Cahiers du Cercle Proudhon/3-4/La famille chez Proudhon et dans la démocratie

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Cahiers du Cercle Proudhoncahiers 3 & 4 (p. 134-149).

LA FAMILLE CHEZ PROUDHON
ET DANS LA DÉMOCRATIE

En me demandant de vous parler de la famille, vous vous êtes adressé au père de famille, au militant syndicaliste, à l’instituteur rural que je suis. Dans ces conditions, j’ai bien volontiers répondu à votre appel. Vous aurez la bonté de négliger la forme de ma causerie pour ne retenir que le fond des réflexions qui suivent.

i

Le sort de la famille n’intéresse pas forcément l’homme d’État. Que les divorces augmentent, que l’union libre soit en progrès, que les naissances diminuent, il n’y a pas toujours là de quoi troubler sa sérénité : « L’ordre maintenu dans la rue — écrit Proudhon — la force restant à la loi, l’homme d’État pourrait se reposer sur son œuvre, et l’on n’aurait plus qu’à répéter le proverbe : le monde va tout seul. »

Mais comment ce sort ne passionnerait-il pas le syndiqué sérieux qui sent vivement que le système capitaliste ne peut pas durer plus longtemps ? Le syndiqué voit que nous allons à des transformations profondes dont il faut prendre son parti. Il en est parfois comme effrayé. L’idée lui vient alors de revenir en arrière, d’abandonner son syndicat et de vivre égoïstement. Impossible ! Il devine que son mouvement de recul n’arrêterait rien et que le torrent ouvrier poursuivrait sa course irrésistible.

Cependant, en continuant à réfléchir, il se tranquillise. « Nous pouvons sans crainte marcher de l’avant — dit-il — si nous continuons à pratiquer nos vertus traditionnelles et si, en particulier, la famille reste debout, plus que jamais respectée et honorée. En elle, nous trouverons la possibilité et la garantie des progrès sociaux les plus hardis. »

Telles sont les pensées qui se déroulent naturellement dans l’esprit du syndiqué qui réfléchit.

Tout irait donc pour le mieux : la lutte pour le droit pourrait se dérouler sans démagogie comme sans faiblesse si, à ce moment, le syndiqué ne rencontrait ses deux pires ennemis qui se donnent l’un et l’autre pour ses dévoués sauveurs : j’ai nommé le socialiste politicien et l’anarchiste.

Pourquoi le syndiqué suspecterait-il le politicien socialiste et l’anarchiste ? Il n’a rien contre eux. Ils ont gagné sa confiance en prononçant d’abord un certain nombre de paroles anticapitalistes qu’il sait justes. Bien disposé, il écoute avec intérêt la suite des discours qu’on lui tient. Il apprend ainsi que la morale est tout simplement un ensemble de préjugés hypocrites contre lesquels il est bien de se révolter ; que la famille a évolué et évoluera encore ; qu’avoir des enfants c’est faire le « jeu des capitalistes » : que les liens du mariage sont de pesantes chaînes que l’être vraiment libre, vraiment fort ne doit pas craindre de rompre. etc., etc. »

Cet enseignement qui réussit n’a, remarquez-le, rien de prolétarien. Dirai-je qu’il est bourgeois ? Non. Ces lignes de Proudhon ont plus de vérité aujourd’hui qu’il y a un demi-siècle : « Il n’y a plus de bourgeoisie, il n’y a même pas de quoi en former une. La bourgeoisie, au fond, était une création féodale, ni plus ni moins que le clergé et la noblesse. Elle n’avait de signification et ne pourrait en retrouver une que par la présence des deux premiers ordres, les nobles et les clercs ».

Très précisément, cet enseignement est donné par des oisifs, par des ratés dont les déboires ont exaspéré les passions démagogiques. On parlerait mal en les traitant de révoltés : il y a dans la révolte un saint amour de la Justice. Ces déclassés sont des mécontents qui trouvent la société mal faite parce qu’ils ne s’y trouvent pas bien et parce que la place qu’ils y occupent n’est pas assez belle. Ils sont les frères envieux — les frères tout de même des parvenus de la démocratie (agioteurs de la Bourse, écrivains « arrivés » et politiciens considérables) qu’ils attaquent avec tant de rage haineuse et jalouse.

Non, ces gens n’ont rien de commun avec le peuple ! Il reste cependant que leur propagande donne des résultats. Elle touche surtout les « jeunes » et c’est par là qu’elle est très dangereuse.

Il faut donc la combattre. Mais comment ? Croyez-moi : la lutte est extrêmement difficile à conduire, car le monde ouvrier, inconsciemment mais complètement asservi aux dogmes démocratiques, a vite fait de vous traiter en suspect et d’invoquer l’autorité des intellectuels socialistes et libertaires.

C’est alors que l’on est heureux de rencontrer Proudhon, de faire appel à son bras puissant et d’opposer sa noble pensée aux basses élucubrations des démocrates « avancés ». Impossible, en effet, de traiter Proudhon de bourgeois « faisant le jeu des capitalistes ». D’autre part, on ne peut songer à l’affronter : ce serait la rencontre du Pygmée et du Titan.

Proudhon gêne nos démocrates. Aussi le taisent-ils de leur mieux : c’est leur façon à eux de montrer qu’ils pensent librement.

Fait significatif entre tous dans son discours de Besançon, M. Viviani n’a pas dit un mot des idées de Proudhon sur l’amour, le mariage et la famille ; idées qui tiennent pourtant une grande place dans la pensée proudhonienne. Était-ce pudeur ? Était-ce crainte ? J’incline pour la crainte : pas une ligne de Proudhon qui, en ces matières, n’eût marqué au fer rouge les gros seigneurs de la démocratie réunis au pied de la statue de ce grand moraliste français.

Mais cette conduite nous dicte la nôtre. La vérité embarrasse les démocrates, nous la dirons. Ils enterrent Proudhon, nous l’exhumerons. Ce faisant nous servirons à la fois et la cause de l’intelligence et celle du peuple dont je suis, pour ma part, de toutes les fibres de mon corps.


II


Parce qu’il observe déjà, de son temps, que la société française est menacée de se dissoudre, Proudhon écrit De la Justice dans la Révolution et dans l’Église. L’ouvrage a pour but, dit-il, « de reconnaître la réalité du mal, d’en assigner la cause, et en découvrir le remède. »

Proudhon constate que le scepticisme s’est abattu sur la monde « C’est en cela que consiste la dissolution moderne. » Il délimite le domaine des effets de ce scepticisme : « L’histoire montre que si la sûreté des personnes et des propriétés ne peut être sérieusement atteinte par le doute moral, il n’en est pas de même de la famille et de la société. »

On peut donc affirmer que Proudhon écrit sa Justice pour défendre, soutenir, exalter et remettre en honneur ces trois fois complémentaires : la foi conjugale, la foi juridique et la foi politique. Voyons ce qu’il dit de la famille.

Le premier degré de juridiction est le mariage. Organe de la justice, ce dernier unit, dans un dévouement réciproque absolu, la puissance et la grâce, le vaillant travailleur et l’active ménagère.

La famille est le deuxième degré de juridiction. Par la progéniture, le couple androgyne perpétue la justice, en assure l’amplification, le développement et nous amène au seuil de la cité.

Soulevé par son sujet, Proudhon trouve sans peine de lyriques accents ; leur enthousiasme vient rehausser l’exactitude et la finesse des observations psychologiques de notre auteur :

« Par la génération, l’idée du droit prend un premier accroissement d’abord dans le cœur du père. La paternité est le moment décisif de la vie morale. C’est alors que l’homme s’assure dans sa dignité, conçoit la Justice comme son vrai bien, comme sa gloire, le monument de son existence, l’héritage le plus précieux qu’il puisse laisser à ses enfants. Son nom, un nom sans tache, à faire passer comme un titre de noblesse à la postérité, telle est désormais la pensée qui remplit l’âme du père de famille. »

Quelle noblesse, quelle beauté, quel accent cornélien dans ces quelques lignes si pleines et si profondément traditionnelles ! Comme elles dominent — et de quelle hauteur ! — les rampants conseils de nos « générateurs conscients » !

Aujourd’hui, dans notre démocratie, on ne désire pas l’enfant : on redoute sa venue, on la retarde et on l’empêche par une série de pratiques sur lesquelles je n’ai pas besoin de m’étendre. M. Vautour et ses locataires veulent voir

« la maison sans enfants ».

Observez un peu nos modernes : moroses et débiles jouisseurs, ils ont une haine presque maladive pour les petits. Au restaurant, en wagon, il faut voir les airs crispés que prennent les voisins d’une famille normale. Les rires de l’enfant, ses cris, ses caprices, ses pleurs, sa turbulence naturelle horripilent nos contemporains en troublant leur repos et leur béate digestion.

Vous le savez tous aussi bien que moi : il n’en était pas ainsi autrefois. On se réjouissait, on se glorifiait d’avoir une famille nombreuse. Grands-parents et parents accueillaient le nouveau-né avec allégresse. Sur ce point encore, Proudhon est un homme de l’ancienne France. Il s’écrie :

« L’enfant est donné, Parvulus natus est nobis, c’est un présent des Dieux, A-deo-datus, une incarnation de la divinité présente, Emmanuel. On le nourrit de lait et de miel, jusqu’à ce qu’il apprenne à discerner le bien du mal : Bulyrum et mel comodet, donec sciat eligere bonum et reprobare malum ; c’est la religion de la Justice qui poursuit son développement. Comment dans l’accomplissement de ce devoir sacré, l’homme ne sentirait-il pas sa noblesse ? Comment la femme ne deviendrait-elle pas splendide ? »

Et la famille fonctionne ainsi :

« Tous, dit Proudhon, sont dans la main du père, nourris de son travail, protégés par son épée, soumis à son gouvernement, ressortissants de son tribunal, héritiers et continuateurs de sa pensée. La Justice est là tout entière organisée et armée : avec le père, la femme et les enfants, elle a trouvé son appareil qui ne fera plus que s’étendre par le croisement des familles et le développement de la cité. »

Proudhon combat le divorce. Bien plus : selon notre auteur, la mort même de ceux qui fondèrent la famille féconde ne peut dissoudre cette institution à la fois spirituelle et charnelle. Elle dure, elle est perpétuelle.

Aussi Proudhon attache-t-il une extrême importance au testament, cet acte solennel, « ce monument des dernières volontés, par lequel l’homme agit au delà du tombeau » et « affirme la continuation de sa présence, dans la famille et la société au sein desquelles il s’évanouit. »

Aujourd’hui « nous finissons la plupart comme des malfaiteurs. Point de communion sociale, point de paix pour nos derniers instants. » L’individu n’a rien à léguer dont il puisse s’honorer. Qu’importe donc l’avenir à ce vorace consommateur ? Périsse au besoin l’héritage, si le cher « moi » de l’individu peut en le gaspillant, éprouver quelques jouissances supplémentaires ! Proudhon tient un tout autre langage. Il défend l’entière liberté de tester : « Bien loin de restreindre la successibilité, je voudrais en faveur des amis, des associés, des compagnons, des confrères et des collègues, des domestiques eux-mêmes, l’étendre encore. Il est bon que l’homme sache que sa pensée et son souvenir ne mourront pas : aussi bien n’est-ce pas l’hérédité qui rend les fortunes inégales, elle ne fait que les transmettre. Faites la balance des produits et des services, vous n’aurez rien contre l’hérédité. »

III

Tel est l’enseignement de Proudhon. Ses thèses, qui paraissent aujourd’hui si étonnantes, sont pourtant ce qu’il y a de plus simple au monde. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux, qu’à faire appel à ses souvenirs, qu’à invoquer sa propre expérience pour être persuadé de leur justesse. Tout au contraire, pour les combattre, pour les déclarer, dédaigneusement, « renversantes », il faut se faire violence ou plutôt il faut céder à ses passions. J’insiste sur ce dernier point : c’est lui qui rend impossible toute discussion avec les démolisseurs de la famille.

En effet, ils savent aussi bien que vous et moi que le mariage doit être indissoluble, que la famille féconde est la première des cellules sociales, celle qui supporte et engendre toutes les autres. Tout ce que vous pouvez leur dire ne leur apprend rien qu’ils n’aient déjà compris depuis longtemps.

Ainsi la vérité leur est connue. Mais, d’autre part, ils sont, comme tous les êtres humains, tirés par leurs instincts et ils préfèrent leur obéir que les dominer.

Tout s’éclairerait, tout serait très simple si les hommes et les femmes « avancés » venaient nous dire honnêtement : « Nous préférons le plaisir à la peine. Nous obéissons à l’appel de nos sens. Ce qu’il nous faut, c’est la voltige amoureuse. Nous n’avons pas le courage de fonder une famille, d’élever des enfants, de travailler pour eux. »

Tout serait justement trop simple. Nos femmelins et nos émancipées ne consentent pas à avouer leur commune déchéance. Ils la dissimulent derrière un arsenal d’arguments dits « élevés » ; ils la parent de considérations « socialistes » et ils traitent de « réactionnaires », « d’ennemis du progrès » ceux qui persistent à pratiquer la fidélité conjugale, à avoir un foyer irréprochable et à s’entourer d’enfants.

Mais la démocratie n’est encore que l’ennemie indirecte de la famille — je veux dire que ses principes sont invoqués et utilisés mais qu’ils n’ordonnent nullement la destruction de la famille. — Elle ne prescrit pas certains actes, on les déduit de ses principes. Ici, constatons que Proudhon n’attribue pas à la démocratie la ruine et l’extinction de la famille. Il lui manque d’avoir vu fonctionner la troisième et la quatrième république. Il n’a pas connu notre presse « avancée. »

Au surplus, Proudhon, exclusivement occupé à porter à l’Église les coups les plus rudes, ne se rend pas compte que ses attaques atteignent également la démocratie. Souvenez-vous, en effet, que Proudhon parlant de l’homme en face de la mort reproche au catholique mourant de n’avoir plus un regard pour les biens de ce monde, de n’avoir « pas un mot ni pour ses amis ni pour sa famille » alors que lui, Proudhon, veut « regarder la mort en face, la saluer d’amour, remettre son âme entre les mains de ses enfants et s’échapper dans la famille. »

Mais si le catholique, selon Proudhon, songe trop à l’Enfer et, conséquemment, au Paradis, l’État démocratique n’est-il pas l’équivalent laïque de ce Paradis ? Dans sa Question Juive, Karl Marx s’en est fort bien rendu compte :

« Quand, dit-il, l’État politique a atteint son véritable développement, l’homme mène une double existence, une existence céleste et une existence terrestre, non seulement en pensée, en conscience, mais en réalité, dans sa vie même : il a son existence dans la communauté politique où lui-même a une valeur générique, et son existence dans la société bourgeoise, où il agit comme particulier, considère les autres hommes comme des moyens, lui-même s’abaisse à être un moyen et devient le jouet de puissances étrangères. L’État politique se conduit avec autant de spiritualisme vis-a-vis de la société bourgeoise que le ciel vis-à-vis de ta terre. Il est en semblable opposition avec cette société, il la dépasse comme la religion dépasse les limites du monde profane ; il est obligé de même de reconnaître cette société, de la rétablir, et de se laisser dominer par elle. »

Très réellement, la démocratie invite l’homme à être un ange, à mépriser son existence terrestre, sa mesquine vie d’ouvrier, de paysan, de père de famille ; elle le détourne de cette « mare stagnante » ; elle lui conseille « d’élargir son horizon », d’« accrocher sa charrue à une étoile » ; elle lui ordonne d’aimer tous les hommes, que dis-je, tous les êtres humains fraternellement confondus. Il n’y a même plus de sexes. C’est le paradis terrestre.

C’est le paradis terrestre. Il conduit justement, pour cela, tout droit à l’Enfer : « C’est Eloa la belle archange, amoureuse de Satan qu’il lui suffit de regarder pour se perdre. » Plus l’on a méprisé la chair, et plus l’on tombe dans l’abîme des aberrations sexuelles[1].

Voyons maintenant si les faits vérifient nos assertions, car les démocrates « sérieux » ont vite fait de crier à la calomnie dès qu’on leur sert quelques vérités désagréables.

Certes, les démocrates nous font des concessions. Ils ne bronchent pas quand on les entreprend à propos du divorce ou de l’union libre. Quand on montre que de 1871 à nos jours, la natalité est tombée de 25,4 à 18,7 pour 1,000, les démocrates se gardent bien d’observer que pareille chute s’observe actuellement dans les monarchies voisines, car celles-ci s’acheminent rapidement vers la démocratie. Mais ils objectent, — et le fait est incontestable, — que malgré le rétablissement de la monarchie, la famille française n’a cessé ni de se dissoudre, ni de s’éteindre.

L’argument n’est pas pour nous gêner. Nous sommes les premiers à dire que sous Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe notre natalité a décru d’une façon régulière. Sans même qu’on nous y oblige, nous déclarons que le xviiie siècle avait déjà vu naître ce mouvement. Quoi d’étonnant à cela : le siècle du femmelin Rousseau a déjà ses esprits forts et ses émancipées : c’est un siècle démocratique. Après la Révolution, la démocratie a eu un siècle pour détruire la famille, car personne ne conteste que, depuis 1789, la démocratie n’a jamais été sérieusement menacée en France.

Mais voici qui est plus probant encore : il y a en France 120.000 démocrates professionnels : ce sont les institutrices et les instituteurs laïques. Or, il est bien remarquable que le corps enseignant donne tête baissée dans le féminisme et le malthusianisme. Il y a dans ce personnel, victime de l’enseignement qu’on lui donna, de très honorables exceptions. Elles sont rares, fort rares surtout chez les « jeunes » qui, eux, vont au socialisme unifié et à l’anarchisme, les deux formes extrêmes de la démocratie[2].

« Tout attentat au mariage et à la famille, dit fortement Proudhon, est une profanation de la Justice, une trahison envers le peuple et la liberté, une insulte à la Révolution. » Or, la législation démocratique a multiplié ces attentats.

Elle nous a, en premier lieu, dotés du divorce que Proudhon repousse avec tant d’énergie : « Par le divorce, s’écrie-t-il, les époux avouent leur commune indignité, se déjustifient si l’on peut ainsi dire, en d’autres termes deviennent sacrilèges. » Or, que voyons-nous dans notre démocratie ! Le divorce y est de plus en plus courant et l’on parle de l’élargir encore.

En matière de mariage, la loi démocratique méconnaît en partie l’autorité paternelle ; elle finira par l’ignorer tout à fait. Elle contredit ainsi l’austère enseignement proudhonien : « Le devoir du père de famille, écrit en effet notre auteur, est d’établir ses enfants dans l’honorabitité et la justice : c’est la récompense de ses travaux et la joie de ses vieux ans de donner sa fille, de choisir à son fils une femme de sa propre main… Quand un fils, une fille, pour satisfaire son inclinaison, foule aux pieds le vœu de son père, l’exhérédation est pour celui-ci le premier des droits et le plus saint des devoirs. »

Enfin, la démocratie atteint l’hérédité par le moyen d’impôts toujours plus lourds et destinés à le devenir encore davantage. Rien de plus facile à comprendre pour aménager la cité céleste, pour faire le bonheur du peuple et élever l’âme des citoyens, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, énormément d’argent, car celui-ci est déjà aux trois quarts consommé avant d’être affecté à sa destination spéciale. Aucune machine ne rend moins que l’État. Énorme et poussif, anémié et pourtant chargé de mauvaise graisse, il gaspille les ressources de la nation et cherche à s’en procurer de nouvelles pour les jeter dans le gouffre de son budget. Écrasant la famille sous le poids de ses contributions indirectes et de ses monopoles, l’État, insatiable, s’en prend à l’héritage et se charge de l’engloutir au bout de deux ou trois générations.

Tout conspire, on le voit, dans une démocratie, à dissoudre, à ruiner, à anéantir la famille les lois, les actions, l’idéal sont contre elle. Le divorce en progrès ; le féminisme plein d’arrogance ; la ménagère abandonnant son foyer pour devenir une « marchandise », un objet de consommation que l’homme rejette dans la circulation après s’en être servi, la fréquence grandissante des avortements ; la diminution des naissances ; l’autorité paternelle méprisée ; les chefs de famille et leurs enfants jetés à la rue par M. Vautour ; la multiplication des attentats aux mœurs, voilà ce que nous donne normalement la démocratie triomphante.

IV

« Mariage, famille, cité sont un seul et même organe, — dit Proudhon. La destinée sociale est solidaire de la destinée matrimoniale. » Il faudrait écrire un volume pour énumérer dans le détail les funestes effets qu’entraînent la désagrégation et l’extinction de la famille. Aussi me bornerai-je à signaler ceux qui menacent la patrie et la production agricole.

J’ai admiré comme vous les invincibles arguments par lesquels M. Charles Maurras a établi l’impossibilité pour notre démocratie de sauvegarder le patrimoine national. Je les ai admirés et j’ai pourtant senti que, plus d’une fois, ils n’avaient qu’une importance secondaire.

Expliquons-nous mieux : sans doute la logique du régime veut que nous n’ayons pas de politique extérieure. Supposez cependant, d’une part, des politiciens inférieurs à ceux que nous avons et, d’autre part, une France peuplée de 55 millions d’habitants, une France grande et forte par ses familles nombreuses. Elle serait respectée, son alliance serait recherchée ; jamais l’Allemand n’aurait frappé les coups de Tanger et d’Agadir.

L’étranger sait, il voit que nos sursauts d’énergie ne peuvent aboutir, car il nous manque l’institution de base, l’institution durable qui donne son existence à la patrie.

On dit, on écrit que le patriotisme renaît en France. Il y a dans les milieux urbains des mouvements d’opinion favorables au patriotisme. Ni plus, ni moins. Un rien suffit à les détruire : les foules passent avec une extrême facilité du chauvinisme à l’hervéisme et réciproquement.

Il ne faut pas oublier que la patrie, comme la famille, est aussi matérielle que spirituelle. C’est d’abord et surtout un sol, un certain sol, acquis en commun et transmis comme un héritage familial. Qui donc, dès lors, s’intéressera à la patrie si ce n’est la famille s’adonnant à la culture de ce sol, intéressée à sa sauvegarde et léguant la part qu’elle en possède ?

On commence à sentir que les familles nous manquent. Sur notre frontière, l’ennemi augmente ses armements, ajoute de nouveaux corps de troupe à sa formidable armée. Il s’apprête à nous manœuvrer, à peser sur nos décisions et, s’il le faut, à nous écraser encore. Et nos démocrates, secrètement affolés par le danger qui monte, font semblant de ne pas voir que la France ayant perdu ses familles n’est plus bâtie en hommes. Ils s’agitent, ils se mettent martel en tête pour découvrir la cause de notre infériorité. Le spectacle serait risible si nous n’étions si directement et si sérieusement menacés.

Il faut conclure. Avec une aisance qui ne laisse pas d’être suspecte, les démocrates disent d’un ton léger, détaché : « Le nombre ne doit pas seul entrer en ligne de compte. La quantité nous manque, mais nous aurons la qualité. » De tels arguments font rêver : la qualité s’obtient par le choix, par la sélection, elle sort de la quantité. Proudhon le disait déjà aux féministes. Plus nous irons et plus notre adversaire s’assurera sur nous le double avantage de la qualité et de la quantité.

Serons-nous du moins mieux armés que notre adversaire ? Rien ne nous le garantit. Nous retombons encore sur la famille. C’est elle qui fournit de nouveaux contribuables venant soulager leurs congénères. Nous agonisons nous le poids de la paix armée ; l’Allemand le supporte sans fléchir.

Dans la voie de la production agricole, nous sommes progressivement distancés par tous nos concurrents. Nos exportations fléchissent et notre marché intérieur serait depuis longtemps envahi par les produits de l’étranger si la démocratie ne protégeait l’électeur dans le paysan français.

On se plaint de l’invasion des métèques. À qui la faute ! À nous d’abord qui n’avons personne pour les suppléer.

Le progrès agricole, comme l’a bien vu M. G. Sorel, ne consiste pas seulement dans l’emploi d’instruments perfectionnés et dans l’usage des engrais chimiques. Le type de l’agriculture hautement progressive nous est fourni par le jardinage qui est une industrie biologique demandant une main-d’œuvre très abondante, très instruite et fort habile. C’est vers lui que nous devrions tendre. Or, nous nous en éloignons.

Pourquoi donc ? Parce que la main-d’œuvre nous manque, parce que la famille s’éteint. Le paysan, aujourd’hui, fait sa partie dans le concert démocratique. Il va, il vient, il circule. Il devient peu à peu un excellent démocrate. De plus, ceux qui ont quitté le village y reviennent de temps à autre pour corrompre le cultivateur en lui vantant, en lui enseignant les pratiques de ces « sacrés malins » que sont les gens de la ville.

Je sais peu de spectacles aussi poignants que celui de la désertion des campagnes. Ces maisons qui s’effondrent, ces friches qui remplacent les cultures, ces enfants arrachés à l’école pour aller dans les champs tenir la place des hommes qui manquent, rien n’est plus émouvant ni plus significatif.

Oui, la démocratie est vivante, bien vivante, elle éclate de santé. Mais tout à côté, la famille meurt, la patrie meurt, la terre meurt. Comme certaines fleurs, la démocratie ne s’épanouit bien que dans les cimetières.

*

Or, nous voulons vivre, nous voulons vivre en travaillant, revivre dans nos enfants, maintenir notre patrie.

Dès lors, notre voie est toute tracée. Comme travailleurs, comme pères de famille, comme Français, notre plus pressant devoir est de ruiner les institutions démocratiques.

Albert Vincent.
  1. Si l’on se rappelle que la démocratie a pour fondateurs les marchands et les intellectuels, aussi aptes les uns que les autres à fournir d’incomparables politiciens, on comprend aisément que la démocratie détruise la famille. Les capitalistes arrachent la femme à son ménage pour la mettre au comptoir ou à l’atelier ; les intellectuels, sous le prétexte de libérer la femme, lui font prendre son foyer en horreur.
  2. Il est juste de noter que ces fonctionnaires sont en général fort mal payés.