Carnets de guerre d’Adrienne Durville/1916

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Année 1916

Samedi 1er janvier 1916

Messe à 6 h. ½. Échange de vœux pas bien gais.

À mon arrivée au Casino, les infirmiers m’offrent une jolie garniture de bureau, d’une façon charmante, le Dr Destouesse m’apporte des marrons glacés ; c’est vraiment très aimable de sa part, voilà si peu de jours qu’il fait le service. J’ai vraiment de la chance que l’on m’aime bien.

Lettre de Mlle Lacaze, on lui impose de revenir à Gérardmer, mais elle ne désire pas être au Casino et moi pas davantage, il va falloir la caser autre part, comme ce sera facile !

Je vais en parler à Mlle Piman, aux Bains, et quelle surprise j’éprouve à rencontrer Nicot, notre ancien infirmier de Belfort qui a été rappelé au service et qui est à Gérardmer depuis le 28 sept.

J’aurais pu le savoir bien plus tôt, et c’est le hasard qui me le fait retrouver aujourd’hui. Il a l’air ahuri de me voir ici alors qu’il me croyait toujours à Belfort.

Dimanche 2 janvier

Messe, soins au Casino. Retour du Dr Jannot ; visite avec lui et Destouesse. Quelques nouvelles, on parle de la mise à pied de Villaret pour l’affaire de l’Hartmann, mal conduite et inutile, et qui a coûté 5 000 hommes. Quant à l’histoire de Fritsch, c’est une petite affaire Dreyfus.

Lundi 3 janvier

Lettre de Jeanne, délicieuse ; son mariage est fixé au 8 février, et elle est si profondément heureuse que cela fait du bien.

Mardi 4 janvier

Il n’est plus question que de Terminus que l’on doit transporter au Lac ; mais nous ne voulons pas de la Panthère et de son acolyte, comment en sortira-t-on ?

Mercredi 5 janvier

Les deux personnes de Terminus ont un peu peur du Lac et ont demandé le Casino. Louis vient savoir si je consentirais à prendre le service de Laroyenne. Ce serait très important et me réunirait à mes amies, mais j’aime tant maintenant ce petit Casino qui marche si bien, que cela me fera beaucoup de peine de le quitter.

Jeudi 6 janvier

Nous tirons les rois avec nos invités du réveillon. Encore plus de gaieté qu’à Noël ; Villechaise et Julie ont chacun une fève ; plaisanteries plus ou moins spirituelles ; heureusement que nous sommes entre gens bien élevés !

Vendredi 7 janvier

L’affaire de Terminus s’embrouille ; si le service vient au Lac, c’est moi qui l’aurai ; mais on ne sait pas encore où on le mettra.

Le Dr apprend cela par une indiscrétion et n’a pas l’air content. Il faut que je lui explique toutes les raisons qui me forcent à accepter ; il désirerait, et moi aussi, que tous ces changements n’aient lieu qu’au moment de son départ ; les choses traîneront-elles jusque là ?

Samedi 8 janvier

J’ai une nouvelle infirmière, Mme Mathieu ; elle est aimable et active, cela marchera. Mlle Lacaze prend du service à la Paix, en attendant qu’elle puisse avoir son changement.

Le caporal revient de permission. Le nombre des malades augmente, il va falloir ouvrir bientôt la vérandah.

Toujours l’indécision pour Terminus, je n’y pense plus jusqu’au jour où ce sera fixé.

Dimanche 9 janvier

Soins toute la journée, organisation.

Quelques détails sur l’affaire de l’H. qui a été bien mauvaise ; les Allemands ont creusé des tranchées souterraines qui leur ont permis de déboucher derrière nos lignes ; le 152e a été cerné et presque entièrement décimé. (Concert des Anglais)

Lundi 10 janvier

La mort du Gal Serret est, d’après les racontars, due à une sorte de suicide. Il s’est jeté seul en avant des tranchées malgré ses officiers qui voulaient le retenir, et est tombé gravement blessé. Sur le passage de son brancard, les soldats criaient « Assassin ». — Qu’avait-il fait pour mériter cela. — Le plus coupable paraît être Villaret ; tout le monde s’attend à son renvoi. Le Gal de Maud’huy va-t-il revenir ?

Mardi 11 janvier

La situation tourne à l’aigre au Lac ; Mme L. T. a le cafard et le montre à tout le monde. Elle est particulièrement désagréable pour ce pauvre H. qui a vraiment bien de la patience.

Mercredi 12 janvier

L’affaire de Terminus est décidée par la visite d’Odile ; le service va se transporter au Lac incessamment et c’est moi qui le prends. Les deux infirmières viennent ici avec leur smalah ; que va devenir mon pauvre Casino que je vais quitter avec tant de regret ?

Par extraordinaire, il fait un temps superbe, Julie et moi allons faire une petite promenade. Cela fait du bien de respirer à pleins poumons et le pays est si beau ; je rentre à regret.

Christine[1] souffre horriblement d’un anthrax.

Le caporal me supplie de ne pas le laisser ici si je m’en vais, et de faire mon possible pour l’emmener. Il a trop mauvais caractère pour s’entendre avec la « Panthère » et me déclare qu’il n’y a que moi qui ai su le prendre. Quel succès ! Je serai très contente de l’emmener, c’est un homme intelligent, débrouillard, et dont je fais tout ce que je veux.

Jeudi 13 janvier

Les malades arrivent de plus en plus ; je peux encore faire tenir deux lits dans la première salle, ce qui en fait 43 à l’intérieur. Tout est plein, les prochains entrants devront aller dans la vérandah ; heureusement que 14 partent demain, cela fera de la place.

Mme Mathieu m’est très utile ; elle a un caractère agréable ; je la préfère de beaucoup à l’oncle Tom.

Un malade arrive de l’Hartmann, avec une pneumonie : le Ct du 51e a été tué et plusieurs capitaines du 11e, Sabardan l’a quitté à temps ; Doyen a-t-il été épargné  ?

Lettre de petite Renée, Petitpas est encore vivant, pour combien de temps.

Jolie lettre d’Harnisch, la retraite sur Salonique s’est bien effectuée, mais ils ont beaucoup souffert, surtout du froid.

On a ouvert l’anthrax de Christine, la pauvre souffre beaucoup.

Le cafard de Mme L. t. continue.

Vendredi 14 janvier

Évacuation de 14 malades, cela me donne de la place. Lettre d’Alran ; le pauvre est à Challes, aussi mal que possible, c’est révoltant de penser qu’après 18 mois de guerre, des malades puissent être aussi abandonnés.

Le Gal Demange annonce sa venue pour demain, et il nous amènera Gros-Mimi, quelle joie !

Il neige, les amateurs de sport se préparent ; Christine va luger avec H.. Continuation du cafard L. t..

Samedi 15 janvier

Louis se décide enfin à me parler de Terminus. Je ne lui cache pas qu’en quittant le Casino, je fais un grand sacrifice à l’intérêt général. Comme la Panthère désire amener ici son sergent et que Louis ne sait pas comment s’en tirer, je lui propose d’emmener le Caporal au Lac. Tout s’arrangera ainsi très bien. Si cela pouvait traîner jusqu’au départ du Dr ce serait ce qui pourrait arriver de mieux.

Déjeuner à notre popote avec le Gal Sales et Gros-Mimi ; elle est aussi contente que nous de nous trouver réunies. Rien ne marche plus à Belfort, Élisabeth est en pleine révolte, Jeanne n’est pas encore remplacée, Mlle Roch se désintéresse de tout.

Le Gal et Sales nous donnent quelques nouvelles militaires. L’affaire de l’H. a coûté 7 500 hommes tués, blessés et prisonniers. Tout ce qu’on a raconté sur le pauvre Gal Serret serait faux, paraît-il ; c’est une victime et non pas un coupable. — Le Gal de Maud’huy aurait sauté pour avoir refusé de faire cette attaque qu’il jugeait inutile et dangereuse, Villaret n’a cédé qu’après avoir résisté tant qu’il a pu ; c’est donc plus haut qu’il faut chercher les responsabilités.

Visite au cimetière avec Gros-Mimi.

Ils repartent vers 3 heures ; ils seraient tous bien contents de nous voir retourner là-bas.

Mon infirmier abbé attrape 8 jours de salle de police ; le caporal 4 jours de consigne ; drames, mauvaise humeur, etc.

Dimanche 16 janvier

Dernière messe de l’abbé Motte qui part comme brancardier-aumônier au Reichaker. Nous allons tâcher de le remplacer, c’était si commode d’avoir la messe dans la maison.

Visite du petit Pernette avec son père qui a pu se faire envoyer dans le même bataillon ; je crois que celui-là deviendra un fidèle comme ceux de Belfort.

Il fait froid, tout le monde va faire du ski et de la luge ; la situation Lt. devient de plus en plus tendue.

Lundi 17 janvier

Coup de théâtre ; l’affaire de Terminus est tout à fait décidée et le changement aura lieu tout de suite. Louis vient m’en parler en m’amenant le Dr Laroyenne ; je sais qu’il est charmant, mais cela me coûte terriblement de quitter mon Casino.

Les sports continuent et le cafard Lt. aussi ; cela tourne au drame.

Séance de photos dans le jardin du Lac.

Mardi 18 janvier

Grande scène H.Lt. ; réconciliation ! Mme Letixerant part en permission. Nous la conduisons à la gare en bande.

L’organisation de mon nouveau service va tout de travers ; Louis ne veut pas ouvrir le second ; on mettra les malades de Terminus au rez-de-chaussée ; cela va faire un mélange impossible. Laroyenne partant en permission, c’est Hallopeau qui prendra le service en attendant.

Mercredi 19 janvier

Soins, rangements au Casino. Je fais un choix parmi mes infirmiers et je demande à Louis de me les donner au Lac ; cela me faciliterait bien des choses.

Jeudi 20 janvier

Juste trois mois aujourd’hui que j’ai pris le service du Casino avec bien des appréhensions qui ne se sont pas justifiées.

Visite de Mme de C. ; elle est fort aimable, très femme du monde et a dû être fort jolie. Ces dames viendront lundi, et je leur passerai mon service. Pauvre Casino, que va-t-il devenir ?

On prépare la place au Lac pour les malades de Terminus.

Vendredi 21 janvier

Évacuation de 9 malades dont mon sergent et le petit Pochat ; encore un qui restera fidèle, je crois.

Installation des blessés de Terminus au Lac.

Lettre de Billot ; il est maintenant attaché à la 66e division et dans la vallée de St Amarin.

Samedi 22 janvier

Séance de photo au Casino pour garder un souvenir de mon passage.

Visite de Mme Garnier et dépêche de Mme Lt ; le retour de Fritsch est sûr. C’est une vraie catastrophe ! Par contre, Bloch ne revient pas.

Dimanche 23 janvier

Messe à 6 h. Mon dernier jour de service à ce pauvre Casino où j’ai eu tant de satisfactions. Jamais je n’ai senti si vivante la protection de Paul ; tout m’a réussi. Visite de Louis, très satisfait ; compliments…

La menace Fritsch subsiste toujours, cela va tout chambarder. D’après une lettre de Mme Lt, son arrivée est imminente.

Poincaré est dans nos murs ; il passe une revue au saut des Cuves.

Lettre de Mme de Comminges ; Mlle Kr. étant souffrante remet à mercredi la prise de possession du Casino. Il va falloir que j’assure à la fois les deux services. jusqu’à son arrivée.

Lundi 24 janvier

Messe pour l Service au Casino ; déménagement des infirmiers, Louis m’a accordé tout ce que je lui ai demandé et me donne les six que j’ai choisis.

Je les installe dans mon nouveau service ; j’ai la vérandah et deux autres salles avec une trentaine de grands blessés. Cela a besoin d’être organisé ; espérons que cela marchera.

Mardi 25 janvier

Messe pour inaugurer mes nouvelles fonctions. Organisation du service, pansements toute la matinée ; je prends une des tables, Julie a l’autre, Mme Millet, la troisième. Je suis heureusement beaucoup moins maladroite que je ne le craignais.

Hier, j’ai eu la joie de la visite de Sabardan ; nous avons remué tous les doux souvenirs d’autrefois ; il arrive de l’Hartmannsweillerkopf ; c’est pour cela qu’il n’avait pu venir plus tôt.

On nous annonce Hassler qui ne vient pas.

J’apprends la mort de ce pauvre Millaut tué pendant le bombardement de son ambulance ; encore un.

Ces deux services sont vraiment bien fatigants à mener. Je n’en puis plus ce soir. Retour de Mme Lt.

Mercredi 26 janvier

Transmission des pouvoirs au Casino. Je montre la maison à Mlle Kr. et l’initie à tous les rouages du service ; extérieurement, elle est bien, mais est suivie de quatre perruches stupides, la Panthère en tête. Les malades sont ahuris ; d’ailleurs le docteur vide à peu près le service, quinze sont évacués vendredi ; les autres gémissent de ne pouvoir partir encore.

Départ définitif du Casino, installation au Lac ; cela me fait un grand changement qui paraît très pénible ; les malades ne sont pas très agréables ; j’ai hâte de voir tout le service renouvelé.

Jeudi 27 janvier

Arrivée de M. de Nanteuil que sa femme n’attendait que dans deux jours. Il est tout à fait charmant.

Grande séance par un chanteur de l’Eldorado ; chansons comiques et convenables, ce qui est rare ; concert court et bon.

Pendant que Julie est sortie avec son mari, arrivée du Gal de Villaret en inspection inattendue. Je suis toute seule pour le recevoir et je le promène partout ; il est aussi aimable qu’il avait été grincheux la première fois.

J’ai travaillé aujourd’hui avec le Dr Laroyenne. Il a l’air d’avoir un caractère charmant, pour le reste, attendons l’avenir.

Vendredi 26 janvier

Service compliqué et fatigant ; le Dr L. est un homme délicieux, d’un dévouement admirable qui n’a qu’une idée le bien des malades ; mais il est très inexact et très lent ; d’où fatigue double.

Dimanche 27 janvier

Il fait un temps splendide et nous organisons une grande promenade avec Hallopeau et M. de Nanteuil. Au moment de partir, arrivée d’un blessé à opérer tout de suite ; me voilà bloquée ; c’est extraordinaire ce que cela me coûte par ce beau soleil. Je suis un peu dédommagée par la visite de Sabardan.

Lundi 28 janvier

Encore une promenade ; cette fois, je ne puis y aller, devant organiser la salle de pansements du second ; le rez de chaussée est à peu près rempli.

Retour de Mme Letixerand.

Mardi 29 janvier

M. Laroyenne exige que je donne les anesthésies. Je suis un peu effrayée et la première m’émeut terriblement.

Il dit, avec assez de raison, que si tous les étudiants doivent partir pour le front, nous serons forcées de les remplacer, et qu’il faut le faire avec le maximum de capacité. — Opérations le soir.

Mercredi 30 janvier

Hier, séance récréative des Norwégiens qui occupent leurs loisirs en attendant la neige. — Chansons, danses, pour lesquelles je prête souliers et jupe ; boxe, séance amusante, pas très longue et qui a bien amusé les hommes.

Mme Lt. me donne une vraie leçon d’anesthésie ; je m’y habitue petit à petit. — Opérations le soir.

Jeudi 31 janvier

Départ de M. de Nanteuil ; il a été tout à fait charmant et n’a pas paru trop s’ennuyer. Opérations le soir.

Vendredi 4 février

Lever de très bonne heure pour les évacuations.

Pansements et opérations toute la journée. — Visite de Sabardan qui me promet celle de de Fabry.

Dimanche 6 février

Je puis cette fois me promener un peu avec Hallopeau, Julie et Christine. Pendant notre promenade, arrivée d’un avion boche, volant assez bas, et canonné sans résultat. Arrivée en haut d’une des montagnes dominant le lac, jolie vue. Descente accidentée et dramatique ; je roule une douzaine de fois dans les ronces et les roches, au grand amusement de tous ; j’arrive en bas, toute moulue et mes habits en miettes ; je pourrai, une autre fois, ne plus mettre de snow boots.

Lundi 7 février

Je suis de plus en plus moulue, et il y a beaucoup de travail. J’en fais cent fois plus qu’au Casino, où pourtant, je ne flânais pas.

Mardi 8 février

Quatre opérations, quatre anesthésies, je commence à m’y faire un peu.

Grande discussion Hallopeau-Laroyenne. Celui-ci a la gentillesse de faire des excuses pour les paroles qui lui sont échappées. Pourvu qu’une chose aussi futile ne mette pas un froid entre deux hommes de cette valeur.

Visite de Petitpas, qui traverse G. en venant de Remiremont. Quelle joie de le voir, et que de souvenirs sa vue me rappelle. Il a trois palmes à sa Croix de Guerre, et attend la quatrième avec la rosette. — Si Paul avait pu suivre sa carrière, jusqu’où serait-il arrivé — Plus je vais, moins je me console.

Mariage de Jeanne ; nous lui envoyons une dépêche. — Opérations le soir, mort d’un blessé.

Mercredi 9 février

Terrible émotion ; tout au début d’une opération, un des malades est pris d’asphyxie. Je ne crois vraiment pas que ce soit de ma faute mais j’ai eu une peur affreuse. Je n’ai qu’une idée, ne plus continuer, mais M. Laroyenne l’exige absolument ; jamais l’obéissance médicale ne m’a aussi coûté ; heureusement que tout s’est bien terminé et que mon bonhomme va comme le Pont-Neuf.

La neige est revenue ; séance de ski ; je m’abstiens d’y prendre part.

À la contre-visite, découverte de GG chez l’opéré d’hier ; amputation d’urgence ; l’électricité manque au milieu de l’opération.

On nous apprend le bombardement de Belfort ; six gros obus de 380 ont été lancés sur la ville. Le même sort serait promis à Gérardmer, Plainfaing, et Fraize.

Jeudi 10 février

Opérations pénibles toute la matinée ; j’ai maintenant une peur horrible d’endormir les gens. Déjeuner à 1 heure. Le bombardement de Belfort continue. Nous sommes navrées de ne pas y être.

Vendredi 11 février

Encore de la neige et du ski. Soins toute la journée. Conférence de Laroyenne ; grâce à l’idée saugrenue de Mme de B. d’y aller, Mme Lt est priée de n’y pas retourner. Explications et excuses de Laroyenne ; quel cœur d’or.

Samedi 12 février

Toujours le bombardement de B. ; c’est désolant.

Visite de Sabardan, il me parle de Péronne avec assez d’ironie.

Au moment

Dimanche 13 février

Au moment de déjeuner, arrivée d’un blessé à opérer d’urgence.

À 5 heures, même chose ; cela me prive d’aller dîner chez les Garnier, mon malade étant trop affaibli pour être abandonné ; le sacrifice n’est pas énorme.

Le canon n’a pas arrêté aujourd’hui.

Lundi 14 février

Grande scène au Lac. M. H. a opéré hier soir et a trouvé la salle d’ambulance dans un horrible état de saleté ; c’est le pauvre Lévêque qui a écopé et de belle façon. Laroyenne prend le parti de son élève qui n’était pas tout à fait responsable ; malaise, mauvaise humeur, etc. Heureusement que tout se tasse et qu’on y gagne une réglementation plus sérieuse dans le service de garde. Ce n’est vraiment pas trop tôt.

Le soir, je dîne chez Mme Mathieu, avec Laroyenne et deux avocats au Conseil de guerre ; dîner assez gai, et conversation agréable. Je rentre à 11 heures, au grand scandale du Lac.

Mardi 15 février

Soins toute la journée ; il fait un temps épouvantable, tempête, pluie ; À 3 heures du matin, incendie à l’hôpital des Bains ; on fait sortir les blessés à la hâte, et on les installe au Casino. Il n’y a heureusement aucun accident.

Mercredi 16 février

Journée calme ; suppression du thé qui devenait une occasion de rires et de réflexions désagréables.

Jeudi 17 février

Mon blessé de dimanche ne va pas ; on est forcé de lui désarticuler l’épaule ; heureusement que l’anesthésie marche bien.

Vendredi 18 février

Soins, organisation toute la journée ; quelques courses, neige, boue, tempête.

M. Le Nouëne va jusqu’à Bussang chercher le Dr Mettet en consultation ; cela nous fera grand plaisir de le revoir.

Samedi 19 février

Calme plat, pas d’entrées, pas d’opérations — Sept de nos infirmiers partent pour les ambulances de l’avant.

Dimanche 20 février

Le général envoie un de ses officiers décorer mon pauvre Dessus ; il va un peu moins mal, mais s’il vit, quelle ruine !

J. de Ronseray reçoit la médaille des épidémies ; grand dîner en son honneur chez Mme Garnier.

Il fait un temps superbe ; après déjeuner promenade avec Mme Lt, Julie et Hallopeau. Nous allons au « saut de la Bourrique », jolie cascade dans un bois de sapins. Le chemin est merveilleux, il y a beaucoup de neige. Aucune chute à déplorer, cette fois.

Les Norwégiens s’en vont en masse ; ils regagnent leur pays ; pourquoi ? Craint-on de l’espionnage avec cette bande d’étrangers qui circulent librement partout ?

Grande nouvelle ; le péril Fritsch est écarté, elle part pour Corfou. Visite de Daudrimond, toujours bien souffrant ; il a été aussi mal soigné que possible à Luxeuil.

Lundi 215 février

Temps superbe ; la neige est éblouissante et le paysage merveilleux ; mais c’est un vrai temps pour Taube, il en vient quelques-uns dans la journée, on les canonne et ils filent sans avoir rien lancé.

Le soir à 8 heures, alerte pour la venue d’un Zeppelin. Plus de gaz, ni d’électricité, nous attendons, mais rien ne vient.

Mardi 22 février

Bonne journée pour l’aviation ; un des Taube qui est venu nous survoler est tombé à Fraize, un autre a été démoli à Épinal, cinq autres ont été abattus un peu partout. Quant au Zeppelin d’hier soir, il a été détruit près de Ste Menehould.

Mercredi 23 février

Départ pour Épinal à 1 heure dans la camionnette de l’ambulance que Laroyenne nous a donnée pour pouvoir faire nos courses. Nous partons avec Hallopeau et Fraisse qui vont prendre le train pour Paris ou Dijon. Promenade superbe par un temps magnifique dans un pays couvert de neige. — Courses dans Épinal, goûter avec Hallopeau que nous conduisons à la gare ; visite au Dr Didier à l’hôpital St Joseph ; nous y retrouvons Mlle Vimont et Mlle Delaur, des Peupliers. Retour à G. par un froid terrible ; l’eau des phares gèle et nous mettons 2 h. ½ à faire le trajet.

Quelques détails sur le Taube abattu à Épinal. Il est tombé au premier coup de canon au beau milieu de la ville ; une quantité de curieux se sont précipités pour arracher un bout d’étoffe ou un morceau de bois ; les bombes qui restaient ont explosé d’un seul coup en tuant une vingtaine de personnes et en en blessant une cinquantaine d’autres.

Jeudi 24 février

Opération pour enlever un éclat. L’anesthésie va heureusement toute seule.

Départ de Millet et d’Humbert, quel débarras ; si elles pouvaient ne pas revenir.

On nous annonce une inspection pour demain matin, Hassler et un manitou civil. Laroyenne est furieux. Ces inspections où on s’occupe de tout, excepté des malades, ont le don de l’exaspérer et il est tout à fait en colère ; de la part d’un homme si doux, cela paraît toujours extraordinaire. — Visite au Casino pour dire adieu aux partants de demain.

Vendredi 25 février

Branle bas pour l’inspecteur. Laroyenne s’excuse presque de sa colère d’hier en me disant qu’on ne doit jamais dire du mal de personne. Quel admirable caractère.

Arrivée d’Hassler avec Tuffier qui ne s’occupe que de la question chirurgicale et du bien des blessés ; enfin ! On ne s’est occupé ni des parquets ni de la coupe des cheveux, c’est vraiment extraordinaire. La théorie de Tuffier est que les chirurgiens de carrière doivent être tout à fait à l’avant pour que les blessés puissent être évacués opérés aussitôt leur blessure reçue.

Si cette théorie est appliquée, ce sera le départ de l’ambulance automobile à la grande joie de ces messieurs.

Et nous ! Que deviendrons-nous à ce moment-là. — Sera-ce de cette façon que se réalisera notre rêve de départ pour l’avant.

Quelques détails sur Belfort, l’hôpital militaire a été évacué ainsi que les Anges et le lycée ; pas de morts et peu de dégâts.

Grande bataille du côté de Verdun, l’effort des allemands paraît terrible ; nous reculons un peu mais la confiance est grande et personne ici ne croit à la percée possible.

Samedi 26 février

Soins et pansements toute la matinée. Promenade très courte avec Mme Lt, visite de digestion à Mme Mathieu : Wesserling aurait été de nouveau bombardé.

La bataille continue ; nos deux ailes ont plié.

Séance assez comique avec une vieille bonne femme qui s’est cassé le bras ; Laroyenne fait la réduction et la fait reconduire chez elle par les étudiants ; on se moque un peu de leur tête.

Dimanche 27 février

Les allemands ont pris un des forts de Verdun que nous avons repris par une contre attaque ; leur poussée est terrible. Combien doivent tomber là bas.

Opération et anesthésie sans accroc.

Il neige énormément ; le lac est complètement gelé et paraît un immense champ de neige.

Julie a la grippe : Christine a mal à l’œil.

Lundi 28 février

Peu de pansements ; Laroyenne a la grippe et simplifie.

Toute petite promenade avec Mme Lt, il neige sans arrêt.

Rien de précis sur la bataille de Verdun. On attend avec confiance, mais aussi avec un peu d’angoisse ; l’offensive paraît arrêtée et les renseignements particuliers sont assez bons.

Hier soir, opération par L. jusqu’à 11 h.½. Ce matin, bien amusante recherche d’une aiguille dans la main d’une petite fille.

Examen des jeunes étudiants. Cette brute d’Hassler les accuse d’être des embusqués alors qu’ils ne demandent qu’à partir en avant, comme leurs chefs.

Mardi 29 février

Opération avec anesthésie difficile.

Examen pratique des étudiants, ils sont au dessous de tout.

Promenade avec Julie à la recherche de crocus ; achat de jardinières pour en mettre partout.

À Verdun, l’offensive paraît complètement arrêtée ; si cela continue, c’est un beau succès.

Le soir, on entend le canon sans arrêt ; du second étage, on voit le ciel s’illuminer ; ce sont des fusées éclairantes et la lueur sortant du canon à chaque coup qui donnent tout à fait l’impression d’éclairs. C’est saisissant.

Mercredi 1er mars

Ce sont nos canons qui tiraient cette nuit sur Munster où s’embarquaient des troupes pour Verdun.

Les nouvelles de la bataille sont assez mauvaises ; on fait courir à Paris le bruit de la prise de Verdun, ce qui est faux.

Jeudi 2 mars

Les nouvelles sont meilleures, l’attaque paraît arrêtée, ce qui est déjà un premier échec.

Le canon tonne sans arrêt ; il paraît venir de très loin ; quelques uns sont de Verdun, d’autres pour le Ban de Sapt.

Retour de Lévêque ; son train a mis 17 heures de Paris à Nancy.

Vendredi 3 mars

Messe. Évacuations, deux opérations, pansements ; départ du Dr Gallet, le médecin d’Annecy pour les environs de Verdun.

Pouchou est comme un crin et boude.

Les Allemands ont prononcé une attaque furieuse qui a été repoussée.

Retour d’Hallopeau ; promenade avec lui pour chercher de la mousse, je suis allée déterrer des jonquilles, cela amuse les malades de les voir fleurir. Il y a encore beaucoup de neige et le paysage était ravissant.

Grande bouderie Lt ; elle s’en prend aux infirmiers du second. Il faut que j’arrange les choses.

Samedi 4 mars

Arrivée d’un blessé très mal et que l’on ne voit pas tout de suite, ce qui cause un nouveau drame H. Lt.

Julie en sermonne un, moi l’autre ; grande scène de réconciliation le soir.

La bataille de Verdun s’éternise sans avance de part et d’autre. Que de morts encore là bas.

Dimanche 5 mars

Messe ; pansements jusqu’à midi.

À 2 heures, concert dans l’hôpital par la musique du 63e bon. Grande conversation avec la mère d’un sous lieutenant qui vient du 11e, il a été chasseur dans la compagnie de Fockedey et a très bien connu Paul. Nous avons parlé de tous les officiers que j’ai connus. J’apprends que Sabardan est reparti dès son retour pour la montagne sans avoir le temps de venir jusqu’ici.

Le soir, on me fait la surprise de me souhaiter ma fête ; fleurs et champagne ; je m’y attendais vraiment bien peu ; l’année dernière, j’avais une lettre de Paul.

Lundi 6 mars

Pansements, opérations jusqu’à 1 heure. Quelques courses en ville, il neige toujours à force.

Renée a une terrible crise en revenant du ski

Mardi 7 mars

Venue d’un Taube qui lance deux bombes sur la gare ; il y a malheureusement un soldat de tué ; le train de ravitaillement est un peu démoli et la voie endommagée.

Nous apprenons que Rabut a tapé à force sur les infirmières à la popote. Il ne peut nous souffrir et nous a démolies tant qu’il a pu. À l’entendre il n’y en a qu’une de bonne ici, c’est « Sarah ». Heureusement qu’il a choisi celle là ; cela enlève toute force à ses critiques. Il s’est fait ramasser vertement par Hallopeau qui nous apprécie et nous soutiendra toujours.

Mercredi 8 mars

Grande bouderie de Mme Lt, à propos des skis ; larmes, le soir etc. etc.

Les nouvelles de Verdun sont mauvaises, les Allemands avancent toujours, quoique bien lentement, et c’est bien dur pour nous de les contenir.

Julie invite à déjeuner un lieutenant d’Alpins qui a été son premier blessé à Belfort, il est très gentil mais n’a aucune nouvelle à nous donner.

Jeudi 9 mars

La nouvelle du jour est le départ de Louis qui est nommé à Belfort et remplacé ici par le médecin-chef de Bruyères. Cela m’amuse assez de penser que Louis connaîtra nos ambulances du début de la guerre ; mais il était très gentil avec nous, et je ne sais qui on nous enverra.

À 3 heures, concert par la fanfare du 63e ; presque rien que des airs militaires, la Protestation et la Sidi-Brahim pour finir. Je l’entends toujours avec la même émotion.

Madame Millet revient aujourd’hui et reprendra son service demain. Quel ennui. Nous nous passions si bien d’elles deux.

R. est toujours de mauvaise humeur et fait une vraie scène à la pauvre Christine.

Vendredi 10 mars

Messe, évacuation de six blessés. Au pansement de Dessus, Laroyenne découvre une arthrite du coude ; après la radiographie, il faut lui faire la résection. L’anesthésie marche bien, heureusement, mais le pauvre garçon perdra l’usage du seul bras qui lui reste.

Laroyenne en a un vrai chagrin, malgré qu’il ait fait tout ce qu’il a pu ; mieux vaut la mort que d’être infirme à ce point.

R. fait des excuses à Ch. pour sa grossièreté d’hier, et lui apporte une boîte de bonbons ; ce n’est pas un méchant garçon, au fond.

Les nouvelles de Verdun sont meilleures.

Samedi 11 mars

Journée calme, pas d’entrants, pas de nouvelles intéressantes.

Grosse gaffe de H. — excuses.

Le dégel commence, la journée de ski est ratée.

Dimanche 12 mars

Messe, pansements.

Il fait un temps superbe, très doux et nous en profitons pour déterrer des jonquilles que nous mettons dans les chambres de malades.

Louis nous présente son successeur qui a l’air intelligent. Grand échange de congratulations et de compliments réciproques. Ces messieurs nous parlent de médaille ; nous nous récrions d’un commun accord, trouvant l’idée stupide.

Ce matin, grosse alerte d’anesthésie. Un malade n’a été sauvé que par la trachéotomie pratiquée d’urgence. Heureusement que ce n’était pas avec moi ; il n’y avait d’ailleurs nullement de la faute de Mme Lt. qui les donne toujours dans la perfection. Ce n’est pas cela qui me donnera de l’assurance.

Lundi 13 mars

Les nouvelles de Verdun sont très bonnes, mais par des renseignements particuliers car les communiqués ne disent absolument rien. Il paraîtrait que le début a été terrible, que des fautes énormes ont été commises et on parle de deux généraux qui passeraient au conseil de guerre : H. et de L. de C.. Castelnau et Pétain ont rétabli les choses et maintenant tout marche à merveille : les Allemands n’avancent plus et ont des pertes énormes.[2]

On nous annonce Villaret, tout le monde trime ; il ne vient d’ailleurs pas.

Départ de Laroyenne pour Soultzeren.

Mardi 14 mars

Rien dans le communiqué. Visite de deux avions boches, sans résultat.

Promenade autour du lac par un temps merveilleux ; nous rapportons des fleurs pour les malades.

Le nouveau médecin-chef est terrible, paraît-il ; il a déjà puni une quantité d’infirmiers, surtout à la Poste, où c’est sale et dégoûtant.

Arrivée de six blessés, on doit attaquer à Stosswihr cette nuit.

Mercredi 15 mars

Chambardement idiot ; on transforme Beaurivage en hôpital de malades et on transporte les blessés ici. Cela va faire 5 chirurgiens dans la maison, alors que trois ont déjà bien du mal à s’arranger, et que la salle d’opérations de Beaurivage est admirable. Si ce sont les débuts du nouveau taube, ce n’est pas brillant.

L’attaque de Stosswihr a réussi ; nous avons pris le château, fait sauter un blockhaus et fait 60 prisonniers.

Le déménagement de Beaurivage est abandonné, mais nous quittons notre second étage pour monter au second troisième.

Aucune nouvelle de Verdun.

Jeudi 16 mars

Nous déménageons de notre second étage pour monter au troisième. Organisation de nos chambres.

Inspection du nouveau médecin-chef, heureusement que tout a l’air de lui plaire.

Retour de Laroyenne de Soultzeren.

Vendredi 17 mars

Petite promenade avec H. et Julie ; cueillette de fleurs dans la propriété Cahen. Les affaires Lt. tournent au drame.

Samedi 18 mars

Arrivée de blessés ; on ne se bat pas sérieusement et il y en a quand même 5 ou 6 par jour. opérations le matin ; beaucoup de travail toute la journée.

À 6 heures, cinéma pour les blessés. Nous brancardons avec les étudiants pour que les infirmiers ne disent pas qu’on leur impose un travail supplémentaire ; sauf quelques chansons idiotes, tout est bien et les soldats sont ravis.

Dimanche 19 mars

Messe à 6 heures ; je commence à être vraiment fatiguée. Soins et opérations toute la journée.

Un de mes malades fait des hémorragies toute la journée ; Lévêque en arrête une, Lafont une autre, je passe ma journée à le surveiller.

Conversation avec Mme Lt, qui procède par insinuations déplacées ; mécontentement de Julie.

Grosse émotion le soir : Lévêque, qui se promenait au champ de tir avec Lelièvre, a joué avec une grenade qui a éclaté. Il a pu revenir à pied et Hallopeau l’a opéré séance tenante. On lui a enlevé trois éclats de la jambe, il lui en reste un dans le coude. On l’installe au second dans mon service quoique ce soit H. qui doive continuer à le soigner. Le pauvre garçon a un réveil attendri, et s’excuse auprès de Laroyenne de son aventure.

Entrée de six blessés : l’hôpital se remplit

Lundi 20 mars

Julie dit à Mme Lt ce qu’elle pense de la scène d’hier ; cela remet les choses au point.

Lévêque va bien et ne souffre pas trop ; il est bien penaud de ce qui lui est arrivé.

Opérations et anesthésies.

Petite promenade à la recherche de fleurs avec Mme Lt.

Mardi 21 mars

Hallopeau a ses trois galons.

Opération et anesthésie que je passe à Lafont avec joie. Il se figurait que je les donnais pour m’amuser alors que c’est seulement par obéissance vis à vis de Laroyenne.

Conversation avec Lévêque qui m’apprend que les infirmières de Terminus m’ont desservie le plus qu’elles ont pu auprès de Laroyenne avant son arrivée ici.

C’est le brave Niel qui m’a défendue ; c’est gentil de sa part. Notre conversation est malheureusement interrompue. Je tâcherai de la reprendre.

Mercredi 22 mars

Opérations et soins toute la journée ; le soir, nous fêtons les galons d’H. avec du champagne ; Deschamps sort demain et fait partie de notre petit groupe.

Jeudi 23 mars

Renée part pour Épinal retrouver son mari qui a 48 heures de permission. Elle emmène Deschamps qui regagne Paris ; nous les conduisons à la gare. Julie et moi avec H. allons ensuite faire une petite promenade dans les bois.

Depuis la scène de l’autre jour, Mme Lt ne dit plus rien ; elle accepte la situation.

Vendredi 24 mars

On nous annonce l’inspection du Gal de la D. E. S., le médecin-chef le précède et attrape tout le monde ; Mme Lt écope à la place de Renée absente ; il y a des reproches justes et d’autres absolument idiots.

Nous trimons toute la journée jusqu’au moment où l’on nous fait dire que ce grand personnage ne viendra pas.

Samedi 25 mars

Soins toute la matinée ; opérations dans la vérandah, car on a démonté la tente hier pour voir si, en cas de départ, tout était au point. Cela fait une drôle d’impression de voir ce parc sans l’ambulance ; on la remontera dans quelques jours.

Recherche de fleurs dans le parc Cahen avec Julie et H. Nous en rapportons des masses que nous arrangeons pour les malades.

Renée revient d’Épinal, toute contente d’avoir vu son mari. Rien de bien neuf du côté de Belfort. Il n’y a pas eu grande sympathie entre lui et nos amies qui ne lui ont pas plu et à qui il a dû ne pas plaire davantage.

Renée, mécontente de ce qu’on lui a dit à son retour, s’en prend à Maisonnette et lui fait une scène ; cela ne mettra pas de liant dans leurs relations, déjà bien tendues.

Dimanche 26 mars

Réveil en musique par un avion boche qui lance trois bombes ; je les ai rarement entendues aussi bien siffler ; elles sont tombées à la Croisette sans causer d’autres dégâts que des vitres brisées.

Soins et pansements toute la matinée ; on ouvre un abcès à ce pauvre Dessus qui a vraiment bien de la malchance. Je passe avec joie l’anesthésie à un des étudiants.

Lévêque va mieux et a pu se lever un peu. Je vais tous les jours faire une petite station auprès de son lit. C’est un bien charmant garçon.

Lundi 27 mars

Tempête effroyable. Soins toute la journée. Pas de nouvelle de Verdun.

Mardi 28 mars

On remonte la tente. Quand elle sera repeinte on pourra y refaire les opérations.

Lévêque va mieux et pourra bientôt reprendre son service. Bergeret va partir pour Remiremont.

Concert dans le hall par le 30e. Nous restons dans le bureau avec Mme de St Genis et le Colonel.

Mercredi 29 mars

Rien de nouveau dans la journée. Coucher de soleil admirable.

Jeudi 30 mars

Jeannot vient m’annoncer son départ pour Belfort ; il est ravi de se rapprocher de sa famille. Le plus comique, c’est qu’il est remplacé ici par le Dr Haas. Qui aurait dit, quand nous nous sommes séparés il y a 8 mois, qu’il viendrait nous retrouver ?

Grosse émotion ; un des malades de Hallopeau, très mal d’ailleurs, meurt très rapidement.

Enfin, le départ des Bastin est annoncé pour la semaine prochaine. Quelle joie pour tout le monde d’être débarrassé d’eux.

Promenade avec Mme Lt. interrompue par un accident comique. En traversant une prairie, nous enfonçons dans la boue jusqu’aux genoux. C’est ce qu’on appelle dans le pays, une « feigne ». C’est un vrai marécage, d’aspect inoffensif, et qui se trouve dans la montagne, près des torrents. Nous rentrons rapidement dans un état invraisemblable.

Vendredi 31 mars

Évacuation de malades dont deux anciens de Terminus très gentils.

Mort subite d’un de mes malades, emporté par une embolie. Laroyenne venant de partir, j’ai appelé Hallopeau qui a vu tout de suite qu’il n’y avait rien à faire. Par acquit de conscience, nous avons essayé plusieurs choses sans succès ; il est mort en une demi-heure.

Promenade avec Hallopeau et Julie dans un très joli bois.

Visite à Lévêque qui me parle encore des infirmières de Terminus et de la haine qu’elles ont pour nous. C’est Mme de C. qui a écrit le fameux article de l’Œuvre sur les infirmières.

Le soir, grande séance au Casino, on y joue la revue des Alpins, faite par un capitaine du 30e ; comme acteurs des chasseurs et quelques professionnels. Comme public, Villaret, Pouydraguin, deux autres généraux, notre Colonel, le Colonel Brissot, une masse d’officiers et quelques civils invités. Revue jolie, spirituelle, pas trop leste, avec de très jolies choses. Soirée très agréable, et très émouvante, dans ce cadre et cette atmosphère si vibrante.

Samedi 1er avril

On nous a prédit le bombardement pour aujourd’hui, rien ne vient ; le bruit court que deux obus sont tombés près du saut des Cuves, c’est à dire pas bien loin, mais nous ne pouvons savoir si c’est exact. Quelques avions viennent seulement nous visiter.

On vient me prévenir que la petite Germaine du Casino vient d’avoir un bébé, mais que l’opération n’est pas terminée et qu’il faut un major. Après bien des démarches, Julie et moi finissons par y emmener Villechaise. Tout se passe bien, mais le bébé est mort !

À 4 heures nous donnons un goûter pour le départ de Christine et des Bastin. Toutes les S. B. M., le Colonel, Hallopeau etc. M. Letixerand arrive au milieu.

Le soir, décoration d’un de mes malades par le Colonel.

Jeannot vient me faire ses adieux ; il part pour Belfort demain matin. Je lui donne une lettre pour Mme Béha.

Dimanche 2 avril

Messe à la paroisse pour l’enterrement de mon malade et de celui de Julie.

Pansements toute la matinée. Nous conduisons tous Christine au train ; son départ nous attriste un peu ; c’est une tranche de vie terminée.

Mme Lt. dîne avec nous.

Lundi 3 avril

À 5 heures du matin, canonnade, mitrailleuses ; ce sont des avions boches ; je me lève pour tâcher de les voir, mais sans succès, aussi je me recouche vivement. Quelques minutes après, une bombe tombe à quelques mètres de nous, à la grille du Casino. Pendant les deux ou trois secondes de sa chute, j’ai eu l’impression qu’elle tombait sur notre tête. L’explosion a été formidable, mes vitres sont tombées en morceaux, pendant quelques minutes c’était une vraie pluie de verre cassé partout. Il n’y a eu heureusement aucune victime, mais le petit kiosque du Casino n’existe plus, le réfectoire des étudiants est très abîmé et il ne reste plus un carreau au casino.

Après déjeuner, je pars en promenade avec M. et Mme Lt. et Hallopeau. Nous allons en pleine montagne, à travers les sapins pour aboutir à une superbe clairière toute couverte de neige et d’où nous avons une vue superbe sur les Vosges, le ballon d’Alsace, le Hohneck. C’est splendide, mais ce genre de vue m’attriste toujours et je cherche le ballon le plus près de Metzeral ou de Kruth.

Retour par des descentes à pic au milieu de la neige, puis le long d’un très beau torrent qui nous ramène à G. à 6 heures du soir. Je suis ravie de ma journée, cela m’arrive si peu souvent.

M. et Mme Lt. dînent à la popote de l’ambulance.

Mardi 4 avril

On opère de nouveau le pauvre Thauvin qui souffre le martyre toute la journée.

Visite d’un Taube, mais cette fois on ne le laisse pas approcher.

Arrivée du Dr Haas qui passe toute son après-midi avec nous ; il nous raconte un tas de potins sur Belfort et paraît bien heureux de son mariage. Lui et nous sommes très contents de nous revoir.

Renée est partie pour Belfort en auto avec son Colonel ; elle rentre le soir après avoir vu son mari, Lauth et tout notre monde. Tout est bien changé aux C. S. ; c’est devenu triste ; tout le monde a l’air de s’y déplaire ; je crois qu’on nous y regrette ferme

Mercredi 5 avril

Laroyenne est appelé à Moosch pour opérer deux genoux ; il part en auto laissant le service à Lévêque et à moi. Haas vient nous faire deux longues visites. Sourdat est nommé à Rennes.

Jeudi 6 avril

Lévêque et Lafont font les pansements avec moi ; nous avons fini d’assez bonne heure, on voit que le « patron » n’est pas là. Lévêque vient déjeuner avec nous, assez intimidé, ce que je n’aurais pas cru.

Haas et le Capne Millet se retrouvent amis de collège ; Haas a été l’externe d’Hallopeau quand celui-ci était interne. Il se trouvera ainsi un peu moins isolé.

Adieux de Sourdat qui quitte Gérardmer définitivement et de Rabut qui part en permission. Retour de Laroyenne.

Le colonel dîne avec nous et a l’air de s’amuser comme un enfant.

Vendredi 7 avril

Messe à 6 heures ; évacuation, pansements.

Petite promenade avec Mme Lt ; nous suivons un joli chemin sous bois avec une très jolie vue sur le lac.

Le colonel dîne encore avec nous.

Samedi 8 avril

Peu de pansements ; le service est fini très tôt. On s’occupe de réorganiser la question cuisine qui va tout de travers.

Il y a une grosse scission dans le monde infirmier, Pouchan est à la tête de la révolte ; il va falloir faire des exemples ; un officier malade se mêle bêtement de l’affaire, Mme Lt le remet vertement à sa place.

Le 30e vient nous donner un concert dans le parc avant son départ pour le Reichackerkopf.

J’ai eu jeudi la visite de de Fabry qui voulait me voir avant son départ. Nous avons remué ensemble tous les vieux souvenirs. C’était un bon ami de Paul !

Tout le monde fait des photos à force ; je vais me faire prêter les clichés pour en tirer et augmenter ma collection.

Dimanche 9 avril

Messe à 6 heures ; Pansements.

Le drame du premier continue, le colonel s’en mêle ; moi je chapitre le caporal ; le résultat, c’est qu’on fera sauter Catusse ; cela pacifiera peut-être les esprits.

Journée grise et pluvieuse ; impossible de sortir.

Une dépêche arrive pour le Dr Haas, sa petite Colette est très mal, probablement d’une méningite et Jeanne appelle son mari auprès d’elle. Piery lui signe sa permission, Hallopeau prend sur lui, en l’absence de Laroyenne, de lui donner l’auto de l’ambulance pour arriver à temps au train. Le pauvre garçon a un chagrin qui fait pitié.

Lundi 10 avril

Journée de coup de feu. On nous annonce pour 4 heures la visite de Villaret et de Poincaré qui revient d’Alsace. On astique à force. Le président n’arrive qu’à 7 heures à Gérardmer, a juste le temps de passer la revue dont les troupes attendent depuis deux heures, et supprime la visite aux hôpitaux, à la grande déception des malades.

Mardi 11 avril

Visite de Fabry, le 30e quittant G. pour gagner le Reichaker.

Après déjeuner, promenade avec Hallopeau, Villechaise, Julie et Mme Lt. Nous allons à la Pépinière d’où l’on a une vue superbe, et nous revenons par une route bordée de très beaux rochers ; mais il pleut et nous rentrons trempées.

Nouvelle attaque sur Verdun, très violente ; les communiqués ne disent rien et nous n’avons aucun renseignement particulier. Le colonel dîne avec nous. Il reçoit la visite d’un officier d’E. M. de la 66e Don qui est nommé à sa brigade. Péronne doit partir aussi, ce n’est pas trop tôt.

Les nouvelles de la petite Colette sont un peu moins mauvaises.

Mercredi 12 avril

Soins, pansements, rangements, courses. J’achète un chassis pour tirer des photos, j’aurai ainsi celles que je désire sans être forcée de les demander.

Renée est à Belfort avec le colonel, elle rentre sans avoir vu son mari, mais a déjeuné avec Beaurieux et Lelong. Tout continue à aller de travers dans nos anciennes ambulances.

Le colonel dîne avec nous.

Jeudi 13 avril

Nous attendons une inspection de la mission serbe avec Hassler.

Retraite des infirmières par le P. Delaur ; Laroyenne fait très rapidement les pansements pour que je puisse être libre. Sermon assez banal sur la charité envers les malades.

Nouvelles de Verdun. Le régiment d’Antibes et celui de Toulon, tous les deux du 15e corps se sont rendus sans même combattre et sont la cause d’un recul assez sérieux. C’est ce 15e corps que l’on donne au Gal de Maud’huy. Il aura fort à faire pour en tirer quelque chose.

Vendredi 14 avril

Deuxième séance de retraite, assez ordinaire.

Déjeuner à l’hôtel de la Poste ; toutes trois avec le Colonel Lauth et le Colonel Segonne ; le Gal de Pouydraguin qui devait venir, se fait excuser. Nous sommes malheureusement pressées par l’heure de l’inspection et nous rentrons au Lac juste pour l’arrivée du Gal inspecteur qui est d’une exactitude toute militaire. Tout est très en ordre et il paraît très content. Il sait d’ailleurs nous le dire de façon très délicate.

Nous courons ensuite à notre retraite.

Départ du Cel Lauth pour Belfort.

Samedi 15 avril

Cinq de nos étudiants sont nommés médecins-auxiliaires et s’en vont ; Niel à Dannemarie, Pauchet à St Dié, Lafont à Kruth, Touhier au Collet et Mathieu dans la 47e Don je ne sais où. Sauf Pauchet qui est navré, les autres sont ravis de leur galon. Ils doivent être remplacés par des petits P. C. N. tout jeunes et qui ne sauront rien.

Retraite à 11 heures et à 3 heures, intérêt médiocre.

Dimanche 16 avril

Le colonel me rapporte de Kruth quelques branches cueillies sur la tombe de Paul. Il a donné des ordres pour que les bataillons de passage entretiennent le cimetière qui est d’ailleurs en fort bon état.

Lundi 17 avril

Concert par le 24e dans le vestibule.

Hier, départ de Lévêque en permission. Je lui donne une lettre pour Versailles ; avant son départ, il fait des masses de photos dont Mme Lt et moi. J’espère qu’elles seront réussies car elles doivent être très amusantes.

Arrivée d’un nouvel étudiant très jeune et qui ne sait absolument rien.

Mardi 18 avril

Départ de Julie pour Paris et de Renée pour Belfort, par un temps épouvantable.

Renée et le Colonel ne rentrent qu’à h du soir. Ils ont déjeuné avec Gros-Mimi.

Départ de Lafont pour Kruth !

Mercredi 19 avril

Mazert passe au Conseil de guerre, il est condamné à deux ans de travaux publics. Il sera sûrement gracié par le Gal de Pouydraguin. Le voilà tiré de ce cauchemar.

Les nouvelles de Colette Haas sont un peu moins mauvaises, c’est bien une méningite cérébro-spinale.

Visite du Cel Félix ; il emporte un petit rameau de buis bénit qu’il mettra sur la tombe de Paul en y joignant quelques fleurs. Quel bonheur ce serait pour moi d’aller là-bas !

Le capitaine Millet est nommé au petit dépôt de Gérardmer.

Le colonel Segonne guéri, quitte l’hôpital en emmenant Mme de St Genais.

Jeudi 20 avril

Pâques à la paroisse, les infirmiers ne disant par leur messe aujourd’hui ; le soir, sermon par le curé ; j’y vais avec Mme Lt.. H. nous ramène par une nuit noire.

Les Russes ont pris Trébizonde.

Vendredi 21 avril

Opération de Fort ; Anesthésie difficile dont je me tire bien heureusement, mais qui me donne chaud. Arrivée des parents, qui me promettent une récompense !

À 3 heures, chemin de croix adapté à la guerre, très bien. Le soir, je laisse Renée aller au sermon avec H. et Mme Lt..

Laroyenne permet que l’on dise dans l’hôpital une messe le jour de Pâques.

Samedi 22 avril

Pansements jusqu’à midi ; M. Laroyenne profite de ce qu’il n’y a pas grand chose à faire pour flâner avec délices. Il est fort triste depuis deux jours et on se demande pourquoi.

Trois étudiants nouveaux arrivent, et les derniers sauf Lévêque reçoivent leur nomination pour les environs de Belfort.

Nous installons une chapelle dans la chambre du colonel pour ceux qui désireront aller à la messe demain.

La seule nouvelle intéressante est le débarquement des Russes à Marseille. Ils ont dû probablement faire le tour de l’Afrique.

Dimanche 23 avril

Messe à 6 h ½ et à 8 heures dans notre chapelle improvisée. Nous brancardons les malades avec les infirmiers prêtres. C’est très touchant comme cérémonie.

À Beaurivage, cela se passe moins bien ; il y a une crise de fou rire qui provoque un vrai scandale. C’est bien dommage pour les malades et les infirmiers.

Lundi 24 avril

Nous sommes tous impressionnés ; un officier opéré par Guebel, meurt sous le chloroforme ; c’est un accident dû à son cœur, et non pas à la façon dont le chlor a été administré. On incrimine la qualité du chloroforme qui date du temps des Joannis. Enquête de Francou, autopsie, un tas de choses pénibles.

Mardi 25 avril

Hier, concert sur le perron.

Mercredi 26 avril

Drame ce matin. H commence sa visite sans attendre Mme Lt, crise de nerfs, larmes. Conciliation sans grand résultat.

Le malade du haut va un peu mieux.

Jeudi 27 avril

Émotion ce matin ; un des arrivants de cette nuit, très mal, meurt immédiatement après son opération. Heureusement que l’anesthésie n’y est pour rien et que c’est dû à la gravité de ses blessures et à son état de faiblesse.

Retour de permission de Lévêque qui reprend son service. Les photos qu’il a faites avant son départ sont bien ; ce sera un gentil souvenir.

Petite promenade avec Mme Lt ; elle commence à se calmer un peu.

Lettre Julie ; cette peste de Bastine[sic] a dit à Ch. que c’était nous qui la faisions partir ; cela explique la mauvaise humeur de Chaperon.

Vendredi 28 avril

Évacuations : Beaune et Teppaz s’en vont bien tristes de quitter le lac. Tixier pleure d’autant plus que sa femme le quitte aujourd’hui pour rentrer à Paris.

Onze entrants, il y a longtemps que nous n’en avons eu autant. Cela fait des opérations et des anesthésies qui marchent bien heureusement. Tous nos étudiants sont arrivés ; cela en fait sept dont deux pour Beaurivage ; ils ont à leur tête un petit caporal assez gentil, Cluzel ; Hallopeau en prend un, Dyot, Le Nouëne un autre, Porte, Laroyenne, un autre, Chaînet. Le dernier et le mieux, Vincente est affecté à l’autoclave. Lévêque se charge de les mettre au courant et de leur donner sa mentalité pour l’ambulance.

Francou refuse à Mme Letex. de partir en permission au retour de Julie comme elle le pensait. Il préfère qu’elle soit là dans le cas où il y aurait une enquête pour l’affaire du chloroforme. Au premier moment, nous nous sommes demandés si c’était une sanction contre elle ; le plus étonné a été Laroyenne qui a fait une démarche auprès de Francou pour avoir des explications. Pour qu’il fasse cela pour une infirmière, c’est bien beau de sa part. Est-ce le commencement de sa conversion ?

Samedi 29 avril

Visite de deux chirurgiens américains. Le soir arrivée de 13 entrants. Opérations de 6 heures à minuit, dîner à 10 heures avec le Colonel. Messe à minuit ½ pour éviter de se lever trop tôt.

Dimanche 30 avril

Opérations ; anesthésies sans encombre. Je demande à Laroyenne s’il voit un inconvénient à ce que je prenne ma permission tout de suite à la place de Mme Lt. À ma grande surprise, il me refuse l’autorisation de partir. Lui-même doit partir dans quelques jours, et il désire que je sois là tout le temps de son absence. C’est trop flatteur pour que j’en sois contrariée, d’autant plus qu’il me le dit si gentiment, mais cela va bien déranger nos projets.

Petite promenade avec Mme Lt. Nous allons jusqu’à la nouvelle villa de nos patrons. Ils ont une bien jolie vue sur le lac.

Laroyenne me dit le soir que Mme M. s’est plainte que je la traitais en quantité négligeable etc. etc. et qu’il serait content de voir les choses s’arranger. J’ai avec elle une petite explication amicale qui se termine très bien.

Le soir, ces messieurs passent une heure dans notre bureau. Décidément mon chef commence à ne plus nous prendre pour des « suppôts du démon ».

Lundi 1er mai

Messe à 6 heures.

Levêque reçoit sa nomination de médecin auxiliaire au 11e bon de chasseurs. Il est dans la joie. Je vais le recommander à Sabardan.

Mardi 2 mai

Inspection de Franchet d’Esperey, le remplaçant de Dubail. C’est une brute désagréable, pas poli, que chacun trouve antipathique.

Opération grave d’un de mes malades. Anesthésie difficile sans accident.

Laroyenne recule son départ et m’offre de partir tout de suite ; je vais vite porter chez Francou ma demande de permission.

Mon opéré est très mal, je passe une partie de la nuit auprès de lui.

Mercredi 3 mai

Mon malade est mieux ; je n’ai pas à regretter tout ce que je lui ai fait cette nuit.

Mme Lt offre le champagne aux étudiants pour arroser les galons de Lévêque. Je suis invitée à cette petite fête qui a lieu dans l’ambulance.

Pour que je puisse prendre ma permission tout de suite, il faudrait que Lar. veuille bien retarder son départ. Malheureusement cela lui est impossible. Cela va me remettre bien loin.

Jeudi 4 mai

Le 24e vient nous donner son concert d’adieu dans le parc. Il fait un temps superbe et je fais descendre au jardin Fort et Dessus ; c’est une vraie résurrection.

Renée reçoit une lettre du Col. Felix qui a porté des fleurs sur la tombe de Paul. C’est la plus belle et la mieux entretenue de tout le cimetière militaire. J’envoie sa lettre à Paris.

Vendredi 5 mai

On nous annonce l’inspection d’Hassler à 7 heures ; tout le monde se dépêche pour rien, car il ne vient pas.

J’écris une lettre à Sabardan et une autre à Mme Féderlin ; Renée écrit au colonel Félix et à Quéret. Ce pauvre Lévêque ne manquera pas de recommandations.

Laroyenne fait du bateau à voiles par un temps épouvantable ; son bateau manque de couler, tout le monde s’occupe de cet incident.

Retour de Julie ; elle nous donne enfin quelques nouvelles de la guerre ; ici, nous ne savons rien de rien. Il paraît que Joffre ne tenait pas à défendre Verdun qui n’a pas d’importance au point de vue stratégique ; c’est Castelnau qui a tenu bon ; depuis ce moment, ils ne s’entendent plus. Quant à l’offensive générale, elle doit avoir lieu sur tous les fronts en juillet ; mais on s’attend à ce que les Allemands prennent les devants.

Christine ne reviendra pas ; mais on dit bêtement que c’est nous qui avons demandé son rappel ; c’est idiot et il faut détromper tout le monde à commencer par Chaperon.

Lévêque nous invite le soir dans la salle de garde : gâteaux et champagne. Soirée très gaie avec un peu d’émotion.

Samedi 6 mai

Lévêque part pour Kruth dans une auto anglaise ; je lui donne les lettres pour Sabardan et Mme Féderlin, et un tout petit bouquet pour la tombe de Paul. Je sais que cette mission sera remplie fidèlement, c’est un brave cœur et un beau caractère, et je le regrette beaucoup.

Le journal nous apporte une triste nouvelle ; le pauvre Caporal Beurier, en permission depuis quelques jours, a été renversé par un camion et est à l’Hôtel Dieu dans un état grave. C’est triste à tous les points de vue et une grande perte pour l’hôpital.

Nous déjeunons à l’état major de la 4e brigade, dans une jolie villa. Beaucoup d’entrain et de gaieté. En plus du Colonel, il y a trois officiers, le père Delaur et nous.

Inspection de Rigollet, assez aimable.

Dimanche 7 mai

Messe à la paroisse, nos abbés disant maintenant leur messe à 5 heures.

Opération intéressante faite à l’anesthésie rachidienne ; le pauvre garçon est très mal, je passe une partie de la nuit auprès de lui et Laroyenne couche à l’hôpital.

Renée va à Belfort avec le Colonel ; le malheur veut qu’ils tombent en plein sur Villaret. Cela va sûrement amener une histoire.

Lundi 8 mai

Opérations et anesthésies ; Julie commence à apprendre ; moi j’ai un peu moins peur.

Mardi 9 mai

Ce qui était à prévoir arrive. Villaret a demandé ce qu’une infirmière en costume faisait à Plombières ; enquête auprès du Gal de Pouydraguin, du Colonel, de Francou etc. ; ennuis pour tout le monde ; Villaret nous interdit le port du costume en dehors de l’hôpital, ce qui va être insupportable. Tout le monde est mécontent et ce qui nous met en colère, c’est que Renée, par la faute de qui tout cela arrive, est enchantée de ses hauts faits. Nous allons essayer de faire revenir Villaret sur sa décision, mais il est entêté comme une mule, paraît-il.

J’ai une lettre de Lévêque, tout à fait charmante ; Sabardan a quitté le 11e ; ce que je regrette fort pour ce pauvre Lévêque.

Le Nouëne revient de Remiremont ; le bruit y court que l’ambulance va partir ; la 7e armée se tasse vers le sud ; le Q. G. sera transféré à Lure, et le service de santé à Luxeuil.

Visite de Sabardan, muté au 12e et au repos à G. en attendant sa permission. Il arrive de Metzeral, de l’Anlass, et il a eu la délicate pensée de donner à un de ses blockhaus pour mitrailleuses, le nom de Paul. Il m’apporte la photographie du poteau portant cette inscription.

Panneau du blockhaus Paul Morel-Deville
Panneau du blockhaus Paul Morel Deville. Photo insérée dans le carnet 7. NdÉ.

Il est encore ému de tous les souvenirs retrouvés là bas.

Mercredi 10 mai

L’offensive sur Verdun reprend avec acharnement.

Petite promenade avec Julie pour cueillir des fleurs ; c’est le dernier jour où nous pouvons garder nos costumes. Si la mesure n’est pas rapportée, je crois que je ne sortirai guère du Parc.

Nous allons à la gare au devant de Jeanne qui vient passer quelque temps auprès de son mari, en fraude, bien entendu.

Elle a bien mauvaise mine, mais cela me fait grand plaisir de la voir.

Jeudi 11 mai

Le colonel Segonne écrit qu’il n’a eu aucun ennui personnel avec l’histoire de Villaret, et qu’il espère qu’on pourra un peu arranger les choses.

Hier, visite de Billot qui venait du Linge et partait en permission. Cela nous a fait grand plaisir de le voir.

Vendredi 12 mai

Mme Lt décide tout d’un coup qu’elle ne reviendra pas après sa permission ; nous nous évertuons à la faire changer d’avis, sans succès. Elle paraît très montée et très décidée.

Samedi 13 mai

Nous avons la surprise de revoir Lévêque qui amène un officier du 11e. Cet officier est justement Doyen, le seul qui reste des anciens depuis le départ de Sabardan. Son ancienne blessure s’est envenimée et on aura bien du mal à lui conserver son bras. Il est si fatigué que je ne lui dis que quelques mots, remettant à plus tard la recherche des vieux souvenirs.

Lévêque est ravi du 11e où on l’a très bien accueilli ; il s’est occupé de la tombe de Paul et m’a promis de continuer.

Dimanche 14 mai

Messe à 7 h dite par Lelièvre et à laquelle assiste Laroyenne. Nous aurons ainsi tous les dimanches une messe à une heure raisonnable.

Mme Lt annonce son départ à Laroyenne avec des réflexions peu flatteuses pour H.

Lundi 15 mai

M. Laroyenne part en permission et passe son service à Le Nouëne ; cela me fait de nouvelles habitudes à prendre. Avec celui là, sauf les opérations, on fait à peu près tout ce qu’on veut.

Mardi 16 mai

Opération avec Le Nouëne ; anesthésie difficile que je fais avec Vincenti, photos.

Mme Lt, qui ne cherche qu’un prétexte pour rester trouve le moyen de s’en faire donner l’ordre par H. ordre auquel elle obéit avec joie. Je suis assez contente qu’elle revienne me remplacer pendant ma permission.

Je reçois une lettre de la petite Renée ; elle a dû être opérée samedi ; je n’ai aucun détail.

Mercredi 17 mai

J’ai enfin de bonnes nouvelles de Paris, Renée va bien.

Julie et moi allons à Kichompré avec Jeanne. Avec le nouveau règlement nous sommes forcées de nous mettre en civil, ce qui est bien ennuyeux. L’hôtel de K. où Jeanne comptait s’installer pour l’été est réquisitionné pour la troupe. C’est dommage, car le pays est superbe, et c’est si près de Gérardmer.

En rentrant nous trouvons du nouveau, Le Nouëne et H. ont été appelés à Fraize auprès du beau-frère d’Hassler, commandant le 22e, et qui vient d’être blessé très gravement à la tête. Hassler désire que ce soit H. qui opère, ce qui est assez blessant pour Len. H. s’y prend maladroitement par étourderie, ce qui amène une vraie brouille entre eux deux, c’est navrant.

Jeudi 18 mai

H. va trouver Le Nouëne pour s’expliquer mais celui-ci n’accepte pas d’explications et la brouille ne fait que s’accentuer.

Hassler vient voir son beau-frère et gaffe tant qu’il peut ; il dit à H. et à Len exactement la même chose ce qui les ancre dans leurs idées.

La question de notre costume se règle, en infirmière dans G ; en civil pour tout le reste.

Vendredi 19 mai

Les avions boches profitent du beau temps pour venir nous rendre visite la nuit.

Bombes, canon, mitrailleuses, c’est un potin infernal qui nous empêche de dormir.

Évacuations de 10 malades.

Inspection de Chavasse, désagréable et grincheux.

Rien de nouveau dans la situation H.Len.

Soirée au Casino pour la revue de la 2e brigade ; nous y allons en civil, par ordre, c’est grotesque. Concert très bien, revue ultra convenable et assommante.

Samedi 20 mai

Encore des bombes pendant la nuit, une met le feu à un hangar qui flambe comme une torche ; rien de grave comme dégâts.

Départ de Mme Lt que nous conduisons en chœur à la gare ; elle reviendra le 6 et je pourrai partir tout de suite après.

Visite d’Hassler sans intérêt ; retour de Mlle Humbert, également sans intérêt.

Dimanche 21 mai

Hassler vient assister au pansement de son beau-frère, Francou est là, tout le monde est sur pied, c’est un peu répugnant de voir toutes ces courbettes. H. a maintenant un profond regret de ce qui s’est passé, mais il faudrait un tiers pour servir d’intermédiaire et Laroyenne n’est pas là.

Au moment où nous allons déjeuner, on nous amène un soldat gravement blessé d’une chute de cheval ; Le Nouëne fait une trépanation d’urgence, mais ce malheureux meurt quelques instants après. C’est l’ordonnance d’un capitaine de l’état-major de Gamelin.

Nous déjeunons à 2 h ½ pour recommencer une opération tout de suite après. Au beau milieu visite à l’improviste du Gal de Villaret ; il parle très gentiment à tous les blessés et voit mon pauvre Hermantier si mal. Je lui demande pour lui la médaille, il l’a bien méritée et il aura si peu de temps à en jouir.

Quelles journées éreintantes nous avons en ce moment ; il y a des moments où je n’en puis plus.

Lundi 22 mai

Encore des bombes, nous en avons toutes les nuits et cela va durer tant qu’il fera beau.

Le Gal de Pouydraguin vient apporter la médaille et la croix de guerre à mon petit Hermantier et à un des malades de Julie, tous deux mourants. Cela donne au mien du bonheur pour ses derniers moments.

Villechaise revient de permission, H le charge de lui ménager un entretien avec Le Nouëne pour que les excuses qu’il se prépare à faire soient mieux accueillies que la première fois.

Mardi 23 mai

Mon petit Hermantier meurt à 7 heures sans souffrances ; sa décoration est arrivée à temps.

Nous n’avons pas eu de bombes cette nuit, le temps se met à l’orage et les avions ne peuvent venir.

Les nouvelles de Verdun sont bonnes ; nous avançons un peu et avons repris le fort de Douaumont.

Réconciliation de Le Nouëne et de H ; celui-ci s’excuse avec beaucoup de regret et l’autre promet de ne garder aucun souvenir de ce petit incident. H. n’a plus maintenant qu’à faire sa confession à Laroyenne quand il sera rentré, et on ne parlera plus de cette affaire.

Mercredi 24 mai

Le Nouëne et Blanc partent pour Kruth déjeuner avec le Colonel Segonne.

Retour de Laroyenne qui reprend tout de suite son service ; les blessés sont ravis de le voir revenu ; moi aussi, d’ailleurs.

Je renouvelle connaissance avec Madame Doyen ; j’ai reparlé avec son mari d’Annecy et de tous les vieux souvenirs. Je les vois presque tous les jours et ils sont très aimables tous les deux.

On parle du départ de la division pour destination inconnue, peut-être Verdun. On mettra ici des troupes qui en reviennent pour se reposer. Nous regretterons le Gal de Pouydraguin, et moi je n’aurai plus la chance de revoir Sabardan, Fabry, etc. puisque tous ces bataillons vont s’en aller. Sabardan rentre justement de permission et vient me voir tout de suite ainsi que Doyen.

Blanc dîne avec nous à notre popote pour son dernier soir.

Jeudi 25 mai

Enterrement d’Hermantier ; j’y vais et pense à la 1re communion de Belly à laquelle je ne puis assister.

Départ de Blanc et de Le Nouëne en permission.

Visite de Fabry et de Sabardan.

Arrivée de madame de Beaulieu et de sa fille Mme de Warren dont le mari blessé et soigné à Weslztein doit arriver ici ce soir.

Mme de Beaulieu se présente comme infirmière venant soigner son gendre, ce qui ne plaît guère à Renée. Comme ces dames ont du tact, tout finit par s’arranger.

Vendredi 26 mai

Évacuations ; quatre opérations ; beaucoup de travail, pas mal de fatigue. Mme de Beaulieu et Renée s’arrangent très bien, il n’y aura pas de conflit de ce côté.

Conversation de Laroy. et de H à propos de l’affaire du Ct Quina. Laroy. a été prévenu dès son arrivée, et trouve que puisque tout s’est bien terminé, il n’y a plus à en parler.

Les nouvelles ne sont pas brillantes : nous avons reperdu le fort de Douaumont et les Italiens reçoivent une pile.

Samedi 27 mai

Ma première anesthésie dans la radiographie ; heureusement il y fait moins noir que d’habitude et mon bonhomme respire bien ; mais que c’est donc angoissant.

Les nouvelles d’Italie continuent à être mauvaises.

Mme de B. et sa fille déjeunent avec nous à la popote.

Visite de Sabardan. Doyen continue à aller beaucoup mieux.

Dimanche 28 mai

Messe de Lelièvre à 7 h 1/4.

Opération ; anesthésie sous l’écran ; cela marche bien heureusement.

Soins toute la journée ; départ de Laroyenne pour Soultzeren. Hallop. et Villechaise nous invitent à dîner à la Poste ainsi que Mlle Soulas.

Nous y allons en civil ; à la fin du dîner, arrive Laroyenne comme la statue du Commandeur ; heureusement qu’il était au courant de l’invitation ; le malade de Soultzeren étant mort, il n’est pas allé jusqu’au bout et est revenu dîner. Il a l’air quand même assez ahuri de nous voir là. Nous rentrons à 10 heures bien sagement.

Lundi 29 mai

Mme Lt m’écrit qu’elle ne rentrera que le 10 ; cela va encore retarder mon départ, surtout la Pentecôte étant le 11. Le Colonel Segonne et les Haas viennent déjeuner ; il pleut toute la journée.

Laroyenne retourne à Soultzeren.

Mardi 30 mai

Opération ; promenade avec les Haas.

Mercredi 31 mai

Départ de Jeanne que nous conduisons à la gare ; elle tâchera de revenir au Tholy passer l’été.

Quatre opérations dans la journée dont deux sous l’écran.

Jeudi 1er juin

Ascension ; messe de Lévêque à 7 h.

Visite de Villaret, très aimable.

Arrivée de blessés de Gaschney, dont deux très mal ; c’est honteux de voir des médecins de l’avant s’entêter à opérer dans des conditions aussi défectueuses.

Vendredi 2 juin

Messe à 5 heures ; évacuations, soins toute la journée sans arrêt. Renée invite Mme de St Genest à dîner.

Samedi 3 juin

Concert à l’hôpital, Francon se fâche parce qu’on a oublié de le consulter.

Fabry est nommé Commandant du 51e bon. Je suis bien contente que ce soit un des amis de Paul qui ait ainsi la succession de ce pauvre R. L..

Les Anglais se font battre sur mer ; les Allemands pavoisent au Reichackerkopf.

Visite d’Hassler qui inspecte tous les services.

Dimanche 4 juin

Laroyenne retourne à Gaschney pour une opération d’urgence.

Nous déjeunons chez Mme de Warren, solennel et sérieux.

Les nouvelles de Verdun deviennent sérieuses ; le fort de Vaux est menacé et la lutte est plus furieuse que jamais.

Sabardan vient me faire ses adieux, il part demain avec le 12e ; nous sommes émus tous les deux, en reviendra-t-il ?

Lundi 5 juin

À 4 heures du matin départ du 54e ; défilé devant le Colonel Brissot, à 7 heures, départ du 12e, Sabardan salue en passant ; combien seront épargnés de tous ceux qui partent ainsi.

Laroyenne retourne à Gaschney.

Mardi 6 juin

À 6 heures, départ du 30e bon, descendu de la Schlucht hier, arrivée du 35e et du 42e, les régiments de Belfort de retour de Verdun.

Le Gal de Pouydraguin vient nous faire ses adieux ; tout le monde le regrettera ici, nous les premières.

Le P. Delaure vient aussi.

Nous avons à déjeuner le fils du Colonel Segonne, très gentil et très crâne.

Mercredi 7 juin

Trois opérations dont une trépanation très grave, et deux sous l’écran ; une quatrième opération le soir ; je suis bien fatiguée.

Jeudi 8 juin

Déjeuner avec Mmes de Barrau, de Beaulieu et de Warren, toujours solennel et sérieux.

Ma permission est arrivée, je pourrai partir jeudi.

Le fort de Vaux va être pris. La bataille navale est devenue une victoire pour les Anglais.

Retour de Le Nouëne.

Visite et inspection du Gal Gratier.

Vendredi 9 juin

Évacuations ; opération ; petite promenade avec Julie et Hallopeau. Nous admirons les évolutions nautiques des majors de l’ambulance.

Le fort de Vaux est pris, Kitchener est noyé ; les Russes avancent.

Samedi 10 juin

Arrivée d’un entrant qui se meurt ; départ possible de Francon qui irait à Besançon.

Visite d’Hassler, en casque ?

Retour de Mme Letixerant.

Dimanche 11 juin

Messe ; opération très grave de mon entrant d’hier qui manque de mourir sur la table d’opération.

Déjeuner chez les de Warren ; Continuation de la victoire des Russes ; bataille acharnée à Verdun.

Préparatifs de départ ; visite d’adieu au médecin chef.

Mort de mon opéré de ce matin.

Lundi 12 juin

Départ pour Paris ; voyage avec Mlle d’Anglemont.

Mercredi 28 juin

Retour de Paris après un voyage de 36 heures : arrivée à Nancy avec heures de retard, toutes les correspondances manquées, visite de Nancy ; arrivée à Laveline à 11 heures du soir, coucher dans le petit hôtel de la gare, départ à 3 heures par un train de ravitaillement qui me fait arriver à G à 6 heures, juste à temps pour le départ de Renée.

Pendant mon absence, le grand et triste évènement a été le départ de l’ambulance. Ces messieurs sont partis le samedi 17 pour Tricot entre Montdidier et Compiègne ; c’est une tristesse générale dans tout l’hôpital, et je suis navrée de n’avoir pu leur dire adieu.

Ils ont juré de nous faire venir si cela était possible ; arriverons-nous jamais à pouvoir les rejoindre.

Ils sont remplacés par deux chirurgiens, l’un très jeune, assez gentil, ancien élève de Laroyenne, Sygand, a tout le rez de chaussée avec Millet-Humbert ; l’autre, Lambert, trois galons a les deux étages : signe particulier est apôtre de la culture physique d’Hébert[3] et fait des exercices tout nu dans le jardin à 6 h du matin. Il est d’une lenteur désespérante et fait traîner les pansements toute la journée, ce qui éreinte tout le monde ; à part cela, assez agréable.

Jeudi 29 juin

Opération faite par Lambert avec lenteur ; il ne va pas à la cheville des autres et est autrement prétentieux. Avec lui, le service du second qui m’est dévolu, est devenu odieux et bien plus fatigant que quand j’avais deux étages et beaucoup plus de blessés. Je n’ai retrouvé que très peu de mes anciens blessés, Dessus, Tixier, Hudry et bien d’autres n’ont pas voulu rester après le départ de Lar.

Il n’y a plus guère qu’Antoine Leca et Roux de mon ancien service. J’ai hérité des moribonds du service d’Hal. ce qui rend le travail bien plus triste et plus fatigant.

Arrivée d’une cliente civile qu’on opérera samedi de l’appendicite.

Vendredi 30 juin

C’est la fête du S. C. et nous avons oublié d’aller à la messe, aussi J. et moi allons nous à l’église dans la journée avec le Dr Haas, tout triste de ne plus avoir ses amis. Jeanne est installée au Tholy, nous irons la voir dès que nous le pourrons.

Samedi 1er juillet

Opération de l’appendice avec un luxe de précautions un peu exagéré ; cela dure près de deux heures, et il faut passer l’après-midi à faire des pansements.

Pouchon déclare que si les autres étaient des célébrités capacités, ceux-ci ne sont que des pastiches.

Dimanche 2 juillet

Messe à 5 heures, nous n’avons plus Lelièvre pour nous en dire une à 7 heures. Nous travaillons encore presque toute la journée et je n’en puis plus ; jamais je n’ai été si fatiguée, d’autant plus que mon doigt me gêne et qu’un énorme furoncle au bras me fait horriblement souffrir.

Doyen nous annonce le commencement de l’offensive dans la Somme ; avec quelle anxiété allons-nous attendre les dépêches.

Lundi 3 juillet

Toujours du surmenage par la faute de Lambert qui tout en étant aimable, est bien ennuyeux dans le service. Un de mes blessés est mourant et on ne peut le quitter, un autre arrive qu’il faut opérer d’urgence ; tous les deux demandent des soins sans arrêt.

Les nouvelles de la Somme sont bonnes, on avance lentement sur Péronne, nous avons pris quelques villages et enfoncé les premières lignes.

Mardi 4 juillet

Un de mes blessés est mort dans la nuit, on soutient l’autre à force de piqûres ; je n’en peux plus et suis forcée d’avoir mon bras en écharpe, Mlle Humbert monte au second pour m’aider.

J. et moi allons avec le Dr Haas au Tholy pour voir Jeanne, le pays est superbe, mais il pleut et nous la trouvons triste ; elle n’est pas trop mal installée, mais elle est seule et s’ennuie à mourir. Notre visite lui fait plaisir.

Nous avons quelques renseignements sur l’ambulance par des lettres de H. Ils sont rattachés à un hôpital d’évacuation de 3 200 lits dont 600 pour eux ; ils ont chacun 2 infirmières militarisées, transfuges des C. R. ou de l’A. P. rien de bien brillant ; le principal ne veut pas de nous, il faut attendre.

Mercredi 5 juillet

Les nouvelles données par Doyen sont excellentes : d’abord on a encore avancé, nous sommes maintenant très près de Péronne, la Cavalerie est partie ; puis les Allemands ne peuvent plus envoyer comme renforts une division à la fois, mais seulement des bataillons isolés pris un peu partout. Tout le monde est ravi de ces bonnes nouvelles. L’offensive a commencé le jour de la fête du S. C. et cette coïncidence est impressionnante.

Mon petit malade va de plus en plus mal, on le bourre de piqûres et l’on entretient une vie factice, mais nous ne le tirerons pas de là.

Jeudi 6 juillet

Mon bras commence à aller mieux, j’ai tellement à faire que je ne sais comment je m’en tirerais s’il était encore immobilisé.

Les nouvelles de l’ambulance sont meilleures ; ils ont changé de principal et le nouveau n’a pas les mêmes idées que son prédécesseur sur les infirmières de la C. R.

Vendredi 7 juillet

Messe à 5 heures, travail fou toute la journée.

Deux lettres d’H ; la première dit que Laroyenne a fait au principal une demande officielle pour nous avoir toutes les quatre ; c’est peut-être ce qu’il y avait de plus difficile à obtenir ; le principal a immédiatement transmis la demande et Mme Legueu sait que c’est nous qu’elle doit désigner.

La seconde lettre annonce leur départ de Tricot ; comme il ne faut pas que nous y arrivions après eux, tout se trouve arrêté. Ils vont à Wiencourt juste derrière l’offensive, comme situation, c’est l’idéal, mais ils ne savent pas ce qu’ils vont trouver en arrivant. Depuis deux ans que nous attendons le départ pour l’avant, il semble bien difficile à réaliser.

Visite du Dr Georges, la 66e Don part pour le Nord, la 46e aussi. Il arrive ici en place les divisions fatiguées de Verdun.

Samedi 8 juillet

Je suis réveillée dans la nuit par la mort du petit Monin. Le père assiste à son agonie avec un courage admirable. Quatre entrants pendant ce temps, opérations toute la nuit.

Le docteur Sigaud annonce son départ, il est envoyé à Vesoul ; c’est le plus gentil des deux qui s’en va et voilà à peine trois semaines qu’ils sont là.

Courses et toute petite promenade avec Julie.

Arrêt dans l’offensive ; pas de nouvelles d’H.

Dimanche 9 juillet

Messe à 5 heures ; un nouveau major de l’hôpital d’évacuation vient pour aider aux pansements. Cela va plus vite, et il n’a pas l’air désagréable.

Une longue lettre de Levêque, qui m’envoie une photo de la tombe de Paul.

Toujours du calme dans la Somme.

Enterrement du petit Monin.

Promenade avec Julie.

Lundi 10 juillet

Arrivée d’un major pour B. R. Lambert restera seul pour le Lac.

Lettre de Renée qui a été voir Mme Legueu ; celle-ci a reçu une lettre d’H. et une de Laroyenne, c’est un vrai succès. Elle tâchera si possible de nous faire attacher à l’ambulance.

Mon trépané devient de plus en plus difficile.

Mardi 11 juillet

Nous apprenons avec surprise l’arrivée de 9 infirmières temporaires militaires que personne n’a demandé. Piéry se décide à les caser au Casino et à Beaurivage d’où il expulse Mlle de L.

C’est honteux, tout le monde est indigné ; il déloge aussi Mme Th de la Paix, sans l’ombre de politesse.

Mercredi 12 juillet

Le docteur Haas est au désespoir, ses trois infirmières ne savent absolument rien et sont insupportables ; nous allons à l’évacuation protester pour de Laur et Thierry. Il est probable qu’on me donnera celle là pour m’aider au second.

Jeudi 13 juillet

Inspection du Gal Maugé, très aimable, Haas continue à être de plus en plus en colère, cela tourne au drame avec ses infres.

Doyen vient dîner avec nous pour nous faire ses adieux ; longue et triste conversation sur Paul et les amis du 11e.

Vendredi 14 juillet

Adieux de Trousset, évacué ; il est arrivé ici le même jour que nous ; je l’appelle notre frère jumeau.

Le Gal Gratier vient aussi faire ses adieux, la 46e Don part pour X. Il est si détesté que personne ne le regrettera beaucoup.

Nous allons conduire Doyen au train de 4 heures, tout le monde un peu ému, le reverrons-nous jamais.

Coup de théâtre : par ordre ministériel, les militarisées sont toutes réunies au Lac et c’est nous qui sautons !

Tout le monde est stupéfait ; nous allons voir les Garnier ; Julie va partir pour Paris, Piéry n’est pas chic du tout.

Samedi 15 juillet

Dépêches à Renée et Mme Legueu, préparatifs de départ de Julie qui ne reviendra que si nous gardons le Lac.

Reçu lettre de Laroyenne, très amicale ; il espère nous voir arriver dès que cela sera possible ; je lui réponds aussitôt pour le mettre au courant des événements.

Visite de la Gale Bouteau, major des mil, beaucoup d’amabilité.

Lambert est au désespoir et veut se faire relever. Julie va faire ses adieux aux Garnier etc. ; une dépêche de Renée parle d’une erreur, Piéry est incrédule.

Dimanche 16 juillet

Messe à 5 heures ; départ de Julie que nous conduisons à la gare ; reviendra-t-elle. Mme Lt et moi nous trouvons bien seules.

Ordre de service nous enjoignant de prendre le service à B. R. c’est à la fois grossier et maladroit de la part de Piéry qui gaffe et qui s’enferre de plus en plus. Nous mettons quelques unes des nouvelles au courant ; elles ne savent rien de rien, les malades sont en larmes et les infirmiers navrés.

Mort subite du petit Fontaine.

Leca et son oncle m’offrent du champagne ; le soir, réunion d’adieux au service des officiers tout tristes.

Lundi 17 juillet

Départ assez triste, Pouchau et Mme Perrine pleurent ; nous recevons à B. un accueil charmant ; médecin, de Laur, blessés et infirmiers ne savent comment nous être agréables ; nous faisons les pansements, le service ira tout seul.

Je couche encore au Lac, mon trépané, Roux meurt dans la soirée.

Triste nouvelle qui me bouleverse ; la mort de Mme H. Morel.

Mardi 18 juillet

Julie nous télégraphie que « François » travaille et que Renée revient. Au Lac, c’est une vraie comédie, tout va de travers ; toute cette histoire serait bien comique si les blessés ne devaient pas en souffrir.

Je m’installe à B. R. ; ma chambre donne juste sur le lac ; le temps est merveilleux et la vue splendide.

Mercredi 19 juillet

Retour de Renée qui a pris le R. Q., elle a vu Julie et Mme Legueu, M. de Vogué et Mme d’Hauss. La C. R. est furieuse, le ministre ayant promis qu’un fait pareil ne se produirait jamais ; elle va protester ferme et essayer de nous faire réintégrer. Si c’est impossible on nous donnera l’ambulance ou un poste important.

Carte de Levêque, le 11e a vécu des heures tragiques.

Jeudi 20 juillet

Enterrement de Roux ; j’y vais avec Germaine, installée au Casino et qui pleure.

Dépêche de J : bon espoir ; lettre d’H, cela va mieux à l’A. C. A.

Visite du Gal de Villaret ; il ne va pas au Lac et reste assez longtemps avec nous pour se renseigner ; nous le mettons au courant de tous les détails et il nous jure qu’il ne savait rien ce dont nous ne croyons pas un mot.

Vendredi 21 juillet

Départ de Mme Lt ; elle est si excitée depuis quelque temps que c’est un vrai soulagement d’en être débarrassée.

Il fait un temps splendide, quelle belle vue sur le lac en ce moment.

À 3 heures, cérémonie à B. R. pour la décoration de Mme de Barrau à qui on remet la médaille des épidémies ; Hassler, Rigollet et Piéry, ces derniers fort penauds et petits garçons. Hassler nous fait des excuses en règle, très bien tournées d’ailleurs ; nous sommes persuadées que c’est sur l’ordre de Villaret. M. Garnier répond d’une façon stupide.

Les nouvelles de Paris sont quelconque, on proteste ferme à la SSBM.

Samedi 22 juillet

Petite promenade sur les bords du lac avec Renée ; nous profitons de nos vacances.

Dimanche 23 juillet

Opération et anesthésie, la première à B. R..

Grande promenade avec Mlle Humbert dans la forêt et sur les bords du lac.

Nous rapportons des digitales superbes.

Lundi 24 juillet

Lettre de J. qui a vu H. Ils recommencent à travailler et voudraient bien nous avoir ; et nous, donc.

Mardi 25 juillet

Julie a vu Jallu et Regault ; il est à peu près certain qu’on ne pourra nous rendre le Lac ; mais on nous donnera un hôpital d’évacuation où sera l’ambulance ; il ne s’agit que de prendre patience.

Tout va de travers au Lac, Rigollet est venu faire une enquête, ce sont des disputes perpétuelles et ces dames ne font rien.

Bornaud est mourant.

Visite du colonel Segonne ; sa brigade va partir incessamment pour le nord. Nous ne connaîtrons plus personne ici, il est bien temps de s’en aller.

Mercredi 26 juillet

Mme Legueu est mécontente de la démarche au ministère qui pourra nous faire donner l’A. C. A. au lieu du Lac ; Mme Lt a dû passer par là.

Bornand est enfin mort cette nuit ; Renée va au Lac donner des anesthésies ; c’est toujours une pagaye épouvantable.

Jeudi 27 juillet

L’A. C. A. devient de plus en plus inaccessible, le principal de qui dépend Laroyenne ne veut pas laisser faire la demande officielle, disant comme au ministère que ça ne leur est pas permis d’avoir des infirmières. D’un autre côté, Mme Leg. tient en réserve pour nous un poste épatant, tout à fait au front et qu’elle ne donnera à personne tant que la question du Lac ne sera pas réglée.

Vendredi 28 juillet

Cela change tous les jours, Jallu fait dire maintenant que nous ne rentrerons pas au Lac, mais que l’on nous donnera probablement l’A. C. A.

Samedi 29 juillet

Villaret va au Lac tâcher de ramener la paix ; tout le monde s’y dispute et les malades ne sont plus soignés du tout.

Dimanche 30 juillet

Toujours rien de nouveau pour nous ; nous en profitons pour nous reposer.

Les nouvelles militaires sont excellentes surtout du côté russe, mais nous apprenons que la 47e Don a beaucoup souffert. 68 officiers seraient hors de combat ; jusqu’à présent, aucun de mes amis.

Lundi 31 juillet

J’apprends la mort de l’Eleu tué dans la Somme, encore un. Le 11e et le 12e ont énormément souffert dans l’attaque de Curlu.

Lettre de J ; la solution ne tardera pas.

Mardi 1er août

Coup de théâtre ; Rigollet et Piery, revenu de permission ce matin même, viennent à Beaurivage nous annoncer notre rentrée au Lac ; les militarisées vont à Bessoncourt, tout près de Belfort, sauf trois qui vont à la Paix. Piery ne dit pas un mot, Rigollet est très embarrassé, ils ont recevoir un abattage soigné. Tout le monde est ahuri de notre succès, c’est un vrai triomphe pour la S. B. M. ; nous saurons par Julie les détails de ce qui s’est passé à Paris.

Mlle H. revient de Paris et nous apporte une lettre de Julie qui nous annonce notre succès et son arrivée pour jeudi.

Mercredi 2 août

Adieux à B. R. où tout le monde nous a si bien accueillies ; Champion et de Laur ont été particulièrement aimables.

Reprise du service au Lac ; on nous fait fête, les malades sont touchants.

Piery nous envoie à signer notre nouvel ordre de service, il a supprimé le nom de Germaine, nous protestons.

Jeudi 3 août

Grande discussion avec Piéry qui continue à gaffer ; au lieu d’essayer de faire oublier ses torts précédents, il les aggrave ; la pauvre Germaine est forcée de rester au Casino.

Retour de Julie, quelle joie ! Quand il manque une de nous, le reste du trio est tout désemparé ; nous lui racontons tout ce qui s’est passé et elle complète les détails déjà donnés par ses lettres. Notre réintégration est due à Briand qui l’a exigée et la S. B. M. est maintenant au pinacle auprès du S. S. mais Mme Leg. comprend très bien que nous en ayons assez de G. et dès qu’un temps raisonnable pour l’effet moral sera écoulé, elle nous donnera un autre poste au front. Pour l’A. C. A., nous nous débrouillerons comme nous pourrons.

Vendredi 4 août

Lettre d’H. ; il a annulé sa demande de relève et espère toujours nous voir arriver ; il est raccommodé avec Lar. qui devient plus énergique. Ces deux hommes là fondus ensemble donneraient deux perfections ; quel dommage qu’ils ne s’entendent qu’à moitié.

Évacuations dont Leca, c’est le dernier qui me reste du service de Laroyenne.

Départ des militarisées, sauf les trois pestes de la Paix ; celles-là avouent ne pas vouloir y rester, mais guigner B. R. ou l’évacuation, rien que cela !

Visite de Jeanne, nous irons au Tholy dès que nous le pourrons.

Nos hôpitaux ne font plus partie du service de l’avant, mais passent à la région ; cela nous ennuie un peu de nous savoir à l’intérieur, même sur le papier ; cela va faire partir bien des infirmières.

Samedi 5 août

Opérations et anesthésies ; j’ai retrouvé sans enthousiasme le service de Lambert qui ne me plaît décidément pas beaucoup.

Il est certain que nous pourrions avoir pire, mais en comparaison des autres !

Thévenel annonce son départ pour l’intérieur.

Le colonel Ségonne vient dîner aussi ravi que surpris de nous retrouver à notre poste. Malheureusement, la pauvre Renée est souffrante tout le temps, c’est une soirée manquée.

Dimanche 6 août

Messe à 7 h ½ ; pansements, opération dans l’après-midi ; nous sommes plus esclaves que jamais, simplement par le manque de méthode et d’organisation du docteur.

Lundi 7 août

Thévenel nous fait ses adieux et présente son successeur qui ressemble à un bouledogue ; il fera les pansements du rez-de-chaussée. Renée et moi resterons nanties de Lambert ; comme agrément, c’est mince !

Départ de Millet et Barrau en permission ; Piéry est très aimable, il a un peu de remords.

Lettre de H. à J. ; on demande de nouvelles infirmières à Wiencourt ; il faudrait que ce soit des S. B. M. et profiter de l’occasion.

Julie écrit au Gal Plantey qui commande à Amiens, à Miribel et à Mme de Beaulieu.

Dans le journal, on parle de la revue de la Somme, c’est la 47e Don et surtout le 11e qui ont été à l’honneur ; le commandant du 11e ne va probablement pas rester ; Doyen arrivera-t-il à temps pour le remplacer.

Mardi 8 août

Deux nouvelles ; d’abord Wiencourt passe dans la 10e armée, ce qui fait que nos lettres d’hier ne servent plus à rien puis, ce qui est grave, H. quitte l’ambulance. Sa demande de relève a été accordée et il est envoyé à Dinard dans un poste très important. Il est maintenant très contrarié de cette aventure qui arrive bien par sa faute. Quant à nous, c’est notre plus solide appui à l’A. C. A. qui s’écroule. Nous n’avons plus qu’à attendre patiemment le poste que Mme Leg. nous donnera dans un mois ; qui sait ce qu’il nous réservera.

Visite du Cel Félix qui nous invite à déjeuner pour demain : nous croyons plus sage de refuser.

Mercredi 9 août

J’écris à Lévêque pour savoir s’il est encore vivant ; nous sommes maintenant de vrais amis.

Lettre de Mlle Pailliette qui vient de se faire militariser. On bombarde toujours à Belfort, et un obus est tombé à Ste Marie.

Jeudi 10 août

Une visite qui est une vraie surprise : Péon vient passer avec nous la fin de sa permission ; la reconnaissance de ce pauvre garçon est touchante.

Vendredi 11 août

Renée part pour Belfort où elle doit voir son mari ; j’occupe Péon comme je peux toute la journée.

Samedi 12 août

Renée nous rapporte des nouvelles de Belfort, la mère Pailliette est morte, Élisabeth partie pour tout à fait.

Dimanche 13 août

Messe à 7 h. ½. Départ de Péon qui pleure en nous quittant ; c’est un brave cœur qui ne nous oubliera pas.

Lundi 14 août

Lettre d’H. ; son successeur n’arrive pas, et il espère pouvoir rester à l’ambulance.

Nous remettons de l’ordre dans notre petite chapelle.

Nouvelles de la 47e. C’est elle avec la 14 qui ont commencé les attaques ; la 47e a perdu 70 officiers dont 20 tués et 1 600 hommes. Après un peu de repos, elle doit attaquer de nouveau maintenant.

Le colonel Segonne vient nous faire ses adieux ; lui aussi part pour la Somme dans quelques jours.

Mardi 15 août

Nous n’avons pas de religieuse pour veiller ; je fais une tournée à 4 h et vais à la messe de 4 h ½.

Toute la journée se passe après une seule opération ; impossible d’avoir aussi peu de méthode que ce pauvre Lambert.

Lettre d’H., datée de Paris ; au moment où il n’y comptait plus, il a reçu son ordre de départ ; c’est la désorganisation de l’A C A qui commence.

Pauvre ambulance, la retrouverons-nous jamais, et si nous pouvons enfin y être envoyées, qui restera encore de nos amis.

Mercredi 16 août

Visite d’Hassler et de James Eyde, l’ami du frère de Julie. H. nous félicite ; à l’entendre, nous lui devons notre retour ; nous faisons semblant de le croire.

Ensuite Villaret arrive ; même antienne, tout ce monde est débordant d’amabilité.

Mlle de Laur vient déjeuner avec nous. Nous sommes toutes en colère contre Piéry qui s’obstine à refuser le retour de Germaine ; jusqu’à présent, c’étaient des gaffes, maintenant c’est de l’hostilité.

Encore une visite de général : cette fois c’est Andlauer, commandant la 63e Don qui vient accompagné du Colonel Félix. Opération tragique le soir ; un forestier arrive écrasé par un tronc de sapin ; pendant l’opération, un orage effroyable, l’électricité s’éteint sans cesse, on travaille aux bougies ; le malheureux meurt à la fin de l’opération, c’est lugubre.

Jeudi 17 août

Arrivée d’un nouveau major qui prend le service du rez-de-chaussée. Cette fois, c’est un vrai chirurgien qui paraît tout à fait bien et qui est un grand ami du Dr Haas.

Vendredi 18 août

Évacuations de 3 blessés dont mon amputé des deux bras.

Je profite de ce qu’il y a peu à faire pour remettre l’étage en ordre ; si nous partons, que tout soit parfaitement propre.

Nous faisons de la clientèle civile ; on m’amène une petite fille avec une appendicite.

Samedi 19 août

Nous allons voir Jeanne, très contentes de passer quelques heures avec elle. Elle nous apprend qu’une bombe est tombée sur les Cours Secondaires ; tous les malades étant à la cave.

Pendant mon absence, arrivée dans mon service d’une femme remplie de « totos ».

Dimanche 20 août

Nettoyage de ma femme !

Adieux de Marty qui nous reparle de la 47e ; la seconde offensive a été moins meurtrière que la première. L’offensive qui devait avoir lieu du côté de Roye était fixée au 4 août mais on l’a retardée. On a de plus en plus intérêt à ne pas se presser.

Lundi 21 août

Pluie toute la journée ; petite promenade avec Julie, journée sans intérêt.

Mardi 22 août

Lettre de Rabut ; Bloch est dans leurs environs, ce n’est pas à désirer de la retrouver.

Lacaze écrit qu’elle est près de Thiaumont.

Commencement de l’offensive à Salonique.

Mercredi 23 août

Un an que nous sommes arrivées ici, avec tout le regret de ce que nous laissions à Belfort et l’appréhension de ce que nous allions trouver ici. Si les premiers mois ont été pénibles, j’ai eu au Casino un service bien agréable. Quant à celui de Laroyenne, cela a été mon temps le plus heureux depuis le commencement de la guerre.

Julie écrit à Mme Legueu.

Visite de Rigollet toujours assez embarrassé, Piéry continue à refuser le retour de Germaine ; maintenant c’est sûrement de la mauvaise volonté.

Jeudi 24 août

Nouvelles de l’ambulance par Villechaise, Rabut et Dyot. Ce dernier a été opéré par Hallopeau le matin même de son départ. Ils s’ennuient tous dans cet horrible trou.

Visite de Mathieu, au repos au Collet. Cela nous fait grand plaisir de le revoir.

Lambert est parti en permission ce matin. Suchaux le remplace ; quelle différence.

Vendredi 25 août

Il fait un temps superbe. Julie et Renée vont à pied au Tholy voir Jeanne ; je garde l’hôpital.

Samedi 26 août

Lettre d’H. Mme Lt devient tout à fait toquée, il sera bien difficile de l’emmener.

Répétition au Casino ; j’y vais et les autres iront demain à la représentation. Beaucoup de nouvelles de la Somme, il faut espérer que la moitié est fausse. Il paraîtrait que les 4 colonels de la 14e Don sont tués, entre autres celui que nous avons soigné ici, le 3e fils du Gal de Pouydraguin, le Cl Hoursel, le beau frère de Le Bourgeois, le Cl Latrame du 30e, le comt du 14e, celui qui a succédé à L’Eleu ; que de deuils et de tristesses.

Dimanche 27 août

Concert au Casino, je reste de garde, il y a si peu de blessés que nous n’avons rien à faire.

Lundi 28 août

Retour de Lambert, on s’en passait très bien.

Lettre de Mme Legueu ; rien de précis, aucune réponse nette.

Une bonne nouvelle attendue depuis plusieurs jours ; la Roumanie a déclaré la guerre à l’Autriche ; et l’Italie à l’Allemagne.

Nouvelles de Sabardan ; il n’a rien jusqu’à présent.

Visite du Min inspecteur Richard, le docteur Haas devient médecin chef des annexes.

Mardi 29 août

Par extraordinaire, il fait beau.

Visite à Mme Humbert, petite promenade avec Julie.

Visite du Père Narp.

Mercredi 30 août

On pavoise en l’honneur de la Roumanie. M. de Nanteuil désire y être envoyé pour organiser le tir contre avions.

Nouveau départ de M. Lambert pour deuil de famille.

Toujours très peu à faire, nous commençons à nous ennuyer ferme.

L’abbé Raison devient aumônier de la 47e Don.

Jeudi 31 août

Petite promenade avec Julie.

Vendredi 1er septembre

Lettre de Beurier, à Salonique, très intéressante. Toujours pas de nouvelles de Lévêque.

Samedi 2 septembre

Promenade au Tholy où nous allons à pied par un temps superbe ; bonne visite à Jeanne.

Lettre de Mme Lt : Mme Legueu désire que nous passions encore tout le mois de septembre ici, et nous réserve un très beau poste, paraît-il, pour le mois d’octobre.

Le docteur Suchaux vient d’avoir un beau frère, tué dans la Somme ; il part en permission, c’est Champion qui fera tout le service.

Visite d’adieu du Colonel Félix qui quitte G. et de Poirier nommé à Lyon.

Dimanche 3 septembre

Messe à la paroisse, travail ; peu de choses à faire, pas de nouvelles.

Lundi 4 septembre

L’offensive a repris dans la Somme, les nouvelles sont très bonnes ; quelques villages repris, dans quel état, hélas !

Opération par Champion, anesthésie sous l’écran.

Mardi 5 septembre

Toujours du calme, il pleut sans cesse, peu à faire.

Mercredi 6 septembre

Lettre de Le Nouëne très intéressante, les dépôts de munitions qui avoisinent l’ambulance sont très marmités ; jusqu’à présent l’hôpital est intact. Toutes les infirmières sont parties, on évacue le plus possible.

Jeudi 7 septembre

Complications administratives avec une dépêche envoyée à Lourdes par erreur. Grand émoi du Dr Haas, responsable ; l’affaire est assez comique.

Continuation de la mauvaise volonté de Piéry ; nous nous en souviendrons.

Vendredi 8 septembre

Messe à 6 heures. Pas de nouvelles intéressantes.

Inspection du colonel Haton.

Samedi 9 septembre

L’affaire de la dépêche devient très sérieuse, l’enquête révèle que Morand l’a envoyée par complaisance pour faire venir la femme d’un camarade, l’armée est informée, cela va tourner très mal.

Décoration de Mlle de Laur, par Hassler. C’est beaucoup moins bien que pour Mme de B. d’ailleurs les militarisées sont là et cela le gêne.

Dimanche 10 septembre

Nouvelles de la 47e : Sabardan est encore intact. On m’apprend la mort de l’abbé Cabanel, aumônier de la 66e. Il est allé retrouver Paul qu’il aimait tant.

Retour de Lambert.

Nouvelles de Dyot évacué à Mayenne ; il croit que l’ambulance a reçu un obus.

Lundi 11 septembre

Départ de Julie ; le trio perd son « âme », nous sommes toutes tristes.

Première communion de ma petite fille que l’on opère demain ; cérémonie simple et navrante. Préparatifs pour l’opération.

Retour de Suchaux.

Mardi 12 septembre

Opération de la petite ; j’ai passé l’anesthésie au Dr Delage ; tout va bien heureusement.

Attrapade avec Chaperon. Lambert, Suchaux et Renée se tordent.

Dépêche de Julie ; Mme Legueu nous rappellera à la fin du mois mais ne peut ou ne veut préciser le poste qu’elle nous donnera. Trois semaines au plus à rester ici !

Piéry continue à être odieux dans l’affaire de Germaine. Petite rouerie Millet !

Mercredi 13 septembre

La mort de l’abbé Cabanel est démentie.

Lettre du Colonel Segonne ; c’est sa brigade qui a pris Cléry le 3 ; il a perdu pas mal de monde et trouve que les boches tiennent encore bien solidement. Il croit revenir ici avec la 47e Don dans un mois ; nous n’aurons vraiment pas de chance s’ils se croisent avec nous.

Renée va au Tholy ; je reste toute seule toute la journée que je trouve terriblement longue.

Changement dans notre service particulier, Mme Beaufils doit travailler à l’hôpital et s’occupera moins de nous, nous la forçons à accepter, quand nous partirons, cette pauvre femme se trouverait sans rien.

Lettre de Beaurieux, il ne nous oublie pas.

Jeudi 14 septembre

Visite de Marty ; on voudrait essayer de démolir Sarrail et l’on envoyé Gouraud pour le remplacer, mais les amis politiques ont agi, et Gouraud a été rappelé quand il était déjà à moitié route.

Lettre de Julie ; Mme L. ne sait pas encore où elle nous enverra, dans la S ou ds l’Oise où elle manque de très bonnes infirmières.

Vendredi 15 septembre

Retour de Morand, pas du tout démonté par son aventure ; il a 15  jours de prison et quittera le Lac pour la villa de la Poste ; si l’armée n’augmente, il aura la chance de s’en être tiré à bon compte.

Samedi 16 septembre

On continue à avancer lentement mais sûrement dans la Somme ; c’est la brigade Messimy, dont le 27e qui a pris Bouchavesnes.

Arrivée d’une vieille femme qui a eu les jambes coupées par le tramway de la Schlucht. Comme il n’y a pas de sœur, je passe la nuit auprès d’elle ; elle meurt à 1 heure. Messe à minuit.

Dimanche 17 septembre

Temps de plus en plus épouvantable, la pluie et le vent font rage ; rien à faire, lecture et correspondance.

Lundi 18 septembre

Temps horrible, un jour de grippe ; je renonce à aller au Tholy, je tâcherai d’y aller demain.

Mardi 19 septembre

Visite au Tholy par un temps exécrable.

Mercredi 20 septembre

Lettre de Mme Lt qui compte toujours partir avec nous ; elle a appris que Lévêque avait la croix de Guerre ; j’attendrai pour le féliciter qu’il me l’ait annoncée.

Jeudi 21 septembre

L’abbé Cabanel est bien mort ainsi que l’abbé Barrier, l’ancien aumônier de la 47e.

Vendredi 22 septembre

Lettre du colonel S ; sa brigade est à Biaches, devant Péronne, celle de Gamelin un peu plus au nord et celle de Brissot derrière eux. Ils vont attaquer bientôt ; tout va très bien, les aviateurs sont merveilleux ; quant à l’artillerie, pour un coup de canon tiré par les Allemands, nous en tirons 32.

L’A. C. A. a quitté Wiencourt, trop bombardé et est maintenant au repos à Moreuil, un peu plus à l’arrière.

Samedi 23 septembre

Mlle Humbert nous apprend que le bruit court dans G. que nous partons pour la Somme ; c’est l’histoire des permis de Belfort qui nous vaut cela ; nous rétablissons les faits.

Hier promenade avec Renée au cimetière et au canon contre avions, photos.

Agonie de la petite fille, stupidité des parents.

Dimanche 24 septembre

Mort de la petite à 6 h du matin ; habillement ridicule.

Le Gal Balfourier quitte le 20e corps à son grand désespoir.

Lundi 25 septembre

Renée va au Tholy et nous ramène Marcelle.

Mardi 26 septembre

Retour de Julie ; elle a vu Mme Legueu toute disposée à nous envoyer « de l’avant » mais Mme d’H. poussée par sa fille ne veut pas que nous quittions Gérardmer. Pourtant il y aura bientôt trois postes à nous offrir dont Bray s/Somme, à côté de Curlu, mais il faut attendre le bon plaisir du comité. Je crois que je vais pouvoir partir sans encombre.

Mercredi 27 septembre

Prise de Combles, tout le monde est dans la joie.

Très belle promenade au Tholy avec Mlle Pichot ; nous passons par la forêt et Liézey, beau temps, vue superbe. Je ramène Jeanne qui vient passer quelques jours avec son mari.

Jeudi 28 septembre

Petite promenade avec Jeanne jusqu’à la Cascade de Mérelle.

Vendredi 29 septembre

Les Haas déjeunent avec nous, nous parlons de la question de leur future installation à Paris, je serais bien contente de les y revoir.

Samedi 30 septembre

Départ de Jeanne ; son mari est envoyé dans un petit trou près d’Ambérieu ; il va tâcher de se faire maintenir ici. Deux opérations de femme, une jeune et une vieille très gravement atteinte ; deux anesthésies bien longues.

Dimanche 1er octobre

Mon départ se décide pour vendredi ; on va changer tous les infirmiers et les remplacer par des femmes, c’est toute une nouvelle organisation ; je partirai dès que ce sera en train.

Lundi 2 octobre

Arrivée de 8 femmes de service que l’on case au ménage ; deux sont bien, deux très mal à renvoyer, le reste quelconque.

Lettre de Mlle de Miribel ; elle va à Bray s/Somme, nous a demandées toutes trois à Mme d’H. qui nous a refusées, disant que nous étions indispensables ici en ce moment. Nous sommes furieuses et allons tâcher de parer le coup.

Mardi 3 octobre

Lettre de Mme Legueu ; elle nous exhorte à la patience, ce n’est pas encore de sitôt qu’on nous laissera partir. Je ne nous croyais pas des personnages aussi importants.

Lettre du Colonel S. Il a vu Hassler à Amiens ; celui-ci lui a longuement raconté l’histoire des militarisées, en tâchant de se donner un rôle superbe et en nous couvrant de fleurs ; le Colonel lui a servi quelques bonnes petites vérités.

Je déménage mon service du second étage pour l’installer dans la vérandah et mes anciennes salles de Laroyenne ; cela me fait plaisir de m’y retrouver quoique tout soit tellement changé ; ce sera aussi moins fatigant et moins ennuyeux.

Mercredi 4 octobre

Nous déjeunons à la Poste avec les Haas qui rentrent à Paris.

La vieille femme meurt dans l’ap. midi.

Jeudi 5 octobre

Tous les infirmiers doivent partir, on commence à dresser des listes.

Préparatifs de départ.

Vendredi 6 octobre

Départ en auto à 4 heures du matin pour Annecy.

Samedi 21 octobre

Départ d’Annecy après 15 jours bien agréables.

L’événement tragique est la mort de Sabardan, tué dans la Somme le 3 ; un obus est tombé dans sa cagna et lui a enlevé les deux jambes ; le pauvre garçon est mort quelques heures après. Nous avons été bouleversées par cette perte ; c’est le dernier ami qui disparaît et il n’y a plus que Doyen comme survivant du 11e.

Le bruit a couru de la mort de Fabry et de celle du Colonel Segonne, toutes deux démenties, heureusement.

On annonce une offensive sur Verdun.

Pendant mon absence, bombardement par avions sur Gérardmer. Une trentaine de bombes ont été lancées la nuit ; pas de morts, mais quelque blessés, des incendies et des dégâts matériels. La nuit a été tragique et les blessés ont eu une frousse épouvantable, les infirmiers se sont sauvés, cela a été comique.

Lundi 23 octobre

Arrivée à Gérardmer, après deux jours de voyage ; messe à Lyon.

On me raconte les événements, le bombardement, et ses émotions.

Je vais voir les ruines, une maison près de l’église, une grange brûlée, et des vitres cassées partout.

Visite du Colonel Segonne arrivé du front hier soir et dont la brigade est cantonnée à Étueffont. Il a fait cinq attaques et a perdu 2 500 hommes sur 6 000 dont ¼ morts, ¼ blessés graves, le reste blessés légers. Il est persuadé que cet hiver, on ne fera pas grand chose et nous, conseille très fortement de ne pas aller dans la Somme ; à son avis, nous ne serons jamais aussi bien qu’ici.

Il paraît que le Gal de Pouydraguin n’a pas été très brillant et qu’il est bien près du limogeage. Gratier a été très bien, Brissot est nommé général, Segonne est officier de la légion d’Honneur.

Notre changement est encore reculé.

Mlle de Miribel nous demande à Bray où se trouve l’A.C.A. de Pierre Duval, le prédécesseur d’Hallopeau ; mais Mme d’Haussonville exige que nous ayons quatre mois de séjour depuis notre rentrée au Lac, comme si nous avions pris un nouveau poste ; c’est stupide mais nous ne pouvons rien contre cela.

On entend le canon très loin et sans arrêter ; on nous assure que c’est à Verdun ; serait-ce l’offensive annoncée.

Lettre de Péon, il a la Croix de Guerre avec une très belle citation.

Lettre de Lévêque qui m’envoie le texte de sa citation, elle est fort belle. La 47e va revenir dans les Vosges et il viendra me voir dès qu’il le pourra.

Il me dit que Sabardan a été tué très près de lui, j’espère qu’il pourra me donner quelques détails.

Mardi 24 octobre

Je reprends mon service, très contente de retrouver mes blessés ; ils paraissent aussi très contents de me revoir.

On entend toujours le Canon de Verdun.

Très mauvaises nouvelles de Roumanie, Constantza est pris.

Mercredi 25 octobre

Victoire à Verdun, nous avons repris Douaumont et le fort, pris 4 000 prisonniers, avancé de 3 kilomètres en profondeur sur 7 de front ; c’est un beau succès, et tout le monde espère que cela continuera.

Promenade avec Julie et Humbert à la chapelle de la Trinité et dans un bois de sapins d’où l’on a une vue superbe sur le Hohneck ; le temps est clair et l’on voit très loin.

Arrivée de M. des Lonchamps qui suit à Remiremont un cours de mitrailleurs. Depuis le temps que j’entends parler de lui, je ne suis pas fâchée de faire sa connaissance.

Communiqué banal, on a fait prisonnier le commandant du fort.

Grand remaniement militaire ; on supprime les brigades ; les divisions seront maintenant à 3 régiments et les régiments à 3 bataillons ; cela va faire une salade dans les chefs dont beaucoup vont être limogés.

Jeudi 26 octobre 1916

Service toute la matinée ; déjeuner avec M. des Lonchamps qui repart pour Belfort dans l’auto envoyée par le colonel S.

Rien de nouveau à Verdun ni dans la Somme ; les Roumains continuent à reculer.

Vendredi 27 octobre

Évacuation de Ponsot et de Laroche  ; plusieurs autres partent aussi. Le soir, on téléphone de Belfort à Renée que son mari a été blessé dans un accident d’auto ; elle s’affole et part subitement pour Belfort.

Samedi 28 octobre

Je prends le service du premier étage pour remplacer Renée.

Remise de croix de guerre à Perier et Ville par le Capitaine Marty.

Rien de nouveau à Verdun.

Il paraîtrait que les obus ont tué deux infirmiers, à Bray. On a peut-être fait évacuer l’hôpital ; il n’y avait d’ailleurs, encore rien à faire. Nous aurons des nouvelles par Miribel.

Dimanche 29 octobre

Bonnes nouvelles de M. des L. qui n’a rien de grave, Renée rentrera cette nuit. On nous apprend le mariage de Mlle de Neuville, ainsi que celui du Dr Braun. La 47e est arrivée à Bruyères et va sans doute s’installer à St  Dié. Le Gal de P. est venu ici aujourd’hui.

Départ du Dr Champion pour Soultzeren.

Lundi 30 octobre

Retour de Renée ; son mari est guéri ; elle a vu Gros-Mimi, Jeannot, Mlle Roch, tous les amis d’autrefois.

Lettre de Le Nouëne, détails très intéressants sur le bombardement de Wiencourt ; les obus tombaient sur l’hôpital sans que le service de santé s’en soit préoccupé ; les blessés évacués précipitamment sont morts en route pour la plupart ; il a fallu un ordre formel d’un général pour faire évacuer complètement l’hôpital, qui le lendemain, était presque démoli par les bombes.

Le personnel médical ayant été très chic, a été proposé pour la croix de guerre, mais le médecin inspecteur en a supprimé un grand nombre dont celle de Le Nouëne et il n’y a que Laroyenne et le successeur d’Hallopeau qui l’aient eue. Je suis bien contente pour Lar. mais je ne trouve pas cela très juste pour le pauvre ci-devant. Ils sont toujours à Moreuil.

Nous conduisons Renée à la gare pour son départ en permission ; elle va bien nous manquer, et qui sait si elle reviendra.

Visite d’un curé de Belfort envoyé par l’aumônier qui ne nous oublie pas. Lettre d’Hallopeau qui croit avoir des difficultés pour passer à l’avant.

Mardi 31 octobre

Déjeuner chez Gaga, sérieux et soporifique.

Arrivée du nouveau Général, Brécard, un des plus jeunes de l’armée ; la division s’installe ici. Suppression des brigades, les divisions auront 3 régiments et les régiments trois bataillons. Cela fera des formations plus mobiles et supprimera un grand nombre d’état-majors.

Le soir, trépanation d’un blessé envoyé par Champion.

Mercredi 1er novembre

Messe à 7 h. ½. Course au cimetière pour porter les fleurs de Mme Larodas ; le cimetière est très joliment décoré avec des fleurs, des sapins. Chaque tombe porte la cocarde tricolore du souvenir.

À 3 heures, cérémonie au cimetière, présidée par le nouveau Général. Le cortège part de la maison, il y a plus d’ordre que l’année dernière et il ne pleut pas. Discours du maire, de M. Garnier, très bien, et du Gal Brécard.

Jeudi 2 novembre

Messe à 7 h. ½. Une vraie surprise ; la visite de Doyen, commandant le 11e bon depuis quelques jours. C’est un plaisir de le revoir, bien portant, gai, et plein d’entrain. Il nous donne quelques détails sur la Somme où tout va bien, paraît-il, et est admirable d’organisation. Le bataillon a attaqué plusieurs fois sans succès le mont St Quentin, qui est formidable. Péronne est transformé en forteresse et il faudra tourner la ville pour la prendre, comme on a fait à Combles. Il croit que cela continuera l’hiver, mais plus doucement.

Doyen me donne des détails navrants sur la mort de Sabardan. Le pauvre malheureux a été brûlé vif par des fusées qui ont mis le feu à ses vêtements ; il n’est mort qu’après 24 heures de souffrances épouvantables ; il a fallu le ligoter pour le mettre sur le brancard et Doyen a encore ses hurlements dans l’oreille. C’est horrible ; bien entendu, sa femme ignorera toujours ces détails.

Doyen m’apporte les hommages de Lévêque ; il lui donnera une journée de permission pour qu’il puisse venir nous voir.

Champion revient de Soultzeren avec un blessé à trépaner. Opération jusqu’à minuit.

Vendredi 3 novembre

Opération de la jeune femme, sans résultat, il faudra recommencer. Promenade pour cueillir des branches de sapins. On entend sans arrêt le roulement du canon de Verdun.

Le soir, nous apprenons la prise du fort de Vaux, c’est une joie générale.

Samedi 4 novembre

Histoire Pantaloni-Champion. Ce dernier est forcé de retourner à Soultzeren pour remplacer l’autre ; dispute, enquête, Lambert paraît assez ennuyé.

Visite du Gal de Pouydraguin qui nous dit à peu près la même chose que Doyen ; il paraît triste et un peu aigri, il n’a pas dû avoir là-bas beaucoup de satisfactions. Sa division va à St Dié, la 66e vient ici et la 46e ira dans la vallée de St Amarin.

Opération le soir jusqu’à 11 heures. Une autre encore dans la nuit à 3 h. du matin.

Dimanche 5 novembre

Service insupportable toute la journée, Lambert commence à 10 h. ½ une opération, va se promener à cheval et ne fait ses pansements qu’à 6 heures du soir. Il n’a rien d’agréable et ne se fait aimer de personne.

À 4 heures, visite rapide du Gal Brécard, qui remet une croix de guerre à un blessé de la grande salle.

Lundi 6 novembre

Prise du village de Vaux et de Damloup ; cela marche bien.

Des renseignements venus de divers côtés font supposer que Sarrail va sauter et être probablement remplacé par le Gal Gouraud. Roques est à Salonique en ce moment pour arranger les choses.

Beaucoup à faire, avec 3 grands blessés en plus des autres, le service du premier est assez chargé, et L. est si insupportable.

Mardi 7 novembre

Visite du Dr Georges, retour de la Somme. Il a vu Miribel à Bray où il y a beaucoup à faire. On installe un nouvel hôpital à Maricourt, mais on ne pourra l’ouvrir que quand le marmitage aura cessé.

Visite des infirmiers Herigant, Lambert, etc., tous cantonnés dans les environs. Visite de Marty ; Gouraud reste en France, et il n’est pas question pour l’instant du remplacement de Sarrail, malheureusement.

Mercredi 8 novembre

Rien d’intéressant comme nouvelles. Le petit Joseph part en permission.

Jeudi 9 novembre

Lettre de Miribel ; on nous demande officiellement à la C. R. pour Bray ; il faudrait que nous y soyons vers le 15. Il y arrive près de 600 blessés par jour et on est bombardé ; nous télégraphions à Renée pour qu’elle aille voir Mme Legueu demain ; aujourd’hui c’est le mariage de sa belle-sœur et elle ne pourra bouger.

Vendredi 10 novembre

Nouvelle visite de Georges que nous faisons parler sur Bray, il confirme tout ce que nous savons déjà.

Samedi 11 novembre

Lettre de Renée ; le mariage n’a pu avoir lieu, le fiancé n’étant pas venu, ce qui va faire manquer le voyage à Biarritz, elle ne nous parle pas de Bray et nous trépignons toute la journée.

Le soir, une dépêche ; la C. R. consent mais seulement pour la fin du mois, nous aurons le temps de faire nos préparatifs.

Promenade avec Julie du côté des Gouttes Ridos ; belle vue sur le lac. Dans la nuit, mort d’un vieux civil.

Dimanche 12 novembre

Messe pour les Renées.

Les militarisées quittent Gérardmer, en ayant assez de leur expérience, une seule va rester encore quelque temps. C’est un vrai triomphe pour la S. B. M..

Grande promenade avec Julie et Mlle H.. Le Saut des Cuves, le lac de Longemer, retour par le lac de Lispach et les Chaumes St Jacques. Malheureusement, nous nous trompons de chemin et sommes égarées dans la forêt alors qu’il fait presque nuit. Nous avons eu un réel moment d’émotion. Nous nous lançons en plein bois, et après quelques péripéties, trouvons enfin un chemin qui nous ramène par une nuit noire ; nous avons risqué de passer la nuit dehors ou de nous enliser dans des feignes, choses fort dangereuses toutes les deux. Mais quel beau pays !

Lundi 13 novembre

Départ de Julie pour Nancy où elle va passer deux jours. Je reste toute seule. Mme Millet vient passer la nuit dans le cas où il y aurait une opération.

Mme de B. vient nous dire confidentiellement son désir de quitter G.. Elle va tâcher aussi de se faire envoyer à Bray.

Mardi 14 novembre

Journée calme, avec pas mal de travail, mais que de civils !

Visite de l’abbé Motte, retour de la Somme avec la Croix de guerre. Il me donne quelques détails sur l’hôpital de Bray qui est situé dans une plaine, à 1 500 mètres du village, lequel est souvent bombardé.

Mercredi 15 novembre

Lettre de Mme Legueu Retour de Julie de Nancy.

Jeudi 16 novembre

Lettre de Mme d’Haussonville qui consent à notre départ, à condition qu’Hassler n’y mette aucune opposition.

Julie va annoncer la chose à Piéry ; il déclare nous regretter, mais ne témoigne aucun désespoir. Téléphone avec Remiremont, Hassler recevra Julie demain.

Vendredi 17 novembre

Hassler prend très mal l’annonce de notre départ, nous compare comme d’habitude à des cuisinières, etc. Il ne fera rien pour nous aider à partir, et nous en empêchera, s’il le peut. En tous cas, il ne demandera pas de remplaçantes, c’est à la S. B. M. à se débrouiller au ministère.

Départ de Mlles Humbert[4] en permission. Nous leur annonçons la nouvelle qui les ennuie un peu, elles craignent d’avoir des infirmières moins accommodantes que nous. Pour ne pas trop faire de mystères, Julie en parle à nos majors qui, tout en nous approuvant, sont navrés de nous perdre.

Samedi 18 novembre

On annonce la visite d’Hassler pour ce matin, ce qui nous assomme, mais il est de meilleure humeur qu’hier, et il consent à notre départ.

Dimanche 19 novembre

Chaperon en revenant de St Dié, nous apprend la prise de Monastir ; cela nous fait grand plaisir ; Sarrail s’est enfin décidé à marcher sur les ordres de Roques.

Lundi 20 novembre

Travail toute la journée ; nous ne sommes que deux et il y a beaucoup à faire.

Opération le soir.

Mardi 21 novembre

Dépêche de Renée qui vient de voir Mme Legueu ; notre départ est fixé au début de la semaine prochaine ; je l’annonce à de Laur. Mme de Barrau est plus que jamais décidée à partir.

Nous sommes un peu impressionnées ; voilà plus d’un an que nous sommes ici et nous y avons de si bons souvenirs.

Veille pour faire des piqûres.

Mercredi 22 novembre

Visite du brave Monsieur Pelloquin, faiseur, hâbleur, etc. Beaucoup de travail avec de graves blessés.

Lettre de Renée, écrite avant d’avoir vu Mme Legueu ; il faut attendre son retour pour savoir quelque chose de précis.

Jeudi 23 novembre

Revue à la Caserne, un avion survole Gérardmer presque au ras des toits ; c’est fort joli.

Une émotion ; le cheval de M. Lambert s’emballe et manque de le tuer ; s’il n’avait pas été si bon cavalier, il nous revenait en bouillie.

Vendredi 24 novembre

Renée est revenue dans la nuit et nous raconte un tas de choses ; d’abord, notre départ est tout à fait décidé pour la semaine prochaine ; il viendra pour nous remplacer, trois S. B. M. qui sont à Sorcy.

Le colonel est nommé chef de l’infanterie de la 66e division qui vient s’installer ici. Il a une 4e palme à sa croix de guerre. Le Ct Quina est nommé colonel et commandera un groupe de 3 bon de chasseurs ; Messimy a le même commandement que le Cl Ségonne dans la 46e don, et Gamelin à la 47e.

Cordonnier a quitté Salonique par un ordre de Sarrail qui l’a fait enlever en automobile et embarquer presque de force. Il est furieux et fait rapports sur rapports pour éviter un limogeage[5].

Visite du Colonel, cantonné à Granges actuellement ; il va venir tous les jours !

Samedi 25 novembre

Je reprends mon ancien service en bas, mais pour combien de temps. Nous n’avons encore aucune nouvelle de Mme Legueu.

Le colonel dîne avec nous : le 11e a repris les tranchées, Lévêque ne pourra pas venir.

Les nouvelles de Roumanie sont de plus en plus mauvaises.

Dimanche 26 novembre

Plus rien à faire depuis que j’ai quitté le premier, peu ou pas d’entrants, il est temps de s’en aller.

Les Allemands passent le Danube, les Roumains reculent toujours.

Conversation politique avec Duchet, Suchaux et Haas.

Lundi 27 novembre

Aucune nouvelle de Paris, cela commence à nous paraître long, d’autant plus que notre départ commence à se savoir, Mme Perrin pleure, Marguerite aussi, les autres suivront bientôt. De Laur désirerait venir au Lac, cela complique la situation.

Tout est calme sur le front ; on ne pense qu’à la Roumanie.

Trois infirmiers partent pour un régiment.

Mardi 28 novembre

Toujours rien de Mme Legueu. M. de Nanteuil est nommé commandant et va passer quatre jours à Paris, aussi Julie partira-t-elle samedi quoi qu’il arrive, et elle tâchera de comprendre ce qui se passe.

Promenade avec Julie jusqu’au col de Sapois par un temps superbe.

Nous manquons la visite de Chazalon retour de la Somme ; le père Louis n’y aurait pas été brillant, paraît-il.

Les Roumains reculent de plus en plus, on s’attend à la prise de Bucarest.

Mercredi 29 novembre

Mlle de Laur part en permission, nous la chargeons de demander à Mme Legueu si oui ou non nous allons partir.

Jeudi 30 novembre

Julie va demander à Piery sa permission de 4 jours ; en sortant de l’HOE, nous nous trouvons en face de deux dames qui nous demandent Mme de Nanteuil. Ce sont nos remplaçantes qui nous apportent notre ordre de Mme Legueu. Nous sommes un peu ahuries et même un peu ennuyées, car nous venions d’avoir une longue conversation avec le Colonel qui nous conseillait très vivement de chercher à retarder notre départ. Maintenant il n’y a plus rien à faire qu’à tirer le meilleur parti de la situation.

Tout le monde est désolé, Suchaux fulmine et ne leur facilitera pas leur apprentissage.

Je vais faire mes adieux au Curé.

Vendredi 1er décembre

Messe à 6 heures. Nous mettons les nouvelles au courant, elles n’ont pas l’air très débrouillées et le service n’est pas ce qu’elles désiraient.

Je commence un rhume terrible qui me gêne bien.

Nous déjeunons à la popote de Lambert ; grande réception, accueil charmant, beaucoup de gaieté, mais bien peu de distinction.

À 4 heures, c’est nous qui recevons les infirmières, les majors, et les officiers que nous connaissons.

Le soir, nous dînons avec le colonel, désolé. Il viendra nous voir à Bray dès qu’il pourra s’absenter, et se débrouillera pour nous avoir au moment de l’offensive du printemps, soit en Champagne, soit en Lorraine.

Samedi 2 décembre

Messe à 6 heures, nous terminons nos préparatifs et faisons nos adieux, tout le monde est là et l’on pleure plus ou moins ; nos chirurgiens sont émus, les auxiliaires effondrées, tout le monde bien triste ; photos et départ en auto où nous pleurons toutes les trois.

Voilà 15 mois que nous sommes ici et sauf les 5 semaines de Beaurivage nous n’y avons que de bons souvenirs.

Le colonel nous attend à Bruyères pour nous installer dans le train, lui aussi est bien triste.

Rencontre avec l’abbé Cabanel dont on avait faussement annoncé la mort ; le Colonel va me le chercher, je me fais reconnaître et nous parlons de Paul, avec quelle émotion. C’est le 27e et Petitpas qui m’ont accueillie à mon arrivée à Gérardmer, c’est l’abbé Cabanel, rencontré le jour de mon départ qui me donne un nouveau gage de cette protection étendue sur ma vie d’infirmière. Cela me redonne du courage et plus de confiance pour l’avenir.

À Nancy, nous arrivons en retard et l’express est parti ; correspondance et dîner à l’hôtel d’Angleterre ; embarquement de nos 12 colis dans le rapide du soir ; mon rhume devient exagéré. Arrivée à Paris avec plus de deux heures de retard. Repos et soins toute la journée.

Louis a été opéré ce matin à l’annexe du Val de Grâce, il va bien.

Lundi 4 décembre

Julie a reçu deux lettres de Miribel lui disant que les Anglais allaient s’installer à Bray et qu’il vaudrait mieux attendre avant de quitter Gérardmer. Elle est allée après voir Mme Legueu qui télégraphie au médecin chef de Bray pour savoir si oui ou non, il faut nous expédier. Nous ne partirons qu’après la réponse ; si on ne veut pas de nous, on nous enverra en Champagne où l’on organise tout pour l’offensive qui sera sans doute plus prochaine qu’on ne le croit.

Visite à Louis, installé à l’ambulance Messimy, dans l’école polytechnique ; il est bien soigné, mais c’est sale et mal tenu.

Réunion chez Julie à 5 heures avec Renée et Jeanne. Le petit Joseph écrit à sa femme que G. est dans la désolation de notre départ. Je ne croyais pas que nous serions regrettées à ce point là.

Mardi 5 décembre

Rendez-vous chez Renée avec Julie et Hallopeau. Nous sommes bien contents de nous revoir et les vieilles taquineries reprennent. Il espère toujours avoir la direction d’une A. C. A. et ne quittera son poste qu’à cette condition. Qui sait si avec l’incertitude où nous sommes de notre sort, ce ne sera pas lui ou Laroyenne que nous retrouverons.

Aucune nouvelle de la Croix-Rouge, nous ne partirons sûrement pas demain.

Mercredi 6 décembre

Visite à François[6] : Mme Legueu est souffrante et nous sommes reçues par Mlle d’Haussonville. Elle n’a comme réponse de Bray qu’une lettre de Miribel disant que les Anglais ont pris la moitié de l’hôpital et qu’il faut attendre de nouveaux ordres avant de nous faire partir. Cela va nous forcer à rester quelques jours encore dans l’incertitude.

Les nouvelles de Roumanie sont mauvaises. Bucarest est sur le point d’être prise.

On parle du débarquement de Joffre. Castelnau et Foch qui seraient remplacés par Roques et Pétain. Sarrail serait aussi débarqué, après bien de la peine, et c’est Castelnau qui ferait la compensation.

Le soir, changement ; une lettre de Miribel nous demande d’arriver ; nous partirons samedi.

Jeudi 7 décembre

Prise de Bucarest ; l’état d’esprit n’est pas bien bon ici.

Thé chez Julie à 5 heures avec Renée, Jeanne, Élisabeth et Mlle Humbert. Tout le monde est content de se retrouver. Nous partons samedi matin pour Amiens où une auto viendra nous prendre. Nous retrouverons là-bas Alyette de Lareinty.

Potins sur le Comité Secret : Briand lâche tous ses ministres, la Grèce aurait fait alliance avec la Turquie, et Sarrail avec son armée est bloqué là-bas.

Vendredi 8 décembre

Au moment où je boucle ma valise, arrivée de Julie, nous ne partons plus, une dépêche de Miribel écrite sur les ordres du médecin-chef nous dit que l’on n’a plus besoin de nous, les Anglais prenant l’hôpital. Cette fois-ci, cela paraît définitif.

Samedi 9 décembre

Nous allons rue François I. Mlle d’Haussonville n’en sait pas plus que nous, et n’a rien d’autre à nous donner, il faut attendre.

Visite à Mme Lt, très aimable.

Dimanche 10 décembre

Déjeuner chez Mme Lt. Son mari me raconte quelques potins parlementaires.

Mardi 12 décembre

Visite à Mme Legueu, enfin rétablie ; elle est navrée de notre aventure, mais n’a malheureusement rien à nous proposer en ce moment. Tous les postes sont occupés ; le seul possible serait du côté de Verdun ; mais il n’est pas encore libre.

Julie a une lettre du Dr Haas, ce n’est pas très brillant à G. où les « vierges » ne savent pas grand chose. Le pauvre Dr Champion a 15 jours d’arrêt de rigueur, cette injustice révolte tout le monde.

Thé chez Julie avec Élisabeth, Jeanne, Humbert, de Laur ; nous sommes bien contentes d’être réunies.

Mercredi 13 décembre

L’Allemagne demande la paix. Nous avons enfin un ministère qui paraît bon, Briand, Ribot, Lyautey, Lacaze[7], avec Nivelle comme généralissime. Lyautey est un bon appoint pour la S. B. M., et Godart reste, avec Jallu.

Thé chez Renée avec le Colonel Lauth.

Samedi 16 décembre

Déjeuner chez Jeanne avec son petit officier de chasseurs, la croix, trois palmes et la fourragère ; il est bien gentil.

Visite à Mme Béha.

Thé chez Mme Lt avec Julie et Renée. Julie a vu Jallu, tous les postes de la S. B. M. sont occupés, et il n’y en a aucun pour nous en ce moment. On va probablement en créer un nouveau que l’on ne donnera à la société que si c’est nous qui l’occupons, de façon à ce que Mlle d’Haus. ne nous le chipe pas.

Chavaz est limogé et Hassler le sera incessamment. Nous dépendrons maintenant directement du ministère qui aura beaucoup plus d’autorité qu’avant sur les infirmières ; c’est toujours Regaud qui est le grand chef.

Quelques renseignements sur les affaires de Grèce. L’amiral D. du F.[8] a été cerné dans une maison où il passait la nuit, fait prisonnier et remis en liberté moyennant des conditions très dures.

Les nouvelles d’Allemagne sont très bonnes, la famine se fait de plus en plus sentir, les émeutes augmentent, les propositions de paix n’ont aucune chance d’être écoutées.

Nos troupes remportent une victoire à Verdun en avançant de kilom. Les Roumains continuent à reculer.

Lettre de Suchaux ; Champion est déplacé et envoyé dans une ambulance. Quant aux infirmières, elles sont tout à fait inférieures.

Dimanche 17 décembre

Lettre de Marguerite Rapebach ; le blessé de la moëlle est mort assez vite, heureusement, et Membrie n’a eu que 6 semaines de convalescence.

Lundi 18 décembre

Longue visite à Jeanne ; son mari s’ennuie de plus en plus à G..

Thé chez Élisabeth : Julie a été voir Mme Legueu qui n’a toujours rien.

Mardi 19 décembre

Déjeuner chez Mme Béha avec son mari, bien changé. Il est rendu à la vie civile et a repris son usine pour faire des munitions.

Thé avec toute la bande ; on parle d’une trahison en Russie, heureusement découverte et arrêtée.

Lettre de Suchaux, toujours exaspéré, tout va de travers, dans un mois ce sera la pagaye. À la suite de ses arrêts, Champion a été déplacé, et envoyé dans une autre ambulance qui se trouve dans la Hte Saône.

Si Beaurivage n’est pas fermé, Suchaux a envie d’y aller, pour fuir Lambert dont il a par dessus la tête.

Une surprise agréable ; nous recevons toutes trois un certificat très élogieux envoyé par Piery et apostillé par Gruel, Hassler et Villaret avec des phrases très flatteuses et très aimables. Cela nous fait vraiment un grand plaisir. On a beau ne désirer aucune récompense, elle ne peut être que bien accueillie quand elle arrive.

Mercredi 20 décembre

Lettre de Germaine qui commence à s’habituer aux nouvelles. Lambert la secoue et elle en a assez.

Villaret est nommé Grand-officier de la Lég. d’Honneur

Jeudi 21 décembre

Lettres de remerciement à Remiremont, Villaret est limogé et remplacé par Debeney.

Dimanche 24 décembre

Je déjeune avec Julie ; toujours rien de nouveau pour nous.

Mardi 26 décembre

Thé chez Jeanne ; Julie a vu Regaud assez aimable, quoique moins qu’au mois d’août, il y a beaucoup d’hôpitaux de prêts et l’on attend pour les ouvrir les ordres du médecin inspecteur de chaque armée.

Jeudi 28 décembre

Naissance d’une petite fille chez Jeanne et d’un petit garçon chez Mme Garnier.

Vendredi 29 décembre

Déjeuner chez Julie et visite à Jeanne. Les nouvelles politiques sont assez bonnes, Lyautey se montre très énergique et est arrivé à débarquer Joffre, nommé maréchal de France. Il a pris un sous-secrétaire pour le représenter au Parlement.

Les manœuvres de paix sont heureusement déjouées.

Samedi 30 décembre

Thé chez Renée avec Blanc et Tas Kin. Lettres de Lambert, Haas, Millet, Suchaux, Gérardmer devient une pétaudière où il y a de moins en moins à faire, un entrant tous les trois jours.

  1. Christine de Maud’huy. Elle sera désormais souvent nommée par son prénom dans la suite des carnets ; NdÉ.
  2. « Le général Pétain prend le commandement des 2e et 3e armées, c’est-à-dire de l’armée de Verdun et de l’armée d’Argonne qui est immédiatement à la gauche de la précédente. Il est clair, en effet, que si les opérations s’étendaient sur la gauche de la Meuse comme on a tout lieu de prévoir, les opérations de ces deux armées seraient étroitement combinées. Voilà donc mon ancien ami, le capitaine Pétain, devenu commandant de groupe d’armées. Ce n’est qu’un acheminement ! Le général de Langle — pas très brillant, le général de Langle, dans toute cette affaire — conserve les 4e et 5e armées. Quant au général Herr qui commandait la région fortifiée de Verdun, il devient le bouc émissaire et c’est sur lui que vont s’acharner tous ceux qui n’ont pas eu, comme lui, à supporter le choc formidable du boche. » Journal du général Buat, au 27 février 1916. Ni le général Herr, ni le général de Langle de Cary ne passèrent au conseil de guerre ; NdÉ.
  3. Georges Hébert est un officier de marine promouvant une méthode d’éducation physique naturelle, l’hébertisme ; NdÉ.
  4. Plus exactement, selon toute vraisemblance, Mlle Humbert et sa sœur Mme Millet. NdÉ.
  5. Le désaccord entre Sarrail et Cordonnier au Levant a donné lieu après la guerre à deux versions différentes des intéressés : Le silence de Sarrail par la plume de Paul Coblentz (1930) reprend la version de Sarrail, et entraîne la réponse directe de Cordonnier sous forme de question : Ai-je trahi Sarrail ?, 1930.
  6. Surnom donné au siège de la SBM, situé rue François Ier ; NdÉ.
  7. Aristide Briand est président du Conseil, Alexandre Ribot ministre des Finances, Lyautey ministre de la Guerre, Lacaze ministre de la Marine. Voir la page wikipedia de ce gouvernement ; NdÉ.
  8. [1] ; En 1915, l’amiral Dartige du Fournet a sauvé 4 000 Arméniens du massacre ; NdÉ.

    [2] ; Film "The Cut" (la blessure) relate le sauvetage des Arméniens du massacre ; NdÉ.

    Franz Werfel, éd. Albin Michel, "Les 40 jours du Musa Dagh"; les villageois arméniens groupés aux flancs du Musa Dagh ("la Montagne de Moïse") refusent la déportation et gagnent la montagne. Ils résistent plus d’un mois durant aux assauts répétés des corps d’armée ottomans ; l’arrivée providentielle des navires français et anglais [sous le commandement de l’amiral Dartige du Fournet] au large d’Alexandrette met fin à leur épreuve ; NdÉ.