Candide, ou l’Optimisme/Garnier 1877/Chapitre 21

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Candide, ou l’OptimismeGarniertome 21 (p. 185-187).
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CHAPITRE XXI.

candide et martin approchent des côtes de france, et raisonnent.


On aperçut enfin les côtes de France. « Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin ? dit Candide. — Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques-unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux et assez bête, d’autres où l’on fait le bel esprit ; et, dans toutes, la principale occupation est l’amour ; la seconde, de médire ; et la troisième, de dire des sottises. — Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris ? — Oui, j’ai vu Paris ; il tient de toutes ces espèces-là ; c’est un chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y ai séjourné peu ; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain ; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit jours en prison ; après quoi je me fis correcteur d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là : je le veux croire.

— Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide ; vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que Mlle Cunégonde : je vais l’attendre à Venise ; nous traverserons la France pour aller en Italie ; ne m’accompagnerez-vous pas ? — Très-volontiers, dit Martin ; on dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très-bien les étrangers quand ils ont beaucoup d’argent : je n’en ai point ; vous en avez, je vous suivrai partout. — À propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau[1] ? — Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. — Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé ? dit Candide. — Pour nous faire enrager, répondit Martin. — N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure ? — Point du tout, dit Martin ; je ne vois pas ce que cette passion a d’étrange : j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus rien d’extraordinaire pour moi. — Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd’hui ? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots ? — Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé ? — Oui, sans doute, dit Candide. — Eh bien ! dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur ? — Oh ! dit Candide, il y a bien de la différence, car le libre arbitre… » En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

  1. La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre ier, verset 2 : Tenebræ erant super faciem abyssi, paroles que Demaillet donne comme présentant la même idée que ce vers d’Ovide (Métam., I, 15) :

    Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.

    Voyez la première journée de Telliamed, où il est dit que la mer a été supérieure d’un grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos montagnes. Voltaire parle souvent de Demaillet et de son Telliamed. Voyez entre autres, dans les Mélanges, année 1768, le chapitre xviii des Singularités de la nature ; et, année 1777, le onzième des Dialogues d’Évhémère. (B.)