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Caleb Williams/Notice

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Traduction par Amédée Pichot.
Michel Lévy frères, libraires éditeurs (tome 1p. 1-8).


NOTICE
SUR
WILLIAM GODWIN
ET SES OUVRAGES


Dans un de ses derniers écrits, William Godwin nous a donné quelques détails sur sa vie et ses ouvrages : cet écrivain si passionné, aimant en philosophie le paradoxe, en politique les théories hardies, en histoire les révolutions, et dans les romans les sentiments exaltés, ou ce qu’il appelle lui-même les tempêtes de l’âme ; l’auteur de la Justice politique, de l’Histoire de la République d’Angleterre, de Caleb Williams et de Saint-Léon, nous apprend qu’il fut toujours un esprit volontiers contemplatif, un travailleur patient, très-peu jaloux de se mêler au mouvement et à l’action, ou de courir après les grandes aventures. Sa biographie ne saurait avoir cet intérêt romanesque qui s’attache à Jean-Jacques Rousseau, à Byron et aux autres prosateurs ou poëtes auxquels la critique l’a quelquefois comparé. Nous devons donc nous contenter de placer en tête du principal roman de Godwin, quelques détails plus bibliographiques que biographiques.

William Godwin naquit le 3 mars 1756 à Wisbeach, dans le comté de Cambridge. Fils et petit-fils d’un ministre dissident, enfant remarquable, nous dit-il, par sa docilité et son goût pour l’instruction, on put facilement le décider à se destiner, comme son grand-père et son père, aux fonctions ecclésiastiques. Il dirigea pendant cinq ans un petit troupeau d’unitaires, prêcha exactement et publia même un volume de sermons ; mais, au bout de ce terme, soit qu’il fût déjà dégoûté de sa paisible existence de pasteur, soit qu’un voyage qu’il fit à Londres imprimât tout à coup un autre cours à ses idées, il laissa là ses ouailles et préféra vivre obscurément de sa plume dans la capitale. C’était en 1783, il était pauvre : il ne nous dit pas quels furent les écrits qui lui procurèrent de quoi vivre ; mais ils le recommandèrent sans doute aux hommes politiques de l’opposition, car il fréquenta Fox et Sheridan, se lia avec Hardy, Horne Tooke, Holcroft et Thelwal ; et, quand la crise de 1789 éclata en Europe, l’ex-pasteur unitaire fut un de ces publicistes qui saluèrent avec enthousiasme la Révolution française.

Son ouvrage sur la Justice politique, publié en 1793, se ressent de ses opinions démocratiques. Cet ouvrage fit du bruit et provoqua une vive polémique. Quelques amis de l’auteur, surtout les quatre derniers que nous venons de nommer, étaient encore plus exaltés que lui ; ils se compromirent au point d’être cités en justice : procès fameux dans les annales du barreau anglais. Godwin faillit être prévenu de conspiration avec ses amis ; mais cela ne lui ôta pas le courage de les défendre par un pamphlet qui eut une immense publicité. Grâce à ce plaidoyer éloquent, il put même s’attribuer en partie le verdict de leur acquittement.

Les opinions politiques de Godwin se retrouvent dans l’ouvrage qu’il fit succéder à la Justice politique : il est très-probable que l’idée première de Caleb Williams était une satire des institutions anglaises ; il en reste bien quelque chose encore ; mais, dans la chaleur de la composition, Godwin se laissa volontiers aller à développer la partie purement romanesque de son sujet, et nous n’avons qu’à nous en féliciter, car il en est résulté un beau roman philosophique plutôt qu’une œuvre d’opposition partiale, un de ces ouvrages qui se placent dans la littérature à côté des plus originales créations du génie. Godwin consacra une année entière à cette composition. Son libraire, M. Robinson, s’était engagé à le nourrir et à lui faire une avance mensuelle jusqu’à l’achèvement du dernier volume. Il attendit le manuscrit avec une généreuse patience dont il fut bien récompensé par le succès. Peut-être, sans le désir qu’avait l’auteur de s’acquitter avec l’éditeur, Caleb n’eût pas vu le jour ; car, Godwin ayant montré une partie de son travail à un ami, celui-ci lui conseilla franchement de le jeter au feu, de peur que le public n’en fît justice.

« Ce sera, lui déclara-t-il, le tombeau de votre réputation littéraire. »

Godwin fut pendant quelques jours fort embarrassé, tant un pareil avis, de quelque part qu’il vienne, décourage facilement un pauvre auteur, et Godwin n’avait pas de ces vanités imperturbables qui n’ont foi qu’en elles-mêmes ; mais enfin il reprit confiance, et le public donna tort à son critique.

Godwin nous a révélé que, pour se monter l’imagination, il lisait dans les intervalles de sa composition quelque histoire sombre, tantôt la Vie des pirates et flibustiers, tantôt ces annales du crime connues en Angleterre sous le titre de Calendrier de Newgate, ou tout autre ouvrage bien terrible et bien lamentable. Parmi tous ces livres, il ajoute que celui qui lui fit le plus d’impression contenait les Aventures de mademoiselle de Saint-Phal, protestante française, qui, à l’époque de la Saint-Barthélémy, parcourut la France en se déguisant avec soin, et qui, à travers mille périls, échappa à ses persécuteurs. C’est faire remonter à une source toute française les aventures de Caleb Williams, d’autant plus que Godwin prétend encore que, dans son admiration pour un conte de Perrault, qu’il regardait comme un modèle du genre terrible, il s’était proposé de calquer son Falkland sur Barbe-Bleue. « Falkland, dit-il, était mon Barbe-Bleue, qui, ayant commis des crimes atroces, vit dans la crainte perpétuelle d’être dénoncé à la vengeance des hommes. Caleb Williams était sa femme ; Caleb, en effet, en dépit de ses avertissements réitérés, persiste à vouloir découvrir le secret défendu, et, après avoir réussi, tente en vain d’échapper aux conséquences de sa fatale curiosité ; semblable à la femme de Barbe-Bleue, qui s’efforce de laver la clef de la chambre sanglante et n’a pas plus tôt fait disparaître la tache de sang qu’elle la voit reparaître avec une effrayante obstination. »

Voilà, certes, une humble origine pour cette grande conception de Falkland, qui n’en est pas moins un caractère digne de la haute tragédie. Nous ne sommes, hélas ! que trop accoutumés depuis quelque temps aux effets du procédé contraire : que de nobles sujets de tragédie et de roman, qui dégénèrent en mélodrames ou en contes surannés ! — soit dit sans faire le moindre tort à Barbe-Bleue, que nous n’estimons pas moins que ne l’estimait Godwin.

De 1794 à 1797 L’auteur de Caleb Williams publia une suite d’Essais politiques (the Enquirer), tendant à développer les principes de son premier ouvrage. Sa réputation de publiciste marcha donc de pair avec sa réputation de romancier. Ce fut la première qui le recommanda surtout à une femme célèbre qui défendait courageusement les droits de son sexe par une polémique sérieuse, Mary Wollstonecraft, mâle génie qui n’était pas sans quelque analogie de caractère avec madame de Staël et une seconde Corinne non moins éloquente et plus hardie dans ses théories que la première. Mary Wollstonecraft avait le légitime orgueil de se croire supérieure à beaucoup d’écrivains de l’autre sexe. Mais elle s’humilia devant l’ardent et amoureux Godwin, qui l’épousa.

Ce mariage fut naturellement un événement littéraire ; Godwin ne fut pas peu glorieux de l’avoir emporté sur de nombreux rivaux, les uns riches, les autres très-haut placés dans le monde intellectuel ; il fut plus glorieux encore de rendre sa femme mère : il a assez vécu pour voir sa fille épouse d’un grand poëte et digne de porter son nom aussi bien que celui de Godwin. Malheureusement Mrs. Godwin ne survécut pas à la naissance de celle qui devait être Mrs. Shelley.

Godwin éprouvait le besoin de consacrer littérairement le souvenir des neuf mois de bonheur domestique qu’il avait dus à une femme aimée et admirée. Il composa son roman de Saint-Léon, dont l’héroïne a presque tous les attributs de Mary Wollstonecraft. Inférieur à Caleb Williams, parce que la fable en est moins naturelle, Saint-Léon eut tout autant de succès, et son influence en littérature a peut-être été plus grande ; car il a fait vraiment école : Brockden Brown en Amérique, Maturin en Irlande, se sont inspirés du merveilleux de Saint-Léon, sans parler d’une imitation plus récente de Harrison Ainsworth et de quelques compositions analogues de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de la France, où nous retrouvons un reflet direct ou indirect de la fiction de Godwin, soit que le principal personnage ait bu, comme Saint-Léon, l’élixir de longue vie, soit qu’il ait donné son âme au diable ou volé au juif errant son immortalité nomade.

En 1800 Godwin visita l’Irlande ; il s’y lia avec Curran, Grattan et les autres patriotes irlandais. — En 1801 il se remaria avec une veuve aimable et belle, qui le rendit père d’un fils en 1803. Ce fils est devenu aussi un romancier, et quelques-uns de ses romans ont eu le succès de ceux de son père. En 1803 Godwin publia une vie du poëte Chaucer, biographie qui prouve une grande érudition ; mais sous prétexte de peindre les mœurs du temps, le biographe sacrifie à des digressions pittoresques l’unité biographique. — En 1804 parut Fleetvood, roman inférieur aux deux premiers, quoiqu’on y reconnaisse encore la touche du maître. Après Fleetvood, ce ne fut qu’en 1817 que Mandeville rappela au public si oublieux que l’auteur de Caleb Williams écrivait encore.

Mandeville est un roman qui peut se placer à côté des meilleurs de Godwin ; mais depuis deux ans un nouveau magicien littéraire avait surpris le secret des continuels succès. Waverley et Guy Mannering étaient déjà publiés. Pendant vingt ans le grand inconnu devait laisser dans l’ombre miss Edgeworth, lady Morgan et Godwin lui-même. Néanmoins celui-ci n’aurait pu se plaindre de son heureux rival. C’était Constable, l’éditeur de Walter Scott, qui lui avait demandé Mandeville lors d’une excursion qu’il fit à Edimbourg, où l’auteur de Waverley l’accueillit en frère et parla de lui à son éditeur comme du premier romancier de l’époque.

Godwin jugea prudent, malgré ce compliment, de laisser l’arène libre au nouveau champion, et il revint à son talent de publiciste, en faisant paraître une Réfutation des doctrines de Malthus (1820) ; puis, pendant huit ans, il s’occupa d’une Histoire de la république d’Angleterre, publiée en 1824, 1826, 1827 et 1828. — Un dernier roman, Cloudesley, fit quelque sensation en 1830, et prouva que le feu sacré n’était pas éteint dans l’imagination de l’auteur de Caleb Williams, plus que septuagénaire. Il s’occupa aussi d’une édition complète de ses autres fictions, faisant précéder chaque volume d’une préface nouvelle. L’ouvrage d’autobiographie (Thoughts on man, his nature, productions and discoveries), que nous avons cité en commençant cette courte notice, fut une sorte de testament philosophique qui couronna la carrière de Godwin.


Il nous reste quelques mots à dire sur cette nouvelle traduction de Caleb Williams. Il y a une vingtaine d’années qu’un éditeur nous confia la révision d’une traduction déjà fort ancienne, où nous rétablîmes d’abord de nombreuses suppressions et entre autres le poétique épisode de l’histoire de Laura, cette fille de l’Italie auprès de laquelle Caleb espère avoir trouvé enfin l’obscurité et le bonheur dans un coin du pays de Galles. Mais quand nous voulûmes collationner avec le texte les autres parties du roman, nos corrections devenaient si nombreuses que nous préférions souvent traduire de nouveau. C’est ce travail que nous avons encore une fois refait avec un nouveau soin, de manière à pouvoir y mettre loyalement notre nom et réclamer l’humble mérite de publier une version complète et scrupuleusement exacte. Si cette fidélité littérale nous a permis de respecter la langue française trop souvent sacrifiée par les traducteurs, c’est que le style de Godwin est réellement facile à reproduire.


Amédée Pichot