Carabinades/13

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Déom Frères (p. 103-120).

Choquette - Carabinades, 1900.djvu


Les Chers Confrères



Renaud ! vas-tu entendre la Calvé ce soir dans Faust ?…

— Oui : je viens justement d’acheter mes billets d’entrée. J’y vais avec notre confrère Lestang.

— Et avec qui reviens-tu ?

— Avec qui ?… Mais avec lui.

— Allons, tu sais bien qu’il va encore se faire mander par sa femme, vers le dernier entr’ acte, pour quelque cas très pressé… Ça produit un si joli effet sur les habitués qui entendent le garçon du téléphone l’appeler à haute voix de la porte du foyer… Lestang s’épargne ainsi le coût d’annoncer dans les journaux.

… De fait, Renaud est revenu seul après la représentation.

* * *

— Sur la rue. —

Les docteurs A… et L… s’en vont à l’hôpital pour leurs cliniques respectives. Ils rencontrent leur confrère P…

Dr A. — Tiens, comment ça va… bonjour… où cours-tu, si pressé ?

Dr P. — À mon bureau, diable… je suis en retard.

Dr L. — Dis-donc… et ton pauvre M. Barbeau ?…

Dr P. — M. Barbeau… le ministre ? … Il va mieux… mieux… Vous avez vu les journaux… le dernier bulletin est très encourageant.

Dr A. — Tu l’as enlevé à cet imposteur de M… tant mieux : sais-tu que cette guérison subite et inespérée de l’hon. Barbeau te fait une réclame ?…

Le Dr P… éclatant de rire.

— Non, il ne faut pas vous blaguer ; je veux vous parler franchement. C’est encore M… qui le traite, mais tout le monde croit que je l’ai maintenant sous mes soins et je laisse dire tout simplement. Ça lui apprendra à ce maudit charlatan…

Dr A. — Mais d’où sort ce canard ?…

Dr P. — Oh ! je lui ai bien un peu fait pousser les ailes… Vous ai-je déjà raconté le tour que notre rusé confrère m’a joué auprès de la famille Lecours ?… Non, vraiment ?… Voici… Le vieux monsieur Lecours souffrait de congestion pulmonaire, vous savez … un bon jour, sa femme me propose une consultation avec M… j’accepte tout de suite ; ça m’était bien égal, il n’y avait ni deux diagnostics ni deux formes de traitement au sujet de sa maladie. Or voilà mon M… qui arrive, aborde mon malade, le tâte, l’ausculte, le sent, le renifle, et au bout d’un moment, il m’interpelle : Y a-t-il de l’acétone dans ses urines ? Avez-vous examiné ?

De l’acétone… de l’acétone… diable ! …je savais que ça se rencontrait, j’hésite : Non, je n’ai pas examiné. Mais lui, fouillant tout de suite dedans et dessous les meubles et dardant, comme une lentille de microscope, un œil connaisseur dans le vase de nuit : Sapristi ! oui il y en a… de l’acétone, de l’acétone vraie.

Je restai embêté, humilié devant la famille qui, elle, était éblouie. Je n’avais pas vu d’acétone, tandis que lui, à trois pieds, en clignant simplement l’œil…

Ce ne fut qu’une fois retourné chez moi, en consultant mes livres, que je découvris combien je m’en étais moi-même laissé effrontément imposer par son ton convaincu et connaisseur, mais le coup était porté et la confiance de la famille Lecours passablement émoussée à mon égard… Vous pouvez juger si je me rongeais les poings.

… Ah ! le pistolet !…

Dr L. — Mais Barbeau ?…

Dr P. — Bien oui… Je cherchais en moi-même l’occasion d’avoir mon tour. Or je traite justement Mme Faribault, une ancienne patiente qui demeure sur l’autre côte de la rue Saint-Hubert, à une dizaine de portes plus haut que chez l’hon. Barbeau. Alors quand je vis par les journaux que celui-ci prenait un mieux sensible, je donnai ordre à mon cocher, à chaque visite que je faisais chez Mme Faribault, d’aller m’attendre en face de la maison de l’hon. Barbeau… Vous comprenez ; tout le monde en voyant ma voiture stationner devant chez lui s’est imaginé qu’il est maintenant sous mes soins et je retire tout le bénéfice de sa guérison. M… enrage, mais que voulez-vous qu’il fasse ; la rue est au public.

Ce n’est pas joli ce que j’ai fait là, je le sais, mais le sacré gueux, je savais bien que je le rejoindrais… Déjà onze heures, et mon bureau… Bonjour.

* * *

Le pharmacien Morin, de Québec, possède, sous le numéro 2841, la prescription suivante :


R.
Graines de citrouilles
16 onces.
Graines de lin
18 onces.
Feuilles de Belladonne
11 drachme
Huile de castor
12 onces.
Mélasse
16 onces.


« Faites macérer le tout et appliquez chaud sur le nombril pendant 24 heures. Ensuite lavez et mettez un emplâtre de gomme de sapin. »

Dr Courteanche.
Faubourg Saint-Sauveur.
* * *

Si jamais vous passez vers sept heures du matin sur la rue Augusta, à Sorel, vous verrez, aux environs du No. 174, Gugusse, le garçon à tout faire du Dr Latour, en train de transporter dans la maison de son maître le bloc de glace que le débitant lance avec fracas à la porte, quatre fois par semaine.

Examinez bien alors le nouveau genre de pince qu’il emploie.

… Ah ! Gugusse s’était d’abord fort lamenté pendant plusieurs semaines, obligé qu’il était de saisir à mains nues ces morceaux de glace qui lui ridaient les paumes et les couturaient de crevasses : « Si j’avais au moins une pince exprès, comme les autres abonnés », soupirait-il.

La cuisinière qui l’avait entendu avait redit la chose à Mme Latour : C’est vrai, s’il avait une pince exprès.

Mme Latour l’avait répété à son mari : Tu devrais lui acheter une pince à la fin.

Alors le docteur avait été ébloui par une idée subite qui ne détruisait pas ses principes d’économie et il courut déterrer dans un recoin de sa pharmacie une ancienne paire de forceps Pajot qu’il conservait inutilement depuis des années, et il la remit à Gugusse… Celui-ci en raffole ; il veut absolument la faire « patenter », la trouvant supérieure à toutes les autres.

Si jamais vous passez sur la rue Augusta, faites-la vous donc montrer.

* * *

Le docteur Richard, de Québec, est un fameux homme comme vous le savez. À côté de l’amour qu’il porte à ses malades, il entretient une tendre sympathie pour la politique et une légère faiblesse pour le gin ; ce qui excite parfois son tempérament déjà un peu vif et bouillant.

L’autre jour, la population de Saint-Roch voulut préparer une réception officielle à l’hon. M. Laurier, à l’occasion de sa visite, et le docteur Richard fut désigné pour lire l’adresse d’usage.

L’assemblée, déjà en retard, débuta par des présentations, des serrements de mains interminables, des allocutions diverses par les présidents, vice-présidents de clubs : puis ensuite ce furent des discours d’ouverture filandreux, des discours incessants, des discours sans fin.

Il était prés de onze heures quand on vint prier le Dr Richard de lire enfin son adresse. Celui-ci avait déjà, maussade et impatienté, endossé son paletot pour réintégrer tout droit son domicile.

Comme le président de l’assemblée continuait néanmoins à annoncer du haut de l’estrade que le Dr Richard allait faire la lecture de l’adresse à l’honorable M. Laurier et réclamait le silence, notre confrère s’avança, fit un grand salut :

— Mon adresse, messieurs, — c’est 372 rue Sainte-Foye. Bonsoir.

Puis il mit son chapeau et s’éloigna majestueusement, sans plus de façon.

* * *

Le confrère Freppel n’est pas un savant ordinaire.

Il ne rédige ses prescriptions que d’après la pharmacopée française, ne dose ses médicaments que par milligrammes, décigrammes, ne cite que les cas de l’hôpital St-Louis, Necker. Il connaît la formule chimique des sérums les plus magiques et les plus nouveaux ; il bariole son langage d’une série de mots « microbiens, » retenus sans doute de ses trois semaines de séjour à Paris, lors de l’exposition de 1889.

Ne s’est-il pas l’autre jour avisé de se vanter d’analyser constamment les urines par le procédé de la polarisation ! Ordinairement il ne lance ces mots à effet que devant ses malades ; mais cette fois il s’était oublié devant deux de ses confrères : l’un professeur au Laval, l’autre au McGill.

— Oui, il venait d’analyser de l’urine de diabétique d’après ce procédé favori… c’était d’une précision, d’une exactitude… cette polarisation.

— Et quel angle as-tu constaté ? demanda le professeur du Laval.

— Quel angle ?…

— Oui, quel angle as-tu obtenu ?…

— Ah ! oui… bien… 45° répondit-il imperturbablement, au hasard.

45°… juste !…

— Juste.

— Dis-donc, Freppel, ta patiente est une vraie canne à sucre, sais-tu ?… reprit le professeur du Laval.

Mais le docteur Smith du McGill — ces anglais traînent continuellement avec eux leurs instincts mercantiles, — le docteur Smith s’empressa de continuer :

— Écoute donc, Freppel, n’en parle pas par exemple, mais si tu veux, nous allons former une société en commandite pour exploiter sur une grande échelle le « pouvoir » de ta cliente ? Nous mettrons son urine en tonneaux et nous la vendrons pour de la mélasse… Si tu préfères que…

Mais ici les deux professeurs, pris malgré eux d’un rire inextinguible, s’échappèrent à la hâte.

… Freppel s’est aperçu que ça n’avait pas pris.

* * *

Ceci ne s’est passé ni à Montréal ni à Québec.

Il n’y a que nous, médecins de campagne, un peu Tartarins, qui pouvons nous offrir de pareilles gasconnades.

… C’était un simple abcès, un pauvre petit abcès de rien, éclos là, je ne sais pourquoi — l’opérateur ne l’a pas expliqué à l’univers étonné, mais on pourrait le savoir en s’informant — et que le médecin de campagne avait tout bonnement ouvert, sans penser plus, d’un coup de bistouri.

Il s’en était écoulé du pus naturellement, le docteur avait mis un drain dans l’ouverture de l’abcès, la suppuration avait continué pendant longtemps, puis le malade guérit enfin.

Dans la paroisse, les amis qui s’informaient entre eux du sort du patient avec sympathie, se racontaient qu’il avait souffert d’une « fronde », au côté, tout simplement.

Mais, à peu près dans le même temps, les médecins français, allemands, anglais, américains, commençaient à tenter le traitement chirurgical de l’appendicite. Encore un cas de pathologie dont le couteau s’emparait au détriment de la médecine.

Les succès au début n’étaient pas merveilleux, mais obtenus ainsi, au moyen de la chirurgie, ils s’enveloppent toujours d’une si éblouissante auréole…

Et puis c’était neuf, c’était hardi, c’était chic, quoi ! Toutes les revues et cliniques du monde entier furent tout de suite consacrées à l’étude de cette nouvelle opération.

On se rabattit même bientôt sur l’historique, on en discuta les détails, les différents essais. Chaque pays voulut revendiquer pour un des siens la gloire d’avoir opéré le premier cas d’appendicite : les Allemands nommaient Heller, les Français, Berger, les Américains, Morton ; ce fut une contestation générale, surtout de la part de nos confrères américains.

Le Canada n’avait encore rien dit : mais quelques mois après, tout à coup, les différentes sociétés médicales du continent purent lire avec stupéfaction et épouvante dans une revue médicale de Québec que la première appendectomie tentée en Amérique ne l’avait été ni à New-York, ni à Boston, ni à Philadelphie, non, mais tout simplement dans notre province, à… … non, je ne veux pas dire où… et c’était notre étonnant confrère de campagne qui, grandissant son coup de lancette à la mesure d’une opération majeure, venait inopinément revendiquer pour lui le bénéfice de la première appendectomie pratiquée sur le continent.

Les Américains firent une tête… Mais nous d’ici, ce que nous avons ri.

* * *

… Le plus amusant c’est que ce n’était pas la première fois qu’il rembarrait aussi à propos le snobisme de nos confrères jingos.

Appelé autrefois auprès d’un pauvre malheureux qui venait de se faire arracher la jambe en entier dans un accident de chemin de fer, je crois, il trouva le moyen, en sectionnant un bout de nerf qui pendait, de donner le nom d’opération à cette désarticulation accidentelle, s’en attribua le mérite, souffla la gloire du mécanicien dont l’aveugle collaboration avait été si efficace et trois mois après, il réclamait l’honneur d’avoir pratiqué en Amérique la première désarticulation de la cuisse.

N’allez jamais dire ça aux Américains, par exemple… Peut-être le croient-ils.

* * *

Je ne sais pas du diable depuis combien d’années Jacques Létourneau, marchand à Saint-Louis, négligeait de payer les services de son concitoyen, le Dr Nadeau. L’autre nuit il l’envoie de nouveau mander comme si rien n’était, en grande hâte, pour sa femme : un cas d’accouchement. Le septième à crédit pour le moins.

Le marchand, paraît-il, avait une peur mortelle que son nouveau rejeton fut infirme ou « marqué » d’une manière quelconque. Et alors qu’il attendait avec angoisse dans une chambre voisine, il s’informa aussitôt, dès que le moment critique fut passé, auprès de la sage-femme qui assistait à la délivrance, si l’enfant portait quelque marque.

« Oui, » fut la réponse que le docteur Nadeau lui fit donner : dites-lui qu’il est marqué C. O. D.

* * *

La petite sœur Sainte-Laurentienne, du couvent de la Miséricorde, s’aperçut l’an dernier qu’elle souffrait — peut-être souffre-t-elle encore même — d’un « taenia solium » des plus irritants et des plus insatiables.

Le docteur Desrochers, tout de suite appelé, décida de procéder à l’expulsion immédiate du vilain parasite et prescrivit le kousso. Malheureusement le kousso échoua.

Il se rabattit alors sur la pelletiérine ; même insuccès avec la pelletiérine. Le tænia absorbait tout sans broncher. Ces divers médicaments paraissaient simplement agir sur lui comme des apéritifs et il continuait de plus belle à s’approprier la meilleure partie des dînettes de notre chère sœur Laurentienne.

Puisqu’il en est ainsi, ma sœur, lui dit le docteur, un bon matin, je vais essayer l’extrait de fougère mâle…

La pauvre et bonne petite nonnette, en l’entendant, rougit jusqu’aux épaules, et tremblante, oppressée à mourir, toute honteuse, les yeux à terre, elle ajouta au bout d’un moment :

— La fougère mâle, mon Dieu !… Dans ce cas, docteur, il me faudra une dispense spéciale de monseigneur Bruchési.

* * *

Quand le jeune Roy vint s’établir â Saint-François, il y a quatre ans, les patients ne s’écrapoutissaient point à sa porte.

Mais doué qu’il était d’un aplomb épouvantable, il ne s’en allait pas moins par les chemins de la paroisse, ses poches pleines de pilules, de pointes de vaccin, de suppositoires, sa trousse d’obstétrique en bandoulière sur l’épaule, toujours avec l’air affairé et inquiet d’un homme qui a à la fois sur les bras deux cas d’éclampsie et un cas de placenta prævia.

Le docteur Marchessault — le bon vieux médecin de l’endroit depuis trente ans — le rencontre sur la rue : Eh ! bien, confrère, comment ça va-t-il, la clientèle ?…

— À merveille, à merveille, monsieur, … j’ai plus de besogne que je n’en puis faire, lui répondit notre jeune fanfaron,… J’ai été forcé de me lever cinq fois la nuit dernière.

— Oui… oui… oui… ah !… ah !. Mais achetez-vous donc pour deux sous de « poudre à punaise »… Dans une fois seulement… vous allez voir.

Et le vieux docteur Marchessault le salua tranquillement.

* * *

Avez-vous déjà rencontré dans votre pratique de ces dégoûtants individus qui vous confessent, sans la moindre honte, qu’avant de venir vous consulter, ils ont d’abord tenté de combattre leur toux en buvant de l’urine.

On en trouve pourtant. Si vous en rencontrez à l’avenir, renvoyez-les donc au docteur Laliberté de Sainte-Anne. Il possède une formule magique à proposer à ces écœurants personnages.

Lors de son entrée en pratique, il y a déjà un bon nombre d’années, ce traitement « à l’urine » était passablement de mode dans sa paroisse ; or, un jour, ne voilà-t-il pas qu’un patient — marguillier en charge, s’il vous plaît — vint le consulter pour une bronchite quelconque, tout en lui avouant d’abord sa surprise d’avoir vu faillir son incomparable traitement qui n’était autre que celui que je viens de mentionner.

Le docteur Laliberté, en réprimant ses nausées, écouta cependant sans rien dire les explications du marguillier, puis à la fin prenant sa plume, il lui fabriqua l’ordonnance suivante, avec l’ordre de la faire remplir à la ville, car elle contenait, lui dit-il, un médicament français qu’il prescrivait si rarement qu’on ne le tenait pas en pharmacie ici.

R.

« Merdæ liquidæ » …O j

À prendre par cuillerée à soupe, en émulsion, trois fois par jour, avant les repas.

« Agitez bien la bouteille. »

… Je ne sais point si notre marguillier a pu se procurer dans le pays ce rare médicament, mais ce que je sais bien, par exemple, c’est qu’il n’osa plus le reste de l’année se montrer dans le banc-d’œuvre, et qu’on le désigne encore aujourd’hui par un sobriquet qui n’est pas empreint d’une « odeur de muguet », je vous assure.


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