César Cascabel/Première partie/Chapitre VIII

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Hetzel et Cie (p. 83-91).

VIII

au village des coquins


Huit jours après, le 26 mai, l’attelage se trouvait aux sources du Frazer. Si la pluie n’avait cessé de tomber nuit et jour, ce mauvais temps allait prochainement prendre fin, à s’en rapporter aux affirmations du guide.

Après avoir contourné les sources du fleuve, en suivant un territoire assez montueux, la Belle-Roulotte prit franchement direction vers l’ouest.

Encore quelques journées de marche, et M. Cascabel serait à la frontière de l’Alaska.

Pendant la dernière semaine, ni bourgade, ni hameau ne s’étaient rencontrés sur l’itinéraire suivi par Ro-No. Du reste, on n’avait eu qu’à se louer des services de cet Indien, car il connaissait parfaitement le pays.

Ce jour-là, le guide prévint M. Cascabel que, s’il le désirait, il pourrait faire halte dans un village, situé à peu de distance, où un repos de vingt-quatre heures ne serait pas sans profit pour ses chevaux quelque peu surmenés.

« Quel est ce village ? demanda M. Cascabel, toujours en défiance, quand il s’agissait de la population colombienne.

— Le village des Coquins, répondit le guide.

— Le village des Coquins ! s’écria M. Cascabel.

— Oui, dit Jean, c’est bien le nom qui est porté sur la carte ; mais ce doit être un nom de tribu indienne, tel que les Koquins…

— Bon !… bon !… pas tant d’explications, répliqua M. Cascabel, et il est le bien nommé, s’il est habité par des Anglais, ne fussent-ils qu’une demi-douzaine ! »

Mais essayez d’arrêter un gamin. (Page 79.)

Dans la soirée, la Belle-Roulotte fit halte à l’entrée de ce village. Il ne lui fallait plus que trois jours tout au plus pour atteindre la frontière géographique qui sépare l’Alaska de la Colombie.

Dès lors, M. Cascabel ne tarderait pas à recouvrer sa bonne humeur habituelle, si compromise sur le territoire de Sa Majesté britannique.

Le village des Coquins était occupé par une population indienne ;
À vingt pas, se dressait un ours énorme. (Page 80.)

mais il y avait alors un certain nombre d’Anglais, chasseurs de profession ou simples amateurs, qui n’y séjournaient que pendant la saison des chasses.

Parmi les officiers de la garnison de Victoria, qui s’y trouvaient, était un certain baronnet, sir Edward Turner, homme hautain, brutal, insolent, très entiché de sa nationalité — un de ces gentlemen qui se croient tout permis par cela seul qu’ils sont Anglais. Il va sans dire qu’il détestait les Français, autant pour le moins que M. Cascabel détestait ses compatriotes. On voit si tous deux étaient faits pour s’entendre !

Or, le soir même de la halte, tandis que Jean, Sandre et Clou étaient allés aux provisions, il arriva que les chiens du baronnet se rencontrèrent dans le voisinage de la Belle-Roulotte avec Wagram et Marengo, lesquels partageaient évidemment les antipathies nationales de leur maître.

De là, désaccord entre l’épagneul et le caniche d’une part, et les « pointers » de l’autre, puis vacarme, coups de dents, bataille, et, finalement, intervention des propriétaires.

Sir Edward Turner, ayant entendu tout ce bruit, sortit de la maison qu’il occupait à l’entrée du village, et vint menacer de son fouet les deux chiens de M. Cascabel.

Aussitôt celui-ci de s’élancer au-devant du baronnet, et de prendre fait et cause pour ses bêtes.

Sur Edward Turner — il s’exprimait en un français très correct — reconnut aussitôt à qui il avait affaire, et sans chercher à mettre la moindre réserve à son insolence, il ne se gêna pas pour traiter « britanniquement » le saltimbanque en particulier et ses compatriotes en général.

On imagine aisément ce que dut éprouver M. Cascabel devant de tels propos.

Toutefois, comme il ne voulait pas se créer une mauvaise affaire — surtout en pays anglais — et par suite des embarras qui auraient pu retarder son voyage, il se contint et répondit d’un ton qui n’avait rien d’inconvenant :

« Ce sont vos chiens, monsieur, qui ont commencé par attaquer les miens !

— Vos chiens !… riposta le baronnet. Des chiens de bateleur !… Ils ne sont bons qu’à être reçus à coups de crocs ou à coups de fouet !

— Je vous ferai observer, reprit M. Cascabel, en s’animant malgré sa résolution d’être calme, que ce n’est pas digne d’un gentleman ce que vous dites là !

— C’est pourtant la seule réponse que mérite un homme de votre espèce !

— Monsieur, je suis poli… et vous n’êtes qu’un polisson…

— Ah ! Prenez garde !… Vous osez tenir tête au baronnet sir Edward Turner !… »

La colère saisit M. Cascabel et, la figure pâle, les yeux enflammés, les poings menaçants, il marchait sur le baronnet, lorsque Napoléone accourut :

« Père, viens donc !… dit-elle. Maman te demande ! »

Cornélia envoyait sa fille, afin de faire rentrer M. Cascabel à la Belle-Roulotte.

« Tout à l’heure ! répondit celui-ci. Dis à ta mère d’attendre que j’en aie fini avec ce gentleman. Napoléone ! »

À ce nom, le baronnet laissa échapper un éclat de rire des plus méprisants.

« Napoléone ! répéta-t-il, Napoléone, cette gamine !… Le nom de ce monstre qui… »

Cette fois, c’était plus que M. Cascabel n’en pouvait supporter. Il s’avança, les bras croisés, jusqu’à toucher le baronnet.

« Vous m’insultez ! dit-il.

— Je vous insulte… vous ?

— Moi, et vous insultez le grand homme, qui n’aurait fait qu’une bouchée de votre île, s’il y avait débarqué !…

— Vraiment ?

— Qui l’aurait avalée comme une huître !…

— Misérable pitre ! » s’écria le baronnet.

Et il s’était un peu reculé dans l’attitude du boxeur, prêt à la défensive.

« Oui ! Vous m’insultez, monsieur du baronnet, et vous m’en rendrez raison !

— Rendre raison à un saltimbanque !

— En l’insultant, vous l’avez fait votre égal !… Et nous nous battrons à l’épée, au pistolet, au sabre, à ce que vous voudrez… même à coups de poing !

— Pourquoi pas à coups de vessie, riposta le baronnet, comme vos paillasses sur vos tréteaux !

— Défendez vous…

— Est-ce qu’on se bat avec un coureur de foires ?

— Oui ! s’écria M. Cascabel, arrivé au dernier degré de la fureur, oui ! on se bat… ou l’on se fait battre ! »

Et, sans songer que son adversaire aurait sans doute l’avantage dans une de ces boxes où excellent les gentlemen, il allait se précipiter sur lui, lorsque Cornélia intervint de sa personne.

Au même moment, accoururent quelques officiers du régiment de sir Edward Turner, ses compagnons de chasse, et, se joignant au baronnet, bien décidés à ne point le laisser se commettre avec une pareille « espèce », ils accablèrent d’invectives la famille Cascabel. Ces invectives, d’ailleurs, n’eurent point le don d’émouvoir l’imposante Cornélia — du moins, en apparence. Elle se contenta de jeter sur sir Edward Turner un regard qui n’était pas rassurant pour l’insulteur de son mari.

Jean, Clou et Sandre venaient d’arriver aussi, et la dispute allait dégénérer en bataille, lorsque Mme Cascabel s’écria :

« Viens, César, et vous aussi, les enfants, venez !… Allons !… Tous à la Roulotte, et plus vite que ça ! »

Et ce fut dit d’un ton si impérieux, que nul ne se fût permis de désobéir à cette injonction.

Quelle soirée passa M. Cascabel ! Il ne décolérait pas !… Lui, touché dans son honneur, touché dans la personne de son héros !… Insulté par un English !… Il voulait aller le trouver, il voulait se battre contre lui, contre tous ses compagnons, contre tous les coquins de ce village de Coquins !… Et ses enfants ne demandaient qu’à l’accompagner ! Jusqu’à Clou, qui ne parlait rien moins que de manger le nez d’un Anglais… à moins que ce ne fût l’oreille !

Vraiment, Cornélia eut bien de la peine à calmer ces enragés. Au fond, elle reconnaissait bien que tous les torts étaient du côté du sir Edward Turner ; elle ne pouvait nier que son mari d’abord, toute la famille ensuite, eussent été traités comme on ne se traiterait pas, même entre forains de la pire espèce !

Cependant, ne voulant pas laisser la situation s’empirer, elle ne céda point, elle tint tête à l’orage et, à la dernière volonté exprimée par son mari d’aller flanquer au baronnet une de ces piles qui… elle lui répondit :

« Je te le défends, César ! »

Et M. Cascabel, rongeant son frein, dut se soumettre aux ordres de sa femme.

Combien Cornélia avait hâte d’être au lendemain, d’avoir quitté ce maudit village ! Elle ne serait tranquille que lorsque toute la famille s’en trouverait à quelques milles dans le nord. Et, pour être bien certaine que personne ne sortirait pendant la nuit, non seulement elle ferma soigneusement la porte de la Belle-Roulotte, mais elle resta à veiller au-dehors.

Le lendemain, 27 mai, dès trois heures du matin, Cornélia éveilla tout le personnel. Pour plus de sécurité, elle voulait partir avant l’aube, alors que tous, Indiens et Anglais, seraient encore endormis. C’était le meilleur moyen d’empêcher la bataille de reprendre de plus belle. Et même à ce moment-là — détail à noter — il semblait que cette digne femme était singulièrement pressée de lever le campement. Très agitée, le regard inquiet, l’œil enflammé, regardant à droite, à gauche, elle harcelait, gourmandait, morigénait son mari, ses fils et Clou, qui ne se hâtaient pas assez au gré de son impatience.

« Dans combien de jours aurons-nous passé la frontière ? demanda-t-elle au guide.

— Dans trois jours, répondit Ro-No, si nous ne sommes pas retardés en route.

— En route !… réplique Cornélia. Et, surtout qu’on ne nous voie pas partir ! »

Il ne faudrait pourtant pas s’imaginer que M. Cascabel eût digéré les insultes de la veille. Quitter ce village sans avoir payé à ce baronnet ce qu’il lui devait, c’était dur pour un Normand aussi français que patriote.

« Voilà ce que c’est, répétait-il, que de mettre le pied dans un pays de John Bull. »

Mais, s’il eut la velléité d’aller faire un tour du côté du village avec l’espoir d’y rencontrer sir Edward Turner, s’il jeta plus d’un regard sur les volets fermés de la maison qu’habitait ce gentleman, il n’osa pas s’éloigner de la terrible Cornélia. Elle ne le quittait pas d’un instant.

« Où vas-tu, César ?… Reste ici, César !… Je te défends de bouger, César ! »

M. Cascabel n’entendait que cela. Jamais il ne s’était trouvé à ce point sous la domination de l’excellente et impérieuse compagne de sa vie.

Par bonheur, grâce à des injonctions réitérées, les préparatifs furent rapidement achevés et l’attelage prit place aux brancards. À quatre heures du matin, chiens, singe et perroquet, mari, fils et fille, tous étaient installés dans les compartiments de la Belle-Roulotte, sur le devant de laquelle Cornélia s’était assise. Puis, dès que Clou et le guide se furent mis à la tête des chevaux, le signal du départ fut donné.

Un quart d’heure après, le village des Coquins avait disparu derrière le rideau des grands arbres qui lui faisaient ceinture. C’est à peine si le jour commençait à poindre. Tout était silencieux. Pas un être vivant à la surface de la longue plaine, qui s’allongeait dans la direction du nord.

Et enfin, lorsqu’il fut bien constant que le départ s’était effectué sans avoir attiré l’attention de personne dans le village, lorsque Cornélia eut cette complète assurance que ni les Indiens ni les Anglais ne songeaient à lui barrer la route, elle poussa un long soupir de satisfaction, dont son mari se sentit peut-être quelque peu blessé.

« Tu avais donc bien peur de ces gens-là, Cornélia ? lui demanda-t-il.

— Très peur », se contenta-t-elle de répondre.

Les trois jours qui suivirent s’écoulèrent sans amener aucun incident et, ainsi que le guide l’avait annoncé, on arriva enfin sur l’extrême limite de la Colombie.

La Belle-Roulotte, ayant heureusement franchi la frontière alaskienne, put alors s’arrêter.

Une fois là, il ne restait plus qu’à régler avec l’Indien, qui s’était montré aussi zélé que fidèle, et à le remercier de ses services. Puis Ro-No prit congé de la famille, après avoir indiqué quelle direction elle devrait suivre pour se rendre par le plus court à Sitka, la capitale des possessions russes.

Maintenant qu’il n’était plus sur un territoire anglais, il semblait que M. Cascabel aurait dû respirer plus à l’aise. Mais non ! Au bout de trois jours, il n’était pas encore remis de la scène qui s’était passée au village des Coquins. Il avait toujours cela sur le cœur. Aussi ne put-il s’empêcher de dire à Cornélia :

« Tu aurais dû me laisser retourner en arrière pour régler son compte à ce mylord…

— C’était fait, César ! » répondit simplement Mme Cascabel.

Oui !… fait et bien fait !

Pendant la nuit, tandis que tout son monde était endormi au campement, Cornélia avait été rôder autour de la maison du baronnet, et, l’ayant aperçu au moment où il sortait pour se rendre à l’affût, elle l’avait suivi pendant quelques centaines de pas. Et, dès qu’il fut engagé dans le bois, « le premier prix du concours de Chicago » lui avait administré une de ces rossées qui vous couchent proprement un homme sur le sol. Sir Edward Turner, tout meurtri, n’avait été relevé que le lendemain, et il devait longtemps porter les marques de sa rencontre avec cette aimable femme.

« Ô Cornélia… Cornélia !… s’écria son mari, en la serrant dans ses bras, tu as vengé mon honneur… Tu étais bien digne d’être une Cascabel ! »