Carabinades/10

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Déom Frères (p. 75-84).

Choquette - Carabinades, 1900.djvu


La Petite Lise



Quel délicieux recoin de montagne elle habitait, la petite Lise Tavernier ! Rien d’étonnant qu’elle eut conservé là, dans l’ombre et les brises en caresses des grands arbres, le velouté laiteux de ses joues d’enfant.

Elle était encore impreignée de l’odeur des cèdres et des fougères aromatiques quand elle vint me voir par un beau matin fait de rosée et de lumière d’or.

Sa tante l’accompagnait, une bonne vieille tante qu’elle appelait sa mère et qui, restée veuve sans enfant, avait déversé sur elle tous les flots de sa tendresse.

Malade… elle l’était pourtant, Lise, et à mesure qu’elle m’énumérait ses malaises, ses douleurs, ses crises gastriques, ses palpitations, ses vertiges, la bonne vieille était toujours là, encore plus intéressée qu’elle, qui appuyait sur les divers symptômes, renchérissait, exagérait chacune des indications… Et cette tumeur qui… Il faut tout dire, ma fille…

— Une tumeur ? demandai-je intrigué.

— Bon, je dis une tumeur… parce que… c’est peut-être rien que de l’hydropisie, mais sûrement que le ventre lui grossit.

Elle ne s’en souciait guère, elle, la petite Lise, et ça ne paraissait nullement l’inquiéter.

— Une tumeur, vrai ? repris-je : et depuis quand avez-vous remarqué ?…

— Depuis quatre à cinq mois — c’était toujours la tante qui se hâtait, de répondre avec toute la sincérité de son âme — c’est depuis son retour de la ville… et elle se mit à calculer : février… mars… oui, à peu près quatre mois…

Ça devenait plus sérieux. Je me remis donc à questionner Lise très discrètement, en mettant un voile pour ne rien éveiller dans l’esprit de la pauvre tante que je voyais si naïve, car je croyais tenir la piste, la vraie, la bonne, l’unique. Mais Lise me répondait doucement, en l’air, pleine de candeur indifférente, me donnait des réponses, me faisait des affirmations qui me déroutaient et renversaient mes suppositions.

— En effet concluai-je vaguement, comme à peu près convaincu à la fin, ça m’a bien l’air d’une tumeur et il n’y aurait alors qu’une seule chose à faire : l’opération.

La vieille tante leva ses bras au ciel avec un soupir de pitié navrante.

— Voyons, il ne faut pas s’alarmer tout de suite tant que ça, repris-je, je n’affirme pas ainsi la chose après un premier examen aussi superficiel. Il me faudra absolument revoir Lise la semaine prochaine ; ne manquez point de me l’envoyer et je vous ferai alors connaître mon opinion formelle.

* * *

… Selon qu’il avait été convenu, Lise revint la semaine suivante : seule cette fois.

Et je me remis à la questionner, à la palper, à l’ausculter sur tous les sens, l’esprit toujours tendu sur cette piste qui m’attirait et qui aurait si fort simplifié les difficultés de mon diagnostic. Au point de vue symptomatique, rien ne manquait, mais ses réponses paraissaient toujours si fermes, si absolument correctes ; elle s’y rattachait avec tant de persistance qu’après tout elle ébranlait ma conviction, si elle n’ébranlait pas encore mes doutes.

Alors en la regardant bien dans les yeux, avec toute la force hypnotique que je pus y mettre :

— Eh ! bien, oui, lui dis-je, c’est une tumeur… une tumeur très maligne qu’il faut nécessairement enlever… Il n’y a pas à retarder, et la semaine prochaine…

Elle comprit sans doute alors le dilemme dans lequel elle se trouvait resserrée, car, sans force, abattue, écrasée, avec un frissonnement hésitant de lèvres qui confessait tout, elle leva sur moi ses profonds yeux bleus. Plus de lutte possible ; la détente s’était faite tout d’un coup et c’était maintenant une soumission, un accablement, un anéantissement complet qui invoquait ma pitié et la complicité de mon silence.


« Ah ! n’insultez jamais une femme qui tombe :
« Qui sait sous quel fardeau sa pauvre âme succombe !


Je m’expliquai alors ce qu’il y avait de profondément vrai dans cette pensée du maître.

Oh ! non, il ne me vint pas à l’idée de l’insulter, elle qui me racontait maintenant en sanglotant ses longues nuits de regrets amers, ses découragements de vivre, les visions d’avenir sans but qu’elle se représentait, répudiée. honnie, montrée du doigt. — Dieu lui pardonnerait peut-être, jamais les hommes, et quand sa mère le saurait, surtout sa mère… Et pourtant, non, « elle n’était pas mauvaise fille… non, elle n’était pas mauvaise fille »… elle me le redisait sans cesse, pour bien m’en convaincre, en syllabes hachées par les pleurs.

À ces réflexions pénibles, je vis jusqu’à quel degré de profondeur d’abîme son esprit s’était enfoncé ; avec quel remords elle avait analysé sa honte dans ses aspects les plus inimaginables. Et ce fut avec un accablement pitoyable qu’elle me murmura à travers ses larmes : Il faut que vous me sauviez.

En effet, oui, la sauver, J’entrevoyais un moyen… C’était déjà répandu dans mon canton que cette pauvre petite Lise souffrait d’une tumeur. Sa vieille tante avait naïvement annoncé la chose. Eh ! bien, je confirmerais tout simplement la rumeur. … Et finalement je ferais l’opération, quoi !

En m’entendant lui expliquer comment je songeais à me faire son complice, de quelle manière j’espérais ourdir une mise en scène qui dérouterait les plus défiants, il jaillit de ses prunelles soudainement brillantes un éclair vrai, de vrai bonheur ; comme si c’était déjà le salut. Oh ! rien que d’avoir provoqué ce touchant regard de joie indéfinissable je me sentais récompensé.

Puis tout de suite en calculant bien, nous fixâmes entre nous la date approximative de l’opération.

Et je lançai tout de bon la nouvelle dans le public par le canal retentissant de la commère Rabuteau, convaincu qu’elle l’annoncerait à dix éditions par jour. À tous ceux qui s’informaient j’expliquais la marche de kystes ovariens, leurs dangers, avec un accompagnement calculé de mots techniques qui les embrouillaient, et dont ils tiraient en conclusion en tout cas que la tumeur « n’était pas mûre, » qu’il me fallait attendre encore certains symptômes qui ne manqueraient sans doute pas d’apparaître et que ma patiente devait surveiller ; mais alors, aussitôt, il n’y aurait plus à retarder : Vite, un appel à mes confrères voisins, le chloroforme, le bistouri ; une grande incision là, sur la ligne blanche préférablement — Ouf !…

Je disais que j’allais d’abord tenter un traitement médical, sans grande confiance cependant, mais il y avait parfois des cures si étonnantes. — Vous faites bien, me répondaient les bonnes gens sympathiques, toujours si prompts à combattre l’usage du couteau… Quand à l’opération, je craignais bien qu’en fin de compte…

L’on me trouvait bien un peu téméraire pour un médecin de campagne, avec si peu d’habitude de pratiquer des ovariotomies ; et mon curé, qui n’est pas fort sur le diagnostic, tout en préparant ma patiente à la mort, lui avait tout doucement conseillé l’hôpital… Mais Lise avait en moi une confiance… une confiance…

Depuis quelques jours la pauvre petite allait plus mal. Sa tumeur grossissait constamment et j’avouai franchement à la mère Rabuteau qui me servait de trompette que je n’entrevoyais plus d’autre chance que l’opération… et prochainement encore.

* * *

Or un vendredi matin d’octobre, un treize, Lise me fit mander en hâte.

Après quelques instants d’examen, je diagnostiquai une aggravation générale des symptômes et je conseillai l’opération immédiate… il y avait danger de mort… bon…

Ah ! quel courage admirable elle montra alors, la petite Lise, prête à s’abandonner, sans un mot, sans une plainte, avec une soumission touchante qui tira les larmes des quelques bonnes voisines rassemblées autour d’elle… Comme elle trouvait les mots justes pour consoler et encourager sa pauvre vieille tante qui, elle, faisait vraiment pitié à voir.

Et je fis mander mes confrères, d’avance prévenus de la gravité du cas.

À leur arrivée elles s’en sauvèrent toutes, les bonnes voisines, entraînant aussi la mère Tavernier tout à fait incapable de supporter la scène et se voilant déjà les oreilles en pleurant comme si elle entendait les lamentations de douleur de son enfant d’adoption.

L’opération fut longue et compliquée, mais au moyen de ce merveilleux chloroforme, qui jette si bien sur toute douleur son leurre magique, nous travaillâmes à souhait, sans précipitation intempestive ou compromettante. Et quelle veine, quel succès admirable nous eûmes, sans le moindre ennui d’hémorrhagie ou d’adhérences quelconques !… Et puis quelle guérison rapide après, sans suppuration, sans nécessité de drainage. presque sans fièvre, malgré les dates hostiles : ce vendredi et ce treize ; seulement un pansement simple, quelques lavages quotidiens au bichlorure…

Ça me fit une réclame… Et au bout d’un mois… au bout d’un mois, la cicatrice elle-même n’y paraissait plus… pas la moindre trace…

Comment ? vous ne me croyez pas ? Mais quand je vous le dis.

Voyons, bon, ça n’a pas empêché Lise de trouver à se marier deux ans plus tard, eh ! bien, demandez-le à son mari, p’ tit Louis Biscornet ; je suis certain qu’il vous répétera sans peine, avec toute sa sincérité d’âme, comme il me répondait l’autre jour :

— Ma grand’ conscience, docteur, ça ne paraît pas du tout… du tout, et si Lise ne me l’avait pas tant de fois raconté… Je vous assure que si ça reprenait…

… Sacré ! p’ tit Louis ! s’il savait que ça l’a reprise trois fois depuis… C’est vrai que ces fois-là, c’était bien par sa faute, par exemple.


Choquette - Carabinades, 1900.djvu