Cantate pour les enfants d’une maison de charité

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (pp. 129-137).
XIV


CANTATE POUR LES ENFANTS


D’UNE MAISON DE CHARITÉ




RÉCITATIF



Le temple de Sion était dans le silence ;
Les saints hymnes dormaient sur les harpes de Dieu ;
Les foyers odorants que l’encensoir balance
S’éteignaient ; et l’encens, comme un nuage immense,
S’élevait en rampant sur les murs du saint lieu.

Les docteurs de la loi, les chefs de la prière,

Étaient assis dans leur orgueil ;

Sous leurs sourcils pensifs ils cachaient leur paupière,
Ou lançaient sur la foule un superbe coup d’œil ;

Leur voix interrogeait la timide jeunesse,
Les rides de leur front témoignaient leur sagesse.
Respirant du Sina l’antique majesté,
De leurs cheveux blanchis, de leur barbe touffue,
On croyait voir glisser sur leur poitrine nue

La lumière et la charité,
Comme des neiges des montagnes

Descendent, ô Saron, sur tes humbles campagnes,

Le jour et la fertilité !


Un enfant devant eux s’avança, plein de grâce ;
La foule, en l’admirant, devant ses pas s’ouvrait,

Puis se refermait sur sa trace ;
Il semblait éclairer l’espace

D’un jour surnaturel que lui seul ignorait.


Des ombres de sa chevelure
Son front sortait, comme un rayon
Échappé de la nue obscure
Éclaire un sévère horizon.

Ce front pur et mélancolique
S’avançait sur l’œil inspiré,
Tel qu’un majestueux portique
S’avance sur un seuil sacré.

L’éclair céleste de son âme
S’adoucissait dans son œil pur,
Comme une étoile dont la flamme
Sort plus douce des flots d’azur.


Il parla : les sages doutèrent
De leur orgueilleuse raison,
Et les colonnes l’écoutèrent,
Les colonnes de Salomon.



PREMIÈRE VOIX.

Ô merveilleuse histoire ! ô prodiges étranges
Que la mère à ses fils se plaît à raconter !


DEUXIÈME VOIX.

Que disait cet enfant ?


PREMIÈRE VOIX.

Que disait cet enfant ?Interrogez les anges :

Eux seuls pourraient le répéter.


DEUXIÈME VOIX.

D’où sortait ce Joas ?


PREMIÈRE VOIX.

D’où sortait ce Joas ?De l’ombre de la vie,
De l’exil, du silence, et de la pauvreté.


DEUXIÈME VOIX.

Comment disparut-il de la foule ravie ?


PREMIÈRE VOIX.

Il rentra dans l’obscurité.

Dans les humbles travaux d’une vie inconnue,

Comme l’aurore sous la nue,

Il se cacha vingt ans dans son humilité ;
On ne le revit plus qu’à la fin du mystère,

Enseignant le ciel à la terre,

Sur le sable ou sur l’eau semant la vérité ;
Puis, traînant son supplice au sommet du Calvaire,
De l’homme qu’il aimait victime volontaire,

Revêtir l’iniquité,

Arroser de son sang sa semence prospère,

Et payer à son Père
Le monde racheté.


LE CHŒUR.

Du sage et de l’enfant c’est le maître sublime,

C’est le flambeau qui nous luit,
C’est l’âme qui nous anime,
Le chemin qui nous conduit !


PREMIÈRE VOIX.

Il disait à celui dont la main nous repousse :

« Laissez-les venir à moi ! »


DEUXIÈME VOIX.

Et voilà qu’une main mystérieuse et douce,
Tout petits, jusqu’à lui nous mène par la foi.


PREMIÈRE VOIX.

Il disait : « Faites-vous des trésors que la rouille
Ne puisse pas ronger sous d’impuissants verrous. »


DEUXIÈME VOIX.

Et voilà que des mains, que ce seul mot dépouille
S’ouvrent devant lui seul et s’épanchent sur nous !


PREMIÈRE VOIX.

Il disait : « Espérez ! et fiez-vous au Père !
L’hirondelle n’a point de palais sur la terre,

Elle trouve au sommet de la tour solitaire

Une tuile pour ses petits ;

Le passereau n’a pas semé la graine amère.
Mais de tous ses enfants la Providence est mère :
L’une a le toit du riche, et l’autre a ses épis ! »


LE CHŒUR.

Nous sommes l’hirondelle errante et sans asile,
Le toit de l’étranger nous prête ses abris ;

Le passereau de l’Évangile,

Nous ne moissonnons pas, et nous sommes nourris !


DEUXIÈME VOIX.

Que disait-il encor ?


PREMIÈRE VOIX.

Que disait-il encor ?« Voyez sur la verdure

Éclater le lis du vallon !
Pour se composer sa parure

Il n’a filé de lin, ni tissu de toison ;
Et pourtant sa tunique est plus riche et plus pure

Que les robes de Salomon ! »


LE CHŒUR.

Nous sommes les lis des vallées :
Les tièdes laines des brebis
Par nous n’ont point été filées,

Et la main invisible a tissé nos habits !


DEUXIÈME VOIX.

Et nous, enfants, que peut notre reconnaissance ?
Nos toits sont sans trésor, et notre âge impuissant :
Nous n’avons que nos mains à lever en silence

Vers cette Providence
D’où vient la récompense
D’où le bienfait descend !


PREMIÈRE VOIX.

Et que pourraient de plus les rois et leur puissance ?

Pour nos modestes bienfaiteurs

Priez donc, élevez la voix de l’innocence :
La prière s’épure en passant par vos cœurs.


DEUXIÈME VOIX.

Heureux l’homme pour qui la prière attendrie

S’élève des lèvres d’autrui !

Il obtient, par la voix de l’orphelin qui prie,

Plus qu’il n’a fait pour lui.


PREMIÈRE VOIX.

La prière est le don sans tache et sans souillure

Que devant l’autel du Très-Haut

L’homme doit présenter dans une argile pure

Et dans des vases sans défaut.

Comment offrir ce don dans ce métal profane

Que sa sainteté nous défend ?

Du cristal ou de l’or que notre encens émane,
Le vase le plus pur est le cœur d’un enfant.


DEUXIÈME VOIX.

Le vœu souvent perdu de nos cœurs s’évapore ;
Mais ce vœu de nos cœurs, par d’autres présenté,
Est comme un faible son dans un temple sonore,
Qui, d’échos en échos croissant et répété,
S’élève et retentit jusqu’à l’éternité.


PREMIÈRE VOIX.

Prions donc ! élevons la voix de l’innocence :
La prière s’épure en passant par nos cœurs.
Les anges porteront à la Toute-Puissance
Nos bénédictions et l’encens de nos pleurs !
Prions donc ! élevons la voix de l’innocence :
La prière s’épure en passant par nos cœurs.




PRIÈRE


Ô toi dont l’oreille s’incline
Au nid du pauvre passereau,
Au brin d’herbe de la colline
Qui soupire après un peu d’eau ;

Providence qui les console,
Toi qui sais de quelle humble main
S’échappe la secrète obole
Dont le pauvre achète son pain ;

Toi qui tiens dans ta main diverse
L’abondance et la nudité,
Afin que de leur doux commerce
Naissent justice et charité ;


Charge-toi seule, ô Providence,
De connaître nos bienfaiteurs,
Et de puiser leur récompense
Dans les trésors de tes faveurs !

Notre cœur, qui pour eux t’implore,
À l’ignorance est condamné ;
Car toujours leur main gauche ignore
Ce que leur main droite a donné.

Mais que le bienfait qui se cache
Sous l’humble manteau de la foi
À leurs mains pieuses s’attache,
Et les trahisse devant toi !

Qu’un vœu qui dans leur cœur commence,
Que leurs soupirs les plus voilés,
Soient exaucés dans ta clémence
Avant de t’être révélés !

Que leurs mères, dans leur vieillesse,
Ne meurent qu’après des jours pleins !
Et que les fils de leur jeunesse
Ne restent jamais orphelins !

Mais que leur race se succède
Comme les chênes de Membré,
Dont le vieux tronc aux ans ne cède
Que quand le jeune a prospéré !


Ou comme ces eaux toujours pleines,
Dans les sources de Siloé,
Où nul flot ne sort des fontaines
Qu’après que d’autres ont coulé !