Carabinades/12

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Déom Frères (p. 91-102).

Choquette - Carabinades, 1900.djvu


Un Chanceux



Du diable ! si je puis me rappeler son nom, depuis une heure pleine que je me turlupine l’esprit en vain.

Mais sa figure et sa personne et son caractère et ses traits… j’ai ça photographié dans la tête.

Il était clerc notaire.

Sa chambre, dans le pensionnat de l’Université Laval à Québec, ouvrait sur le palier du quatrième étage et il n’y avait pas dans tout l’établissement de meilleur poste pour lancer du haut de l’escalier en zigzag, les vieilles bottes, les bouteilles éventrées, les barreaux de chaises, et surveiller en même temps les démarches couleuvreuses du père Roussel, en bas.

Ceux qui y ont passé ont connu ça.

De ce quatrième, d’où partait ordinairement le sabbat, j’en étais ; car j’occupais une chambre voisine, à gauche de mon étudiant en notariat ; Hector, maintenant médecin aux États-Unis, se prélassait dans celle de droite.

Placés comme nous étions, l’influence de la topographie du local, les prêts de livres, les rencontres de tous les jours et par-dessus tout le talent particulier que possédait ce damné Hector de se faufiler dans l’intimité de ceux qu’il voulait « pomper » pour mieux en rire ensuite, nous avaient attiré ce parfait aspirant notaire.

Après tout, cette liaison était quelque peu intéressée et nous procurait certains avantages.

Quand, aux heures de chômage, nous commencions le vacarme d’enfer du roulement de valises et de couchettes à travers les corridors, nous ne pouvions jamais mieux déjouer la surveillance du vieux directeur, qu’en nous cachant brusquement dans la chambre de… ? voyons, encore son nom que je ne puis dire.

Son honorabilité rigide nous servait de rempart. Le père Roussel aurait fouillé partout, excepté derrière sa porte.

Et pourtant, il n’était pas aussi parfait qu’on le prétendait, ce pauvre étudiant.

N’est-ce pas ? je puis bien le dire. maintenant que c’est déjà loin, et que j’ai même oublié son nom.

Il avait un défaut : les femmes.

À son âge et dans sa position ?

Parfaitement !

Ce fut même le point de départ de l’intimité qui existait entre lui et Hector.

Hector flattait sa manie, et après avoir provoqué ses épanchements où il mettait son cœur à nu, il accourait tout de suite, avec ce fou rire qui lui mettait deux bonnes larmes aux yeux, m’en conter tous les détails. C’était à crever.

Par quel effet physiologique rencontre-t-on si souvent de ces excentriques et de ces détraqués ?

Je ne me l’explique point.

Toujours est-il que cet animal-là croyait sincèrement que toutes les belles de Québec, — depuis la petite confiseuse du coin, jusqu’à la prude et sévère demoiselle Watters — toutes faisaient une gymnastique funambulesque pour aller se pendre aux crocs de sa moustache. Et il discutait, commentait à son avantage le moindre incident.

Si une jeune fille était retenue à un coin de rue par un embarras de voitures, c’est qu’elle l’attendait ; s’il la rencontrait deux fois dans « la Côte de la Montagne », c’est qu’elle courait après lui ; s’il lui voyait entre les mains un coin de mouchoir quelconque, c’était clair, elle l’adorait et lui envoyait des baisers.

Tous les sourires et saluts des femmes de Québec, il en avait le monopole.

Pourtant, il n’était pas Lovelace parfait.

Non pas qu’il fut laid, mais il avait un air niais, une tête de couturier pour dames qui le rendait exécrable à mes yeux.

Cependant la population féminine de Québec ne fut pas absolument toute de mon avis.

Vous allez le voir.

* * *

Du haut de la « terrasse Dufferin » — ce coin de ville le plus divinement enchanteur qui existe dans tout l’univers, — l’œil embrasse d’un seul coup Lévis, perché sur sa falaise, le grand fleuve, la rade, les lourds steamers ; et en dessous, la « Basse-Ville », le quartier Champlain qui égrène ses piétons irlandais, affairés et bavards.

L’on ne peut que difficilement s’arracher à ce tableau.

Aussi, la cigarette aux lèvres, accoudés à la balustrade, l’œil sans cesse éveillé, nous étions là des heures à analyser cette physionomie générale qui se traduisait en mouvements de bateaux, grincements de poulies et de vergues, roulements de tombereaux, cris de gamins jouant dans les cours, dont les hauts murs de la citadelle nous renvoyaient les échos.

Comme excellent point d’observation nous avions adopté le quatrième pavillon, — justement celui surplombant le quartier de rocher qui produisit la terrible catastrophe d’il y a quelques années.

Ce ne fut pas un simple hasard qui nous attira à ce poste. Non, il faut l’avouer.

J’avais d’abord remarqué, et Hector ensuite, qu’à une certaine fenêtre nous voyions de temps à autre poindre, avec un petit regard diablotin qui se perdait dans notre direction, le minois d’Irlandaise le plus folichonnement taillé qui se puisse voir.

Cheveux un peu roux, peut-être… mais quand la persienne s’ouvrait, — et elle s’ouvrait toujours, dès que nous étions à notre observatoire, — poussée par un petit bras rose qui se profilait sur le mur rouge des briques, c’était plus fort que nous, nous étions cloués.

Si bien, qu’un jour, si je fus embêté pour mon examen d’histologie peut-être que le docteur Turcot s’en souvient — ce fut entièrement dû à ce petit vilain bras rose.

Vous pouvez bien imaginer que cette admiration platonique ne pouvait pas durer longtemps. Aussi, au bout de quelques jours nous avions organisé un procédé parfait de télégraphie au moyen de cailloux plats sur lesquels nous gravions nos madrigaux enflammés, et que nous lancions ensuite sous la fenêtre de notre belle Irlandaise.

Ça descendait bien, mais ça ne montait pas : et notre correspondance était toujours : poste-restante. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement.

Comment voulez-vous qu’une jeune fille, si mordue qu’elle soit, aille se mettre en tête de guerroyer ainsi, avec deux carabins inconnus, du quartier Champlain à la Terrasse ?

Inconnus ?…je pense bien, car nous ne donnions pas nos noms, allez !

Il pouvait y avoir un vieux rogue de bonhomme de père qui aurait pu nous jouer un mauvais tour auprès du directeur du pensionnat ;… il pouvait même y avoir un mari,… qui sait ?… on a déjà vu des choses plus bêtes que ça. Ah ! les Québecquoises, on les connaît…

Tout de même, nous désirions aller au delà, c’était bien simple ; Hector voulait absolument avoir une intrigue, une petite aventure, là, toute petite.

Nous devenions ridicules enfin avec nos pierres « lithographiées »… sans réponses… Elle se moque peut-être de nous, me répétait-il sans cesse.

Le lendemain d’une discussion à ce sujet, j’entre dans sa chambre :

— J’ai une idée…

— Une bonne ?…

— Je le crois.

— Exhibe la.

— Nous allons écrire tout simplement au « petit bras rose ».

— Elle ne répondra pas… Je suppose que tu n’as pas envie de signer ton nom ?…

— Non.

— Eh ! bien ? À qui veux-tu qu’elle s’adresse ?

— Je clignai de l’œil et continuai : Est-ce que nous n’avons pas un voisin… qui… Ce fut un éclair.

— Tope-là, me dit Hector.

Et en deux tours de plume, nous écrivîmes quelque chose de… oh ! passionnément amoureux, et l’on signa bravement :

Jean-Jacques Bérubé.
Université Laval.

Mais, oui, c’est ça ; enfin, je le tiens ce maudit nom : Bérubé. En voilà une difficulté !

Deux minutes après, la lettre, lestée d’une pierre détachée de la citadelle, dégringolait aux pieds de notre belle Irlandaise.

Puis, aussi discrets que nos cadavres de dissection, nous attendîmes le résultat.

De mon temps, le père Roussel distribuait les lettres et journaux, de sa porte de chambre entr’ ouverte, après le dîner.

Tous les étudiants stationnaient là, jusqu’à ce qu’il eut fini d’appeler nos noms.

Vraisemblablement, chacun pensait à sa correspondance dans ces moments-là : pour Hector et moi, c’était celle de Bérubé qui nous intéressait.

À chaque lettre qui lui arrivait, le cœur nous battait.

Et si Bérubé montait à sa chambre. Hector le suivait, cherchant à savoir. Diable ! de Bérubé, lui disait-il, en lui lançant des coups de coudes dans le ventre. — Encore des lettres de filles, hein ? Veinard, va !

Un bon jour, mes amis, ce fut vrai pourtant qu’il reçut une lettre de fille, ce bon Bérubé.

Notre petite Irlandaise, au bras rose, avait répondu.

J’oublierai tout dans les jours reculés, alors que la vieillesse nous tarit l’esprit et la mémoire, mais je n’oublierai jamais ce soir-là, — le gaz fumait et les pensionnaires du second menaient le diable, — où je vis entrer Hector, non pas riant, non pas blagueur, mais sévère et bouleversé.

— Mais qu’as-tu ? lui dis-je.

— Mon cher, elle s’appelle : Lucy Larkin, et elle a répondu à ce maudit fou de Bérubé qui s’imagine comme toujours qu’il l’a ensorcelée.

— Vrai ? laisse-le donc ; qu’est-ce que ça fait qu’il s’imagine…

— Tu es drôle, toi. Tu vas permettre à ce triple imbécile de poser en Don Juan à nos dépens. Allons, est-ce Bérubé quelle aime ?

— Certainement non, repris-je.

— Eh ! bien, sais-tu — et Hector se faisait sentimental — que c’est mal ce que nous avons fait là ? Voyons, dis franchement, est-ce que tu ne l’aimes pas un peu cette petite Irlandaise ?

— Elle m’intéresse vivement, vrai, pas plus.

— « Elle t’intéresse »… moi, veux-tu que je te le dise ? — je l’aime comme un fou. Pourquoi avoir fourré cet innocent de Bérubé dans nos affaires ? … et puis, sais-tu qu’il est assez bête pour lui écrire ?… ah ! pour ça, par exemple, je crois que je l’assommerais… je suis jaloux, je le sens bien… même, je suis content que tu ne l’aimes pas, car s’il en était autrement, nous ne serions plus amis.

Je le laissai là, sans répliquer, songeur, le coude sur le genou.

J’étais rêveur moi-même, en face de ce dénouement inattendu.

À la fin, Hector reprit :

— Connais-tu la date précise de la sortie des étudiants ?

— C’est pour dans un mois, le 23 juin.

— Tu es certain ?

— Absolument.

— C’est que je viens de penser à quelque chose, vois-tu. Notre petite Irlandaise dit dans sa lettre « qu’elle part demain pour un voyage d’un mois, en compagnie de son père, » de sorte que Bérubé, qui sera reçu notaire d’ici à ce temps-là, ne pourra pas faire de bêtise et qu’il fichera peut-être son camp avant qu’elle ne revienne. Tu comprends ?

— Comme ça, tu n’as rien à craindre.

— Tu ne vas pas croire, je suppose, que je suis jaloux de ce butor-là ?… Non, mais c’est de penser qu’elle lui a écrit…

— De sorte, que tu comptes recommencer ta « télégraphie » après les vacances.

— Certainement.

* * *

Le vapeur « Québec » venait de me déposer en octobre, pour la rentrée des cours, au quai de la compagnie Richelieu, quand je tombai entre les bras de ce pauvre Hector, qui arrivé la veille, venait me recevoir, gai et rayonnant.

Et me tapant sur l’épaule, avant que j’aie pu ajouter un mot, il s’éclata de rire, de son rire ouvert et franc d’autrefois ; puis, scandant chaque mot :

— Elle… est… mariée… avec… cet… animal… de… Bérubé.

— Pardine ! je le savais : j’ai encore leurs cartes de faire-part dans ma poche.

— Rien n’empêche, reprit-il toujours riant, que Bérubé est plus chanceux qu’on ne le croyait.

— Oui, sans doute, mais c’est grâce à nous, s’il y a maintenant dans un coin de la province un Bérubé qui puisse par devant notaire, caresser un joli petit bras rose et embrasser…

— Chut !… si le père Roussel nous entendait.


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