Hymne de la mort

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (pp. 141-147).
I


HYMNE DE LA MORT




Élève-toi, mon âme, au-dessus de toi-même :

Voici l’épreuve de ta foi !

Que l’impie, assistant à mon heure suprême,
Ne dise pas : « Voyez, il tremble comme moi ! »


La voilà cette heure suivie
Par l’aube de l’éternité,
Cette heure qui juge la vie
Et sonne l’immortalité !

Et tu pâlirais devant elle,
Âme à l’espérance infidèle !
Tu démentirais tant de jours,
Tant de nuits, passés à te dire :
« Je vis, je languis, je soupire :
Ah ! mourons pour vivre toujours ! »

Oui, tu meurs ! Déjà ta dépouille
De la terre subit les lois,
Et de la fange qui te souille
Déjà tu ne sens plus le poids.
Sentir ce vil poids, c’était vivre :
Et le moment qui te délivre,
Les hommes l’appellent mourir !
Tel un esclave, libre à peine,
Croit qu’on emporte avec sa chaîne
Ses bras qu’il ne sent plus souffrir.

Ah ! laisse aux sens, à la matière,
Ces illusions du tombeau !
Toi, crois-en à ta vie entière,
À la foi qui fut ton flambeau !
Crois-en à cette soif sublime,
À ce pressentiment intime
Qui se sent survivre après toi !
Meurs, mon âme, avec assurance !
L’amour, la vertu, l’espérance,
En savent plus qu’un jour d’effroi.


Qu’était-ce que ta vie ? Exil, ennui, souffrance,

Un holocauste à l’espérance,

Un long acte de foi chaque jour répété !
Tandis que l’insensé buvait à plein calice,
Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice,
Et tu disais : « J’ai soif, mais d’immortalité ! »






Tu vas boire à la source vive
D’où coulent les temps et les jours,
Océan sans fond et sans rive,
Toujours plein, débordant toujours.
L’astre que tu vas voir éclore
Ne mesure plus par aurore
La vie, hélas ! près de tarir,
Comme l’astre de nos demeures,
Qui n’ajoute au présent des heures
Qu’en retranchant à l’avenir.

Oublie un monde qui s’efface,
Oublie une obscure prison !
Que ton regard privé d’espace
Découvre enfin son horizon !
Vois-tu ces voûtes azurées,
Dont les arches démesurées
S’entr’ouvrent pour s’étendre encor ?
Bientôt leur courbe incalculable
Te sera ce qu’un grain de sable
Est au vol brûlant du condor.


Tu vas voir la céleste armée
Déployer ses orbes sans fin,
Comme une poussière animée
Qu’agite le souffle divin.
Ces doux soleils dont ta paupière
Devinait de loin la lumière
Vont s’épanouir sous tes yeux,
Et chacun d’eux dans son langage
Va te saluer, au passage,
Du grand nom que chantent les cieux !

Tu leur demanderas les rêves
Que ton cœur élançait vers eux,
Pendant ces nuits où tu te lèves
Pour te pénétrer de leurs feux ;
Tu leur demanderas les traces
Des êtres chéris dont les places
Restèrent vides ici-bas,
Et tu sauras sur quelle flamme
Leur âme arrachée à ton âme
En montant imprima ses pas.

Tu verras quels êtres habitent
Ces palais flottants de l’éther
Qui nagent, volent ou palpitent,
Enfants de la flamme et de l’air,
Chœurs qui chantent, voix qui bénissent,
Miroirs de feu qui réfléchissent,
Ailes qui voilent Jéhovah ;
Poudre vivante de ce temple,
Dont chaque atome le contemple,
L’adore, et lui crie : Hosanna !


Dans ce pur océan de vie
Bouillonnant de joie et d’amour,
La mort va te plonger, ravie
Comme une étincelle au grand jour ;
Son flux vers l’éternelle aurore
Va te porter, obscure encore,
Jusqu’à l’astre qui toujours luit,
Comme un flot que la mer soulève
Roule, aux bords où le jour se lève,
Sa brillante écume, et s’enfuit.

Détestais-tu la tyrannie ?
Adorais-tu la liberté ?
De l’oppression impunie
Ton œil était-il révolté ?
Avais-tu soif de la justice,
Horreur du mal, honte du vice ?
Versais-tu des larmes de sang
Quand l’imposture ou la bassesse
Livraient l’innocente faiblesse
Aux serres du crime puissant ?

Sentais-tu la lutte éternelle
Du bonheur et de la vertu,
Et la lutte encor plus cruelle
Du cœur par le cœur combattu ?
Rougissais-tu de ce nom d’homme
Dont le ciel rit, quand l’orgueil nomme
Cette machine à deux ressorts,
L’un de boue et l’autre de flamme,
Trop avili s’il n’est qu’une âme,
Trop sublime s’il n’est qu’un corps ?


Pleurais-tu quand la calomnie
Souillait la gloire de poison,
Ou quand les ailes du génie
Se brisaient contre sa prison ?
Pleurais-tu lorsque Philomèle,
Couvant ses petits sous son aile,
Tombait sous l’ongle du vautour ;
Quand la faux tranchait une rose,
Ou que la vierge à peine éclose
Mourait à son premier amour ?

Et sentais-tu ce vide immense
Et cet inexorable ennui,
Et ce néant de l’existence,
Cercle étroit qui tourne sur lui ?
Même en t’enivrant de délices,
Buvais-tu le fond des calices ?
Heureuse encor, n’avais-tu pas
Et ces amertumes sans causes,
Et ces désirs brûlants de choses
Qui n’ont que leurs noms ici-bas ?

Triomphe donc, âme exilée !
Tu vas dans un monde meilleur,
Où toute larme est consolée,
Où tout désir est le bonheur ;
Où l’être qui se purifie
N’emporte rien de cette vie
Que ce qu’il a d’égal aux dieux,
Comme la cime encore obscure
Dont l’ombre décroît, à mesure
Que le jour monte dans les cieux.


Là sont tant de larmes versées
Pendant ton exil sous les cieux,
Tant de prières élancées
Du fond d’un cœur tendre et pieux ;
Là tant de soupirs de tristesse,
Tant de beaux songes de jeunesse.
Là les amis qui t’ont quitté,
Épiant ta dernière haleine,
Te tendent leur main, déjà pleine
Des dons de l’immortalité !

Ne vois-tu pas des étincelles
Dans les ombres poindre et flotter ?
N’entends-tu pas frémir les ailes
De l’esprit qui va t’emporter ?
Bientôt, nageant de nue en nue,
Tu vas te sentir revêtue
Des rayons du divin séjour,
Comme une onde qui s’évapore
Contracte, en montant vers l’aurore,
La chaleur et l’éclat du jour.

Encore une heure de souffrance,
Encore un douloureux adieu :
Puis endors-toi dans l’espérance,
Pour te réveiller dans ton Dieu !
Tel, sur la foi de ses étoiles,
Le pilote, pliant ses voiles,
Pressent la terre sans la voir,
S’endort en rêvant les rivages,
Et trouve, en s’éveillant, des plages
Plus sereines que son espoir.