Carnot (Arago)/10

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Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences1 (p. 563-567).
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CARNOT SUR LE CHAMP DE BATAILLE DE WATTIGNIES.


On pourrait dire des armées françaises, comme de certains peintres, qu’elles ont eu plusieurs manières. Un jour de bataille, il est vrai, les armées impériales et les armées républicaines se précipitaient sur l’ennemi avec la même intrépidité ; hors de là tout était différent. Le soldat de l’Empire ne voyait la patrie que dans l’armée ; c’était pour l’honneur, pour la gloire de l’armée qu’il répandait son sang à Wagram, à Sommo-Sierra, à la Moscowa. Le soldat de la République se battait pour le pays : l’indépendance nationale, telle était surtout la pensée qui l’animait pendant le combat ; les récompenses, il n’y songeait seulement pas.

Suivez ces mêmes soldats dans la vie privée, et vous verrez ces dissemblances se continuer. L’impérialiste reste soldat par ses sentiments et par ses manières ; le républicain, confondu dans la masse de la population, ne se distingue bientôt plus d’un artisan, d’un laboureur, qui n’aurait jamais quitté l’atelier ou la charrue.

Ce sont ces nuances, habilement saisies, artistement reproduites, qui, dès le premier jour, ont si vivement frappé le public dans l’admirable fronton de notre David.

« Je ne puis pas me résoudre à voir le général Carnot dans un personnage à culottes courtes et à bas bleus, » me disait un jour, dans la bibliothèque de l’Institut, certain officier de l’Empire connu par sa brillante valeur. J’insiste. « Eh bien, soit ! ajouta-t-il ; les bas bleus peuvent aller à un général qui n’a pas reçu le baptême du feu ! » Hier encore, avec moins de rudesse il est vrai dans les termes, un de nos confrères reproduisait devant moi la même pensée. Je remplirai donc un devoir en prouvant que, dans l’occasion, l’homme aux bas bleus savait bravement payer de sa personne.

Le prince de Cobourg, à la tête de soixante mille hommes, occupait toutes les issues de la forêt de Mormale et bloquait Maubeuge. Cette ville une fois prise, les Autrichiens ne rencontraient plus d’obstacles sérieux pour arriver à Paris. Carnot voit le danger ; il persuade à ses collègues du comité de salut public que notre armée, malgré sa grande infériorité numérique, peut livrer bataille ; qu’elle doit attaquer l’ennemi dans des positions qui paraissaient inexpugnables. C’était un de ces moments suprêmes qui décident du sort, de l’existence des nations. Le général Jourdan hésite devant une aussi terrible responsabilité. Carnot se rend à l’armée : en quelques heures tout est convenu, tout est disposé ; les troupes s’ébranlent ; elles fondent sur les ennemis ; mais ils sont si nombreux, ils occupent une position si bien choisie, ils ont creusé tant de retranchements, ils les ont garnis d’une artillerie tellement formidable, que le succès est incertain. À la fin de la journée, notre aile droite a gagné quelque terrain ; mais l’aile gauche en a peut-être perdu davantage. D’ailleurs elle a laissé quelques canons dans les mains des Autrichiens. Renforçons l’aile gauche ! s’écrient les vieux tacticiens. Non ! non ! réplique Carnot ; qu’importe le côté par lequel nous triompherons ? Il faut bien, bon gré, mal gré, céder à l’autorité sans limites du représentant du peuple. La nuit est employée à dégarnir l’aile déjà compromise ; ses principales troupes se portent sur la droite, et quand le soleil se lève, c’est en quelque sorte une autre armée que Cobourg trouve devant lui. La bataille recommence avec une nouvelle fureur. Enfermés dans leurs redoutes, protégés par des bois, par des taillis, par des haies vives, les Autrichiens résistent vaillamment ; une de nos colonnes d’attaque est repoussée et commence à se débander. Ah ! qui pourrait dépeindre les cruelles angoisses de Carnot ; sans doute son imagination lui représente déjà l’ennemi pénétrant dans la capitale, défilant sur nos boulevards et se livrant aux actes de vandalisme dont tant de proclamations, tant d’insolents manifestes nous avaient menacés ! Ces déchirantes pensées, en tout cas, n’abattent pas son courage ; Carnot rallie les soldats, les reforme sur un plateau ; destitue solennellement, à la vue de toute l’armée, le général qui, en désobéissant à des ordres formels, s’était laissé vaincre ; s’empare d’un fusil de grenadier, et marche à la tête de la colonne en costume de représentant. Rien ne résiste plus alors à l’impétuosité de nos troupes ; les charges de la cavalerie autrichienne sont repoussées à la baïonnette ; tout ce qui s’engage dans les chemins creux dont Wattignies est entouré y trouve la mort. Carnot pénètre enfin dans ce village, la clef de la position de l’armée ennemie, à travers des monceaux de cadavres, et dès ce moment Maubeuge est débloqué.

On se demandera sans doute où Carnot avait puisé cette fermeté, cette vigueur, ce coup d’œil militaire, cette connaissance des troupes ? N’en cherchez la source que dans son ardent patriotisme. C’est à Wattignies que, pour la première fois, il entendit la fusillade et le canon ennemis. Mais je me trompe, Messieurs, c’est la seconde et non la première : la première fois, Carnot, marchant, comme à Wattignies, un mousquet à la main, emporta d’assaut, à la tête de soldats de nouvelle levée, la ville de Furnes, occupée par les Anglais.

La bataille de Wattignies, envisagée d’après ses résultats, occupera toujours une des premières places dans les fastes de la Révolution française. Je serais probablement moins affirmatif sur les difficultés de cette journée comparée à tant d’autres, si je ne pouvais m’autoriser de l’opinion du prince de Cobourg lui-même. Quand il vit les bataillons français s’ébranler, ce général chercha les termes les plus incisifs pour exprimer, en présence de son état-major, la confiance que lui inspiraient le nombre, l’ardeur de ses troupes, et enfin les obstacles de toute espèce, naturels ou artificiels, que présentait aux assaillants le terrain accidenté occupé par l’armée autrichienne. « Les républicains, s’écria-t-il sont d’excellents soldats ; mais, s’ils me délogent d’ici, je consens à me faire républicain moi-même. » Rien assurément de plus énergique, de plus significatif ne pouvait sortir de la bouche de Cobourg. Pour ma part, je ne saurais concevoir de plus glorieux bulletin de la bataille de Wattignies !

L’auteur allemand auquel j’emprunte cette anecdote ne dit pas si, après l’avoir délogé, les Français sommèrent le général autrichien de tenir sa parole. J’ai quelque raison de supposer que, malgré leur esprit de propagande, ils dédaignèrent une recrue qui peut-être se serait soumise, mais dont la vocation semblait bien incertaine.