérézov.

Lorsque la Belle-Roulotte traversait un des villages de ce district, on pouvait observer combien ils différaient des pittoresques et séduisantes bourgades iakoutes ! Des huttes infectes, à peine propres au logement des animaux, et à l’intérieur desquelles il est presque impossible de respirer, et quelle atmosphère !

Où imaginerait-on, d’ailleurs, des êtres plus répugnants que ces indigènes, dont Jean put dire, en citant un passage de la géographie générale qui les concernait :

« Les Ostiaks de la haute Sibérie portent un double vêtement pour se préserver du froid : une couche de crasse et une peau de renne par-dessus ! »

Quant à leur nourriture, elle se compose presque uniquement de poisson à demi cru et de viande à laquelle ils ne font jamais subir aucune cuisson.

Cependant, ce qui est habituel aux nomades, dont les troupeaux sont dispersés sur la steppe, ne l’est pas à ce degré, lorsqu’il s’agit des habitants des principales bourgades. Aussi, au bourg de Starokhantaskii, les voyageurs trouvèrent-ils une population un peu plus présentables, quoique peu hospitalière et mal accueillante envers les étrangers.

Les femmes, tatouées de dessins bleuâtres, portaient le « vakocham », sorte de voile rouge, garni de bandes bleues, le jupon à couleurs voyantes, le corset de nuance plus claire, dont la défectueuse coupe leur déforme la taille, disposé au-dessus d’une large ceinture ornée de grelots, qui sonnent à chaque mouvement comme le harnachement d’une mule espagnole.

Quant aux hommes, pendant l’hiver — et quelques-uns étaient encore vêtus de la sorte — ils ressemblent à des bêtes, étant recouverts d’un vêtement de peau dont le poil est tourné en dehors. Leur tête disparaît sous le capuchon du « maltza » et du « parka », où sont ménagées des fentes pour les yeux, la bouche et les oreilles, impossible de rien voir des traits de leur visage — ce qui n’est pas regrettable probablement.

Chemin faisant, la Belle-Roulotte rencontra quelquefois plusieurs de ces traîneaux appelés « narkes ». Attelés de trois rennes au moyen d’une simple courroie qui passe sous le ventre de ces animaux et d’une seule guide qui se rattache à leurs cornes, ces narkes peuvent faire de sept à huit lieues, sans que l’attelage ait besoin de reprendre haleine.

Il ne fallait pas songer à obtenir un tel effort des rennes qui traînaient la voiture. Il n’y avait pas lieu de se plaindre cependant : ils rendaient de très grands services.

Et, à ce propos, comme M. Serge dit un jour qu’il serait peut-être prudent de les remplacer par des chevaux, dès que l’on pourrait s’en procurer :

« Les remplacer ?… répondit M. Cascabel. Et pourquoi, s’il vous plaît ? Croyez-vous donc que ceux-ci n’auront pas la force de nous mener jusqu’en Russie ?

— Si nous nous dirigions vers la Russie septentrionale, répondit M. Serge, je ne m’en préoccuperais pas, mais la Russie centrale, c’est autre chose. Ces animaux ne supportent que très difficilement la chaleur, elle les épuise et les rend incapables de tout travail. Aussi, vers la fin d’avril, voit-on de nombreuses troupes de rennes regagner les territoires du nord, et principalement les hauts plateaux de l’Oural, toujours couverts de neiges.

— Eh bien ! nous nous déciderons, monsieur Serge, lorsque nous aurons atteint la frontière. Et, vraiment, nous séparer de cet attelage sera un grand sacrifice ! Jugez un peu de l’effet, si j’arrivais en pleine foire de Perm avec vingt rennes, attelés au char de la famille Cascabel !… Quel effet, et quelle réclame !

— Ce serait évidemment magnifique, répondit M. Serge en souriant.

— Triomphal !… Dites triomphal !… Et, à ce propos, ajouta M. Cascabel, il est bien convenu, n’est-ce pas, que le comte Narkine fait partie de ma troupe, et qu’au besoin, il ne refusera point de travailler devant le public ?…

— C’est convenu.

— Alors ne négligez pas vos leçons d’escamotage, monsieur Serge. Comme on croit que vous apprenez pour votre plaisir, ni mes enfants ni les deux matelots ne peuvent s’en étonner. Eh !… savez-vous que vous êtes déjà très adroit !

— Comment ne le serais-je pas, ami Cascabel, avec un professeur tel que vous !

— Demande bien pardon, monsieur Serge, mais je vous assure que vous avez des dispositions naturelles très remarquables !… Avec un peu d’habitude, vous deviendriez un jongleur hors ligne, et je suis sûr que vous feriez recette ! »

Le 6 mai, arrivée de la Belle-Roulotte sur le bord de l’Ienisseï, à une centaine de lieues du lac Iege.

L’Ienisseï est un des principaux fleuves du continent sibérien, et il se jette à travers le golfe de ce nom, qui s’ouvre sur le soixante-dixième parallèle, dans la mer Arctique.

À cette époque, il ne restait plus un seul glaçon à la surface de ce large fleuve. Un grand bac à voitures et à voyageurs, qui établissait la communication entre ses deux rives, permit à la petite caravane, matériel et personnel, de passer, non sans s’être acquittée d’un assez fort péage.

La steppe recommençait au-delà avec ses interminables horizons. À plusieurs reprises, on put observer des groupes d’Ostiaks, qui accomplissaient leurs devoirs religieux. Bien que la plupart aient été baptisés, la religion chrétienne n’a que peu d’empire sur eux, et ils sont encore à se prosterner devant les images païennes des Shaïtans. Ce sont des idoles à figures humaines, taillées dans de gros blocs de bois, et dont chaque maison, chaque hutte même, possède un petit modèle, ornée d’une croix de cuivre.

Il paraît que les prêtres ostiaks, les Scha-mans, retirent un fort beau profit de cette religion en partie double, sans compter qu’ils exercent une grande influence sur ces fanatiques, à la fois chrétiens et idolâtres. On ne saurait croire avec quelle conviction ces possédés se débattent en présence des idoles, et à quelles contorsions d’épileptiques ils se livrent !

Et, la première fois que l’on rencontra une demi-douzaine de ces énergumènes, ne voilà-t-il pas le jeune Sandre qui s’avise de les imiter, marchant sur les mains, se déhanchant, se repliant en arrière, cabriolant comme un clown, et terminant cet exercice par une série de sauts de carpe.

Ce qui amena son père à faire cette réflexion :

« Je vois, enfant, que tu n’as rien perdu de ta souplesse !… C’est très bien !… Mais ne nous négligeons pas !… Pensons à la foire de Perm !… Il y va de l’honneur de la famille Cascabel ! »

En somme, le voyage s’était accompli sans trop de fatigues depuis que la Belle-Roulotte avait quitté l’embouchure de la Lena. Parfois, elle avait à contourner d’épaisses forêts de pins et de bouleaux, qui variaient la monotonie de ces plaines et à travers lesquelles elle n’eût point trouvé passage.

En somme, le pays était presque désert. On faisait des lieues sans rencontrer un hameau ni une ferme. La densité de la population de cette contrée est extrêmement faible, et le district de Berëzovo, qui est le plus riche, ne compte que quinze mille habitants sur une superficie de trois mille kilomètres. En revanche, et peut-être pour cette raison, le gibier pullule dans la campagne.

M. Serge et Jean purent donc se livrer à toute leur ardeur pour la chasse, en même temps qu’ils approvisionnaient l’office de Mme Cascabel. Le plus souvent, Ortik les accompagnait et faisait preuve d’une remarquable adresse. Les lièvres, c’est par milliers qu’ils courent la steppe, sans parler du gibier de plume, dont les bandes sont innombrables. Il y avait aussi des élans, des daims, des rennes sauvages, même des sangliers de grande taille, bêtes très redoutables que les chasseurs s’abstinrent prudemment de débucher.

Quant aux oiseaux, c’étaient des canards, des plongeons, des oies, des grives, des gélinottes de bruyère, des poules de coudrier, des cigognes, des perdrix blanches. Un choix à faire, comme on le voit ! Aussi, lorsque le coup de fusil s’était égaré sur quelque gibier peu comestible, Cornélia l’abandonnait-elle aux deux chiens, qui s’en accommodaient volontiers.

De cette abondance de venaison fraîche, il résultait donc que l’on faisait bonne chère — trop bonne même. Ce qui amenait M. Cascabel à prêcher la sobriété à ses artistes.

« Enfants, prenez garde d’engraisser !… répétait-il ! La graisse, c’est la ruine des articulations !… C’est le fléau de l’acrobate !… Vous mangez trop !… Que diable, de la modération !… Sandre, il me semble que tu commences à prendre du ventre !… Fi donc !… À ton âge !… Tu n’es pas honteux !

— Père, je t’assure…

— N’assure rien !… J’ai bonne envie de te mesurer tous les soirs, et si je trouve du bedon, je te le ferai rentrer dans l’estomac ! C’est comme Clou !… Il engraisse à vue d’œil !

— Moi, monsieur patron ?…

— Oui, toi, et il ne convient point qu’un paillasse soit gras… surtout quand il se nomme Clou !… Tu finiras par t’arrondir comme un muid de bière…

À moins que je ne tourne à l’échalas sur mes vieux jours ! » répondit Clou en serrant sa ceinture.

La Belle-Roulotte eut bientôt à passer le Taz, qui verse ses eaux dans le golfe de l’Ienisseï ; à peu près au point où l’itinéraire venait couper le Cercle polaire arctique pour pénétrer sur la zone tempérée. On voit par quelle oblique il s’était dirigé vers le sud-ouest depuis le départ de l’archipel des Liakhov.

À ce propos, M. Serge, toujours très écouté, crut devoir expliquer à son auditoire habituel ce qu’était ce Cercle polaire, au-delà duquel le soleil, pendant l’été, ne s’élève jamais à plus de vingt-trois degrés au-dessus de l’horizon.

Jean, ayant déjà quelques notions de cosmographie, comprit l’explication qui fut donnée par M. Serge. Mais M. Cascabel eut beau tendre tous les ressorts de son intelligence, il ne parvint pas à s’imaginer ce qu’était ce Cercle polaire.

« En fait de cercles, dit-il, je ne connais que les cerceaux à travers lesquels s’élancent les écuyers et les écuyères ! Après tout, ce n’est pas une raison pour ne point arroser celui-là ! »

Et le Cercle polaire fut arrosé d’une bonne bouteille de brandevin, comme les marins arrosent la Ligne, à bord des bâtiments qui passent d’un hémisphère à l’autre.

La traversée du Taz ne s’opéra pas sans quelques difficultés. Aucun bac n’assurait la communication entre les deux rives de ce petit fleuve, et il fallut trouver un passage guéable — ce qui demanda quelques heures. Les deux Russes montrèrent beaucoup de zèle, et, à plusieurs reprises, ils durent se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture, afin de dégraver les roues du véhicule.

Ce transbordement se fit avec moins de peine, le 16 mai, lorsque la Belle-Roulotte eut à se transporter de l’autre côté du Pour, étroite rivière qui n’est ni rapide ni profonde.

Au commencement de juin, la chaleur était devenue excessive — ce qui semble toujours anormal, quand il s’agit de pays aussi élevés en latitude. Pendant la dernière quinzaine de ce mois, le thermomètre marquait de vingt-cinq à trente degrés. Comme l’ombre manquait absolument à la steppe, M. Serge et ses compagnons furent très accablés par cette température. La nuit même n’adoucissait guère les ardeurs du jour, car, à cette époque, c’est à peine si le soleil disparaît sous l’horizon de ces longues plaines. Après l’avoir effleuré presque au nord, son disque, chauffé à blanc, se relève aussitôt pour reprendre sa course diurne.

« Hein !… ce maudit soleil ! répétait Cornélia en s’épongeant la figure. Quelle bouche de four !… Et, encore, si c’était pendant l’hiver !

— Si c’était pendant l’hiver, répondit M. Serge, l’hiver serait l’été.

— Juste ! répliqua M. Cascabel. Mais, ce qui me paraît mal combiné, c’est que nous n’ayons pas un seul morceau de glace pour nous rafraîchir, après en avoir eu plus qu’il ne fallait pendant des mois entiers !

— Voyons, ami Cascabel, si nous avions de la glace, c’est qu’il ferait froid, et s’il faisait froid…

— Il ne ferait pas chaud !… Toujours très juste…

À moins qu’il ne fît entre les deux ! crut devoir ajouter Clou-de-Girofle.

— De plus en plus juste ! répondit M. Cascabel. Il fait une crâne chaleur tout de même ! »

Néanmoins, les chasseurs n’avaient point abandonné leurs chasses. Seulement, ils se mettaient en campagne de grand matin et n’avaient
le cercle polaire fut arrosé d’une bonne bouteille de brandevin. (Page 347.)
point à le regretter. Il y eut même, certain jour, un beau coup de fusil dont tout l’honneur revint à Jean. En effet, l’animal qu’il avait abattu ne fut pas rapporté sans peine. C’était une bête à poil court et roussâtre par-devant, après avoir été gris pendant la période hivernale. Sur son dos courait une raie jaune comme une raie mulassière. Ses longues cornes se recourbaient gracieusement au-dessus de sa tête, ce qui indiquait un mâle de cette espèce de ruminants.

« Voilà un beau renne ! s’écria Sandre.

— Oh ! dit Napoléone d’un ton de reproche à son frère aîné, pourquoi as-tu tué un renne ?…

— Pour le manger, petite sœur !

— Moi qui les aime tant !

— Eh bien, puisque tu les aimes tant, reprit Sandre, tu pourras te régaler, car il y en aura pour tout le monde.

— Console-toi, ma mignonne ! dit M. Serge. Cette bête-là n’est point un renne.

— Qu’est-ce donc ?… demanda Napoléone.

— C’est un argali. »

M. Serge ne se trompait point, et ces animaux, qui habitent les montagnes pendant l’hiver et la plaine pendant l’été, ne sont à vrai dire que d’énormes moutons.

« Eh bien, Cornélia, fit observer M. Cascabel, puisque c’est un mouton, tu nous feras cuire ses côtelettes sur le gril ! »

Ce qui fut fait, et, comme la chair de l’argali est extrêmement savoureuse, il est probable que, ce jour-là, le ventre de César Cascabel lui-même prit un peu plus d’embonpoint qu’il ne convenait aux exigences de sa profession.

À partir de ce point, ce fut un long trajet au milieu d’un pays presque aride que la Belle-Roulotte eut à faire pour gagner le cours de l’Obi. Les villages ostiaks étaient de plus en plus rares, et c’est à peine si l’on rencontrait quelques groupes de nomades, émigrant vers les provinces de l’est. D’ailleurs, ce n’était pas sans raison que M. Serge cherchait à traverser les parties les moins peuplées du district. Il convenait d’éviter l’importante ville de Bérézov, située un peu au-delà de l’Obi.

Encadrée d’une magnifique forêt de cèdres, étagée sur une colline abrupte, dominée par les clochers de ses deux églises, arrosées par la Sosva, que sillonnent incessamment les embarcations et les navires de commerce, cette cité, avec ses deux cents maisons, est le centre d’un marché très suivi, où s’agglomèrent les produits de la Sibérie septentrionale.

Il est bien évident que l’arrivée de la Belle-Roulotte à Bérézov n’aurait pu qu’exciter la curiosité publique, et la police aurait regardé d’un peu près la famille Cascabel. Mieux valait donc éviter Bérézov et même le district de ce nom. Les gendarmes sont les gendarmes, et, surtout quand ils sont cosaques, il est plus prudent de ne rien avoir à démêler avec eux.

Mais, à ce propos, Ortik et Kirschef observèrent très bien qu’il ne convenait pas à M. Serge de passer par Bérézov. Aussi cela les confirma-t-il dans la pensée que ce Russe cherchait à rentrer secrètement en Russie.

Ce fut pendant la seconde semaine de juin que l’itinéraire subit une légère modification, afin de prendre au nord du district de Bérézov. Ce n’était, au surplus, qu’un allongement d’une dizaine de lieues, et, le 16 juin, la petite caravane, après avoir descendu le long d’un grand fleuve, campa sur sa rive droite.

Ce fleuve, c’était l’Obi.

La Belle-Roulotte avait franchi cent quatre-vingt lieues environ depuis le bassin du Pour. Elle ne se trouvait plus maintenant qu’à une centaine de lieues de la frontière européenne. La chaîne de l’Oural, qui se dresse entre ces deux parties du monde, ne tarderait pas à fermer l’horizon.