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Le Hazard de la Blanque renversé

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Le Hazard de la Blanque renversé et la consolation des marchands forains.

1649



Le Hazard de la Blanque renversé, et la consolation des marchands forains.
À Paris, chez la vefve d’Anthoine Coulon, ruë d’Escosse, aux trois Cramaillères.
M. D. C. XLIX.
Avec permission1.
In-4.

Un fameux bourgeois de cette ville de Paris, qui ne fut jamais riche que par le hazard de la blanque2, et heureux qu’à cause qu’il n’est pas sage, m’entretenant, un des jours de la semaine, des mal-heurs du temps et des calamitez que cause la guerre, respandant des larmes grosses comme des citrouilles, me tesmoignoit les regrets qu’il avoit de ce que nous n’avions point eu cette année ny foire Sainct-Germain, ny de caresme-prenant, ny de masques, ny de comedies3. Il me disoit cecy à cause qu’en ces temps-là il avoit accoustumé de faire grand chère et beau feu, et mener une vie exempte de soin, d’inquiétude et de necessité. — Vrayement, luy respondis-je, vous avez grand tort de vous plaindre, puisque Paris n’eut jamais plus de divertissemens et les bourgeois plus de recreations : la ville est devenuë une foire, où l’on trouve des pièces très curieuses et des raretez très recherchées. Les violons y sont devenus gazetiers4 et leurs femmes boulangères5 ; et, comme ils sont fort dispos et legers du pied, ils vont d’un bout de Paris à l’autre en quatre cabriolles ; et, comme ils sont connus dans les grandes maisons, au lieu de sarabandes ils y donnent des pièces d’Estat, et courent mesme jusques à Sainct-Germain porter nouvelles certaines de tout ce qui se passe icy. Vous y voyez aussi des boutiques de peintres remplies de grotesques, de moresques6 et mille autres fantaisies qui changent à tous momens, et qui, par un artifice merveilleux, prennent toutes sortes de couleurs, de postures et de visages, selon l’adresse du peintre, qui tantost les fait voir en pourfil, tantost en face, tantost demie-face, et puis incontinent après les couvre d’un voile desguisé. Vous y voyez aussi un tableau qui d’un côté represente l’image de l’Inconstance, et de l’autre celle de la Mort, qui se mocque de ceux qui la regardent7, parce qu’elle les juge à leur maintien n’avoir pas assez de resolution pour se deffendre de sa tyrannie. Mais en autres vous y remarquez un pourtraict bien achevé, qui represente un grand navire au milieu des tempestes d’une mer courroucée, poussé des vents, agité des orages, sans arbre, sans voiles, sans timon, abandonné de son pilote et delaissé des autres, qui, prevoyant son prochain naufrage, n’ont autre esperance que de se sauver sur ses debris et de gaigner le havre. Vous voyez dans le mesme tableau quantité de personnes qui considèrent avec autant de pitié que d’estonnement la perte de ce prodigieux vaisseau, et semblent, à leur posture, estre entierement animés contre des traistres qui, ayant sous main couppé son mast, ont medité sa perte et procuré sa ruine. L’on voit aussi dans cette foire des tableaux qui representent des joüeurs de gobelets, des charlatans qui font mille tours de passe-passe et de souplesse, des fins couppeurs de bourses et d’autres gens qui se disposent à danser sur la corde ; et tout auprès de ces tableaux vos yeux y en envisagent d’autres, presque de la mesme grandeur, qui portent la figure de personnes assez mal habillées, qui, avec un visage triste et morne, mettent le doigt dessus leur bouche, pour dire qu’elles n’oseroient se plaindre de ceux qui les joüent ou qui les volent, et qu’il faut celer un mal qui n’a point de remède, aussi bien qu’un tort que l’on ne peut vanger. Ne jugeriez-vous pas que cet homme, qui se plaignoit à moi de ce qu’il n’avoit point veu de caresme-prenant cette année, depuis le commencement de la guerre, estoit peu intelligent dans les affaires, ou pour le moins n’estoit pas grand politique du temps, puisque nous ne sçaurions mieux representer les choses comme elles se passent à present que sous la figure d’un jour de mardy-gras, où les uns font bonne chère cependant que les autres meurent de faim, où plusieurs s’engraissent aux despens d’autruy, où l’on voit plusieurs cuisines qui estoient auparavant mal eschauffées, et qui maintenant se bruslent en consommant les autres ? N’est-ce pas estre à caresme-prenant, puisque chacun jouë son compagnon, et tasche de le piper au jeu ? Mais ce qui est de plus deplorable, c’est que ceux qui joüent, après avoir bien battu et manié les cartes par une dexterité merveilleuse, ne laissent pas de les brouiller, et, par consequent, tousjours gaignent. D’ailleurs, ne sommes-nous pas veritablement à caresme-prenant, puisque nous ne voyons que fourbes et deguisemens, que visages empruntés et que masques colorés ? Les plus adroits portent le masque de la devotion et de la complaisance, les autres de la pieté, de la vertu, de la religion ; quelques uns portent une conscience masquée de zèle pour le service de leur prince, et ce n’est que pour couvrir leur ambition, leur avarice et leurs interests ; les autres ont des paroles et des entretiens masqués de douceur, de civilité, de complimens, et ce n’est que pour surprendre les simples, afin de les jetter dans la medisance, de connoistre leurs pensées, leurs sentimens, leurs affections, et par ainsi juger quel party ils tiennent et de quel costé ils panchent. Les autres se couvrent et se masquent de la peau de lion, afin d’avoir de l’employ, et faire croire à ceux qui les voyent ou qui les entendent parler que l’on doit attendre de leur merite et de leur courage toutes les satisfactions imaginables, et qu’ils ne se destinent à la mort que pour le service du public. Enfin on ne vit jamais plus de comedies que l’on en voit à present, puis que les esprits les mieux sensez protestent hautement que tous nos desseins, nos entreprises, nos assemblées, ne sont qu’une veritable comedie, où les uns joüent le personnage de roy, les autres de prince, les autres de valets et les autres de fols. Mais certes, bien que cette comedie soit agreable aux uns, elle est pourtant ennuyeuse aux autres, parce qu’elle dure trop long-temps, et que l’on y laisse brusler la chandelle par les deux bouts, et que l’on fait payer double, bien que l’on ne soit placé qu’au parterre. Et ce qui est le plus à craindre, c’est que cette comedie ne se tourne enfin en une sanglante tragedie ou catastrophe funeste où le sang sera respandu, et où les spectateurs ne verront que des objets d’horreur, de larmes et de pitié. Dieu vueille, par sa bonté et ses misericordes infinies, mettre bientost à fin nos malheurs, et changer nos comedies et nos divertissemens en larmes de penitence, afin que sa colère irritée s’appaise, que les fleaux de la guerre se retirent de nous, et qu’au lieu de prendre les armes pour la destruction de nous-mesmes, nous les prenions pour vanger les blasphemateurs de son sainct nom !


1. Cette pièce, selon M. Moreau, est une des satires les plus piquantes de la Fronde. « Je m’étonnerois, dit-il, de ce qu’elle a été publiée avec permission, si je ne voyois qu’elle date à peu près du temps de la conférence de Ruel. » (Bibliogr. des mazarinades, t. 2, p. 43, nº 1619.)

2. Ces blanques étoient des espèces de loteries où le billet blanc (blanque) perdoit, où le billet à bénéfices faisoit gagner les sommes et les bijoux dont il portoit la désignation. C’étoit, selon Pasquier, une importation italienne, et l’expression entendre le numéro en venoit. (Recherches de la France, liv. 8, ch. 49.) Ces blanques, sous Henri IV, étoient devenues de véritables académies de jeux. « On a vu, dit L’Estoille (18 mars 1609), un fils d’un marchand perdre dans une séance soixante mille écus, n’en ayant hérité de son père que vingt mille. » Les blanques faisoient rage à la foire S.-Germain. « Le nommé Jonas, ajoute L’Estoille, a loué une maison, pour tenir une de ces académies, au faubourg S.-Germain, pendant l’espace de quinze jours, durant la durée de la foire, et d’icelle maison il a donné quatorze cents francs. »

3. Il parut plusieurs autres mazarinades sur cette suppression forcée de tous les plaisirs du carnaval et de la foire S.-Germain en 1649. Nous citerons : le Caresme des Parisiens pour le service de la patrie, Paris, 1649 ; le Grotesque Carême prenant de Jules Mazarin, par dialogue, Paris, 1649 ; et surtout : Plaintes du carnaval et de la foire S.-Germain, en vers burlesques, Paris, 1649, in-4, pièce que Naudé place au troisième rang de celles « dont on peut faire estime. » (Mascurat, p. 283.)

4. C’est-a-dire faiseurs de mazarinades. Tout le monde s’en mêloit. (V. Leber, De l’état réet de la presse et des pamphlets jusqu’à Louis XIV, etc., p. 105.) Selon Naudé, la pièce les Admirables sentiments d’une villageoise à M. le Prince est de la servante d’un libraire, « qui en faisoit après avoir écuré ses pots et lavé ses écuelles. » Mascurat, p. 8 et 9.

5. Le pain de Gonesse n’arrivant plus à Paris, à cause du blocus, toutes les femmes étoient obligées de pourvoir à ce manque de provision et de se faire boulangères.

6. C’étoient des meubles d’ébène, comme ces guéridons à têté de More que Mazarin avoit, entre autres curiosités, fait venir d’Italie. (Naudé, Mascurat, p. 72.)

7. Ces tableaux à double visage, qu’on a pu croire nouveaux de notre temps, ne l’étoient même pas à l’époque où parut cette mazarinade. Dans le Moyen de parvenir (111), quand il est dit : « Lisez ce volume de son vrai biais. Il est fait comme ces peintures qui parlent d’un et puis d’autre », on entend parler de tableaux de la même espèce. Carle Vanloo perfectionna cette invention pour en faire une flatterie à l’adresse d’un roi qui n’en méritoit guère : « Il avoit peint toutes les vertus qui caractérisent un grand monarque. On engagea le roi (Louis XV) à regarder ce tableau au travers d’un verre à facettes ; toutes ces figures se réunirent, et il ne vit plus que son portrait. » Gudin, les Mânes de Louis XV, p. 90. — Je crois qu’il est fait allusion à ces tableaux dans une autre mazarinade, le Miroir à deux visages opposés, l’un louant le ministère du fidèle ministre, l’autre condamnant la conduite du méchant et infidèle usurpateur et ennemi du prince et de son état, 1649, in-4.