Carnets de guerre d’Adrienne Durville/1917

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Année 1917

Lundi 1er janvier 1917

Le troisième jour de l’an de guerre. Est-ce la victoire que nous amènera cette année ?

Visites toute la journée ; je retrouve Renée et Élisabeth chez Julie. C’est la première fois que nous sommes loin de nos hôpitaux à cette date.

Mercredi 3 janvier

Messe à Ste Geneviève ; aurons-nous bientôt un poste intéressant ?

Visite chez Jeanne ; son mari est arrivé ; cela va de moins en moins bien au Lac.

Thé chez Renée.

Jeudi 4 janvier

Thé chez Julie avec Hallopeau et sa femme, Haas et Renée, surprise de l’arrivée de Mlle de Laur et de Mme Thierry ; Beaurivage est fermé et elles aussi quittent G.. Nous partirons peut-être ensemble.

Julie a écrit à Mme Lyautey ; le Gal est en Italie pour la conférence des alliés. Conduite très chic de J. à propos de la médaille des épidémies.

Lettres de Piéry, de Bernard qui part pour le mt des oiseaux, du Curé de G., du Dr Ihler, etc.

Vendredi 5 janvier

Visite à Mme de Barrau ; il est question d’envoyer l’h. d E. aux environs de Belfort avec Piéry pour médecin chef ; dans ce cas, elle irait avec lui ; sinon elle partira avec nous.

Visite très courte à Mme Béha, puis à Jeanne où nous retrouvons Renée, mais où nous manquons Lelong, je le regrette bien.

Aucune nouvelle militaire chez nous, mais on fait de grands préparatifs en Lorraine et en Champagne. On craint aussi une invasion par la Suisse et on se garde de ce côté là. Au milieu de tout cela, où va-t-on nous envoyer ?

La Roumanie est presque entièrement envahie.

Lundi 8 janvier

Rendez-vous chez Julie avec Mme Millet ; potins sur le Lac.

Mme de B. a vu Regaud ; il y aura des postes très intéressants vers le 20, et il conseille de ne pas trop se presser. Tout doit être organisé pour le 1er.

Mercredi 10 janvier

Pantaloni est nommé au Lac, à l’indignation générale ; c’est un vilain tour de Lambert que l’on juge sévèrement.

On se décide à envoyer un ultimatum à la Grèce.

Vendredi 12 janvier

Visite à Jeanne qui va très bien maintenant, le bébé pousse.

Lundi 15 janvier

Thé chez Renée avec Julie, Mme de B. et Suchaux à Paris pour deux jours. Il vient demander son changement au ministère, Gérardmer étant devenu intenable. Le Lac est une pétaudière avec Lambert et les Vierges ; comme toujours, ce sont les blessés qui en souffrent. Il y a un nouveau médecin-chef à cinq galons pour remplacer Piéry.

Mardi 16 janvier

Mme de B. a vu Regaud, beaucoup moins aimable. Cela ne va pas du tout entre le ministère et la Société. Rien ne sera décidé avant le 25 au plus tôt. Chavasse est limogé.

Mercredi 17 janvier

Thé chez Renée avec Julie et Blanc. Le Dr Haas est nommé à Paris.

Rien de nouveau au point de vue militaire ; Castelnau est envoyé en Russie ; les Roumains résistent sur le Séreth.

Jeudi 18 janvier

Le docteur Haas est nommé à l’école militaire, c’est une joie. Visite à Mme Legueu qui demande des gens de bonne volonté pour recevoir les réfugiés du Nord à la gare de Lyon. Renée et moi irons si on a besoin de nous.

Mardi 30 janvier

Toujours rien pour nous, Mme de B. et Julie continuent leurs visites au ministère ; aucun hôpital n’est encore ouvert.

L’offensive se dessine de plus en plus pour la Champagne, entre Soissons et Reims, où se trouvent actuellement Pétain et Nivelle ; nous espérons être envoyées par là.

Lettres de Laroyenne, toujours dans la Somme, de Jeannot, à Lons le Saulnier, du Cl Segonne qui quitte le camp d’Arches.

Il fait très froid ; — 17° à Gérardmer où le lac est pris et où l’on patine ; comme cela doit être beau.

Mlle de Laur est partie pour Contrexéville, Mme Thierry doit aller la rejoindre. Le Nouëne a la Croix de Guerre.

Vendredi 2 février

Dîner à Lutetia avec le Cl Segonne, nous trois et les Haas. Le colonel nous croit à Paris pour un mois encore, l’offensive étant retardée par le temps qui empêche les préparatifs. On parle beaucoup de la Champagne, entre Soissons et Reims ; il est question d’envoyer de ce côté l’ACA 11 ; nous tâcherons de les retrouver si c’est possible.

Vu Hallopeau mercredi : il reste en Bretagne jusqu’à nouvel ordre.

Samedi 10 février

Toujours rien de nouveau, nous ne partirons que juste pour l’offensive, mais quand ?

Vu Miribel, toute confuse ; notre aventure de Bray n’est pourtant pas de sa faute.

Le seul évènement intéressant est le blocus que l’Allemagne établit autour de nous en torpillant tous les navires, les neutres comme les autres. L’Amérique a rompu, le monde entier est en effervescence, on s’attend à une guerre.

On annonce la paix pour le mois de mars, un général français serait en Autriche, un tas de nouvelles plus étonnantes les unes que les autres.

Lundi 19 février

Julie part pour Vannes, notre départ reculant de plus en plus. Nouvelles de Gérardmer, le Lac est complètement désorganisé. Mes  Mathieu, Reiterhart, et Krantz reçoivent la médaille des épidémies !!

Lundi 26 février

Thé chez Renée avec le Colonel ; la 66e est toujours près de Belfort et va retourner dans un camp d’instruction avant l’offensive qui n’aura pas lieu avant un mois.

Mardi 27 février

Retour de Julie ; il y a enfin du nouveau, on nous offre un H O E près de Compiègne avec Mlle d’H. ou une ambulance près de Verdun, l’un et l’autre ayant du bon, mais ce n’est pas l’endroit que nous désirons d’après les renseignements reçus.

Mercredi 28 février

La C. R. demande une réponse, en ajoutant Moyen aux offres précédentes, nous sommes de plus en plus embarrassées.

Samedi 3 mars

Après bien des réflexions, nous nous décidons à choisir Moyen pour beaucoup de raisons ; Villers avec Mlle d’H. n’a rien d’engageant et à Verdun nous serons embouteillées ; Moyen nous fait gagner du temps et nous pouvons espérer autre chose avant le départ.

Julie et moi allons voir Mme Lt pendant que Mme de B. et Renée donnent la réponse chez François.

Une résurrection : Jourdan réapparaît et annonce sa visite chez Julie ; nous l’attendons vainement.

Mme de B. va voir Regaud qui déconseille Moyen et nous engage à nous débrouiller absolument pour la Champagne ; c’est là que sera le grand coup, c’est là qu’il faut aller à tout prix. Nous sommes bien de cet avis, mais comment y arriver.

Dimanche 4 mars

Bonne nouvelle, il y a une salade à la C. R. et Mlle Tassin part pour Moyen ; d’un autre côté, Mullon apprend à Julie qu’il y a un H O E pour nous près de Reims ; Mme d’H. offre de nouveau Villers que nous refusons dignement, Reims nous convenant cent fois mieux.

Suchaux et Haas reçoivent un nouveau galon.

Mercredi 7 mars

Nous irons décidément entre Fismes et Reims et partirons du 15 au 20, avec une équipe de 20 infirmières ; cela c’est le point noir ; le reste a l’air très bien ; si nous pouvions avoir l’A. C. A. 11 ce serait le rêve.

Lambert et Piery quittent G., le premier va en Alsace, le second en disgrâce à la 66e sous les ordres du Colonel, c’est assez comique.

Une nouvelle sensationnelle : Sarrail épouse Mlle O. de Joannis ! Elle a 30 ans de moins que lui ; et on n’épouse pas un homme pareil !

Vendredi 9 mars

La salade reprend à la C. R. pour Villers ; heureusement que nous sommes enfin casées. Mais il nous est impossible de savoir où nous allons, les ordres seront donnés sous pli cacheté.

Mme Legueu et Julie font la liste de l’équipe. Ce sont toutes des inconnues.

Dimanche 11 mars

Lettre de Le Nouëne ; ils sont encore à Moreuil où ils ne font rien, mais ils espèrent en partir bientôt et seraient heureux de nous retrouver. Et nous donc !

Lettre de Jourdan à Julie, comique à force d’humilité ; il a 18 mois de silence à se faire pardonner.

Lundi 12 mars

Le ministère branle ; l’Amiral L. s’attend à son départ. Tout cela est bien pénible en ce moment.

On s’attend à une offensive boche sur Calais, nous ferions la nôtre en même temps.

La région de Fismes est très bombardée paraît-il.

Les Anglais ont pris Bagdad.

Mardi 13 mars

Dîner chez Julie avec Hallopeau qui va tâcher d’avoir une auto-chir.

Mercredi 14 mars

Thé chez Julie avec Hallopeau, Haas et Champion que nous sommes bien contentes de revoir.

Jeudi 15 mars

À la suite de violents incidents à la Chambre, le Gal Lyautey donne sa démission.

Julie va voir Mullon ; nos affaires ne vont plus du tout. L’H O E où nous devions aller a un médecin-chef qui réclame des U. F. F. qu’il connaît ; notre place est donc prise, on nous offre d’aller avec Mme de G..

Vendredi 16 mars

Révolution en Russie ; le tsar abdique.

Samedi 17 mars

Le manifeste du tsar est très beau et très digne ; la révolution a l’air faite pour la guerre et contre les boches ; pour nous, c’est plutôt bon.

Cette nuit, alerte de zeppelins qui venaient sur Paris après un raid sur l’Angleterre. Un d’eux a été abattu à Compiègne.

Visite chez Julie ; rien de nouveau pour nous. Mme de B. a vu son cousin, le Gal Alby qui va essayer de nous faire réclamer par le médecin inspecteur. Tout a l’air d’être remis au début d’avril et les baraquements ne sont pas encore terminés.

Dimanche 18 mars

Prise de Bapaume par les Anglais ; de Roye et Lassigny par nous.

Bapaume et Noyon brûlent ; les boches détruisent tout.

Le ministère donne sa démission en bloc.

Mardi 20 mars

L’avance continue très rapide ; nous avons repris Bapaume, Péronne, Noyon ; mais tout est dévasté.

Jeudi 22 mars

Nous sommes près de la Fère et de St Quentin, le recul allemand a l’air terminé, les boches résistent. Rien n’a encore bougé devant Berry au Bac.

La 66e division arrive dans la région, le colonel va s’entendre avec le Gal Alby à notre sujet.

Ribot forme un ministère quelconque, plutôt mauvais

Lundi 26 mars

La C. R. nous propose un poste à Prouilly[1], entre Fismes et Reims, dans une A. C. A. Ce n’est malheureusement pas la 11. Mais nous ne serions que 10, dont deux demandées par le médecin-chef. Cela nous plaît fort et nous acceptons sur le champ. Il faudrait partir à la fin de la semaine.

Mercredi 28 mars

Thé chez Julie avec les deux infres en question, aimables et une très sympathique. Nous espérons partir vendredi.

Le colonel a écrit de demander Prouilly comme poste très intéressant, cela serait donc très bien.

Jeudi 29 mars

Rendez-vous chez Julie avec Renée et Mme Lt. qui part pour Courlandon. Adieux et promesses de se revoir là-bas. Julie a vu Mullon qui dit n’avoir encore aucun ordre pour nous.

Jusqu’à quand va-t-on nous faire attendre ici ? Les militarisées sont toutes parties. Nous voudrions être parties lundi au plus tard.

Vendredi 30 mars

L’ordre est arrivé, nous partons lundi pour Prouilly.

Samedi 31 mars

Nous partons demain, adieux.

Dimanche 1er avril

Messe le matin, derniers adieux avec la même émotion qu’au début de la guerre. Nous retrouvons à la gare de l’Est (Renée est venue me prendre) Mme de Barrau et Mlle Bourdeau, très gentille. Voyage calme. Nous arrivons à Jonchery avec 6 heures de retard, à 1 heure du matin. Pendant que Baba et Mlle B. gardent le colis, le reste de la bande va au bureau du commissaire de gare pour lui faire ouvrir le pli cacheté qui contient le secret ? de notre destination. Ce potentat dort, il faut le réveiller et le faire revenir de son ahurissement provoqué par l’arrivée de 5 femmes sur le front au milieu de la nuit. Il voudrait nous envoyer à Prouilly tout de suite, mais un gendarme très homme du monde nous case dans un wagon pour y finir la nuit.

Déjeuner sommaire à l’HOE de Jonchery, emballage en auto pour Prouilly où nous sommes reçues à ravir par le Médecin-chef, homme fort distingué et qui a, paraît-il, la réputation d’être dur et raide. Nous n’avons jamais été si bien accueillies. On nous conduit à notre baraque composée d’une pièce centrale qui nous servira de salle à manger et de 20 petites cellules, où nous serons très suffisamment bien. W. C. dans l’établissement, ce qui est le summum du luxe. L’hôpital, composé entièrement de baraquements en planches, est une véritable ville. Ce n’est pas encore fini, et on doit ouvrir demain, ce qui est fou. Nous visitons tout ce camp immense avec un médecin à trois galons, fort aimable. Nous sommes cinq femmes isolées au milieu de près d’un millier d’hommes ; aussi avons-nous un succès de curiosité. Au milieu de notre visite, nous sommes rejointes par le Colonel qui est venu dès l’annonce de notre arrivée. Nous faisons connaissance avec le médecin-chef de l’ACA 20 ; il est poseur et nous reçoit fraîchement, et parle de nous faire faire des peintures pour enjoliver les salles. Pourquoi n’est-ce pas la 11 qui est ici. Nous laissons passer, très sûres d’avoir le dernier mot. D’ailleurs il n’y a rien à faire avant deux jours et nous pourrons nous installer tranquillement.

Quant à l’offensive, tout le monde la sent proche sans en savoir encore la date.

Mardi 3 avril

Le canon tonne sans cesse, et nous nous sentons bien en pleine guerre ; nous marchons sur les caillebotis, nous connaissons la boue du front, tout comme les poilus ; le médecin-chef est parfait pour nous, par contre, le lit est horrible et froid, et une tempête effroyable enlève une partie de notre toit ce qui fait qu’il pleut dans nos lits ; impossible de dormir une seconde.

Nous pensions avoir une journée de tranquillité quand Chevassu vient nous prévenir que quelques grands blessés viennent d’arriver et qu’il compte sur nous pour organiser les baraques.

Quel travail, il n’y a rien, pas de matériel, pas de thermomètres, pas d’infirmiers, pas de salle de pansements ! C’est criminel d’ouvrir un hôpital dans des conditions pareilles. Nous nous multiplions auprès des blessés, et c’est notre matériel qui assure le service. Nous faisons des lits, organisons les salles, mais c’est la pagaye dans toute son horreur.

Résultat, une fatigue immense et pas de repos dans ces lits abominables.

Mercredi 4 avril

Continuation du travail et de l’installation dans les plus mauvaises conditions possibles. Le canon tonne sans arrêt, est-ce le grand coup qui commence ?

Les obus incendiaires tombent sur Reims. Nous faisons connaissance avec quelques médecins, ahuris au milieu de cette désorganisation sans nom.

Jeudi 5 avril

Journée de travail sans arrêt. Visite du Colonel Ségonne, le canon que nous entendons n’est encore que le réglage ; la préparation d’artillerie ne commencera que dans quelques jours.

Vendredi 6 avril

Visite du médecin inspecteur Béchard ; Chevassu lui dit que sans nous, l’hôpital n’aurait pu fonctionner. Compliments, félicitations, etc. Cela nous fait plaisir, mais ne remplace pas tout ce qui manque pour les blessés.

Samedi 7 avril

Tapage effroyable, une grosse pièce de marine qui tire très près de nous fait un horrible vacarme ; nous ne pouvons dormir ; neige, tempête, vent, boue.

Nous commençons à connaître quelques chirurgiens, l’un d’eux commence à être fort peu poli et fait une sortie à la fois injuste et déplacée ; il doit la regretter plus tard car il est aussi aimable que possible après et fait presque des excuses.

Dimanche 8 avril

Pâques ! Messe dans la chapelle attenant à la morgue, on en dit tout autour de la pièce sur des petites planchettes, par terre, du sable ; c’est bien la guerre ; la pièce de marine continue à tonner.

Arrivée de 5 nouvelles infirmières Mmes Montozon-Brachet, Sculfort, Mlles Ginière, Thurnyssen et Fouilhoux, toutes inconnues ; elles arrivent à temps, nous avons chacune deux baraques et tout va de travers. Visite du colonel S..

Lundi 9 avril

Toujours le canon, et comment ? Un travail effroyable et une désorganisation qui devient criminelle avec le temps et l’arrivée des blessés. Les chirurgiens sont débordés, on parle de l’arrivée d’une nouvelle auto-chir. Si c’était la 11.

Au milieu de la journée, accident ; je tombe sur un caillebotis de si vilaine façon que je me fends la lèvre. Il faut me couper le lambeau qui pend et c’est M. Abrant qui se charge de cette opération. Il est fort aimable et veut décidément me faire oublier sa sortie du premier jour.

Mardi 10 avril

Cette nuit bombardement par avions boches. Impossible de dormir.

Mercredi 11 avril

Les avions ont bombardé l’hôpital de Montigny, mitraillant les groupes opératoires, on nous donne des consignes sévères en cas d’incendie. Le canon tonne toujours, cette fois, c’est bien la préparation.

Visite du Colonel et de Piéry ; c’est tout Gérardmer qui vient nous voir, ainsi que Lelong, très amusant en Russe. Quel plaisir de revoir tous ces amis.

Jeudi 12 avril

Une sensation nouvelle, des marmites passent au-dessus de notre tête pour éclater à Jonchery. On les entend très bien siffler en passant.

J’ai un nouveau médecin dans ma baraque, qui n’en marche pas mieux mais il connaît Le Nouëne et me donne des nouvelles de l’A. C. A. 11, qui doit être tout près d’ici. Pourquoi n’est-ce pas ici même.

Vendredi 13 avril

Encore un nouveau médecin, celui-ci plus agréable que le précédent. La baraque s’arrange. Nous recevons des masques à gaz asphyxiants.

Visite d’adieux du colonel. L’attaque d’infanterie est pour dimanche. Si Paul était là, pour cette grande page d’histoire. Je suis très émue, Renée et lui aussi.

Julie reçoit la visite de son neveu.

Samedi 14 avril

Les nouvelles sont arrivées hier 4 au lieu de 5, deux de bien, deux très province. Où est notre bonne intimité à trois de Gérardmer, et quelle plaie que toutes ces femmes.

Une nouvelle ACA est arrivée, la 19, on en attend une troisième ; n’est-ce pas rageant de sentir la 11 si près et de ne pas pouvoir l’avoir ici.

Dimanche 15 avril

Messe dans la Chapelle, vraie messe de guerre avec le canon qui tonne. Cela augmente dans la journée, et le soir et la nuit, c’est un roulement effroyable et ininterrompu. On pense avec terreur à ce que tout cela représente de souffrance et d’horreur.

Quelques évacuations, beaucoup d’entrants, journée de travail, de fatigue et d’ahurissement.

Lundi 16 avril

Le jour de l’attaque[2] ; c’est fort angoissant, et toute la journée, je vis en partie double. Le canon n’a pas arrêté de la nuit, aujourd’hui, c’est le silence et c’est encore plus impressionnant, en pensant à tout ce qui se passe. Les blessés arrivent en masse, ceux qui peuvent marcher viennent par groupe, je les vois passer des fenêtres de ma baraque. Je suis préposée maintenant aux soins des trépanés et je passe mon temps à en ramasser un qui tombe sans cesse de son lit, malgré liens et piqûre.

Les nouvelles de ce soir sont bonnes, on serait déjà à Neufchâtel s/Aisne ce qui est une belle avance, mais les bruits circulent, plus ou moins exacts. Le fort de Douaumont serait pris et perdu. Nous attendons avec impatience les nouvelles de demain.

Trois nouvelles infirmières sont encore arrivées, jolies, distinguées, mais l’air pimbêche. Avec la différence de nos services et nos deux tables, on pourra s’ignorer avec beaucoup de courtoisie.

Mardi 17 avril

Les blessés arrivent en masse, on les met partout, sur la paille, sur des brancards, Chevassu nous demande de lâcher nos services pour nous occuper de ces malheureux ; nous le faisons de bon cœur, mais c’est un surcroît de fatigue et c’est la désorganisation de nos salles.

Au point de vue militaire, cela ne va pas aussi bien qu’on l’espérait. On escomptait une avance énorme qui ne s’est pas réalisée, et les pertes sont énormes.

Mercredi 18 avril

Toujours la pagaye, désordre et manque d’organisation. Cela tourne au scandale, les blessés hurlent sur la paille ; nous nous multiplions pour les soulager un peu. Visite de Godart et de Regaut, Julie leur dit en public ce qu’elle pense du service ; cela a un retentissement énorme, les uns sont ravis de son courage, les grands chefs rient jaune.

Jeudi 19 avril

Des morts, des blessés qui crient, couchés sur la paille toujours, de la boue en masse, pagaye et mauvaise humeur générale.

Vendredi 20 avril

Cela se tasse un peu, on évacue les baraques de paille, je puis me consacrer à ma salle, où il y a une moyenne de 2 à 3 morts par jour. J’ai la spécialité des trépanés, et ma baraque est un milieu horrible.

Beaucoup de prisonniers boches dans le camp, les troupes passent sur la route ; c’est bien le front.

Deux infirmières nouvelles arrivent, nous sommes 19 maintenant.

Visite de Lelong, retour de Coursy où il a mené ses Russes. Brimont n’a jamais été pris.

Samedi 21 avril

Arrivée de l’équipe Berryer-Fontaine, peu agréable et très Peuplier. Cela ne marchera qu’à moitié.

Dans la nuit, bombardement d’un dépôt de munitions, très proche de nous ; incendie, notre baraque semble devoir s’effondrer, la vaisselle casse, les objets sont lancés par terre, aucune de nous n’a rien.

Mardi 24 avril

Inspections, disputes ; le scandale de Prouilly[3] fait du bruit, et chacun tâche de se tirer d’affaire. Ch. élabore un rapport qui doit le rendre blanc comme neige !

Mercredi 25 avril

Lettre de Le Nouëne ; la 11 est à Mont Notre Dame, près de Fismes, avec Miribel, Cavaignac, et des militarisées ; il annonce sa visite.

Jeudi 26 avril

Visite de Mme et Mlles d’Haussonville ; elles trouvent tout bien, etc.

Vendredi 27 avril

Le beau temps continue ; si l’attaque pouvait reprendre ; il ne faut pas se dissimuler que l’offensive a raté complètement, tout est à recommencer.

Samedi 28 avril

La nuit, combat d’avions au-dessus de nos têtes, mitrailleuses, bombes, etc.

Nous apprenons le matin, que le camp de prisonniers boches a tout reçu, 80 morts, une centaine de blessés, c’est une justice du ciel.

Visite de Quénu, Delbet, Hartmann, etc. ; Chevassu me fait en public des compliments bien gênants sur le dévouement de l’équipe en général et de moi en particulier. D’autre part, la C. R. nous transmet les félicitations du ministère sur ce que nous avons fait au moment de l’attaque. C’est vrai que nous avons bien travaillé !

Mme Sculfort et Mlle B. vont à Bouleuse voir leurs anciens chefs ; si nous pouvions aussi retrouver les nôtres.

Dimanche 29 avril

Grosse émotion après déjeuner ; un avion boche maquillé en français a pu survoler de très près nos saucisses et en a incendié quatre à la file. Nous les voyons s’enflammer tour à tour, les parachutes descendent, sauf un, qui a pris feu. Quelle horrible chose !

Lundi 30 avril

Toujours un travail fou ; avec mon service de crânes, je n’ai pu avoir une seconde de répit malgré l’arrêt de l’offensive.

On parle de la chute de Godart et du départ de Chaudoye. Que de fautes commises !

Mardi 1er mai

Mes infirmières disent leur messe pour François. Quelle fête charmante si Paul avait été là !

Nivelle est remplacé par Pétain ; on parle du limogeage de Mazel, Mangin, etc.

Paris s’occupe beaucoup du « scandale de Prouilly ».

Mercredi 2 mai

Le travail est toujours intense pour moi, alors que les autres n’ont rien à faire ; il y a des moments où je n’en puis plus !

Jeudi 3 mai

Ma salle est comble ; je ne serais pas fâchée de pouvoir me reposer un peu.

Essais infructueux d’organisation ; c’est toujours la pagaye.

Visite de Godart et de Regaut. Chevassu continue son rapport.

Vendredi 4 mai

Préparation d’artillerie toute la nuit, messe le matin avec accompagnement de canon. Dans la matinée les obus passent en sifflant au-dessus de nos têtes ; ils cherchent notre grosse pièce qui tire sur Brimont.

Visite du Colonel que nous revoyons avec émotion, l’attaque a été mal préparée et horriblement dure, le 27e a particulièrement souffert !

Le travail augmente encore, les blessés arrivent, mais ça ne ressemble en rien à ce qu’il y avait il y a trois semaines.

L’équipe B-F devient de plus en plus insupportable à tous points de vue.

Samedi 5 mai

Nous avons pris Craonne, mais cela n’est qu’un succès local.

Promenade dans le camp avec le médecin-chef, visite des cuisines ; il y a eu hier 1 100 blessés, pas mal de boches, brûlés par nos jets de flammes ou asphyxiés par nos gaz. Nous profitons de l’amabilité du médecin-chef pour rattraper quelques infirmiers.

Ma salle de crânes est pleine et il y a des moments où je suis bien fatiguée ; les autres salles se remplissent, tout le monde trime, sauf les B-F qui passent leur journée dans leurs chambres.

Parmi les blessés, un est un de nos anciens de Belfort, de la salle Vannier, je ne le reconnais pas du tout.

Chevassu renouvelle à Julie ses compliments sur notre compte et se déclare ravi du hasard qui nous a réunis !

Dimanche 6 mai

L’équipe B-F devient tellement insupportable qu’il faut agir. Mme de B. partira demain pour Paris pour en référer à la C. R. et demander des instructions.

Lundi 7 mai

Mme de B. est partie avec Chevassu. On s’agite beaucoup dans le service de santé et l’on tâche de parer le coup de la rentrée des Chambres ; les bruits les plus divers circulent et on parle de la chute de Godart.

Mardi 8 mai

Je fais le service de Mme de B. en plus du mien, aussi, je n’en peux plus.

Mercredi 9 mai

Le colonel vient nous annoncer la nouvelle de notre décoration à toutes trois ; nous sommes bien contentes, surtout pour Julie qui a eu une conduite aussi chic à Gérardmer.

Jeudi 10 mai

Mme de B. est rentrée de Paris ; la C. R. donne toute l’autorité à Julie et B-F n’a qu’à rester tranquille.

Nous attendons avec impatience que leur baraque soit finie pour pouvoir être débarrassées de toute cette bande.

Vendredi 11 mai

Renée et moi avons enfin une demi journée de liberté et en profitons pour aller à Épernay avec le major des officiers. Beaucoup de chaleur et de poussière, mais quand même une promenade agréable. En passant près de Reims, on voit très bien les ruines de la cathédrale ; au retour, nous entrons dans la ville absolument morte et déserte. Malheureusement, des autos de généraux nous empêchent de stationner auprès de la Cathédrale, comme nous l’aurions désiré. Nous nous contentons d’un coup d’œil rapide sur ce spectacle lamentable. C’est un amas de poussières, et on se demande comment cela tient encore debout.

Samedi 12 mai

Le colonel nous apporte l’officiel du 8 mai, où nous pouvons voir notre nom inscrit pour la médaille d’argent des épidémies. Nous attendons les paperasses ministérielles pour la porter.

Dimanche 13 mai

L’H O E va être tout chambardé ; les auto-chirs s’en vont sauf Alglave et Chevassu qui restent à la tête d’un service chirurgical ; d’autres chirurgiens viendront. On veut faire ici, un centre d’instruction chirurgical, c’est d’autant plus fou que l’on ne se battra plus par ici et que les blessés sont très mal aussi près des lignes.

Lundi 14 mai

Le médecin-chef devient de plus en plus aimable, aussi courtois avec nous qu’il est dur et grossier avec ses inférieurs. C’est en effet un grand chambardement qui se prépare ici, et il ne doit presque plus y avoir de blessés ; on commence à croire que tout cela ne se fait qu’en vue de l’interpellation du 23 sur le « scandale de Prouilly ». Cela n’a d’ailleurs pas été mieux à Courlandon ou à Montigny.

Mardi 15 mai

Je reçois la visite de Mourolet, un infirmier de Beau-Rivage, qui regrette Gérardmer.

On presse l’organisation de l’hôpital sans s’inquiéter si cela gêne ou non les blessés, ou si cela sera plus utile.

Les nouvelles politiques sont tellement troubles qu’on n’y comprend rien ; le colonel nous rassure sur la Russie ; nous apprenons que Br est en Suisse pour préparer une paix séparée avec l’Autriche et la Turquie. L’Allemagne a, dernièrement encore, offert la paix, nous rendant l’Alsace et la Lorraine, en échange de toutes ses colonies perdues, et sans aucune indemnité pour nos départements envahis. Nous avons heureusement refusé.

Vendredi 18 mai

Évacuation de l’hôpital de Trigny sous prétexte de bombardement ; en réalité pour faire un triage dans les infirmières ; nous héritons de deux, sans aucun intérêt.

Dimanche 20 mai

Visite et déjeuner à Courlandon. Chevassu emmène en auto Julie, Mme Sculfort, Mlle Bourdeau et moi. Nous sommes fort bien reçues par Mathilde et Mme de Gâtines. Nous visitons l’hôpital où il n’y a pas eu tant de pagaye que chez nous, mais qui est actuellement moins bien aménagé.

Lundi 21 mai

Encore deux saucisses qui flambent, c’est navrant. Adieux au colonel qui remonte en ligne.

Mercredi 23 mai

On s’agite ferme dans le monde parlementaire au sujet de l’interpellation sur le S. S.. Tout le monde se rejette la faute de la désorganisation de Prouilly. Nous lisons un article du Figaro, intéressant pour qui connaît les dessous et où on dit que les médecins et les infirmières ont fait particulièrement leurs devoirs[4].

Jeudi 24 mai

Chaudoye part en permission ; les paris sont ouverts sur son retour ou son changement. Cela devient de plus en plus ahurissant comme désorganisation.

Vendredi 25 mai

Mme de G. vient de Courlandon et visite l’hôpital qu’elle trouve fort bien.

Départ de Chevassu qui emmène Mlle de C. en convalescence. Pour lui aussi la question du changement se pose.

Nous avons un remplaçant de Chaudoye sec et fort peu disposé à l’indulgence pour les S. B. M.

Samedi 26 mai

L’interpellation sur le S. S. a été reculée de huit jours ; en attendant Mazel est débarqué et remplacé par Micheler… Nous signons les statuts de la C. R.

Dimanche 27 mai

Une militarisée vient de Mont N. D. pour voir un parent blessé. Elle est justement attachée à l’A. C. A. 11 et nous donne des nouvelles de nos anciens patrons. Le Nouëne est rentré à l’intérieur comme médecin-chef d’un hôpital à Rouen. Il ne reste plus que Laroyenne et Villechaise, et nous n’avons plus guère d’espoir de les retrouver ; puis c’est tellement différent de ce que nous avons connu, qu’il vaut peut-être mieux rester sur nos bons souvenirs de G.

Lundi 28 mai

L’Écho de Paris nous apprend la décoration de Mme Lt. Nous lui envoyons nos félicitations en lui faisant part de la nôtre.

Nous avons tous les yeux larmoyants et douloureux ; malaise causé par des gaz lacrymogènes, cela nous amuse assez.

Mardi 29 mai

Ordre de déménager mes malades pour qu’on puisse prendre ma salle ; je les envoie chez Julie que j’aiderai un peu jusqu’au moment où je pourrai me reposer tout à fait. Je suis vraiment très fatiguée.

Mercredi 30 mai

Mme de B. qui a passé deux jours à Paris nous annonce pour dimanche la visite de Mme d’H. ; on espère qu’elle nous débarrassera de nos deux pestes.

Elle nous dit aussi que les majors qui ont voyagé avec elle faisaient beaucoup d’éloges sur nous toutes. La conquête de Chevé serait-elle faite ?

Jeudi 31 mai

Je profite du peu de travail pour me reposer, et je fais de la chaise longue une partie de la journée.

Vendredi 1er juin

Notre nuit a été interrompue par trois bombardements d’avions. Les bombes tombent tout près du camp, canonnade, mitrailleuses, le sommeil est impossible. Il y a malheureusement des victimes, dix hommes blessés, et un assez grand nombre de chevaux tués. Nous allons voir l’emplacement, mais le spectacle est assez répugnant et nous filons bien vite.

La désorganisation s’organise. On va recommencer les travaux de peinture déjà faits, organiser autrement les cagibis. Perte de temps, de matériel et d’argent, c’est de la folie pure.

Conversation psychologique avec Mme de B. sur Regaut.

Samedi 2 juin

On va fermer la baraque de Julie, deux ou trois du service Alglave, cela va faire 8 infirmières n’ayant rien à faire ; l’oisiveté est mauvaise conseillère et l’on peut craindre des sottises. Quelques unes n’avaient-elles pas déjà imaginé de monter dans le train de ravitaillement ou dans des camions pour aller sur le front. Julie l’a heureusement appris dès le surlendemain et leur a fait mardi dernier un petit discours très ferme menaçant de renvoi la première qui recommencerait. Cela a porté et je crois qu’elles se tiendront tranquilles ; les ¾ des femmes sont décidément folles.

Les derniers potins de Caillebotis-plage : Regaut serait médecin-chef avec Chaudoye comme bras-droit ; l’ACA 19 s’en va à Sapicourt, la 20 reste mais Chevassu est limogé et remplacé par Descouin, inconnu. Que se réalisera-t-il de toutes ces belles choses !

Retour de B-F. décidée à partir enfin, elle emmènera la chanoinesse.

Dimanche 3 juin

Chaudoye est rentré de permission doux comme un mouton, personne ne le reconnaît.

Dans l’après-midi, très intéressant combat d’avions que nous pouvons très bien suivre. Il se termine par la chute du boche que nous voyons tomber sur la butte de Prouilly, c’est la première fois que je vois un appareil boche démoli et cela me fait un sensible plaisir.

Lundi 4 juin

Nuit de bombardement effroyable[5] ; depuis le début de la guerre, nous n’en avons pas eu de pareille. Les bombes pleuvent autour de nous, cela n’arrête pas, les éclats tombent sur notre toit. Nous n’avons heureusement rien et personne ne s’affole.

Trois infirmiers sont tués, une quinzaine de blessés que l’on opère tout de suite ; quelques chirurgiens ont la frousse à la grande honte de leurs camarades, Chaudoye est très chic et remonte dans l’estime de tous.

Mlle B-F. part avec la chanoinesse qui emmène sa nièce, puis arrive l’ordre officiel d’évacuer tous les blessés de l’hôpital et de mettre en congé les deux tiers des infirmières, n’en laissant ici que 12.

Nous préparons le départ de nos blessés. Sous prétexte de conduire les officiers, le chirurgien A. se sauve par le train. R. B. demande une permission, tout le monde est indigné de ce lâchage.

Quatre infirmières de l’équipe B-F. partent ; les autres suivront demain.

Chevassu revient de permission, ahuri de tout ce qui se passe et navré de la fuite d’A. Cela va faire un effet déplorable qui n’arrangera pas les affaires de Prouilly. On creuse partout des sapes pour s’y réfugier.

Mardi 5 juin

Nuit tranquille pour nous, mais le canon tonne, et les bombes d’avion ne sont pas loin, mais nous n’avons pas à descendre dans cette horrible sape.

Enterrement des infirmiers tués, beaucoup de monde, discours de l’aumônier et bafouillage de Chaudoye.

R. B. part en permission, Regaut regagne Paris, c’est une fuite générale, on ne recevra de nouveaux blessés qu’après le clair de lune et quand les sapes seront terminées.

C’est l’hôpital de Bouleuse qui a été bombardé cette nuit, beaucoup de dégâts matériels, mais peu de blessés et aucun mort.

Nous recevons la visite de Mme d’H. et de Mathilde. Mme Lt a manqué mourir et n’est pas encore remise.

Visite du Gal Alby qui vient pour la fameuse enquête. Nous avons malheureusement l’impression qu’elle a été dirigée surtout contre nos chirurgiens, ce qui est vraiment bien injuste.

Nous composons des couplets sur la fuite d’A. et de R. B..

Mercredi 6 juin

Encore 7 infirmières qui partent. Cela déblaie ; toutes ces femmes inoccupées étaient bien ennuyeuses.

Continuation de l’enquête par un colonel de gendarmerie, toujours les mêmes redites.

Visite de deux militarisées de Mt N. D. Bonnes nouvelles de l’ACA 11. Nous tâcherons d’y aller pendant notre période de repos.

Course à Prouilly avec Julie et Bourdeau.

Jeudi 7 juin

Nous mettons nos décorations pour utiliser le champagne que Mme M. B. a rapporté d’Épernay. Les départs d’infirmières continuent, nous ne sommes plus que 14.

Une tuile : l’hôpital ferme complètement par ordre de Micheler ; on n’y reçoit plus aucun blessé ; c’est notre départ à toutes à brève échéance. Nous allons tâcher de nous débrouiller pour nous caser le plus vite possible et même ne pas rentrer à Paris, si cela se peut.

Piéry avait demandé deux d’entre nous ce matin pour Meurival ; je devais y aller avec Mme de B. pour une quinzaine de jours, mais comme ce n’est pas dans la même armée, nous avions dû y renoncer. On pourra peut-être raccrocher quelque chose de ce côté là ; à moins que nous puissions rester ici à attendre les évènements.

Nous passons la soirée à mettre au point notre chanson :

Alglave s’en va-t-en guerre,
Par le train, par le train sanitaire,
Alglave s’en va-t-en guerre,
Ne sait quand reviendra.
Les bombes ! Oh, là là ! — bis —

Quand on bombarde avec fureur
On ne peut pas être un opérateur
Contre les bombes il faut avoir
Casque blindé, pyjama noir

Courut au ministère
Dans l’ombre, dans l’effroi, le mystère
Vit le sous-secrétaire
Le sous-s’crétaire d’état :
Prouilly, n’m’en parlez pas ! — bis —

Ce bombardement
Qu’on ne prévoyait pas
Quel effondrement
Des espoirs de là-bas
Ah, mon cher ami, lui répondit Godard
Ah, quelle triste histoire, ah quel pétard

Prouilly fut mis en terre
C’est la faute, c’est la faute à Micheler
Prouilly fut mis à terre
Tout a dégringolé
Ah ! le pauvre H. O. E.




Ce n’est pas très fort, mais nous nous sommes bien amusées.

Vendredi 8 juin

Béchard, désirant nous garder dans la 5e armée, va nous envoyer à Bouleuse dans le courant de la semaine prochaine ; jusque là, nous nous reposerons. Nous sommes assez contentes de cette solution qui prouve qu’on tient à nous et que nous serons toujours casées.

Mlle de Cursay est partie ce matin ; demain ce sera le tour de Mme Sculfort et de Mlle de Sahuqué.

Le soir les majors viennent dans notre baraque entendre la fameuse chanson. Réunion gaie, ils ont tous l’air de s’amuser beaucoup.

Samedi 9 juin

On croit que la fermeture de Prouilly sera momentanée, le temps de se débarrasser des voisins dangereux, et cela rouvrira ensuite comme avant.

Quelques unes d’entre nous resteront ici, d’autres iront à Bouleuse, d’autres à Sapicourt en attendant la réouverture de Prouilly.

Après déjeuner, nous partons toutes trois dans l’auto du capitaine Payel pour Mont-Notre Dame, où nous avons la joie de trouver Laroyenne qui paraît très content de nous revoir.

Villechaise est en permission, Le Nouëne parti, nous voyons son frère, très sympathique, nous retrouvons le gros Boutteville et le pharmacien Berger, deux des anciens infirmiers. Nous pouvons causer longuement avec Laroyenne et nous sommes bien contentes de notre visite.

Comme infirmières, nous ne trouvons que Mme de Chaulnes et Mlle des Montis, Miribel est en permission, les autres parties ou occupées.

Au retour, nous trouvons Mme Sch, venue pour demander à Chevassu si elle pouvait se faire attacher à l’auto-chir où elle travaille ou s’il désirait la reprendre. Il lui a fait comprendre qu’il désirait nous garder, c’est la revanche de la frise au pochoir.

Retour d’Alglave, inconscient. Les alpins sont toujours en ligne, la 47e est à la Ville-aux-Bois, la 46e à la cote 108 et la 66e à Craonne.

Dimanche 10 juin

Nous allons en bande à Bouleuse pour une représentation du théâtre aux armées, d’ailleurs très médiocre. Jolie promenade, mais l’impression de Bouleuse est très quelconque et les militarisées ont un genre abominable… Nous laissons Julie causer avec l’autochir 4 pour notre service futur et nous revenons par Sapicourt où l’ambulance est installée dans un château d’où l’on a une vue superbe.

Lundi 11 juin

Le médecin-chef vient déjeuner avec nous, il n’est pas du tout pressé de nous voir partir et nous n’irons pas à Bouleuse avant huit jours.

D’un autre côté, Chevassu tient à nous attacher à son autochir et va aller à Paris tout exprès pour cela. C’est ce qu’il y aurait de plus agréable.

Visite du colonel ; les Alpins quitteront la région dans une quinzaine pour aller au repos. On ne croit pas à la reprise de l’offensive avant août ou septembre.

Retour de Bourrée.

Mardi 12 juin

Alglave continue à creuser sa sape ; il a l’air d’un fou. Prouilly paraît devoir être définitivement fermé, quoique Chaudoye n’abandonne pas l’idée d’une réouverture.

Nous allons trois à Montigny voir une UFF amie de Bourdeau, c’est moins bien que Prouilly qui est décidément le mieux des H. O. E. de la région.

Peu de temps après notre retour, un avion jette cinq bombes sur l’hôpital ; par une ironie singulière, l’une blesse un ouvrier qui peignait une croix rouge sur un toit. Il y a plusieurs blessés et beaucoup de dégâts matériels. C’est bien la mort de l’hôpital cette fois. Adieux de Bourrée qui part demain.

Mercredi 13 juin

Les ambulances partent aujourd’hui pour la plupart, on évacue sur Bouleuse les derniers blessés, Béchard vient nous voir et nous met carrément à la porte. Nous refusons de partir le lendemain d’un bombardement et arrivons à obtenir de rester jusqu’à vendredi. Nous y tenons d’autant plus que l’auto-chir nous a invitées à dîner pour demain.

Les infirmières destinées à Sapicourt arrivent.

Jeudi 14 juin

Julie déjeune en grande pompe chez Chaudoye ; on expédie ensuite les dames de Sapicourt ; toute la journée nous faisons des paquets et des photos dont une au magnésium dans la fameuse sape qui ne nous a jamais servi.

Chevassu rentre de Paris, la nomination des infirmières aux auto-chirs n’est pas officielle, mais ce sera toléré et il va faire auprès du G. Q. G. les démarches nécessaires. Le plus comique, c’est qu’il est question d’Hallopeau pour remplacer Alglave, devenu impossible, et que celui-là nous demandera aussi. On se nous arrache !!

Notre dîner à l’ACA 20 est charmant, gai, plein d’entrain ; un menu très bien composé et délicieux. Nous sommes ravies de notre soirée qui se termine par un bombardement soigné mais qui paraît loin. Nous descendons quand même dans notre sape où nous restons une demi-heure ; ce petit intermède nous amuse beaucoup et finit ainsi dignement notre séjour à Prouilly.

Vendredi 15 juin

Notre dernière messe à Prouilly pour la fête du S. C..

Paquets, rangements toute la matinée ; nous allons faire nos adieux à Chaudoye et le remercier de son amabilité ; il est d’ailleurs un peu ému, et annonce à Julie qu’elle aura la Croix de guerre, récompensant en sa personne l’équipe tout entière.

Les auto-chirs reçoivent leur ordre de départ pour demain, destination inconnue.

Nous partons à 2 heures, accompagnées par tous les médecins de l’HOE ; ceux des blessés couchés nous envoient un superbe bouquet, présenté de façon comique par un infirmier homme du monde ; beaucoup de regrets exprimés et des promesses de se revoir, si possible.

Nous nous arrêtons à Sapicourt pour déposer Mlle Champy et visiter l’ambulance, bien installée et d’où on a une vue splendide sur Reims, Prouilly et toute la campagne.

Nous arrivons à Bouleuse où rien n’est prêt pour nous recevoir ; Béchard qui nous a forcées à partir n’a pas prévenu, et tout le monde est affolé.

Nous passons la nuit dans une baraque vide en attendant que nos chambres soient organisées.

Samedi 16 juin

Deux ans aujourd’hui ! Qui m’aurait dit que tant de deuils et de sacrifices n’auraient pas avancé davantage la victoire que nous attendons.

Nous ne faisons rien de la journée ; nous n’aurons nos services que lundi et nos chambres ne seront prêtes que ce soir. Julie va faire une visite officielle aux militarisées ; le mot d’ordre sera de notre côté, politesse et courtoisie, mais une barrière qui empêchera toute familiarité de leur côté.

Nous apprenons que Regaut a une nouvelle citation à propos du bombardement de Prouilly ; comme il n’a rien fait du tout, il y a une indignation générale. Que sera-ce, s’il s’agit, comme on l’a dit, d’Alg. et de R. B. qui se sont si mal conduits.

Dimanche 17 juin

Messe dans une horrible petite chapelle encombrée, beaucoup moins front que celle de Prouilly.

Nos chambres s’organisent lentement ; Mme Sculfort et Bourdeau prennent leur service à l’auto-chir 4.

Visite du Colonel, sa division va au repos pour un mois en attendant une nouvelle direction.

Mercredi 20 juin

Depuis trois jours, nous ne faisons rien que d’organiser nos chambres ; trois d’entre nous prennent des services insignifiants, on va avancer les permissions, l’hôpital modèle va s’organiser ici où ne tenons nullement à rester.

Mme de B. félicite Reg. de sa citation ; il a le bon esprit de s’indigner le premier et de refuser tout compliment.

Lettre assez chic de Chaudoye.

Le colonel déjeune avec nous avant de quitter notre voisinage.

Vendredi 22 juin

Julie préfère que j’avance ma permission ; je partirai dimanche avec Mary et Liaison.

Samedi 23 juin

Nous partons cinq à la recherche du camp d’aviation de M. de Léprevier.

Très jolie promenade dans les champs. Visite du camp et des appareils ; nous ramenons le neveu de Julie déjeuner avec nous, ce qui nous permet de rentrer en auto.

Dimanche 24 juin

Départ à 6 heures du matin.

À Paris, l’état d’esprit est mauvais : les permissionnaires cassent tout dans les gares, quelques régiments se sont mutinés. On compte sur l’arrivée des Américains pour remonter le moral.


Lundi 2 juillet

Visite à Renée qui arrive de Bouleuse ; toujours rien à y faire ; l’auto-chir 4 s’en va du côté de Verdun ; Chaudoye est limogé et envoyé à Fère en Tardenois. Alglave est toujours à la 19 où H. le remplacera peut-être dans un mois. Chevassu fait toujours ses démarches.

Mardi 3 juillet

Retour à Bouleuse ; je rencontre en route le capitaine Millet, actuellement au G. Q. G. ; Mme Benoist d’Azy qui compte partir le 15 avec l’auto-chir de Marsile. Il y a du tirage du côté de Chevassu à qui Pétain veut imposer des infirmières à lui ; puis la 4 veut absolument une liste tout de suite ; cela fait beaucoup de mouvement et d’indécision.

Mercredi 4 juillet

Julie et moi allons à Sapicourt voir Mlle Ch. qui a les oreillons. Dans l’après-midi, je prends le service de Julie, peu intéressant, et peu absorbant.

Julie reçoit sa citation à l’ordre du corps d’armée ; les termes ne valent pas les notes de Chevassu. On lui remettra sa Croix de Guerre demain, et elle partira vendredi en permission pour voir Mullon et organiser les départs d’auto-chirs.

Jeudi 5 juillet

Visite de Chaudoye qui vient féliciter Julie ; il paraît content à Fère tout en en voulant ferme à Béchard pour son limogeage.

Le Gal de Mondésir, commandant le 38e corps d’armée, a voulu venir lui-même pour la décoration de Julie. Nous sommes persuadées que cela n’a fait aucun plaisir à nos chefs.

La cérémonie fut très simple ; les officiers et toutes les infirmières avaient été convoqués dans une baraque vide ; en quelques mots, peu éloquents d’ailleurs, le général rappelle les services rendus par Julie, lui lit sa citation et épingle la Croix, puis il demande à nous être présenté, ce qui ne fut pas sans doute du goût de Morvan qui interrompit la présentation pour exhiber ses temporaires ; puis le Gal demanda à voir notre installation ; il tenait d’une façon très nette à faire une différence. Nous croyons que Béchard et Morvan sont assez inquiets du voyage de Julie ; l’histoire de la lettre lue au conseil des ministres a dû faire plus de bruit que nous ne l’avons su, et en apparence, ils redoublent d’amabilité.

Roux-Berger s’entend avec nous pour son service ; je dois avoir sa première baraque, mais on peut savoir quand cela ouvrira.

Beaucoup de canonnade le soir, on se demande où vont les blessés !

Vendredi 6 juillet

Départ de Julie qui va tâcher d’organiser au mieux la question des auto-chirs.

Service toute la journée sans grand intérêt.

Samedi 7 juillet

Retour de Liaison, Mary et Bourdeau. Les renseignements sont bons ; le décret doit paraître dans quelques jours pour les auto-chirs et Mullon a tout à fait l’intention de nous accorder à Chevassu qui nous a demandées officiellement.

L’interpellation continue à la Chambre, il paraîtrait que Godart est tombé hier ; Painlevé a loué le personnel aux dépens des grands chefs du service de Santé.

Dimanche 8 juillet

Morvan est de plus en plus insupportable, et cherche à nous être aussi désagréable que possible.

Nous nous précipitons sur les journaux : l’ordre du jour sur le service de Santé nous intéresse tout particulièrement.

Je sais que l’interpellateur a parlé de Prouilly et a demandé des récompenses pour le personnel !

Mercredi 11 juillet

Morvan, après beaucoup de difficultés, finit par accorder les congés de Mes Sculfort et Bourdeau qui n’ont pas l’intention de revenir, puisqu’elles doivent rejoindre la 4, incessamment.

Elles manquent leur train le soir.

Jeudi 12 juillet

Départ définitif de Mes Sc. et B..

Déménagement de notre service de malades, qui sera mieux installé dans des baraques convenables.

Retour de Mlle de Combourg ; rien de nouveau pour les auto-chirs.

Vendredi 13 juillet

Installation du nouveau service, avec d’autant plus de précipitation que Godart doit venir demain.

Retour de Mlle de Lafosse que l’on expédie à Sapicourt.

Samedi 14 juillet

Fin de l’organisation et service le matin. À 10 heures, revue des infirmiers et remise de décorations par le médecin-chef. Arrivée de Godart, inspection et discours aux infirmières. La fête officielle est terminée.

Lundi 16 juillet

Retour de Renée ; elle annonce la Croix de son mari.

Mercredi 18 juillet

Retour de Julie ; le décret attachant des infirmières aux auto-chirs est signé de lundi, notre ordre de départ est parti du ministère, nous ne tarderons sans doute pas à partir pour Dugny.

Visite du pasteur Jundt, de Belfort qui est dans les environs avec le 34e corps. Il nous apprend que Beaurieux est à Gueux et va le faire prévenir que nous sommes ici.

Jeudi 19 juillet

Nous parlons de notre départ qui ennuie beaucoup R. B.. Son service est très intéressant, mais très compliqué, et il a besoin de personnes sérieuses.

Béchard dit n’avoir encore rien reçu à notre sujet. Julie parle de tout cela à Regaud.

Mlle de Bouglon a la Croix de Guerre.

Vendredi 20 juillet

Le colonel vient déjeuner ; sa division est près de Soissons ; les attaques allemandes sur le chemin des dames deviennent de plus en plus sérieuses et on s’attend à des combats violents.

Mme de Barrau part en permission ; son désir étant de retrouver Piéry nous croyons qu’elle ne reviendra pas.

Samedi 21 juillet

Promenade avec Renée et Mme de Montozon jusqu’à une colline d’où on voit Reims ; la vue serait superbe s’il n’y avait pas tant de brume.

Laroyenne nous demande pour la 11 ; nous sommes navrées d’être forcées de refuser puisque nous sommes engagées avec Chevassu. Julie et moi lui écrivons tout de suite.

Dimanche 22 juillet

On entend le canon comme pour le 16 avril ; il doit y avoir une furieuse attaque.

Beaurieux vient déjeuner ; nous sommes bien contentes de le revoir et retrouvons tous les vieux souvenirs de Belfort.

Arrivée d’une infirmière américaine, évacuée de Gueux bombardé. Comme R. B. la connaît un peu nous la mettrons au courant du service et elle nous y remplacera.

Lundi 23 juillet

Visite d’une Américaine originale décorée de la Légion d’Honneur pour avoir inventé des appareils à fracture ; cela nous paraît excessif.

Laroyenne est décoré ce qui nous ravit et A. aussi, ce qui nous révolte.

Mardi 24 juillet

Le colonel vient déjeuner avant de monter en ligne.

Bombardement de Vaux-Varenne, 4 majors sont tués et plusieurs infirmiers.

Mercredi 25 juillet

Notre ordre de départ arrive, mais nous devrons attendre nos remplaçantes. Cela peut tarder plus que nous voudrions.

Le canon est effrayant ce soir.

Jeudi 26 juillet

Le travail devient excessif chez R. B. Il y a une vraie pagaye dans le service des infirmiers, tout le monde trime et le patron est furieux d’un tel désordre.

Vendredi 27 juillet

Les attaques continuent violentes à Craonne ; mais les blessés vont à Courlandon et à Mont-Notre-Dame et nous n’en voyons aucun.

L’auto-chir 17 est envoyée du côté de Verdun ; on parle beaucoup d’une attaque là-bas pour le courant d’août.

Samedi 28 juillet

Nouvelles de Dugny qui est bombardé par grosse pièce ; on se demande si l’hôpital va ouvrir ; pourvu que nous ayons tout le temps d’arriver

L’artillerie fait rage en Belgique où une offensive se prépare ; il est probable que Verdun viendra après.

L’ordre de transport arrive pour nos bagages ; nous en expédions quelques uns. Julie téléphone à Mullon qui n’a reçu qu’aujourd’hui notre demande de remplaçantes ; il va presser leur arrivée pour que nous puissions partir.

Les Russes commencent à reculer ; leur révolution ne leur a vraiment pas réussi.

Dimanche 29 juillet

Accalmie du côté du Chemin des Dames.

Surcroît de travail chez R. B. Nous avons de plus en plus hâte de partir.

Lundi 30 juillet

Le capitaine Payel et le Dr  Masselot viennent déjeuner ; le docteur part en renfort pour Verdun, nous l’y retrouverons peut-être.

Mardi 31 juillet

On n’entend plus du tout le canon, tout paraît calme ; les attaques du Chemin des dames diminuent.

Lettre de Péon ; l’attaque sera terrible en Belgique.

Mercredi 1er août

Regaud apprend à Julie qu’un coup de téléphone du ministère nous interdit d’aller à Dugny réservé à Mlle de Baye protégée par Pétain ; nous ne pourrons rejoindre la 20 qu’autre part qu’à Dugny. Nous sommes désolées et attendons avec impatience une lettre de Chevassu à qui Julie écrit d’ailleurs immédiatement.

Arrivée de M. de Nanteuil qui vient passer la journée ; il tombe en pleine effervescence.

MM. de L’Éprévier et Payel viennent dîner et emmènent M. de N. en auto.

Roux-Berger est ravi de nous garder mais a la méchanceté de se moquer de notre déception.

Jeudi 2 août

Trois ans aujourd’hui que j’ai quitté Paris pour cette guerre qui devait durer trois mois.

Départ de M. de Combourg qui ira voir Mullon et se renseigner sur la 4 et la 20.

La lettre de Chevassu arrive ; il est désolé mais ne peut rien faire, ne voulant pas qu’on attribue à la peur leur désir de quitter Dugny. Il croit qu’on les évacuera assez vite, et espère que dans quinze jours, nous serons réunis. Mais si cela doit durer, il se demande si nous aurons la patience d’attendre. Puis, il voudrait nous voir arriver dans la deuxième armée où nous attendrions que la place soit libre.

Le soir, le médecin-chef nous apporte une note de G. Q. G. ; notre décret nous attachant à la 20 est annulé et nous sommes attachées à Bouleuse. Nous n’avons donc aucune chance de rejoindre la 2e armée et devrons attendre ici un meilleur sort.

Ce contre-temps nous est tout à fait désagréable, et nous tâcherons d’abréger le plus possible.

Vendredi 3 août

Les nouvelles de Flandre sont très bonnes, malheureusement il fait un temps épouvantable, et on peut craindre un arrêt.

À Craonne, tout marche très bien ; une attaque faite par la 66e Don a bien réussi et avec très peu de pertes.

Samedi 4 août

Mlle de Combourg revient de Paris ; Mullon promet de nous envoyer à la 20 dès que cela sera possible, mais il voudrait surtout nous voir rester à Bouleuse où on ne sait trop comment nous remplacer.

Laroyenne a une équipe de militarisées, mais cela n’est pas absolument définitif et si la 20 nous échappe, nous pourrons peut-être rattraper la 11. Puis Mme Legueu nous offrirait une ambulance divisionnaire dans un coin exposé de la cote 304, où nous ne serions que quatre.

Nous sommes forcées d’attendre la 20, si cela dure trop longtemps, nous verrons quelle décision prendre.

Quant à elle et à Mme Montozon, on les expédiera incessamment à Froidos.

Dimanche 5 août

Le temps a arrêté l’offensive de Belgique et on ne sait plus si celle de Verdun aura lieu ; c’est navrant car cela marchait très bien.

Lundi 6 août

La 66e Don fait merveille au Chemin des Dames où les attaques allemandes sont furieuses.

Mardi 7 août

Chevassu télégraphie de nous tenir prêtes à partir pour la 2e armée.

Le départ de Mme Montozon et de M. de C. pour Froidos est fixé à jeudi.

Jeudi 9 août

Départ pour Froidos ; nous apprenons que Mme Sculfort a la Croix de Guerre.

Samedi 11 août

Inspection de Sieur, le successeur de Chevassu ; l’hôpital modèle s’organise plutôt mal.

On propose au colonel l’instruction des troupes grecques à Athènes.

Dimanche 12 août

Dugny est de plus en plus bombardé mais Mlle de B. s’oppose à la fermeture de l’hôpital où un homme a déjà été tué. On ne parle plus de nous pour la 2e armée.

Lundi 13 août

Mme de Barrau nous écrit qu’elle doit partir pour une ambulance très bombardée de la cote 304. Cela nous rend horriblement jalouses.

Mardi 14 août

Premières nouvelles de Froidos ; on installe, mais il n’y a encore rien à faire.

Jeudi 16 août

Intervention du pape en faveur de la paix ; cela fait un effet déplorable, car ses propositions ne peuvent plaire qu’aux boches.

Vendredi 17 août

Le beau temps revient, aussi avons-nous des visites d’avions boches que l’on canonne sans succès. Éclatement d’une marmite sur Gueux, on la voit très bien.

Les escadrilles boches de bombardement qui étaient au camp de Sissonne[6]sont parties.

Courte visite de Beaurieux. Décoration de Liaison.

Samedi 18 août

Encore des avions boches.

Le groupe opératoire de R. B. s’organise, on doit inaugurer lundi.

Une lettre de Combourg donnant enfin des explications précises. Nous irons sûrement retrouver la 20 dès qu’elle aura quitté Dugny, très probablement après l’offensive que nous allons manquer. Quant à un poste provisoire dans la 2e armée, il n’y faut pas compter, car le médecin inspecteur s’y oppose.

Le canon tonne très fort dans la direction est de Craonne.

Dimanche 19 août

La 66e don va au repos après des combats où elle a fait merveille ; le colonel n’ira pas à Athènes où on enverra de préférence un diplomate.

Mullon écrit que nous pouvons compter rejoindre la 20 quand elle aura quitté Dugny (c’est toujours la même histoire) mais que nos chefs s’opposent à notre départ d’ici maintenant.

Comme il fait très beau, il est probable que l’offensive de Verdun ne nous attendra pas.

On amène chez Miss Derr un déserteur boche blessé par une de nos sentinelles ; Beaurieux et un officier interprète viennent l’interroger et il dit des choses fort intéressantes, paraît-il, en particulier sur une attaque aux gaz.

On nous fait cadeau d’un amour de petit chat.

Lundi 20 août

Un officier meurt sous le chloroforme avant même que l’opération soit commencée ; il n’y a en rien de la faute de B. mais le pauvre garçon est quand même désespéré.

Inauguration de la salle d’opération.

Mardi 21 août

L’offensive de Verdun est commencée sur un front de 18 kil ; on a repris le Mort-Homme, le bois des Caurières ; la cote 304 est dépassée. Tout cela nous fait rager.

Mlle Loyer vient nous voir ; le bruit court à Châlons s/Marne que Mlle de Baye est blessée et trois de ses infirmières tuées. Si cela est vrai, quelle responsabilité pour elle.

Mercredi 22 août

L’avance continue à Verdun, la côte de l’oie est prise, on a presque repris la ligne de février 1916. Les boches ont bombardé un hôpital d’évacuation près de Verdun, deux infirmières SBM sont tuées, les baraques ont brûlé, on compte 200 victimes. Nous nous demandons si c’est Dugny.

On m’amène un boche ou plutôt un polonais déserteur qui a été blessé par nos sentinelles, au moment où il abordait nos lignes pour s’engager dans la légion polonaise.

Jeudi 23 août

Liaison revient de Paris et nous apporte des tuyaux. Ce n’est pas Dugny qui a été bombardé et incendié, mais Vadelaincourt[7] où une infirmière a été tuée et où il y a beaucoup de victimes.

Quant à Dugny, il y a bien infres tuées, et de Baye blessée, on ignore les détails. L’ACA est partie et nous réclame, et Mme Legueu veut nous voir quitter Bouleuse au plus tôt.

Vendredi 24 août

Départ de Mme des L. pour Belfort. Mlle Fouilhoux la remplace dans son service et je reste seule dans le mien, ce qui me donne beaucoup à faire.

Lettres de Siraudin ; les infirmières ont été ensevelies dans la tranchée où elles s’étaient réfugiées, on a pu en sauver 3 ; 3 sont mortes, 5 blessées dont Mlle de B.. Ceci est bien son œuvre à elle et à ceux qui se sont fait ses complices.

Samedi 25 août

Julie part pour Paris ; elle verra Mullon et Mme Legueu.

Dimanche 26 août

Lettres de Petit et de Siraudin ; ils sont au Petit Monthairons, pas installés, et ils doivent y rester si peu de temps qu’ils ne croient pas qu’on nous fasse venir. Ils ont encore été bombardés par avion, un blessé a été tué. Quant à de B., on lui donne la Croix, c’est honteux.

Lundi 27 août

Il prend fantaisie à R. B. de faire ses pansements à 7 heures du matin !

Visite de Raoul de Laforcade très aimable ; beaucoup de travail toute la journée ; le soir conférence sur les gaz asphyxiants en prévision d’une attaque prochaine.

Mardi 28 août

Retour de Julie ; elle a été reçue fraîchement par Mullon qui ne nous enverra à la 20 que lorsque nous aurons été demandées par Wysmans.

Mme Legueu continue à être furieuse et gaffe.

Hallopeau est nommé chirurgien consultant du 39e Corps armée ; il va se trouver près de Mont Notre Dame.

Mercredi 29 août

Je manque mettre le feu à la baraque avec le Primus[8], extinction à la grenade.

Retour de Renée ; nouvelles de Belfort.

Jeudi 30 août

Fouilhoux reprend son service, nous n’avons pas grand chose à faire ni l’une ni l’autre.

Un officier interprète vient interroger le Polonais ; on s’attend à un repli des boches jusqu’à l’Aisne et s’appuyant sur les marais qui sont derrière Coucy-le-Château.

Baumgartner, le médecin chef de l’ACA 15 nous demande dans son auto-chir ; nous refusons, bien entendu, mais cela fait la 5e, c’est un succès.

Vendredi 31 août

Lettre de Le Nouëne qui regrette le front et la 11 ; il nous apprend que Laroyenne a son quatrième galon et que Villechaise et Berger ont été évacués, souffrants.

Lettre de Chevassu : Wysmans interrogé nettement, ne nous demandera pas maintenant ; il faut attendre encore.

Il est proposé pour la Légion d’Honneur pour sa conduite épatante à Dugny.

Le bruit court ici d’une attaque prochaine sur Brimont.

Petite promenade avec Mary.

Samedi 1er septembre

Nous avons passé ici autant de temps qu’à Prouilly, 2 mois ½ juste, et de la façon dont les choses s’arrangent, qui sait pour combien de semaines ou de mois nous y sommes encore.

Lettre de Laroyenne qui renouvelle ses regrets ; il a maintenant une équipe de militarisées imposée par le ministère.

Promenade avec Julie.

Dimanche 2 septembre

Grande canonnade contre avions ; Clair de lune superbe, nous voyons les éclatements dans la nuit.

Mardi 4 septembre

Lettre de Laroyenne.

Le calme plat, pas grand chose à faire et aucun évènement.

Mercredi 5 septembre

Nouvelles de la 20 ; Mme d’H. est allée voir Chevassu pour savoir s’il tenait toujours à nous ; la réponse a été aussi affirmative qu’énergique, mais ce n’est pas cela qui nous fera partir d’ici.

Visite de Béchard, qui reste à la 5e armée, malheureusement.

Nouvelles de Gérardmer où tout est calme !

Je peux assister à une des conférences de R. B. sur les crânes, fort intéressante.

Jeudi 6 septembre

Plusieurs opérations intéressantes dans la journée.

Vendredi 7 septembre

Départ de R. B. en permission ; le groupe est fermé jusqu’à son retour .

Nouvelles de Froidos ; la tante est insupportable, le travail est fini et on parle de leur départ, destination inconnue.

Samedi 8 septembre

Julie remplace Miss Derr, souffrante ; aucune action militaire ; les Russes reculent de façon navrante.

Nouvelles de Jourdan qui nous a cherchées à Dugny !

Départ de Morvan.

Dimanche 9 septembre

Nouveau bombardement de Vadelaincourt ; le médecin chef est tué ; ainsi qu’un médecin ; quatre infirmières sont blessées ; on ferme l’hôpital presque entièrement détruit par l’incendie.

Lundi 10 septembre

Guerre civile en Russie ; Korniloff dégoûté, rompt avec Kerensky.

Chute de Ribot ; on croit à un ministère Painlevé. Les tripotages de Malvy vont nous débarrasser de ce triste personnage.

Mardi 11 septembre

Visite de l’officier interprète ; nouveaux détails sur le repli boche qui paraît prochain. C’est bien jusqu’à Rethel qu’irait ce recul. 18 villages sont en feu.

Dans ce cas, l’H. O. E. serait transféré à Vouziers.

Beaurieux a quitté le corps d’armée pour l’E. M. américain.

Mercredi 12 septembre

Conférence sur le service de santé par un officier d’E. M., très intéressant.

Détails sur l’organisation à Verdun des évacuations ; on a essayé d’un nouveau plan, qui a bien marché et qu’on répétera.

Quelques explications sur la préparation générale d’une offensive, impossible à faire à moins de 2 ou 3 mois.

Opération d’un de mes malades par Lemaître ; très intéressante.

Jeudi 13 septembre

Mme de B. a encore un neveu tué : cela en fait trois.

La pagaye continue en Russie et nous avons un ministère plus que quelconque.

Samedi 15 septembre

Arrestation de Korniloff ; la pagaye continue en Russie, et nous avons maintenant le scandale de l’affaire Turmel[9].

Dimanche 16 septembre

Julie part pour 48 heures à Paris.

Nous avons la grande surprise d’une visite de Combourg et de Bourdeau, arrivées de la veille à Mt N. Dame où la 4 est envoyée.

On parle d’une attaque à l’ouest de Fismes, du côté de Soissons, pour le 8 ou 10 octobre, rien de notre côté.

Elles ont trouvé en débarquant Hallopeau qui était venu voir Laroyenne ; c’est rageant de penser que ce n’est pas nous qui sommes là bas.

L’offensive de Verdun a très bien marché et a eu peu de pertes ; l’auto-chir a travaillé pendant un mois en tout, et jamais comme à Prouilly.

Pour nous, on ne sait rien de nouveau, mais il y a sûrement une campagne contre les infirmières des auto-chirs et on ne fera rien pour leur faciliter leur tâche.

Lundi 17 septembre

Fouilhoux remplace Julie dans la salle de Miss Derr ; j’ai donc plus à faire ce qui me ravit. Nous conduisons Bourdeau et Combourg à la gare de Bouleuse, elles espèrent pouvoir revenir bientôt.

Le colonel est nommé général et prend le commandement de la 128e don qui se trouve à Verdun. Il viendra nous dire adieu demain.

La république est proclamée en Russie.

Mardi 18 septembre

Petite promenade à Aubilly ; nous attendons le colonel qui ne vient pas.

Mercredi 19 septembre

Retour de Roux-Berger qui opère dès son arrivée ; on parle du transfert de l’hôpital modèle à Épernay.

Retour de Julie ; lettre de Chevassu. Après entente avec Wysmans, il nous attend dans une quinzaine de jours, pour leur déménagement.

Jeudi 20 septembre

Arrivée d’infirmières de la S. B. M., venues pour voir Leriche ; ce sont les majors de l’hôpital du Panthéon.

Visite de la duchesse de Rohan, bien bizarre. Tout ce monde dîne et couche chez nous.

Samedi 22 septembre

Opérations très intéressantes toute la matinée. Grande évacuation ; le service est réduit à rien.

Lettre de H. ; l’attaque sera pour le début d’octobre, pas loin de Soissons ; on envoie du renfort de médecins de ce côté. Le Général est parti pour V. sans avoir le temps de venir jusqu’ici ; sa division est à remanier complètement.

Dimanche 23 septembre

Petite promenade avec Julie et Miss Derr.

Arrivée d’une Anglaise qui veut installer une cantine ici, ce qui paraît idiot.

Lundi 24 septembre

Bonne surprise de la visite de Villechaise et d’H. Quel plaisir ils nous font ; cela nous rappelle G. et tous ses bons souvenirs dont nous parlons longuement. Nous les emmenons en promenade pour causer plus librement.

Laroyenne n’a pas voulu venir, toujours le même. Villechaise nous raconte l’histoire de notre combinaison manquée que tout le monte regrette ; et nous, donc.

Ils dînent avec nous, et repartent le soir, bien contents de leur journée.

Mardi 25 septembre

C’est la semaine des anciens chefs, nous rencontrons Lambert sur le caillebotis et ils nous enlèvent toutes trois pour aller déjeuner à Châlons-s/Vesles[10].

Nous sommes reçues fort aimablement et visitons l’ambulance, très bien aménagée dans une jolie propriété particulière ; mais, là comme à Bouleuse, il y a bien peu à faire ; nous rentrons à 3 heures dans une voiture de blessés ; il fait toujours un temps splendide.

L’auto-chir 4 quitte Mt N. D. pour aller dans un château près de Soissons ; nos amies ont de la chance ; après l’attaque de Verdun, voilà qu’elles vont ne pas manquer celle de Soissons.

Le revers de la médaille, c’est que Viart est remplacé par un médecin militaire peu agréable.

Mercredi 26 septembre

Opération d’Angot ; c’est une grosse affaire, merveilleusement faite devant une bien nombreuse assistance.

L’après-midi, petit arrivage d’une cinquantaine de blessés, provenant d’un coup de main du matin ; les chirurgiens se les partagent et travaillent toute l’après-midi, par extraordinaire.

Visite du neveu de Julie, officier de zouaves ; l’attaque sera pour les environs du 15.

Vendredi 28 septembre

Nouvelles de la 20. Monthairons a été bombardé, un des étudiants est très gravement blessé. L’auto-chir est à Souilly, de nouveau sous les ordres de Mlle de B.. Nous commençons à croire que nous ne la rejoindrons pas.

Samedi 29 septembre

Très peu à faire ; R. B. a un cafard monstre ; si au moins on pouvait l’envoyer avec nous près de Soissons.

Madame de Barrau va y partir avec quelques infirmières.

Promenade avec Julie.

Dimanche 30 septembre

Nouvelles du Gal Segonne, très occupé ; il nous parle du bombardement de la 20, mais n’a pu voir Chevassu. Quelques graves opérations le soir et dans la nuit : les boches ont attaqué sans succès sur Berry au bac.

Lundi 1er octobre

Micheler a fait une conférence à des officiers sur le recul boche qu’on escompte pour le 15 ; cela coïnciderait avec notre attaque.

L’auto-chir 20 vient d’être citée à l’ordre de l’armée ; est-ce rageant que nous n’y soyons pas.

Mardi 2 octobre

Départ pour quelques jours pour Miss Derr et de son Anglaise ; cela semble bien agréable de n’être que nous.

Mercredi 3 octobre

R. B. continue à avoir le cafard ; il voudrait installer une ambulance dans les caves de Reims, ce qui serait très bien et nous plairait beaucoup.

Jeudi 4 octobre

Miss Derr écrit qu’elle prolonge son congé ; cela nous arrange joliment pour le service.

Vendredi 5 octobre

Lettre de Chevassu ; tout est fini pour la 20, installée à Souilly pour tout l’hiver et retombée plus que jamais sous la coupe de de B. Il nous rend notre parole et exprime ses excuses et ses regrets en termes très aimables. La situation est nette maintenant et nous aimons mieux savoir à quoi nous en tenir mais nous sommes furieuses en pensant à tout ce que nous avons manqué par sa faute. On peut vraiment regretter la 11.

Pour l’instant, nous allons rester ici sans penser à autre chose ; quand l’offensive de Soissons sera terminée, nous verrons à ce qu’il y aura à faire.

Départ de Renée en permission.

Samedi 6 Dimanche 7 octobre

Nous pouvons avoir une occasion d’auto pour aller voir Laroyenne et Hallopeau, un cousin de M. de l’Éprevier étant soigné à Brenelle. À Brenelle, l’ambulance a déménagé le matin, aussi allons-nous à Courcelles, au château où on s’installe. Ce sera très bien et prêt pour l’attaque.

H. n’est pas là, non plus que le jeune blessé, évacué à Mont-Notre-Dame où nous allons le retrouver.

Longue visite à Laroyenne et à Villechaise ; nous trouvons là Mlle Soulas, dont l’auto-chir est dans les environs, nous voyons aussi Rabourdin, Latouche et Ménager ; c’est le Tout-Gérardmer et le Tout-Prouilly.

Je puis causer longuement avec Laroyenne, qui aborde tout de suite la question de notre affectation. Il est absolument désolé de n’avoir pu nous avoir et d’autant plus que nous sommes libres maintenant.

Hallopeau, qui vient nous retrouver à Mt N-D, nous apprend qu’il nous a demandées pour quinze jours, juste pour l’attaque, mais avec les permissions prises, nous sommes bloquées à Bouleuse, et on ne nous permettra jamais d’en partir.

Nous rentrons par la nuit noire, dans une tempête effroyable et avec de nombreuses pannes qui nous font arriver à 8 h. ½, aussi gardons-nous à dîner nos deux aviateurs.

Tout ce monde d’autrefois revu, nous a rendues un peu tristes en pensant à tout ce que nous avons perdu, et à cette offensive que nous manquons. Le service à Bouleuse nous en paraît mille fois plus dur encore.

Dimanche 7 octobre

Départ de Mary en permission. Temps toujours épouvantable. Nous entendons le canon à force.

Mardi 9 octobre

Bruit lointain de très grosse artillerie, est-ce la préparation qui commence.

Lettre de Baba, tout près de Soissons, dans un poste merveilleux. Son ambulance est dans d’anciennes tranchées boches, tout entières en tentes, très bien aménagées. On y a des casques et des masques presque en permanence ; enfin c’est le rêve. Nous avons bien du mal à ne pas l’envier un peu.

Mercredi 10 octobre

Destelle nous invite à fêter ses 20 ans au Champagne. Goûter intime dans la lingerie du groupe avec R. B. et les étudiants.

Départ de Fouilhoux en permission.

Jeudi 11 octobre

Journée de terribles vertiges, je ne puis me lever et passe la journée au lit ou sur une chaise longue. Visite de R. B. qui me dit de me reposer. Il pense toujours à Reims.

Vendredi 12 octobre

Cela va mieux et je puis faire un peu de service, sans excès. Terrible canonnade toute la journée. Tout doit être prêt pour lundi dans la région de Soissons.

Samedi 13 octobre

Mon quatrième anniversaire de guerre, combien y en aura-t-il encore !

Demi-repos toute la journée, petite promenade à Andilly, le temps étant un peu moins horrible ; le canon reprend ce soir avec violence.

Lettre de Baba ; elle est allée à Mt N. D. le lendemain du jour où nous étions nous-mêmes. Elle s’apprête à travailler à force et est ravie de son sort.

Dimanche 14 octobre

Ce matin à 10 heures, un incendie s’est déclaré au groupe 15. En un quart d’heure, tout flambait et deux baraques voisines prenaient feu : on a pu sauver les blessés. J’ai déménagé les miens et tout le matériel, car la 23 fumait et on ne pouvait savoir où cela s’arrêterait. Il n’y a eu heureusement aucun accident grave, et tout se borne à des dégâts matériels, 6 baraques détruites et toute l’installation chirurgicale, on compte 4 à 50 000 frcs. Cela s’est propagé avec une rapidité telle qu’on se rend compte qu’une baraque flambe entièrement en 10 minutes ; la nuit, on n’aurait pu sauver tous les blessés, et nous-mêmes aurions à peine le temps de nous sauver si cela prenait dans notre logis de bois et de carton.

Tout le monde a travaillé, le médecin-chef et R. B. ont été très chics ainsi que les petits étudiants.

lundi 15 octobre

Lemaître s’installe au groupe 10 pour ses opérations jusqu’à temps que tout soit reconstruit. C’est vraiment criminel de dépenser tant d’argent alors que les installations actuelles suffiraient parfaitement.

Lettre d’H. ; il lui faut absolument des infirmières, et comme nous ne sommes pas libres, il va en prendre à Madame Panas. C’est encore rageant de manquer cela.

Le temps se remet au beau, pourra-t-on en profiter pour l’offensive ?

Mardi 16 octobre

Lettre de Renée ; elle a vu le Gal qui va prendre des renseignements sur l’auto-chir 3 qu’on propose à H.

Mercredi 17 octobre

On commence les travaux de reconstruction du groupe 15.

Lettre de Baba qui commence à travailler et qui a vraiment un poste merveilleux.

On entend à force le canon, surtout le soir.

Nous donnons l’hospitalité à une militarisée vulgaire et prétentieuse.

Jeudi 18 octobre

Les petits étudiants ont leur nomination, l’un dans un rgt d’artillerie, l’autre dans l’infanterie. Destelle n’est pas encore nommé.

Opération particulièrement intéressante dans la journée.

Lettre d’H. qui n’a pas encore ses infirmières. Julie va essayer d’y aller avec Renée. Conversation avec Liaison sur les projets de départ.

Nous recevons le soir R. B. et les trois étudiants pour fêter leur nomination au champagne. Soirée tout à fait familiale et agréable.

Vendredi 19 octobre

Photos le matin ; après-midi, départ de Bonnet et de Giletta ! Le pauvre Destelle a le cœur bien gros.

Samedi 20 octobre

Tuiles ; H écrit qu’il a reçu ses infirmières, dont Mme Lt.. C’est une vraie catastrophe pour lui et pour nous, et cela nous ennuie terriblement. Julie peut causer un peu avec R. B. qui restera sûrement ici tout l’hiver, lui et Leriche étant affecté au G. S. C. S..

Il nous conseille de rester, puisque après l’attaque de Soissons, on ne fera rien nulle part.

De plus, Renou réclame Renée ce qui va gêner mon remplacement et embrouiller toutes les permissions.

Petite promenade avec Julie pour cueillir des feuillages.

On dit que l’attaque est pour demain

Dimanche 21 octobre

On attend la visite de Godart qui vient déjeuner ici ; grand astiquage ; il ne vient pas dans ma salle, ce qui m’est bien égal.

On n’entend plus le canon, que se passe-t-il à Soissons ?

Hécatombe de Zeppelins sur tous les coins de la France, cela fait plaisir.

Lundi 22 octobre

C’est l’armée de M. N. qui a abattu un des Zeppelins, il est ravi.

Le canon a repris avec une intensité folle ; nous l’entendons plus qu’en avril et nous sommes bien plus loin. Mary et Fouilhoux sont revenues hier soir ; celle-ci a vu Mme Legueu qui lui a dit que c’était H. qui avait demandé Mme Lt ; c’est un comble. Pour nous, rien d’intéressant.

Mardi 23 octobre

Impossible de dormir avec un pareil tintammarre qui cesse vers le matin. Ce doit être aujourd’hui l’attaque ; nous trépignons d’impatience.

Leriche fait demander à Julie si elle veut bien assurer son service en S. B. M. ou tout au moins deux salles pour commencer, car il ne peut plus y tenir avec ses militarisées. Cela ferait une place pour Renée et une pour Julie, mais tout cela fait un peu de tirage avec Liaison.

Mercredi 24 octobre

Nous ne vivons pas dans l’attente du journal. Enfin nous apprenons la bonne nouvelle de la victoire d’hier, le fort de la Malmaison[11] pris ainsi que quelques villages, 7 500 prisonniers et 25 canons.

Julie est bien inquiète de son neveu qui était à l’attaque du fort.

Le canon tonne sans arrêt toute la journée ; le soir il augmente de violence et paraît plus rapproché ; cela a l’air d’être sur Craonne.

Conversation sur nos projets d’avenir. Julie en profite pour mettre les choses bien au point vis à vis des autres et déclarer que nous ne voulons pas nous engager à rester éternellement ici. Je précise, seule avec Mary, quelques petits points délicats.

Jeudi 25 octobre

Départ de Liaison en permission.

Rien de nouveau sur l’attaque, les Allemands n’ont pas riposté.

Retour de Renée, avec quelques potins politiques.

Vendredi 26 octobre

Recanonnade toute la nuit. Les nouvelles sont bonnes, on continue à avancer, à prendre des hommes et des canons.

Samedi 27 octobre

Une triste nouvelle, le neveu de Julie est gravement blessé et soigné dans une ambulance voisine de celle d’H.. Elle y part et nous la conduisons à la gare de Bouleuse ; dans quel état va-t-elle trouver ce pauvre petit.

Nous avons pris 120 canons et fait 12 000 prisonniers ; on ne s’attendait pas à un succès aussi complet. Par malheur, les Italiens se font battre.

Opération le soir, je remplace au pied levé Julie avec Perin.

Dimanche 28 octobre

Retour de Julie ; son neveu a été amputé de la cuisse et a été mourant, on le croit sauvé maintenant, mais quelle triste mutilation. Au moins il vivra. Comme nous voudrions avoir Paul à ce prix.

Ma permission est retardée ; on doit remanier tous les services et il faut attendre que Renée soit libre de me remplacer pour que je puisse partir.

Lettre de Miss Derr qui s’est empoisonnée avec de l’eau de Javel prise pour de l’eau de Vichy ; elle est encore tout ébranlée d’un pareil choc.

Mauvaises nouvelles des Italiens : on leur aurait fait 60 000 prisonniers et leur front serait percé. On dit qu’une de nos armées, la 10e irait à leur secours. C’est encore la défection russe qui est cause de cela, mais il n’y a vraiment que les Anglais et nous qui valions quelque chose.

Notre attaque est arrêtée ; on escompte le recul boche pour fin novembre.

Lundi 29 octobre

Toute la réorganisation des services fait que je ne pourrai partir que la semaine prochaine, quand Renée aura repris sa liberté.

Mardi 30 octobre

Les boches font un coup de main près de Brimont[12], nous entendons le canon à force et on nous annonce des blessés. R. B. opère une partie de la nuit.

Les nouvelles d’Italie continuent à être mauvaises.

Mercredi 31 octobre

Une tuile : quatre infirmières S. B. M. nous arrivent de façon inattendue. On les envoie pour un service de médecine où on ne devait mettre que des temporaires. Julie met les choses au point ; on va tâcher de les caser à Sapicourt et on n’en fera venir que suivant les besoins du service.

Nous apprenons que l’H. O. E. de Mt Notre Dame a brûlé en partie avec 2 de ses auto-chirs ; il y aurait huit baraques de blessés détruites.

Jeudi 1er novembre

Messe le matin. Le soir visite de Posselle et Germain ; celle-ci préférerait garder son service ; cela n’a d’autre inconvénient que de nous en laisser une de plus.

Vendredi 2 novembre

Hier, opérations toute la journée ; une cinquantaine de blessés arrivent des environs de Brimont ; on parle de plus en plus du recul boche ; dans un de nos coups de main, on n’a trouvé que des tranchées vides et les avions ont signalé de gros mouvements de troupes.

Par contre les nouvelles d’Italie sont déplorables ; les chiffres officiels donnent 195 000 prisonniers et 1 500 canons dont 300 à nous de nos derniers modèles.

Les boches ont pris Udine[13] et traversent le Tagliamento ; c’est un vrai désastre.

Nous y envoyons 100 000 hommes et les Anglais 200 000. Plusieurs ambulances partent d’ici.

Cérémonie au cimetière, exclusivement religieuse ; la note patriotique manque et nous regrettons ce que nous avons eu à Gérardmer.

Arrivée d’une nouvelle infirmière, très jeune ; les autres ne sont pas désagréables, et puisqu’il faut en avoir et renoncer à notre bonne intimité, nous aurions préféré garder celles-là.

Samedi 3 novembre

Je prends dans ma salle la nouvelle arrivée pour voir ce qu’elle sait faire.

Les combinaisons d’infirmières s’organisent, j’espère pouvoir partir au commencement de la semaine.

Il est heureusement faux que les boches aient traversé le Tagliamento ; on espère les arrêter là.

Dimanche 4 novembre

Une nouvelle infirmière arrive, en même temps que la mutation pour Sapicourt.

Lundi 5 novembre

Les trois infirmières partent pour Sapicourt, nous laissant Mlle Fanet. Elles ont été fort agréables.

Mardi 6 novembre

Deux tristes nouvelles : la mort du lieutenant Taskin, tué à la bataille de l’Aisne. Il faisait partie du 27e et est touché avec 6 de ses camarades. Que d’angoisses nous aurions éprouvées là.

Puis l’A C A 11 vient d’être entièrement détruite par l’incendie du Mt N. D. ; il n’en reste rien ; Laroyenne est désespéré ; je lui écris bien vite.

Mercredi 7 novembre

La traversée du Tagliamento par les boches est malheureusement exacte maintenant ; on envoie des troupes à force.

Arrivée de Mme de Possel ; Julie réclame auprès du médecin chef pour le remplacement de Renée qui sera libre demain ; je compte partir samedi.

Retour de Liaison ; l’auto-chir 20 partira peut-être pour l’Italie.

Jeudi 8 novembre

Les services s’organisent et je me retrouve seule dans ma salle avec beaucoup à faire.

Destelle et Servel sont nommés ; ils partiront demain et viennent passer leur soirée avec nous.

Julie part à Cerseuil voir son neveu.

Vendredi 9 novembre

Retour de Julie, son neveu est encore bien mal.

Nous recevons à dîner nos deux patrons et Remilly ; soirée intime tout à fait agréable et charmante.

Samedi 10 novembre

Renée me remplace dans ma salle. Départ en permission.

Samedi 24 novembre

Retour de permission ; je retrouve Miss D. dépossédée de son service et qui est triste, plus trois infres S. B. M. quelconque et dont on se passerait bien. Puis quelques militarisées viennent coucher, heureusement qu’elles ne prennent pas leurs repas avec nous et que nous pouvons ne pas les voir.

Les affaires russes vont de plus en plus mal, c’est l’anarchie et la trahison ; les italiens résistent un peu plus.

Dimanche 25 novembre

Je reprends mon service où j’ai beaucoup à faire ; la salle est presque pleine, mais j’en retrouve peu des anciens, une dizaine peut-être dont Terrisse et Kenfouché.

Rien de nouveau ici, mais la situation est un peu tendue ; Julie n’a rien à faire, non plus que Renée ; elles en profitent pour aller à Reims.

Lundi 26 novembre

Leriche organise son service qui doit fonctionner demain ; Julie en prend la direction et se fera aider de Mme de Possel et d’une des petites nouvelles.

Malvy demande son renvoi devant la Haute Cour ; à la Chambre, c’est la pagaye.

Mardi 27 novembre

Julie prend son service avec Renée qui surveille les réparations de la salle.

Mercredi 28 novembre

C’est la 128e Don qui a fait la dernière attaque de Verdun ; tout a très bien marché avec le minimum de pertes.

Jeudi 29 novembre

La Chambre renvoie Malvy devant la Hte Cour. Daudet et Hervé passeront en Cour d’Assises ; tout cela forme avec la trahison russe et la déroute italienne une série de choses lamentables et l’on ne peut voir encore ce qui en sortira.

Kenfouché guéri, est évacué sur l’intérieur.

Mme de Barrau part pour l’Italie, il est probable que les infirmières de la 4 iront aussi.

Il avait été question du départ de la 20 et Chevassu nous avait écrit pour nous demander si nous voudrions le suivre ; mais son auto-chir reste à Dugny et il nous a fait prévenir de ne tenir aucun compte de sa proposition.

Vendredi 30 novembre

Nous apprenons par une lettre de Péon que les cours secondaires sont fermés et que Mlle Roch est à Morvillars. Encore une chose du passé qui disparaît ; nous y avons vécu des heures bien vibrantes au début ; rien ne remplacera pour nous les émotions du commencement de la guerre. Pour moi, c’est là que j’ai revu Paul et que je l’ai embrassé pour la dernière fois.

En ce moment je relis mon journal et j’y retrouve tous ces souvenirs.


Samedi 1er décembre

On ne pense qu’à la Russie et à l’armistice ; c’est bien plus grave que la question italienne, et va retarder encore la fin de la guerre, on parle de deux ans.

Dimanche 2 décembre

Un an que nous avons quitté Gérardmer ; j’écris à Mlle Humbert pour avoir des nouvelles.

Opérations une partie de la journée ; mon pauvre Russe est mourant.

Lundi 3 décembre

Lettre de H. ; son corps d’armée est dissous et il se trouve sans poste ; on l’envoie à une réserve de personnel et il va tâcher de se débrouiller pour avoir une auto-chir.

La 11, ou du moins le personnel est envoyé à Troidos où ils prendront les voitures de la 4. Si par hasard les infirmières ne suivaient pas, nous pourrions peut-être retrouver Laroyenne.

Nous offrons le thé le soir aux infirmières de la 17 qui partent pour l’Italie.

Mardi 4 décembre

M. Mikoff m’annonce son départ pour l’intérieur, cela va me changer de médecin de salle, ce qui est bien assommant.

Visite de M. de Prémorel ; nous parlons de Gros-Mimi.

Séance de photographie ; retour de Mme de Possel.

Mercredi 5 décembre

L’offensive boche va reprendre contre l’Italie ; l’Armistice va être conclu en Russie.

Vendredi 7 décembre

L’Armistice est conclu ; les boches vont pouvoir ramener leurs troupes contre nous ; il faut s’attendre à de nouvelles attaques.

Samedi 8 décembre

Mary reçoit des nouvelles de l’A. C. A. 20. Ils doivent ne travailler qu’avec le matériel de Mlle de B. absolument insuffisant. Pendant ce temps, le leur se rouille et tout va de travers.

Dimanche 9 décembre

Une chose assez dröle ; les nouvelles infirmières de l’auto-chir 8, ont comme principale Mme Boutiau — celle qui nous a expulsées de Gérardmer. Elle est d’ailleurs tout à fait aimable avec nous, ce qui est assez malin.

Lundi 10 décembre

Visite du pasteur Boissonnas, beau-frère du colonel Lauth et ami de la famille Thurneyssen. Il vient pour organiser des foyers du soldat dans la 5e armée.

Mardi 11 décembre

L’auto-chir 8 part pour Giromagny on s’attend à des attaques boches un peu partout, spécialement ici, et en Alsace. Comme nous aimerions retourner de ce côté là. Par ici on craint non seulement une attaque, mais une avance, nos troupes étant peu nombreuses. — Départ de Mary.

Une grande nouvelle est la prise de Jérusalem ; ce sont les Croisades recommencées et réussies !

Mercredi 12 décembre

Lettre d’H. Il est nommé à un corps d’armée d’Alsace ; il ne sait pas où exactement. L’auto-chir de P. Duval est à Belfort, avec la 8 et la 15 ; cela en fait trois ; la plus grosse attaque sera-t-elle de ce côté?

Une autre grande nouvelle, la mise en accusation de Caillaux ! — Est-ce la fin de sa tyrannie et va-t-il recevoir le châtiment qu’il mérite ! —

Jeudi 13 décembre

Renée part pour les courses de Noël.

Retour de Mary : les infirmières et M. de Combourg partent pour l’Italie.

Vendredi 14 décembre

Julie apprend la mort de son neveu de Champfeu que l’on croyait à peu près guéri. Elle part pour Paris précipitamment, bien attristée.

Retour de Miss Derr ; elle a vu Louis à Noisy, et il a pu lui rendre un service quelconque, aussi est-elle enchantée.

Samedi 15 décembre

Le remplaçant de Mikoff est arrivé ; il partira dans quelques jours et j’aurai un nouveau médecin de salle, ce qui est assommant.

Séance de phonographe ; mardi, c’était le cinéma.

Grosse évacuation, on a ordre de faire de la place.

Dimanche 16 décembre

Visite de Mlle Germain ; le Dr Reynaud, de Prouilly, est nommé médecin-chef de Sapicourt.

Lundi 17 décembre

Le fils du Dr Michon, des Peupliers, est blessé, et soigné à la salle 14. Son père vient le voir, nous renouvelons connaissance.

Retour de Renée.

Il neige.

Mardi 18 décembre

Retour de Julie ; son neveu est mort du tétanos, dans des souffrances horribles. Comme on remercie Dieu que les siens soient morts sur le coup.

Départ de Mikoff ; son remplaçant dans le service, sera le Dr Fournier, ami de Remilly.

Mercredi 19 décembre

Service avec le nouveau médecin, très agréable.

Préparatifs pour l’arbre de Noël.

Il fait un froid horrible et nous gelons dans nos baraques ; la neige continue.

Peu de nouvelles militaires ; on croit que l’attaque boche n’aura lieu qu’à la fin de janvier ; mais les préparatifs de défense sont poussés avec ardeur et on est prêt à parer le coup. Il est probable que le plus fort sera en Alsace et qu’ici il n’y aura qu’une attaque de diversion.

Hallopeau va du côté de Delle ; quant à Laroyenne, il pense à se faire mettre en congé ou à lâcher son ambulance. Il commence à en avoir assez de toutes les difficultés qu’on leur fait.

Jeudi 20 décembre

Sarrail est limogé, et on croit que Castelnau est nommé maréchal et généralissime de toutes les armées alliées.

Confection des paquets de Noël.

Samedi 22 décembre

Le froid augmente de plus en plus, et il y a des clairs de lune superbes ; un avion boche jette des bombes près de St Euphraise.

On organise l’hôpital en vue de l’offensive boche ; il faudra demander des infirmières de renfort dont deux pour la préparation chez R. B.. Julie s’occupera de cela quand elle ira à Paris.

Dimanche 23 décembre

Le thermomètre est descendu à −14° cette nuit. Dans nos chambres il y avait à 5 h. du matin −6° et à 8 heures −4°. Nous avons vraiment bien froid.

Course à Aubilly ; visite de Germain qui déjeune avec nous.

Lundi 24 décembre

17° de froid cette nuit ; tout le monde gèle, il y a −9° à 5 heures dans nos chambres ! — Il faut coucher presque habillée ! —

Préparatifs de l’arbre de Noël que nous cachons dans une salle vide ; il sera très joli.

Arrivée inattendue d’une infirmière pour un service de médecine.

La don du Gal Segonne quitte Verdun pour Baccarat.

Nouvelles de la 4 ; elles sont à Milan et vont partir pour Vérone.

Veillée de Noël, et départ pour la messe à Aubilly ; avant je vais garnir les pantoufles de mes infirmiers.

Nous partons en sabots et avec des lanternes ; il fait un verglas terrible et tout le monde glisse ; je suis très fière d’avoir gardé mes espadrilles qui me rendent très solide. Il fait un clair de lune merveilleux, et ce trajet est idéal — Messe très simple dans une bien pauvre église ; les chants par des mobilisés ne sont pas trop mauvais.

Nous réveillonnons très simplement avec une tasse de chocolat fait par Julie et Liaison qui sont restées de garde.

Surprise d’un soulier garni par une délicate attention de Julie.

Mardi 25 décembre

Le quatrième Noël de guerre ; on ne peut s’empêcher d’avoir le cœur un peu serré. Je pense surtout au dernier d’avant la guerre ; nous étions tous réunis, et si heureux !

Il fait le vrai temps de la tradition et la neige tombe sans arrêt.

Tout est blanc, et le soir c’est un paysage de rêve.

À 4 heures, arbres de Noël dans toutes les salles ; le nôtre sort pour Fouilhoux et moi ; on commence par sa salle et la distribution a lieu ensuite dans la mienne, ce qui me permet de garder l’arbre jusqu’à extinction ; les hommes sont ravis.

Nous faisons une petite visite dans les autres salles, celui de Mary est fort joli.

Thé au groupe avec les deux patrons, grand cafard de Fournier.

Le soir, salut ; chant d’un très joli Noël de guerre.

Mercredi 26 décembre

Départ de Julie pour le mariage de sa nièce.

Jeudi 27 décembre

La Chambre vote les poursuites contre Caillaux.

Samedi 29 décembre

Inspection de Sieur ; rangements ; correspondance de fin d’année.

Dimanche 30 décembre

Promenade avec Possel et Fouilhoux sur la route de Reims ; tout est blanc de neige et fort joli. Un avion passe au-dessus de nos tetes et nous fait des saluts ; comme nous répondons, le pilote s’amuse à nous suivre et la troisième fois, passe si bas sur nos têtes que nous avons la sensation qu’il va nous toucher. Il y a trop de brume pour que nous puissions voir Reims, pourtant bien proche, mais le canon s’entend à force, la colline n’étant plus là pour arrêter le son.

Lettre d’H qui n’a rien à faire et s’ennuie ; il est ravi malgré tout d’avoir quitté Courcelles.

Lundi 31 décembre

Le dernier jour du 4e millésime de guerre ! —

Veille de fin d’année. On opère, nous attendons Liaison et Renée pour commencer l’année ensemble.

  1. Village à 17 km au Nord-Ouest de Reims. L’H O E était situé le long de la D5 entre Prouilly et Jonchery. Voir la page wikipedia ; NdÉ.
  2. Il s’agit de l’offensive Nivelle, ou bataille du chemin des Dames. Voir sa page wikipedia ; NdÉ.
  3. « Le drame sanitaire de 1917 eut son épicentre près de Fismes, à l’hôpital d’orientation et d’évacuation (HOE) de Prouilly. Il fut la conséquence d’une utopique préparation des services de santé fondée sur des statistiques sous-évaluées au dixième de la réalité. » (Le chemin des dames. Un désastre sanitaire en 1917) ; NdÉ.
  4. Voir l’article « Erreurs et remèdes » de Polybe (pseudonyme de Joseph Reinach). Figaro du 20 mai 1917 ; NdÉ.
  5. « 3 juin. Bombardement nocturne par avion de l’HOE de Prouilly faisant une vingtaine de victimes. Le fonctionnement de l’HOE de Prouilly est suspendu par ordre du Général commandant l’armée. » JMO de la direction du service de santé de la Ve armée, 26N 38/4 ; NdÉ.
  6. Le camp de Sissonne est un camp militaire situé dans l’Aisne ; NdÉ.
  7. Hôpital de Vadelaincourt [1] ; NdÉ.
  8. Marque de réchaud à pétrole, voir Primus ; NdÉ.
  9. Louis Turmel est un homme politique français né le 19 février 1866 à Trémargat (Côtes-d'Armor) et décédé le 5 janvier 1919 à Fresnes (département de la Seine, aujourd'hui dans le Val-de-Marne). Il est arrêté en 1917 pour intelligence avec l'ennemi et meurt en prison un an plus tard sans avoir été jugé. Un siècle plus tard, sa culpabilité semble avérée ; [2] ; NdÉ.
  10. Châlons-sur-Vesle est une zone stratégique. Le village abrite une ambulance et aussi un petit cimetière militaire ; NdÉ.
  11. Le fort est occupé par l’armée allemande pendant la Première Guerre mondiale et est repris par l’armée française lors de la bataille de la Malmaison le 23 octobre 1917. Voir sa page wikipedia ; NdÉ.
  12. Fort de Brimont ; NdÉ
  13. Udine ; siège du Haut Commandement italien ; NdÉ.