Candide, ou l’Optimisme/Beuchot 1829/Chapitre 23

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Chapitre 22 Candide Chapitre 24



Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre ; ce qu’ils y voient.


Ah ! Pangloss ! Pangloss ! Ah ! Martin ! Martin ! Ah ! ma chère Cunégonde ! qu’est-ce que ce monde-ci ? disait Candide sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.--Vous connaissez l’Angleterre ; y est-on aussi fou qu’en France ? C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas ; je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.

 [1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_,
 chapitre XXXV.  B.


En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth ; une multitude de peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte ; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde ; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce donc que tout ceci ? dit Candide ; et quel démon exerce partout son empire ? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral ? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde ; il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre ! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on ; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.

 [2] L’amiral Byng.  M. de Voltaire ne le connaissait pas, et
 fit des efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les
 atrocités politiques que les atrocités théologiques ; et il
 savait que Byng était une victime que les ministres anglais
 sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K.--L’amiral
 Byng fut exécuté le 14 mars 1757 : voyez, tome XXI, le chapitre
 XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_.  B.


Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.

Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France ; on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué ! dit Candide, en embrassant Martin ; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.