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Casanova – Histoire de ma vie (manuscrit)/Tome 1/Chapitre 6

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Chapitre VI

Mort de ma grand-mere. Ses consequences.
Je perds la grace de M. Malipiero. Je n’ai
plus de maison. La Tintoretta. On me met
dans un seminaire. On me chasse. On me
met dans un Fort.




À souper on ne parla que de l’orage ; et le fermier qui connoissoit la maladie de sa femme me dit qu’il étoit bien sûr que je ne voyagerois plus avec elle. Ni moi avec lui, repartit elle, car c’est un impie qui conjuroit la foudre par des bouffonneries.

Cette femme eut le talent de m’éviter si bien que je ne me suis plus trouvé tete à tete avec elle.

À mon retour de Venise j’ai du suspendre mes habitudes à cause de la derniere maladie de ma bonne grand-mere que je n’ai quitée que lorsque je l’ai vue expirer. Elle ne put me rien laisser, car elle m’avoit donné de son vivant tout ce qu’elle avoit. Cette mort eut des suites qui m’obligerent à prendre un nouveau systeme de vie. Un mois après j’ai reçu une lettre de ma mere qui me disoit que n’y ayant plus d’apparence qu’elle puisse retourner à Venise, elle s’etoit determinée à quiter la maison qu’elle y tenoit. Elle me disoit qu’elle avoit communiqué ses intentions à l’abbé Grimani, dont je devois suivre les volontés. Ce devoit être lui qui après avoir vendu tous les meubles auroit soin de me mettre dans une bonne pension, egalement que mes frères, et ma sœur. Je suis allé chez M. Grimani pour l’assurer qu’il me trouveroit toujours soumis à ses ordres. Le loyer de la maison etoit payé jusqu’à la fin de l’année.

Quand j’ai su qu’à la fin de l’année je n’aurai plus de maison, et qu’on vendroit tous les meubles, je ne me suis plus gêné dans mes besoins. J’avois deja vendu du linge, des tapisseries, et des porcelaines : ce fut mon affaire de vendre des miroirs, et des lits. Je savois qu’on le trouveroit mauvais, mais c’étant l’héritage de mon pere sur le quel ma mere n’avoit rien à pretendre je me regardois comme maitre. Pour ce qui regardoit mes frères, nous aurions toujours eu le tems de nous parler.

Quatre mois après j’ai reçu une lettre de ma mere datée de Varsovie qui en contenoit une autre. Voici la traduction de celle de ma mere : « J’ai connu, mon cher fils, ici un savant moine Minime Calabrois, dont les grandes qualités me fesoient penser à vous toutes les fois qu’il m’honoroit d’une visite. Je lui ai dit, il y a un an, que j’avois un fils acheminé pour l’état d’ecclesiastique, que je n’avois pas la force d’entretenir. Il me repondit que ce fils deviendroit le sien, si je pouvois obtenir de la reine sa nomination à un eveché dans son pays. L’affaire, me dit-il, seroit faite, si elle voulut avoir la bonté de le recommander à sa fille reine de Naples.

« Pleine de confiance en Dieu je me suis jetée aux pieds de S. M., et j’ai trouvé grace. Elle ecrivit à sa fille, et elle l’a fait elire par notre seigneur le Pape à l’évêeché de Martorano. En consequence de sa parole il vous prendra avec lui à la moitié de l’année prochaine, car pour aller en Calabre il doit passer par Venise. Il vous l’ecrit lui même, répondez lui d’abord, envoyez moi votre reponse, et je la lui remettrai. Il vous acheminera aux plus grandes dignité de l’eglise. Imaginez vous ma consolation quand je vous verrai dans vingt ou trente ans d’ici devenu au moins évêque. En attendant son arrivée l’abbé Grimani aura soin de vous. Je vous donne ma bénédiction, et je suis etc. »

La lettre de l’évêque, qui étoit en latin, me disoit la même chose. Elle étoit pleine d’onction. Il m’avertissoit qu’il ne s’arreteroit à Venise que trois jours. J’ai repondu en consequence. Ces deux lettres me rendirent fanatique. Adieu Venise. Rempli de certitude que j’allois au-devant de la plus haute fortune qui devoit m’attendre au bout de ma carriere, il me tardoit d’y entrer ; et je me felicitois de ne me sentir dans mon cœur aucun regret de tout ce que j’allois quiter en m’eloignant de ma patrie. Les vanités sont finies, me disois-je, et ce qui m’interessera à l’avenir ne sera que grand et solide. M. Grimani, après m’avoir fait les plus grands complimens sur mon sort m’assura qu’il me trouveroit une pension où j’entrerois au commencement de l’année suivante, en attendant l’eveque.

M. Malipiero qui dans son espece étoit un sage, et qui me voyoit à Venise engouffré dans les vains plaisirs fut charmé de me voir au moment d’aller accomplir ma destinée ailleurs, et de voir l’elancement de mon ame dans la vive promptitude avec la quelle je me soumettois à ce que la combinaison me présentoit. Il me fit alors une leçon que je n’ai jamais oubliée. Il me dit que le fameux précepte des stoïciens sequere Deum ne vouloit dire autre chose sinon abandonne-toi à ce que le sort te presente, lorsque tu ne te sens pas une forte repugnance à te livrer. C’étoit, me disoit il, le démon de Socrate sepe revocans raro impellens, et c’étoit de là que venoit le fata viam inveniunt des mêmes stoïciens. C’est en ceci que la science de M. Malipiero consistoit, étant savant sans avoir jamais étudié autre livre que celui de la nature morale. Mais dans les maximes de cette même école il m’est arrivé un mois après une affaire qui m’a produit sa disgrace, et qui ne m’a rien appris.

M. Malipiero croyoit de connoitre sur la physionomie des jeunes gens des signes qui indiquoient l’empire absolu que la fortune exerceroit sur eux. Lorsqu’il voyoit cela il se les attachoit pour les instruire à seconder la Fortune avec la sage conduite, car il disoit avec un grand sens que la médecine entre les mains de l’imprudent étoit un poison, comme le poison devenoit une médecine entre les mains du sage.

Il avoit donc trois favoris pour lesquels il fesoit tout ce qui dependoit de lui en ce qui regardoit leur education. C’etoit Therese Imer, dont les vicissitudes furent innombrables, et dont mes lecteurs en verront partie dans ces memoires. J’étois le second, dont ils jugeront ce qu’ils voudront ; et le troisieme étoit une fille du barcarol Gardela, qui avoit trois ans moins que moi, et qui en joli portoit sur la physionomie un caractere frapant. Pour la mettre sur le trotoir le speculatif vieillard lui fesoit aprendre à danser ; car il est, disoit il, impossible que la bille entre dans la blouse tant que personne ne la pousse. Cette Gardela est celle qui sous le nom d’Agata brilla à Stutgard. Ce fut la premiere maîtresse titrée du duc de Wirtemberg l’an 1757. Elle étoit charmante. Je l’ai laissée à Venise, où elle est morte il y a deux ou trois ans. Son mari Michel da l’Agata s’est empoisonné peu de tems après.

Un jour, après nous avoir fait diner avec lui tous les trois, il nous laissa comme il fesoit toujours pour aller faire la sieste. La petite Gardela, devant aller prendre sa leçon, me laissa seul avec Therese, qui, malgré que je ne lui eusse jamais conté fleurette, ne laissoit pas de me plaire. Étant assis l’un près de l’autre, devant une petite table, le dos tourné à la porte de la chambre, où nous supposions que notre patron dormît, il nous vint envie à un certain propos, dans l’innocente gaieté de notre nature, de confronter les differences qui passoient entre nos configurations. Nous etions au plus intéressant de l’examen, lorsqu’un violent coup de cane tomba sur mon cou, suivi par un autre, qui auroit été suivi par d’autres, si tres rapidement je ne me fusse soustrait à la grele prenant d’abord la porte. Je suis allé chez moi sans manteau, et sans chapeau. Un quart d’heure après j’ai reçu le tout avec un billet de la vieille gouvernante du senateur qui m’avertissoit de ne plus oser mettre les pieds dans le palais de son excellence.

Ce fut à lui même que dans la minute j’ai repondu en ces termes. Vous m’avez battu étant en colere, et par cette raison vous ne pouvez pas vous vanter de m’avoir donné une leçon. Je ne veux donc avoir rien apris. Je ne peux vous pardonner qu’oubliant que vous etes un sage ; et je ne l’oublierai jamais.

Ce seigneur eut peut être raison ; mais avec toute sa prudence il s’est mal reglé, car tous ses domestiques ont deviné par quelle raison il m’avoit exilé, et par consequent toute la ville a ri de l’histoire. Il n’a osé faire le moindre reproche à Therese, comme elle m’a dit quelque tems après ; mais, comme de raison, elle n’a pas osé demander ma grace.

Le tems dans lequel notre maison devoit se vider approchant, j’ai vu devant moi un beau matin un homme à peu près de quarante ans en peruque noire, et manteau d’ecarlate, à teint rôti du soleil, qui me donna un billet de M. Grimani dans lequel il m’ordonnoit de lui laisser en liberté tous les meubles de la maison après les lui avoir consignés selon l’inventaire qu’il portoit, et dont je devois avoir le semblable. Étant donc d’abord allé prendre le mien, je lui ai fait voir tous les meubles que l’ecriture indiquoit lorsqu’ils y etoient, lui disant, quand ils n’y etoient pas, que je savois ce que j’en avois fait. Le butord, prenant un ton de maitre, me dit qu’il vouloit savoir ce que j’en avois fait, et pour lors je lui ai repondu que je n’avois pas des comptes à lui rendre, et entendant sa voix qui s’elevoit je l’ai conseillé à s’en aller d’une façon qu’il a vu que je savois que chez moi j’étois le plus fort.

Me voyant obligé à informer M. Grimani de ce fait, j’y fus à son lever ; mais j’y ai trouvé mon homme qui l’avoit deja informé de tout. J’ai dû souffrir une forte reprimande. Il me demanda compte tout de suite des meubles qui manquoient. Je lui ai repondu que je les avois vendus pour ne pas faire des dettes. Après m’avoir dit que j’étois un coquin, que je n’en etois pas le maitre, qu’il savoit ce qu’il feroit, il m’ordonna de sortir de chez lui dans l’instant.

Outré de colère, je vais chercher un juif pour lui vendre tous ceux qui restoient ; mais voulant rentrer chez moi, je trouve à ma porte un huissier qui me remet un commandement. Je le lis, et je le trouve fait à l’instance d’Antoine Razzetta. C’étoit l’homme à teint rôti. Le scellé étoit à toutes les portes. Je ne peux entrer pas même dans ma chambre. Le huissier étoit parti, et il avoit laissé un garde. Je parts, et je vais chez M. Rosa, qui après avoir lu l’ordre, me dit que le lendemain matin le scellé seroit levé, et qu’en attendant il alloit faire citer Razzetta devant l’avogador. — Pour cette nuit, me dit il, vous irez dormir chez quelqu’ami. C’est une violence ; mais il vous la payera chere. — Il agit ainsi par ordre de M. Grimani. — Ce sont ses affaires.

Je suis allé dormir avec mes anges.

Le lendemain matin, le scellé fut levé, et je suis rentré chez moi, et Razzetta n’ayant point paru, Rosa en mon nom l’a cité sous la penale pour le faire decreter de prise de corps le jour suivant s’il ne comparoissoit pas. Un laquais de M. Grimani vint le troisième jour de tres bonne heure me porter un billet de sa main dans lequel il m’ordonnoit d’aller chez lui lui parler ; et j’y fus.

À mon apparition il me demanda d’un ton brusque ce que je prétendois faire. — Me mettre à l’abri de la violence sous la protection des lois, me défendant d’un homme avec lequel je n’ai rien à faire, et qui m’a forcé à aller passer la nuit dans un mauvais lieu. — Dans un mauvais lieu ? — Certainement. Pourquoi m’a-t-on empeché d’aller chez moi ? — Vous y êtes à present. Mais allez d’abord dire à votre procureur de suspendre toute procedure. Razzetta n’a rien fait que par mon ordre. Vous alliez peut être vendre tout le reste des meubles. On a remédié à tout. Vous avez une chambre à S. J. Grisostome dans une maison qui m’appartient, dont le premier etage est occupé par la Tintoretta notre premiere danseuse. Faites y porter vos hardes et vos livres ; et venez diner tous les jours avec moi. J’ai mis votre frere dans une bonne maison, et votre sœur dans une autre, ainsi tout est fini.

Monsieur Rosa, auquel je suis d’abord allé rendre compte de tout, me conseilla de faire tout ce que l’abbé Grimani vouloit ; et j’ai suivi son conseil. C’étoit une satisfaction, et l’admission à sa table m’honoroit. Outre cela j’étois curieux de mon nouveau logement chez la Tintoretta dont on parloit beaucoup à cause d’un prince de Waldeck qui depensoit beaucoup pour elle. L’eveque devoit arriver dans l’été, je n’avois qu’encore six mois à attendre à Venise ce prelat qui devoit m’acheminer peut etre au pontificat. Tels étoient mes chateaux en Espagne. Après avoir diné le meme jour chez M. Grimani sans jamais dire le mot à Razzetta qui etoit à mon coté je suis allé pour la derniere fois à ma belle maison à S. Samuel d’où j’ai fait transporter dans un bateau à mon nouveau logement tout ce que j’ai jugé m’appartenir.

Mademoiselle Tintoretta que je ne connoissois pas, mais dont je connoissois les allures, et le caractere etoit mediocre danseuse ; mais fille d’esprit qui n’etoit ni jolie, ni laide. Le prince de Waldeck, qui depensoit beaucoup pour elle, ne l’empechoit pas de conserver son ancien protecteur. C’étoit un noble venitien de la famille Lin aujourd’hui eteinte, agé de soixante ans, qui étoit chez elle dans toutes les heures du jour. Ce fut ce seigneur qui me connoissoit, qui entra dans ma chambre rez de chaussée au commencement de la nuit pour me complimenter de la part de mademoiselle, et me dire qu’etant enchantée de m’avoir chez elle, je lui ferois un vrai plaisir d’intervenir à son assemblée. J’ai repondu à M. Lin que je ne savois pas d’etre chez elle, que M. Grimani ne m’avoit pas averti que la chambre que j’occupois lui appartenoit, que sans cela je lui aurois rendu mes devoirs même avant de faire porter mon petit equipage. Après cette excuse nous montames au premier. Il me presenta, et la connoissance fut faite.

Elle me reçut en princesse otant son gant pour me donner sa main à baiser, et après avoir dit mon nom à cinq ou six etrangers qui étoient là, elle me les nomma un à un ; puis elle me fit asseoir à son coté. Elle etoit venitienne, et trouvant ridicule qu’elle me parlat françois que je ne comprenois pas je l’ai priée de parler le langage de notre pays. S’étonnant beaucoup que je ne parlasse pas françois, elle me dit d’un air mortifié, que je figurerois donc mal chez elle, où elle ne recevoit que des etrangers. Je lui ai promis de l’apprendre. Le matador arriva une heure après. Ce genereux prince me parla tres bien italien, et fut avec moi tres gracieux dans tout le courant du carnaval. Vers la fin il me donna une tabatiere d’or en récompense d’un tres mauvais sonnet que j’ai fait imprimer à l’honneur de la Signora Margherita Grisellini detta la Tintoretta. Grisellini etoit son nom de famille. On l’appeloit Tintoretta parceque son pere avoit été teinturier. Ce Grisellini, dont le comte Joseph Brigido fit la fortune étoit son frere. S’il vit encore il passe une heureuse vieillesse dans la belle capitale de la Lombardie.

La Tintoretta avoit des qualités pour rendre amoureux des hommes raisonnables beaucoup plus que Juliette. Elle aimoit la poésie, et j’en serois devenu amoureux sans l’eveque que j’attendois. Elle étoit amoureuse d’un jeune medecin nommé Righelini rempli de merite mort à la fleur de son age que je regrette encore. Je parlerai de lui dans douze ans d’ici.

Vers la fin du carnaval ma mere ayant ecrit à l’abbé Grimani qu’il étoit honteux que l’eveque me trouvât logé avec une danseuse il se determina à me loger avec decence, et dignité. Il consulta avec le curé Tosello, et raisonnant avec lui sur l’endroit qui me seroit le plus convenable, ils deciderent que rien n’etoit plus beau que me mettre dans un seminaire. Ils firent tout à mon insu, et le curé fut chargé de m’en donner nouvelle, et de me persuader à y aller volontiers, et de bon cœur.

Je me suis mis à rire lorsque j’ai entendu le curé se servir d’un style fait pour calmer, et pour dorer la pilule. Je lui ai dit que j’étois prêt à aller partout où ils trouveroient 1743bon que j’allasse. Leur idée etoit folle, car à l’age de dix sept ans, et tel que j’etois on ne devoit jamais penser à me mettre dans un seminaire ; mais toujours Socratique ne me sentant aucune aversion non seulement j’y ai consenti ; mais la chose me paraissant plaisante il me tardoit d’y être. J’ai dit à Monsieur Grimani que j’etois prêt à tout pourvu que Razzetta n’eut pas à s’en mêler. Il me le promit ; mais il ne me tint pas parole après le seminaire ; je n’ai jamais su decider si cet abbé Grimani étoit bon parcequ’il étoit bete, ou si la betise etoit un defaut de sa bonté. Mais tous ses freres etoient de la même pate. Le plus mauvais tour que la fortune puisse jouer à un jeune homme qui a du genie est celui de le mettre dans la dependance d’un sot. Après m’avoir fait habiller en séminariste le curé me conduisit à St Ciprien de Muran pour me presenter au recteur.

L’eglise patriarcale de St Ciprien est desservie par des moines Somasques. C’est un ordre institué par le bienheureux Jerome Miani noble vénitien. Le recteur me reçut avec une tendre affabilité. Au discours plein d’onction qu’il me fit je me suis apperçu qu’il croyoit qu’on me mettoit au séminaire pour me punir, ou pour le moins pour m’empecher de poursuivre à mener une vie scandaleuse. — Je ne peux pas croire, mon tres reverend, qu’on pretende de me punir. — Non non : mon cher fils. Je voulois vous dire que vous vous trouverez tres content chez nous.

On me fit voir dans trois chambres au moins cent cinquante seminaristes, dix à douze ecoles, le refectoire, le dortoire, les jardins pour la promenade aux heures de recreation, et on me fit envisager dans ce lieu la vie la plus heureuse que jeune homme put desirer au point qu’à l’arrivée de l’eveque je la regreterois. Dans le meme tems ils avoient l’air de m’encourager me disant que je ne resterois là que tout au plus cinq à six mois. Leur eloquence me fit rire. J’y suis entré au commencement de Mars. J’avois passé la nuit entre mes deux femmes, qui comme madame Orio, et M. Rosa ne pouvoient pas se persuader qu’un garçon de mon humeur put avoir tant de docilité. Elles arroserent le lit de leurs larmes melées avec les miennes.

La veille de ce jour j’ai porté à Madame Manzoni en depot sacré tous mes papiers. C’etoit un gros paquet que j’ai retiré des mains de cette respectable femme quinze ans après. Elle vit encore agée de quatre vingt dix ans et bien portante. Riant de tout son cœur de la betise qu’on avoit de me mettre au college, elle me soutint que je n’y resterois qu’un mois tout au plus. — Vous vous trompez madame : j’y vais avec plaisir, et j’y attendrai l’eveque. — Vous ne connoissez ni vous meme, ni l’eveque avec le quel vous ne resterez pas non plus.

Le curé m’accompagna au seminaire ; mais à la moitié du voyage, il fit arreter la gondole à S. Michel à cause d’un vomissement qui me prit qui paroissoit me suffoquer. Le frere apoticaire me rendit la santé avec l’eau de Melisse. C’etoit l’effet des efforts amoureux que j’avois faits toute la nuit avec mes deux anges, que je craignois d’avoir entre mes bras pour la derniere fois. Je ne sais pas si le lecteur sait ce que c’est qu’un amant qui prenant congé de l’objet qu’il aime craint de ne plus le revoir. Il fait le dernier compliment, et apres l’avoir fait il ne veut pas que ç’ait eté le dernier, et il le renouvelle jusqu’à ce qu’il voie son ame distillée en sang.

Le curé m’a laissé entre les mains du recteur. On avoit deja porté ma malle et mon lit dans le dortoire, où je suis entré pour y laisser mon manteau, et mon chapeau. On ne me mit pas dans la classe des adultes parceque malgré ma taille je n’en avois pas l’age. J’avois la vanité de conserver encore mon poil folet : c’étoit un duvet que je cherissois parcequ’il ne laissoit pas douter de ma jeunesse. C’étoit un ridicule ; mais quel est l’age dans lequel l’homme cesse d’en avoir ? On se défait plus facilement des vices. La tyrannie n’a pas exercé sur moi son empire jusqu’à m’obliger de me faire raser. Ce ne fut qu’en cela que je l’ai trouvée tollerante.

Dans quelle ecole, me demanda le recteur, voulez vous être mis ? — Dans la dogmatique, mon tres reverend pere ; je veux apprendre l’histoire de l’eglise. — Je vais vous conduire chez le pere examinateur. — Je suis docteur, et je ne veux pas subir un examen. — Il est necessaire, mon cher fils. Venez.

Ceci me parut une insulte. Je me suis trouvé outré. Je me suis sur le champ determiné à une singuliere vengeance, dont l’idée me combla de joie. J’ai si mal repondu à toutes les questions que l’examinateur me fit en latin, disant tant de sollecysmes qu’il se vit obligé à m’envoyer à la classe inferieure de la gramaire, où à ma grande satisfaction je me suis vu camarade de dix huit à vingt garçons de neuf à dix ans, qui quand ils surent que j’etois docteur, ne fesoient que dire accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam.

À l’heure de la recréation, mes camarades de dortoire qui etoient tous au moins à l’ecole de philosophie, me regardoient avec mepris, et comme ils parloient entr’eux de leurs theses sublimes, ils se moquoient de moi de ce que j’avois l’air d’ecouter avec attention leurs disputes, qui devoient être pour moi des enigmes. J’etois bien loin de la pensée de me decouvrir ; mais trois jours après un evenement inevitable m’a démasqué.

Le pere Barbarigo Somasque du couvent de la Salute de Venise, qui m’avoit eu entre ses ecoliers de Physique, etant venu faire une visite au recteur, me vit au sortir de la messe, et me fit mille complimens. La premiere chose qu’il me demanda fut à quelle science je m’occupois, et il crut que je badinois quand je lui ai répondu que j’étois à la gramaire. Le recteur arriva alors, et nous allames tous à nos classes. Une heure après voila le recteur qui vient m’appeler dehors. — Pourquoi, me dit il, avez vous fait l’ignorant à l’examen ? — Pourquoi avez vous eu l’injustice de m’y soumettre ? Il me conduisit alors ayant l’air un peu faché à l’ecole de dogmatique, mes camarades de dortoire furent étonnés de me voir. L’après diner à la recréation ils devinrent tous mes amis, me firent cercle, et me mirent de bonne humeur.

Un beau seminariste agé de quinze ans, qui aujourd’hui, à moins qu’il ne soit mort, est eveque, fut celui dont la figure, et le talent me frapperent. Il m’inspira l’amitié la plus forte, et dans les heures de recréation, au lieu de jouer aux quilles, ce n’etoit qu’avec lui que je me promenois. Nous parlions poesie. Les plus belles odes d’Horace fesoient nos delices. Nous preferions l’Arioste au Tasse, et Pétrarque etoit l’objet de notre admiration, comme Tassoni, et Muratori qui l’avoient critiqué l’etoient de notre mepris. Nous devinmes en quatre jours si tendres amis que nous etions jaloux l’un de l’autre. Nous boudions lorsque l’un de nous quitoit l’autre pour se promener avec un troisieme.

Un moine laïque surveilloit à notre dortoire. Son inspection etoit d’en conserver la police. Toute la chambrée après souper precedée par ce moine qu’on appelle prefet alloit au dortoire ; chacun s’approchoit de son lit, et après avoir fait sa priere à voix basse, se deshabilloit, et se couchoit tranquillement. Lorsque le prefet nous voyoit tous couchés, il se couchoit aussi. Une grande lanterne eclairoit ce lieu qui etoit un carré long de quatre vingts pas, large de dix. Les lits etoient placés à egales distances. À la hauteur de chaque lit il y avoit un escabeau en prie Dieu, un siege, et la malle du seminariste. À un bout du dortoire il y avoit le lavoir d’un coté, et de l’autre le cabinet qu’on appelle la garderobe. À l’autre bout près de la porte il y avoit le lit du prefet. Le lit de mon ami etoit de l’autre coté de la sale vis à vis du mien. La grande lanterne se trouvoit entre nous deux.

La principale affaire qui appartenoit à la surveillance du prefet etoit celle de bien voir qu’un seminariste n’allat se coucher avec un autre. On ne supposoit jamais cette visite innocente : c’etoit un crime capital, car le lit d’un seminariste n’est fait que pour qu’il y dorme, et non pas pour qu’il converse avec un camarade. Deux camarades donc ne peuvent enfreindre cette loi que par des raisons illicites, les laissant d’ailleurs les maitres de faire seuls tout ce qu’ils veulent ; et tant pis pour eux s’ils se maltraitent. Les comunautés de garçons en Allemagne où les directeurs se donnent des soins pour empecher les manustuprations, sont celles où elles règnent davantage. Les auteurs de ces reglemens furent des sots ignorans qui ne connoissoient ni la nature ni la morale ; car la nature exige pour sa propre conservation ce soulagement dans l’homme sain qui n’a pas l’adiutorium de la femme, et la morale se trouve attaquée par l’axiome nitimur in vetitum. La defense l’excite. Malheureuse la republique dont le legislateur ne fut pas philosophe. Ce que dit Tissot n’est en partie vrai que lorsque le jeune homme se manstupre sans que la nature l’appelle ; mais cela n’arrivera jamais à un ecolier à moins qu’on ne s’avise de lui defendre la chose, car dans ce cas il l’execute pour avoir le plaisir de desobéir, plaisir naturel à tous les hommes depuis Eve, et Adam, et qu’on embrasse toutes les fois que l’occasion se presente. Les superieures des couvens de filles montrent dans cette matiere beaucoup plus de sagesse que les hommes. Elles savent par experience qu’il n’y a pas de filles qui ne commencent à se manstuprer à l’age de sept ans, et elles ne s’avisent pas de leur defendre cette puerilité, quoiqu’elle puisse engendrer des maux dans elles aussi ; mais en moindre quantité à cause de la tenuité de l’excretion.

Ce fut dans le huitieme ou neuvieme jour de mon séjour dans le seminaire que j’ai senti quelqu’un venir se coucher pres de moi. Il me serre d’abord la main me disant son nom et il me fait rire. Je ne pouvois pas le voir car la lanterne étoit eteinte. C’étoit l’abbé mon ami qui ayant vu le dortoire obscur eut la lubie de me faire une visite. Après en avoir ri, je l’ai prié de s’en aller, car le prefet se reveillant, et voyant le dortoire obscur, se leveroit pour ralumer la lampe, et nous serions tous les deux accusés d’avoir consommé le plus ancien de tous les crimes, à ce que plusieurs pretendent. Dans le moment que je lui donnois ce bon conseil, nous entendons marcher ; et l’abbé s’echappe ; mais un moment après j’entens un grand coup suivi de la voix rauque du prefet qui dit scelerat à demain à demain. Après avoir rallumé la lanterne il retourne à son lit.

Le lendemain, avant le son de la cloche qui ordonne de se lever, voila le recteur qui entre avec le prefet. Écoutez-moi tous, dit le recteur ; vous n’ignorez pas le désordre arrivé cette nuit. Deux de vous doivent être coupables, et je veux leur pardonner, et pour menager leur honneur faire qu’ils ne soient pas connus. Vous viendrez tous vous confesser à moi aujourd’hui avant la recréation.

Il s’en alla. Nous nous habillames, et après diner nous allames tous nous confesser à lui : nous fumes ensuite au jardin, où l’abbé me dit qu’aiant eu le malheur de donner dans le prefet, il avoit cru de devoir le pousser par terre. Moyennant cela il avoit eu le tems de se coucher. Et actuellement, lui dis-je, vous etes sûr de votre pardon, car tres sagement vous avez confessé la verité au recteur. — Vous badinez. Je ne lui aurois rien dit quand meme la visite innocente que je vous ai faite auroit été criminelle. — Vous avez donc fait une confession subreptice, car vous etiez coupable de desobéissance. — Cela se peut ; mais tout doit aller sur son compte, car il nous a forcé. — Mon cher ami ; vous raisonnez fort juste, et actuellement le reverendissime doit avoir appris que notre chambrée est plus savante que lui.

Cette affaire n’auroit eu autre suite, si trois ou quatre nuits après il ne me fut venu le caprice de rendre à mon ami sa visite. Une heure après minuit, ayant eu besoin d’aller à la garderobe, et entendant à mon retour le ronflement du prefet ; j’ai vite etouffé le lumignon de la lampe, et je suis entré dans le lit de mon ami. Il me reconnut d’abord, et nous rimes, mais nous tenant tous les deux attentifs au ronflement de nôtre gardien. D’abord qu’il cessa de ronfler, voyant le danger, je sors de son lit, ne perdant pas un seul instant, et je n’emploie qu’un moment pour entrer dans le mien. Mais à peine y suis je, que voila deux fortes surprises. La premiere est que je me trouve près de quelqu’un ; la seconde que je vois le prefet debout en chemise, une bougie à la main allant lentement, et regardant à droite, et à gauche les lits des seminaristes. Je concevois que le prefet avec un briquet à poudre devoit avoir allumé une bougie dans un instant ; mais comment concevoir le fait que je voyois ? Le seminariste couché dans mon lit, le dos tourné vers moi dormoit. Je prens le parti irreflechi de faire semblant de dormir aussi. À la seconde ou troisieme secousse du prefet, je fais semblant de me reveiller ; l’autre se reveille tout de bon. Étonné de se voir dans mon lit, il fait des excuses. — Je me suis trompé, me dit il, venant de la garderobe à l’obscur ; mais le lit etoit vide. — Cela se peut, lui dis-je, car j’ai été à la garderobe aussi. Mais, dit le prefet, comment avez vous pu vous coucher sans rien dire trouvant votre place occupée ? Et étant à l’obscur, comment avez vous pu ne pas soupçonner de vous être au moins trompé de lit ? — Je ne pouvois pas me tromper, car à tâton, j’ai trouvé le piédestal du crucifix, que voila ; et pour ce qui regarde l’écolier couché je ne m’en suis pas apperçu. — Ce n’est pas vraisemblable.

Dans ce même moment il va à la lampe, et voyant le lumignon écrasé : Elle ne s’est pas éteinte, dit il, naturellement. Le lumignon est noyé ; et ce ne peut être qu’un de vous deux, qui l’ait etouffé exprès allant à la garderobe. Nous verrons cela demain. L’autre sot camarade est allé dans son lit qui étoit à mon coté ; et le prefet, après avoir rallumé la lampe retourna dans le sien. Après cette scene qui a réveillé toute la chambrée, j’ai dormi jusqu’à l’apparition du recteur, qui à la pointe du jour entra d’un air feroce avec le prefet.

Après avoir examiné le local, et avoir fait un long interrogatoire à l’écolier qu’on trouva dans mon lit, qui naturellement devoit être jugé le plus coupable, et à moi qui ne pouvois jamais être convaincu du crime, il se retira nous ordonnant à tous de nous habiller pour aller à la messe. D’abord que nous fumes prêts il rentra, et adressant la parole à l’écolier mon voisin, et à moi. Vous êtes, nous dit il avec douceur, tous les deux convaincus d’un accord scandaleux, car vous ne pouvez avoir été que d’accord pour éteindre la lampe. Je veux croire la cause de tout ce désordre, sinon innocente, du moins non procedente que de legereté ; mais la chambrée scandalisée, la discipline outragée, et la police de ce lieu exigent une reparation. Allez dehors.

Nous obéimes ; mais à peine fumes nous entre les deux portes du dortoire que quatre domestiques se saisirent de nous, nous lierent les bras par derriere, nous reconduisirent dedans, et nous firent mettre à genoux devant le grand Crucifix. À la présence alors de tous nos camarades le recteur nous fit un petit sermon, après lequel il dit aux satellites qui etoient derriere nous d’executer son ordre.

J’ai alors senti pleuvoir sur mon dos sept à huit coups de corde ou de baton, que j’ai pris, comme mon sot compagnon, sans prononcer le moindre mot de plainte. D’abord qu’on m’a delié, j’ai demandé au recteur, si je pouvois écrire deux lignes au pied du crucifix. Il me fit d’abord porter encre et papier, et voici ce que j’ai écrit :

Je jure par ce Dieu que je n’ai jamais parlé au seminariste qu’on a trouvé dans mon lit. Mon innocence par consequent exige que je proteste, et que j’appelle de cette infame violence à Monseigneur patriarche.

Le compagnon de mon supplice signa ma protestation ; et j’ai demandé à l’assemblée s’il y avoit quelqu’un qui put dire le contraire de ce que j’avois juré par écrit. Tous les seminaristes alors d’un cri general dirent qu’on ne nous avoit jamais vus parler ensemble, et qu’on ne pouvoit pas savoir qui avoit éteint la lampe. Le recteur sortit sifflé, hué, interdit ; mais il ne nous envoya pas moins en prison au cinquieme étage du couvent, separés l’un de l’autre. Une heure après on m’a monté mon lit, et toutes mes hardes ; et à diner, et à souper tous les jours. Le quatrieme jour, j’ai vu devant moi le curé Tosello avec ordre de me conduire à Venise. Je lui ai demandé s’il étoit informé de mon affaire ; il me répondit qu’il venoit de parler avec l’autre seminariste, qu’il savoit tout, et qu’il nous croyoit innocens ; mais qu’il ne savoit qu’y faire. Le recteur, me dit il, ne veut pas avoir tort.

J’ai alors jeté bas mon accoutrement de seminariste ; m’habillant comme l’on va par Venise, et nous montames dans la gondole de M. Grimani où il étoit venu, tandis qu’on chargeoit sur un bateau mon lit, et ma mâle. Le batelier eut ordre du curé de porter tout au palais Grimani.

Chemin fesant il me dit que M. Grimani lui avoit ordonné, me descendant à Venise, de m’avertir que si j’osois aller au palais Grimani, les domestiques avoient ordre de me chasser.

Il m’a descendu aux jesuites, où je suis resté sans le sou, et ne possedant autre chose que ce que j’avois sur moi.

Je suis allé diner chez Madame Manzoni, qui rit de voir sa prophetie averée. Je suis allé après diner chez M. Rosa pour agir par les voyes juridiques contre la tyrannie. Il me promit de me porter une extrajudiciaire chez madame Orio, où je suis allé d’abord pour l’attendre, et pour m’égayer voyant la surprise de mes deux anges. Elle fut au-dessus de l’expression. Ce qui m’étoit arrivé les etonna. M. Rosa vint, et me fit lire l’ecriture qu’il n’avoit pas eu le tems de faire mettre en actes de notaire. Il m’assura que je l’aurois le lendemain. Je suis allé souper avec mon frere François qui etoit en pension chez le peintre Guardi. La tyrannie l’opprimoit comme moi ; mais je l’ai assuré que je l’en delivrerois. Vers minuit je suis allé chez madame Orio au troisieme étage, où mes petites femmes sûres que je ne leur manquerois pas, m’attendoient. Pour cette nuit là, je l’avoue à ma honte, le chagrin fit du tort à l’amour, malgré les quinze jours que j’avois passés dans l’abstinence. Je me voyois dans ce cas de devoir penser, et le proverbe C.... non vuol pensieri est incontestable. Le matin elles me plaignirent tout de bon ; mais je leur ai promis qu’elles me trouveroient tout différent dans la nuit suivante.

Ayant passé toute la matinée dans la biblioteque de S. Marc pour n’avoir su où aller, et n’ayant pas le sou, j’en suis sorti à midi pour aller diner chez madame Manzoni, lorsqu’un soldat m’approcha pour me dire d’aller parler à quelqu’un qui m’attendoit dans une gondole qu’il me montra à une rive de la petite place. Je lui ai répondu que la personne qui vouloit me parler n’avoit qu’à sortir ; mais m’ayant dit tout bas qu’il avoit là un compagnon fait pour m’y faire aller par force, sans hesiter un seul moment j’y suis allé. J’abhorrois l’eclat, et la honte de la publicité. J’aurois pu resister, et on ne m’auroit pas arreté, car les soldats etoient desarmés, et une pareille façon d’arreter quelqu’un n’est pas permise à Venise. Mais je n’y ai pas pensé. Le sequere Deum s’en mêla. Je ne me sentois aucune repugnance à y aller. Outre cela il y a des momens dans lesquels l’homme meme brave, ou ne l’est pas ou ne veut pas l’être.

Je monte en gondole ; on tire le rideau, et je vois Razzetta avec un officier. Les deux soldats vont s’asseoir à la proue ; je reconnois la gondole de M. Grimani. Elle se detache du rivage, et elle s’achemine vers le lido. On ne me dit pas le mot, et je garde le même silence. Au bout d’une demie heure la gondole arrive à la petite porte du Fort S. André qui est à l’embouchure de la mer Adriatique, là où le Bucentaure s’arrête quand le doge va le jour de l’Ascension epouser la mer.

La sentinelle appelle le caporal, qui nous laisse descendre.

L’officier qui m’accompagnoit me presente au Major, lui remettant une lettre. Après l’avoir lue, il ordonne à M. Zen son adjudant de me consigner au corps de garde, et de me laisser là. Un quart d’heure après je les ai vus partir, et j’ai revu l’adjudant Zen, qui me donna trois livres et demie, me disant que j’en aurois autant tous les huit jours. Cela fesoit dix sous par jour : c’etoit positivement la paye d’un soldat. Je ne me suis senti aucun mouvement de colere mais une grande indignation. Vers le soir je me suis fait acheter quelque chose à manger pour ne pas mourir d’inanition, puis étendu sur des planches j’ai passé la nuit sans dormir en compagnie de plusieurs soldats esclavons qui ne firent que chanter, manger de l’ail, fumer du tabac qui infectoit l’air, et boire du vin qu’on appelle esclavon. C’est comme de l’encre ; les esclavons seuls peuvent le boire.

Le lendemain de tres bonne heure, le major Pelodoro, c’étoit son nom, me fit monter chez lui, et me dit qu’en me fesant passer la nuit au corps de garde il n’avoit fait qu’obéir à l’ordre qu’il avoit reçu du President de guerre qu’on appelle à Venise le Sage à l’Écriture. Actuellement, M. l’abbé, je n’ai autre ordre que celui de vous tenir dans le Fort aux arrêts, et de répondre de vôtre personne. Je vous donne pour prison toute la Forteresse. Vous avez une bonne chambre, on a mis hier votre lit, et vôtre mâle. Promenez vous où il vous plaira, et souvenez vous, que si vous vous echapez, vous serez la cause de mon precipice. Je suis faché qu’on m’ait ordonné de ne vous donner que dix sous par jour ; mais si vous avez des amis à Venise qui soyent en etat de vous donner de l’argent, écrivez, et fiez vous à moi pour ce qui regarde la sûreté de vos lettres. Allez vous coucher si vous en avez besoin.

On m’a conduit dans ma chambre qui etoit belle, et au premier etage avec deux fènètres qui me procuroient une vue superbe. J’ai vu mon lit fait, et ma male, dont j’avois les clefs, et qu’on n’avoit pas forcée. Le major avoit eu l’attention de me faire mettre sur une table tout le nécessaire pour écrire. Un soldat esclavon vint me dire poliment qu’il me serviroit, et que je le payerois quand je pourrois, car tout le monde savoit que je n’avois que dix sous. Après avoir mangé une bonne soupe, je me suis enfermé, puis je me suis mis au lit, où j’ai dormi neuf heures. À mon reveil le major me fit inviter à souper. J’ai vu que cela n’alloit pas si mal.

Je monte chez cet honete homme que je trouve en grande compagnie. Après m’avoir presenté à son epouse, il me nomma toutes les autres personnes qui étoient là. Plusieurs officiers militaires excepté deux, dont l’un étoit l’aumônier du Fort, l’autre un musicien de l’eglise de S. Marc nommé Paolo Vida, dont la femme étoit sœur du major, encore jeune, que le mari fesoit habiter dans le Fort à cause qu’il en etoit jaloux, car à Venise les jaloux se trouvent tous mal logés. Les autres femmes qui etoient là n’etoient ni belles ni laides, ni jeunes ni vieilles ; mais leur air de bonté me les rendit toutes interessantes.

Gai comme j’etois par caractere, cette honète compagnie à table me mit facilement de bonne humeur. Tout le monde s’étant demontré curieux de savoir l’histoire qui avoit obligé M. Grimani à me faire mettre là dedans, j’ai fait une narration detaillée et fidele de tout ce qui m’etoit arrivé depuis la mort de ma bonne grand-mere. Cette narration m’a fait parler trois heures sans aigreur, et souvent plaisantant sur certaines circonstances qui autrement auroient déplu, de façon que toute la compagnie alla se coucher m’assurant de la plus tendre amitié, et m’offrant ses services.

C’est un bonheur constant que j’ai eu jusqu’à l’age de cinquante ans quand je me suis trouvé dans l’oppression. D’abord que j’ai trouvé des honetes gens curieux de l’histoire du malheur qui m’accabloit, et que je la leur contois, je leur ai toujours inspiré toute l’amitié qui m’étoit necessaire pour me les rendre favorables et utiles. L’artifice que j’ai employé pour cela fut celui de conter la chose avec verité sans omettre certaines circonstances qu’on ne peut dire sans avoir du courage. Secret unique que tous les hommes ne savent pas mettre en usage ; parceque la plus grande partie du genre humain est composée de poltrons. Je sais par experience que la verité est un talisman, dont les charmes sont immanquables pourvu qu’on ne la prodigue pas à des coquins. Je crois qu’un coupable, qui ose la dire à un juge integre, est absous plus facilement qu’un innocent qui tergiverse. Bien entendu que le narrateur doit être jeune, ou pour le moins non vieux, car l’homme vieux a pour ennemi toute la nature.

Le major badina beaucoup sur la visite faite, et rendue au lit au seminariste ; mais l’aumonier, et les femmes le gronderent. Il me conseilla d’écrire au Sage à l’ecriture toute mon histoire s’engageant de la lui remettre, et m’assurant qu’il deviendroit mon protecteur. Toutes les femmes m’encouragerent à suivre le conseil du major.