Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades

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Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec la dissection de leur humeur espagnole.

1615



Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades, avec la
dissection de leur humeur espagnole
.
M. DC. XV. In-8.

À l’unique brave de ce temps.

La valeur et les braves exploitz quy ne sont icy que feintes, ainsy qu’en la representation d’une tragedie, se remarquent veritablement en vous à voile descouvert ; et comme des excès sans vices vous ont separé pour un temps (sans autre raison) de la compagnie de ceux quy s’estimoyent le plus en apparence, ainsy que d’autres Semella1 quy ne pouvoyent souffrir la divinité et les foudres d’un dieu, comme creatures trop basses, c’est l’opinion de tous les vrayz François et ma resolution de mourir

Vostre plus humble serviteur, L. L. B.

Cartels de deux Gascons et leurs rodomontades,
avec la dissection de leur humeur espagnole
.

Deux prodiges de la nature, habillez à l’espagnole, que la Gascoygne a envoyé à pied à Paris pour la recognoissance ordinaire qu’elle luy a, se sont venuz loger avec une demy-douzaine de leur calibre, où pour paroistre dans le monde on faict en sorte de se pratiquer un habit, un bidet et un laquais, dont l’un faict parade à son tour pendant que les autres gardent la chambre sans avoir prins medecine ; afin de se donner l’entrée aux meilleures compagnies par l’artifice de leur bonne mine, veulent que l’on croye qu’ils sont quelqu’un, et, se mirant dedans des plumes quy ne leur apartiennent pas, aussytost à se qualifier du nom de quelque arbre quy sera au carrefour de leur village ou de quelque pière ou morceau de vigne quy aura appartenu à quelques uns de leurs alliez dont on aura sceu tirer seulement les frayz du decret, puis, se relevant la moustache pour la meilleure contenance qu’ils ayent, pensent eblouir les yeux à tout le monde par l’eclat d’un diamant qui sera quelque happelourde du Palais2, ou, en se retournant, comme par mespris pour quelqu’un, feront mille discours de la diminution du revenu des champs, du peu de seureté qu’il y a de donner son argent à constitution de rente, à cause des banqueroutes, du peu d’envie qu’ils ont de bastir, à cause de la meschanceté des ouvriers, se contentant, à leur dire, de faire bastir à cinq ou six endroicts aux environs de leurs terres seulement pour s’exercer, et crachent rond parmy leurs discours comme s’ils vouloient jeter des perles par la bouche ; après viendront sur leur quant-à-moy et feront une dissection de leurs braves exploitz quy seront encore à naistre, ou de nouvelles du temps, dont ilz seront asseurement les autheurs, et, pour s’en faire accroire davantage, changeront de nouveaux noms à leurs laquais adoptifs pour montrer qu’ilz se font servir par douzaine, et luy feront changer aussy de diverses lyvrées acheteez à la friperye, afin qu’on les tienne pour quelque chose de plus qu’ils ne croyent eux-mesmes.

Et si d’advanture le revenu de leur invention ne peut fournir au luxe du rang qu’ilz veulent tenir, vous les verrez prendre la sotane à la romaine pour sauver autant d’etoffe3 et se faire dire partout gentilhommes servantz de quelque illustrissime, ou bien aumoniers d’un tel seigneur ou beneficiers resinataires4 dont ilz ne sont encore pourveuz ; bref, ilz feront des pions damez des nobles et des bravaches, eux quy ne furent jamais jusqu’à present que les moindres roturiers et les plus malotrus de leur contrée.

Mais si l’occasion leur rit le moins du monde que de les faire estre quelque chose auprès d’un grand, vous les verrez aussy tost vouloir aller du pair avec luy-mesme et tirer leur extraction des cendres des plus valeureux et renommez quy ayent jamais esté, et ne jurer que par les eaux de Siloë, par les cornes de Pluton, par la barbe de Mars, par la machoire de Samson et par l’Alcoran de Mahomet, ainsy qu’il se remarque en ces deux braves bestes quy, s’estant rencontrez avec autant d’heur que de sympathie en l’hostel d’un des grands princes de ce royaume, où y estant bien apointez pour la rareté de leur perfection dont ilz ont l’apparence, s’y sont aussy tost renduz autant redoutables qu’inimitables, et ne pouvoit-on juger lequel des deux estoit le plus accomply, jusqu’à ce qu’un de ces deux atlantiques, engendré de la generosité, surnommé par la fortune et le hazard d’ALCHIER (quy n’a jamais usé, à son dire, d’autre etoffe et habitz que de cuirasses, ne vit que des mousquetz et pistoletz qu’il faict mestre sur la grille ou à la saulce Robert ; son lit n’est dressé que sur des costes de geants, le mastelat remply que de moustaches de maistres de camp du grand Turc, le traversin que de cervelles qu’à coups de soufflets il a tiré de la teste de vieux capitaines, ses draps ne sont tissuz que de cheveux d’amazones, sa couverture que de barbe de Suisses, ses courtines que de sourcils ou paupières de hongres ; les murailles de son logis sont basties de pieces, tant de casques que de testes entières, des porte-enseigne de la royne d’Angleterre, qu’il a trenché avec sa formidable espée ; les plancherz de sa maison (au lieu de carreaux) sont pavez de dentz de jannissaires ; les tapisseryes sont peaux d’Arabes et sorciers qu’il a escorché avec la pointe de sa dague, et les tuiles quy couvrent sa maison sont ongles de monarques et roys, les corps desquelz il y a long-temps qu’en depit d’eux, et à leur corps deffendant, il a mis à coups de pieds en la sepulture5), conceut neantmoins, à l’ombre des moustaches de son compagnon (quy ressembloyent plus tost à des defences de quelque sanglier furieux, et quy eussent à la moindre action fait trembler la terre, espouvanter le ciel, cesser les ventz, devenir la mer calme, avorter les femmes grosses, fuir les hommes, mesmes aux plus vaillantz les forcer de dire d’une voix tremblante : Libera me, Domine), je ne sçay quelle mauvaise impression, quy fust cause de le saluer d’une oreillade, suivy d’un tel desordre que les assistanz en tombèrent touz pamez, et les voisins si estonnez qu’ilz demeurèrent plus de huit jours sans oser sortir, croyant estre tous perduz ou que ce fust le jour du jugement quy commençoit, jusqu’à ce qu’un de ces furibonds, nommé Philippe le Hardy, fit appeler son ennemy et luy commander de se trouver près le chasteau de Vincennes pour tirer raison de la saluade qu’il avoit receüe, et luy escrivit ces motz :

« Voto a Dios, messer Bardachino (sans avoir égard à la grandeur de mon courage, qui ne peut estre limité), tu as esté si effronté que de regarder d’un œil de travers ma moustache furieuse, quy ne se relève qu’à coups de canons, que les dieux mesmes revèrent, pour menacer de sa pointe les cieux, d’où elle prend et tire son origine, foustre, et dont tu peux faire (te lardant un seul poil d’icelle) une telle ouverture à ton corps, que toute l’infanterie espagnole et la cavalerie françoise passeroit au travers sans toucher ny à l’un ny à l’autre costé. Le souvenir de cette presomption si temeraire me fait envoyer ce cartel, non que je desire et espère avoir à faire à toy seul, mais à demy-douzaine que tu choisiras, quand bien ce seroit des autres Morgands7, Fiers-à-bras, ou toute la race des Othomans ou des Mammeluz ensemble ; j’en feray des ruisseaux de sang plus longs que le Gange, plus larges que le Pô et plus terribles que le Nil, foustre ; m’asseurant tirer telle raison de toy qu’il en sera parlé à la posterité, te redigeant avec tous les tiens en si petit volume, qu’un ciron les couvrira aisement de sa peau. Ce mien valet present porteur (quy seroit trop capable pour toy) te conduira où je t’attends avec deux espées et deux poignards, desquelz tu auras le choix, et si tu n’as ce combat pour agreable, un coup de petrinal8, foustres, en fera raison. Ne viens donc, et tu feras que sage, quoy attendant tu me tiendras toujours pour ton maistre.

« Philippe le Hardy. »

Il despesche aussy tost un courrier à pied quy arryve incontinent au chasteau de cest autre Roland, pour estre tous deux logez sous une mesme ligne, quy fust cause d’espargner une chemise blanche pour un voyage de plus longue halaine ; puis, voyant la resolution de son ennemy à l’ouverture du cartel, redouble de defi par ceste repartie qu’il ne manque de luy envoyer par le mesme messager, attendu avec autant d’impatience quy se sçauroit dire au lieu asseuré par ce hardy Mandricard, armé comme un rhinoceros, quy faisoit sa prière pendant que le Roland prit le chemin des Tuilleryes, où il prend acte de ce que son ennerny ne s’y estoit trouvé, et lui faict encore d’autres menaces que vous ne voyez ici et quy n’avoient garde de l’offencer, pour la distance du lieu :

« Philippe trop Hardy, ta temerité redoublera ma gloire aujourd’huy, puisque tu oses entreprendre ce quy a fait trembler huict elephanz, sept dragons, dix tigres, vingt-deux lions et soixante-cinq taureaux en leur furie, pour avoir la nature du basilic, et quelque chose de plus, quy ne tuë qu’un homme à la fois de sa vue ; et moy, les regardant en cholère, je les fais tomber morts dix à dix, comme si mon regard estoit des balles d’artillerie, et pour n’avoir autre vice que la vaillance, ou je ne serois pas Gascon. Je reçois pourtant ton cartel farcy de rodomontades quy procèdent plus tost d’une ame effeminée que de quelque vaillant champion, et veux que tu sçache que si tost que j’auray endocé mon harnois enchanté et fabriqué de la propre main de Vulcain, mon ayeul, je te feray recognoistre que tu n’es reveré, chery et honoré des dieux comme tu penses ; que ta fière moustache relevée vers le pole de Jupiter ne te garentira de sentir la pesanteur de mon bras, quy ne se desploye (comme l’oriflamme françois) qu’aux extremitez et contre des demy-dieux et braves champions, foustres ; t’asseurant encore plus (de peur que tu ne m’attende) que je ne desire estre accompagné d’autres Fiers-à-Bras ny Morgantz que ma valeur seule, qui a dompté, faict descendre aux enfers et peuplé les champs elyseens d’un nombre infiny tant de ces braves Mammeluz que de ces fiers Othomans, te laissant tes espées et ne voulant qu’un baston pour donner quelque relasche à la mienne, à quy le temps defaudroit si elle pouvoit dire les exécutions qu’elle a faict en sa vie, et par quy j’ay tousjours esté redouté des hommes et aymé des dames, quy se reputent très heureuses de coucher avec moy, afin de pouvoir avoir un enfant de ma race. Je te pardonne comme ignorant de ce que je suis, car, si mon courage se pouvoit acheter à prix d’argent, il n’y auroit plus d’autre trafic au monde ; ou, s’il estoit desparty entre personnes poltronnes et esprits mutins comme toy, il y auroit une perpetuelle revolte sur la terre, quy faict que je me soucie moins des volées de canons et de tes coups de petrinal, foustres, que des mouches quy volent autour de mes oreilles quand je dors, puis que Jupiter mesme, me redoutant, m’a laissé la terre entière pour mon partage, prenant les cieux pour le sien, et ne se sentant encore bien asseuré, me garde de tous encombres, de peur que, quittant ces bas lieux, je ne l’aille sortir de son throne et le culbuter du haut en bas, foustres encore, belles escapades. Je te vay donc trouver encore, en deliberation de te ravir l’ame, et là vider tout ensemble, si tu es si aise que d’attendre ma fureur, laquelle tu emporteras moins que ne faict l’aigle les rayons du soleil, et tu verras le cruel supplice qui t’est preparé, te faisant estre à jamais le plus miserable des miserables serviteurs des serviteurs.

« D’Alchier. »

Ces avaleurs de charettes ferrées, estant de retour, se menacent de loing et protestent (avec blasphesme de mesme estoffe que leurs discours) qu’à la première rencontre ils se traicteront reciproquement d’une façon dont personne n’a jamais entendu parler, et cependant furent aussi honteux, lorsqu’ils se virent, que des loups quy sont pris au piége, et n’y eut autre carnage pour ceste fois.



1. Sémélé, la mère de Bacchus, qui, ayant voulu voir Jupiter dans toute sa gloire, fut embrasée par l’éclat du dieu.

2. Fausses pierreries, qui se vendoient d’abord sous les galeries du Palais. V. plus haut, sur ce mot happelourde, une note des Ordonnances d’amour, p. 192. À la fin du XVIIe siècle, ces pierres fausses s’achetoient au Temple et dans les environs. « Les garnitures de pierres fausses, lit-on dans le Livre commode des adresses, se vendent dans le quartier du Temple. » Le nom de diamant du Temple leur en étoit venu.

3. Espèce de soutanelle qui n’alloit que jusqu’aux genoux. Les ecclésiastiques de Rome la portoient toujours ; ceux de France ne s’en vêtissoient qu’en voyage.

4. Résignataire. Celui en faveur de qui un bénéfice ou une charge avoient été résignés.

5. Ces rodomontades, comme celles qui précèdent et qui suivent, se retrouvent dans tous les rôles de matamores, qui font si grand tapage aux principales scènes des comédies du commencement du XVIIe siècle. Chateaufort, le fier-à-bras du Pédant joué, par exemple, les dit toutes, et bien d’autres avec.

6. Oreillade doit être ici pour soufflet.

7. Morgant le Géant, héros d’un poème chevaleresque fort connu. Ce nom est le participe du verbe morguer. Montaigne l’emploie dans le sens de dédaigneux, fier (liv. 3, ch. 8). Régnier a dit aussi (satire 3, v. 51–58) :

Puis que peut-il servir aux mortels ici-bas,
Marquis, d’estre savant ou de ne l’estre pas,
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Pourveu qu’on soit morgant, qu’on bride sa moustache,
Qu’on frise ses cheveux, qu’on porte un grand pennache.

8. Sorte d’arme à feu qui tenoit de l’arquebuse et du pistolet. Son nom lui venoit, selon Fauchet, de ce que, pour s’en servir, on l’appuyoit sur la poitrine « à l’ancienne manière ». Suivant l’auteur de la Nef des fous, c’est aux bandouliers des Pyrénées qu’il faudroit en attribuer l’invention. Le petrinal étoit d’un fort calibre, et si lourd qu’on le portoit suspendu à un baudrier. L’espingole, qui commença d’être en usage dans les armées de Louis XIV, l’a remplacé.