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Casanova – Histoire de ma vie (manuscrit)/Tome 1/Chapitre 7

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Chapitre VII

Mon court arrêt dans le Fort S. André. Ma premiere
maladie galante. Plaisir d’une vengeance. Belle preuve
d’un alibi. Arrêt du comte Bonafede. Mon
elargissement. Arrivée de l’eveque. Je quite Venise.




Ce Fort, où la République ne tenoit ordinairement qu’une garnison de cent esclavons invalides, étoit alors peuplé de deux mille albanois. On les nommoit cimariotes. Le president de la guerre, qu’on appelle à Venise le Sage à l’écriture les avoit fait venir du Levant à l’occasion d’une promotion. On voulut que les officiers se trouvassent à portée de faire valoir leur merite, et de le voir récompensé. Ils étoient tous natifs de cette partie de l’Épire qu’on nomme Albanie, et qui appartient à la République. Il y avoit alors vingt cinq ans qu’ils s’étoient distingués à la derniere guerre que la republique eut contre les turques. Ce fut pour moi un spectacle aussi nouveau que surprenant de voir dix huit à vingt officiers tous vieux, et tous bien portans couverts de cicatrices la figure, et la poitrine que par luxe ils portoient decouverte. Le lieutenant colonel avoit positivement un quart de tête de moins. On ne lui voyoit ni une oreille, ni un œil, ni la machoire. Il parloit cependant, et il mangeoit tres bien : il étoit fort gai, et il avoit avec lui toute sa famille composée de deux jolies filles que leur costume rendoit encore plus interessantes, et de sept garçons tous soldats. Cet homme qui avoit une taille de six pieds, et qui étoit beau, étoit si laid dans sa figure à cause de son horrible cicatrice, qu’il fesoit peur. Malgré cela je l’ai d’abord aimé, et j’aurois beaucoup conversé avec lui s’il eut pu s’empêcher de manger de l’ail en aussi grande quantité que je mangeois du pain. Il en portoit toujours au moins vingt gousses dans sa poche, comme un de nous porteroit des dragées. Peut on douter que l’ail ne soit un poison ? La seule qualité medicinale qu’il a c’est qu’il donne de l’appetit aux animaux dégoutés.

Cet homme ne savoit pas écrire ; mais il n’en étoit pas honteux, car à l’exception du pretre, et d’un chirurgien, personne dans le regiment ne possédoit ce talent. Tous, officiers, et soldats avoient la bourse pleine d’or, et au moins la moitié étoient mariés. Aussi ai-je vu cinq à six cent femmes, et une grande quantité d’enfans. Ce spectacle qui se presentoit à ma vue pour la premiere fois m’a occupé, et interessé. Heureuse jeunesse ! Je ne la regrette que parcequ’elle me donnoit du nouveau : par cette même raison je deteste ma vieillesse, où je ne trouve du nouveau que dans la gazette, dont dans ce tems là je meprisois avec plaisir l’existence, et dans des faits epouventables qui m’obligent à prévoir.

La premiere chose que j’ai faite fut de tirer hors de ma mâle tout ce que j’avois d’habits ecclesiastiques. J’ai impitoyablement tout vendu à un juif. Ma seconde operation fut celle d’envoyer à M. Rosa tous les billets que j’avois des effets que j’avois mis en gage : je lui ai ordonné de les faire vendre tous, et de m’envoyer le surplus. Moyennant ces deux operations je me suis trouvé en état de ceder à mon soldat les maudits dix sous par jour qu’on me donnoit. Un autre soldat, qui avoit été peruquier, avoit soin de ma chevelure que la discipline du seminaire m’avoit obligé à negliger. Je me promenois par les casernes cherchant quelqu’objet fait pour me plaire. La maison du Major pour le sentiment, et la caserne du balafré pour un peu d’amour à l’albanaise étoient mes seuls refuges. Étant sûr que son colonel seroit nommé brigadier, il demandoit le regiment de preference à un concurrent qui lui fesoit craindre d’échouer. Je lui ai fait un court placet ; mais si vigoureux, que le Sage, après lui avoir demandé qui en étoit l’auteur, lui promit ce qu’il demandoit. Il retourna au fort si joyeux que me serrant contre son sein il me dit qu’il m’en avoit toute l’obligation. Après m’avoir donné à diner en famille, où ses mets à l’ail m’ont brûlé l’ame, il me fit présent de douze boutargues, et de deux livres de tabac Gingé exquis.

L’effet de mon placet fit croire à tous les autres officiers qu’ils ne parviendroient à rien sans le secours de ma plume ; et je ne l’ai refusé à personne ce qui me suscita des querelles, car je servois en même tems le rival de celui que j’avois servi d’avance, et qui m’avoit payé. Me voyant devenu maitre de trente à quarante cequins je ne craignois plus la misere. Mais voici un lugubre accident qui me fit passer six semaines fort tristes.

Le 2 d’avril, fatal jour de mon entrée dans ce monde, j’ai vu devant moi sortant de mon lit une belle grecque qui me dit que son mari enseigne avoit tout le merite possible pour devenir lieutenant, et qu’il le deviendroit si son capitaine ne s’étoit déclaré son ennemi parce qu’elle ne vouloit pas avoir pour lui certaines complaisances que son honneur ne lui permet d’avoir que pour son mari. Elle m’offre des certificats, elle me prie de lui faire un placet qu’elle iroit en personne presenter au sage, et elle conclut par me dire qu’étant pauvre elle ne pouvoit recompenser ma peine que de son cœur. Après lui avoir repondu que son cœur n’étoit fait que pour récompenser des desirs, je procede avec elle comme un homme qui aspiroit à être recompensé d’avance, et je ne trouve que cette resistence qu’une femme jolie ne fait que par maniere d’acquit. Après le fait je lui dis de revenir vers midi pour recevoir le placet, et elle est exacte. Elle ne trouve pas mauvais de me payer une seconde fois, et vers le soir sous le prétexte de certaines corrections elle vient me recompenser encore. Mais le surlendemain de l’exploit au lieu de me trouver recompensé, je me suis trouvé puni, et dans la necessité de me mettre entre les mains d’un spagyrique qui en six semaines me remit en parfaite santé. Cette femme, quand je fus assez bête pour lui reprocher sa vilaine action, me répondit en riant qu’elle ne m’avoit donné que ce qu’elle avoit, et que c’étoit à moi à me tenir sur mes gardes. Mais mon lecteur ne sauroit se figurer ni le chagrin, ni la honte que ce malheur me causa. Je me regardois comme un homme degradé. Voici à cause de cet événement un trait qui peut donner une idée aux curieux de mon étourderie.

Madame Vida, sœur du Major, dont le mari étoit jaloux, me confia un beau matin, se trouvant avec moi tête à tête, non seulement le tourment que causoit à son ame la jalousie de son homme ; mais aussi la cruauté qu’il avoit de la laisser coucher seule depuis quatre ans malgré qu’elle fut à la fleur de son age. Dieu fasse, m’ajouta-t-elle, qu’il ne parvienne pas à savoir que vous avez passé une heure avec moi, car il me desespereroit.

Confidence pour confidence, je lui ai dit, penetré par le sentiment, que si la grecque ne m’avoit mis dans un état d’opprobre elle feroit mon bonheur me choisissant comme un instrument de sa vengeance. À ces mots que j’ai proferés de la meilleure foi du monde, et il se peut même en forme de compliment, elle se leva, et ardente de colere, elle me dit toutes les injures qu’une femme outragée auroit pu lancer contre un audacieux qui se seroit oublié. Tout étonné, et concevant fort bien que je pouvois lui avoir manqué, je lui ai tiré la reverence. Elle m’ordonna de ne plus aller chez elle, me disant que j’étois un fat indigne de parler à une femme de bien. Je lui ai dit en partant qu’une femme de bien devoit être plus reservée qu’elle sur cet article. J’ai aussi cru dans la suite qu’elle ne se seroit pas fachée, si me portant bien, je me fusse pris tout autrement pour la consoler.

Un autre contretems, qui me fit bien maudire la grecque, fut une visite de mes anges avec leur tante, et M. Rosa dans le jour de l’Ascension, le Fort étant le lieu où l’on voit de plus près la belle fonction. Je leur ai donné à diner, et tenu compagnie toute la journée. Ce fut dans la solitude d’une casemate qu’elles me sauterent au cou croyant que je leur donnerois à la hâte un bon certificat de ma constance ; mais hélas ! Je ne leur ai donné que des baisers à foison, fesant semblant de craindre que quelqu’un n’entrat.

Ayant écrit à ma mere dans quel endroit on me tenoit jusqu’à l’arrivée de l’eveque, elle me répondit qu’elle avoit écrit à M. Grimani de façon qu’elle étoit sûre qu’il me feroit mettre en liberté dans peu, et pour ce qui regardoit les meubles que Razzetta avoit vendus, elle me disoit que M. Grimani s’étoit engagé à faire le patrimoine à mon frere le posthume.

Ce fut une imposture. Ce patrimoine fut fait treize ans après, mais fictice, et par un stellionat. Je parlerai à sa place de ce malheureux frere qui mourut miserable à Rome il y a 20 ans.

À la moitié du mois de Juin, les cimariotes furent renvoyés au Levant, le Fort resta avec cent invalides de garnison, et m’ennuyant dans la tristesse, je brulois de colere. La chaleur étant forte, j’ai écrit à M. Grimani de m’envoyer deux habits d’étés, lui disant où ils devoient être si Razzetta ne les avoit pas vendus. Je fus étonné de voir cet homme huit jours après entrer dans la chambre du Major en compagnie d’un autre qu’il lui presenta lui disant que c’étoit le seigneur Petrillo celebre favorit de la Tzarine de toutes les Russies qui venoit alors de Petersbourg. Je le connoissois de nom mais au lieu de celebre il devoit dire infame, et au lieu de favorit il devoit dire bouffon. Le major leur dit de s’asseoir, et en même tems Razzetta, ayant pris des mains du barcarol de M. Grimani un paquet, il me le donna me disant voila les guenilles que je te porte. — Le jour viendra, lui répondis-je, que je te porterai un Rigano. C’est le nom de l’habit que portent les galeriens.

À ces mots l’affronteur osa lever sa cane ; mais le major le petrifia lui demandant s’il avoit envie d’aller passer la nuit au corps de garde. Petrillo, qui n’avoit jamais parlé, me dit alors qu’il étoit faché de ne m’avoir pas trouvé à Venise, car je l’aurois conduit au bordel. Nous y aurions trouvé ta femme, lui répondis-je. Je me connois en physionomies, me répliqua-t-il. Tu seras pendu. Pour lors le major se leva leur disant qu’il avoit des affaires à terminer, et ils partirent. Il m’assura qu’il iroit le lendemain porter ses plaintes al Savio alla scrittura. Mais après cette scene j’ai serieusement pensé à executer un projet de vengeance.

Tout le Fort S. André étoit entouré d’eau, et il n’y avoit pas de sentinelle qui put voir mes fenetres. Un bateau donc sous ma fenêtre dans lequel j’aurois pu me descendre auroit pu me mettre à Venise pendant la nuit, et me reconduire au Fort avant qu’il fût jour ; et après que j’aurois fait mon coup. Il s’agissoit de trouver un batelier qui pour gagner de l’argent eut le courage de risquer d’aller aux galeres.

Entre plusieurs qui venoient porter des provisions, un qui s’appeloit Blaise fixa mon attention. Quand je lui ai fait ma proposition lui promettant un cequin il me promit une reponse dans le jour suivant. Il me dit qu’il étoit prêt. Il avoit voulu s’informer si j’étois prisonnier de consequence. La femme du major lui avoit dit que je n’étois detenu que pour des fredaines. Nous établimes qu’il se trouveroit au commencement de la nuit sous ma fenetre avec son bateau, ayant un mat long pour que je pusse m’y prendre, et me glisser dedans.

Il fut exact. Le tems étoit couvert, la marée haute, et le vent étant contraire j’ai vogué avec lui. Je suis descendu à la rive des esclavons au Sepulcre, lui ordonnant de m’attendre. J’étois enveloppé dans un capot de marinier. Je suis allé tout droit à St Augustin à la rue Bernard, me fesant conduire à la porte de la maison de Razzetta par le garçon du café.

Sûr de ne pas le trouver à la maison à cette heure là, j’ai sonné, et j’ai entendu, et connu la voix de ma sœur qui me dit que si je voulois le trouver je devois y aller le matin. Je suis alors allé m’asseoir au pied du pont pour voir de quel coté il entroit dans la rue. Je l’ai vu venir un quart d’heure avant minuit du coté de la place S. Paul. N’ayant pas besoin d’en savoir d’avantage, je suis allé rejoindre mon bateau, et je suis retourné au Fort rentrant par la même fenetre sans la moindre difficulté. À cinq heures du matin tout le monde m’a vu me promener par le Fort.

Voici toutes les mesures, et les précautions que j’ai pris pour assouvir ma haine contre le boureau, et pour me metre dans la certitude de prouver l’alibi s’il m’arrivoit de le tuer comme j’en avois l’envie.

Le jour precedant la nuit concertée avec Blaise, je me suis promené avec le jeune Alvise Zen fils de l’adjudant qui n’avoit que douze ans ; mais qui m’amusoit beaucoup par ses fines friponneries. Dans la suite il devint fameux jusqu’à ce que le gouvernement l’a envoyé demeurer à Corfou il y a vingt ans. Je parlerai de lui dans l’année 1771.

Me promenant donc avec ce garçon, j’ai fait semblant de me donner une entorce sautant à bas d’un bastion. Je me suis fait porter dans ma chambre par deux soldats, et le chirurgien du Fort me soupçonnant une luxation me condamna au lit après m’avoir appliqué à la cheville des serviettes imbibées d’eau camphrée. Tout le monde vint me voir, et j’ai voulu que mon soldat me serve de garde couchant dans ma chambre. C’étoit un homme qu’un seul verre d’eau de vie suffisoit à le souler, et à le faire dormir comme un loir. D’abord que je l’ai vu endormi, j’ai renvoyé le chirurgien, et l’aumonier qui habitoit dans une chambre au dessus de la mienne. C’étoit une heure et demie avant minuit quand je me suis descendu dans le bateau.

À peine arrivé à Venise j’ai dépensé un sou dans un bon baton, et je suis allé m’asseoir sur le seuil de l’avant derniere porte de la rue du coté de la place S. Paul. Un petit canal étroit qui étoit à l’entrée de la rue me parut fait exprès pour y jeter dedans mon ennemi. Ce canal n’est plus visible aujourd’hui. On l’a comblé quelques années après.

Un quart d’heure avant minuit je l’ai vu venir à pas lents, et posés. Je sors de la rue à pas rapides me tenant à coté du mur pour l’obliger à me faire place ; et je lui lance le premier coup à la tete, le second au bras, et le troisieme plus allongé le force à tomber dans le canal criant fort, et me nommant. Dans le même moment un furlan tenant une lanterne à la main sort d’une maison à ma main gauche ; je lui donne un coup sur la main de la lanterne, il la laisse là, il se sauve dans la rue, et après avoir jeté mon baton, je traverse la place comme un oiseau, et je passe le pont tandis que le monde couroit au coin de la place où le fait étoit arrivé. J’ai passé le canal à St Thomas, et en peu de minutes je me suis mis dans mon bateau. Le vent étoit tres fort, mais m’étant en faveur j’ai mis la voile, et j’ai pris le large. Minuit sonnoit dans le moment que j’entrois dans ma chambre par la fenetre. Je me deshabille dans un instant, et à cris perçans je reveille mon soldat, et je lui ordonne d’aller chez le chirurgien me sentant mourir d’une colique.

L’aumonier reveillé par mes cris descend, et me trouve en convulsion. Sûr que le Diascorde me gueriroit, il va en chercher, et il me l’apporte ; mais au lieu de le prendre je le cache pendant qu’il alloit chercher de l’eau. Après une demie heure de grimaces, je dis que je me porte bien, et je remercie tout le monde qui partit me souhaitant un bon someil. Après avoir tres bien dormi, je suis resté au lit à cause de ma prétendue entorce.

Le major avant de partir pour Venise vint me voir, et me dire que la colique que j’avois eue venoit d’un melon que j’avois mangé.

Une heure après midi j’ai revu le même major. J’ai une grande nouvelle à vous donner, me dit-il d’un air riant. Razzetta fut batonné, la nuit passée, et jeté dans un canal. — On ne l’a pas assommé ? — Non ; mais tant mieux pour vous, car votre affaire seroit beaucoup plus mauvaise ; on est sûr que c’est vous qui avez commis ce crime. — Je suis bien aise qu’on le croie, car cela me venge en partie ; mais il sera difficile qu’on le prouve. — Vous avez raison. Razzetta en attendant, dit qu’il vous a reconnu, et le furlan Patissi aussi, auquel vous avez fracassé la main où il tenoit sa lanterne. Razzetta n’a que le nez cassé, trois dents de moins, et des contusions au bras droit. On vous a dénoncé à l’avogador. D’abord que M. Grimani sut le fait, il écrivit au Sage se plaignant qu’il vous ait mis en liberté sans l’avertir, et je suis arrivé au bureau de la guerre precisement dans le moment qu’il lisoit la lettre. J’ai assuré S. Excellence que c’est un faux soupçon parceque je venois de vous laisser au lit dans l’impuissance de vous mouvoir à cause d’une entorce ; outre cela je lui ai dit qu’à minuit vous vous sentiez mourir d’une colique. — Est ce qu’il fut batonné à minuit ? — C’est ce que la dénonciation dit. Le Sage écrivit d’abord à M. Grimani qu’il lui constoit que vous n’étiez pas sorti du Fort ; mais que la partie plaignante pouvoit envoyer des commissaires pour vérifier le fait. Attendez vous donc dans trois ou quatre jours à des interrogatoires. — Je répondrai que je suis faché d’être innocent.

Trois jours après un commissaire vint avec un scribe de l’avogarie, et le procès fut d’abord fini. Tout le Fort connoissoit mon entorce, et le chapelain, le chirurgien, le soldat, et plusieurs autres qui n’en savoient rien jurerent qu’à minuit je croyois mourir d’une colique. D’abord que mon alibi fut trouvé incontestable, l’avogador au referatur condamna Razzetta, et le crocheteur à payer les frais sans préjudicier à mes droits.

J’ai alors, par le conseil du major, presenté au Sage un placet dans lequel je lui demandois mon elargissement, et j’ai averti de ma demarche M. Grimani. Huit jours après, le major me dit que j’étois libre et que ce seroit lui même qui me presenteroit à M. Grimani. Ce fut à table, et dans un moment de gayeté qu’il me donna cette nouvelle. Je ne l’ai pas crue, et voulant faire semblant de la croire je lui ai répondu que j’aimois mieux sa maison que la ville de Venise, et que pour l’en convaincre je resterois dans le Fort encore huit jours, s’il vouloit me souffrir. On me prit au mot avec des cris de joye.

Quand, deux heures après, il me confirma la nouvelle, et que je n’ai pu plus en douter, je me suis repenti du sot present de huit jours que je lui avois fait ; mais je n’ai pas eu le courage de me dedire. Les demonstrations de contentement de la part de sa femme furent telles que ma retractation m’auroit rendu meprisable. Cette brave femme savoit que je lui devois tout, et elle avoit peur que je ne le devinasse pas. Mais voici le dernier evenement qui m’occupa dans ce Fort, et que je ne dois pas passer sous silence.

Un officier en uniforme national entra dans la chambre du major suivi d’un homme qui montroit l’age de soixante ans portant epée. L’officier remit au major une lettre cachetée au bureau de la guerre qu’il lut, et à la quelle il repondit sur le champ, et l’officier partit tout seul.

Le major dit alors à ce monsieur, le qualifiant de comte qu’il le tenoit aux arrets par ordre supreme, et que sa prison étoit tout le Fort. L’autre voulut alors lui remettre son epée, mais il la refusa noblement, et il le conduisit à la chambre qu’il lui destinoit. Une heure après, un domestique à livrée vint porter au detenu un lit, et une mâle, et le lendemain matin le même domestique vint me prier au nom de son maitre d’aller dejeuner avec lui. J’y fus ; et voila ce qu’il me dit au premier abord.

Monsieur l’abbé : on a tant parlé à Venise de la bravoure avec laquelle vous avez prouvé la realité d’un alibi incroyable que vous ne devez pas être surpris de l’envie que j’avois de vous connoitre. — Lorsque l’alibi est réel, monsieur le comte, il n’y a pas de bravoure à le demontrer. Ceux qui en doutent permettez que je vous dise qu’ils me font un mauvais compliment, car — N’en parlons donc plus : et excusez. Mais puisque nous sommes devenus camarades, j’espere que vous m’accorderez votre amitié. Dejeunons. Après le déjeuner, et avoir su de ma bouche qui j’étois, il crut de me devoir la meme politesse. Je suis, me dit il, comte de Bonafede. Étant jeune, j’ai servi sous le prince Eugene ; puis j’ai quité le service militaire pour m’attacher au civil en Autriche, puis en Baviere à cause d’un duel. Ce fut à Munick que j’ai enlevée une fille de condition que j’ai conduite ici, où je l’ai epousée. J’y suis depuis vingt ans ; j’ai six enfans, et toute la ville me connoit. Il y a huit jours que j’ai envoyé mon laquais à la poste de Flandre pour retirer mes lettres, et on les lui a refusées parcequ’il n’avoit pas assez d’argent pour en payer le port. J’y suis allé en personne, et j’ai dit en vain que je payerois dans l’ordinaire suivant. On me les a refusées. Je suis monté chez le baron de Taxis qui preside à cette poste pour me plaindre de l’insulte ; mais il m’a repondu grossierement que ses commis ne font rien que par son ordre, et que quand j’en payerai le port j’aurois mes lettres. Étant chez lui, je me suis gardé maitre de mon premier mouvement ; et je suis parti ; mais un quart d’heure après, je lui ai écrit un billet dans lequel je m’appellois insulté, et je lui demandois satisfaction l’avertissant que je marcherois avec mon epée, et qu’il me la donnera partout où je le trouverois. Je ne l’ai trouvé nulle part ; mais hyer le secretaire des inquisiteurs d’état me dit tête à tête que je devois oublier l’impolitesse du baron, et aller avec un officier qui étoit là dehors me constituer prisonnier dans ce Fort, m’assurant qu’il ne m’y laisseroit que huit jours. J’aurai donc le vrai plaisir de les passer avec vous.

Je lui ai répondu que depuis vingt-quatre heures j’étois libre ; mais que pour lui donner une marque de reconnoissance à la confidence qu’il venoit de me faire j’aurois l’honneur moi même de lui tenir compagnie. M’étant deja engagé avec le major, c’étoit un mensonge officieux que la politesse approuve. L’après-diner, etant avec lui sur le Maschio [Donjon] du Fort, je lui fis observer une gondole à deux rames qui s’acheminoit à la petite porte. Après y avoir adressé la lunette d’approche, il me dit que sa femme venoit le voir avec sa fille. Nous allames à leur rencontre.

J’ai vu une dame qui pouvoit avoir merité d’être enlevée, et une grande fille de quatorze à seize ans, qui me parut une beauté d’une nouvelle espece. D’un blond clair, des grands yeux bleux, nez aquilin, et belle bouche entrouverte, et riante qui comme par occasion laissoit voir les bords de deux rateliers superbes blancs comme son teint, si l’incarnat n’eut empeché d’en voir toute la blancheur. Sa taille à force d’être fine paroissoit fausse, et son cors tres large en haut laissoit voir une table magnifique ; où on ne voyoit que deux petits boutons de rose isolés. C’étoit un nouveau genre de luxe étalé par la maigreur. Extasié dans la contemplation de cette charmante poitrine tout à fait demeublée, mes yeux insatiables ne pouvoient s’en detacher. Mon ame lui donna dans l’instant tout ce qu’on lui desiroit. J’ai elevé les yeux au visage de la demoiselle, qui avec son air riant paroissoit me dire : Vous verrez ici dans une année ou deux tout ce que vous imaginez.

Elle étoit elégamment parée à la mode de ce tems là, en grand panier, et dans le costume des filles nobles qui n’ont pas encore atteint l’age de la puberté ; mais la jeune comtesse y étoit deja. Je n’avois jamais regardé la poitrine d’une fille de condition avec moins de menagement : il me sembloit qu’il m’étoit plus que permis de regarder un endroit où il n’y avoit rien, et qui en fesoit pompe.

Les discours en alleman entre madame, et monsieur ayant cessé, mon tour vint. Il me presenta dans les termes les plus flatteurs, et on me dit tout ce qu’on peut dire de plus gracieux. Le major se croyant en devoir de conduire la comtesse voir le Fort j’ai tiré bon parti de l’inferiorité de mon rang. J’ai donné le bras à la demoiselle que la mere servie par le major precedoit. Le comte resta dans sa chambre.

Ne sachant servir les dames qu’à la vieille mode de Venise, mademoiselle me trouva gauche. J’ai cru de la servir tres noblement lui mettant ma main sous l’aisselle. Elle se retira riant tres fort. Sa mere se tourne pour savoir de quoi elle rioit, et je reste interdit l’entendant lui répondre que je l’avois chatouillée au gousset. Voila, me dit elle, de quelle façon un monsieur poli donne le bras.

Disant cela, elle passa sa main sous mon bras droit que j’ai encore mal arrondi, fesant tout mon possible de reprendre contenance. La jeune comtesse croyant alors d’avoir affaire au plus sot de tous les novices, forma le projet de se divertir me mettant en cendre.

Elle commença par m’apprendre qu’arrondissant mon bras ainsi, je l’eloignois de ma taille de façon que je me trouvais hors de dessein. Je lui avoue que je ne savois pas dessiner, et je lui demande si elle s’y connoissoit. Elle me dit qu’elle aprenoit, et qu’elle me montreroit quand j’irois la voir l’Adam, et l’Eva du chevalier Liberi qu’elle avoit copié, et que les professeurs avoient trouvés beaux sans cependant savoir qu’ils étoient d’elle. — Pourquoi vous cacher ? — C’est que ces deux figures sont trop nues. — Je ne suis pas curieux de votre Adam ; mais beaucoup de vôtre Ève. Elle m’interessera, et je vous garderai le secret.

Sa mere alors se tourna de nouveau à cause de son rire. Je fesois le nigaud. Ce fut dans le moment qu’elle voulut m’apprendre à donner le bras que j’ai enfanté ce projet voyant le grand parti que je pourrois en tirer. Me trouvant si neuf, elle crut pouvoir me dire que son Adam étoit beaucoup plus beau que son Ève, car elle n’y avoit omis aucun muscle, tandis qu’on n’en voyoit pas sur la femme. — C’est, me dit elle, une figure sur la quelle on ne voit rien. — Mais c’est positivement ce rien qui m’interessera. — Croyez moi que l’Adam vous plaira davantage.

Ce propos m’avoit si fort alteré que j’étois devenu indecent ; et dans l’impuissance de me cacher, car la chaleur étant forte mes culottes étoient de toile. J’avois peur de faire rire madame, et le major, qui marchant dix pas devant nous pouvoient se tourner et me voir.

Un faux pas qu’elle fit ayant fait descendre du talon le quartier d’un de ses souliers, elle allongea le pied me priant de le lui relever. Je me suis mis à l’ouvrage me mettant à genoux devant elle. Elle avoit un grand panier, et point de jupon, et ne s’en souvenant pas elle releva un peu sa robe ; mais c’en fut assez pour que rien ne pût m’empêcher de voir ce qui manqua de me faire tomber mort. Elle me demanda, quand je me suis relevé, si je me trouvois mal.

Sortant d’une casemate, sa coéffe s’étant dérangée, elle me pria de la lui raccomoder inclinant sa tête. Il me fut alors impossible de me cacher. Elle me tira de peine me demandant si le cordon de ma montre étoit un present de quelque belle ; je lui ai repondu en begayant que c’étoit ma sœur qui me l’avoit donné ; et pour lors elle crut de me convaincre de son innocence me demandant si je lui permettois de le voir de près. Je lui ai repondu qu’il etoit cousu au gousset ; et c’étoit vrai. Ne le croyant pas, elle voulut le tirer dehors ; mais n’en pouvant plus j’ai appuyé ma main sur la sienne de façon qu’elle se crut en devoir de cesser d’insister, et de finir. Elle dut m’en vouloir, car decelant son jeu j’avois manqué de discretion. Elle devint serieuse, et n’osant plus ni rire ni me parler nous allames dans la guerite où le major montroit à sa mere le depot du corps du Marechal de Schoulembourg qu’on tenoit là jusqu’à ce qu’on lui eut fait un mausolée. Mais ce que j’avois fait m’avoit mis dans un tel état de honte que je me hayssois, et je ne doutois pas non seulement de sa haine ; mois de son plus haut mepris. Il me sembloit d’être le premier coupable qui avoit allarmé sa vertu, et je ne me serois refusé à rien si on m’eut indiqué le moyen de lui faire une reparation. Telle étoit ma delicatesse à l’age que j’avois alors, fondée cependant sur l’opinion que j’avois de la personne que j’avois offensée, et dans la quelle je pouvois me tromper. Cette bonne foi de ma part diminua toujours dans la suite jusqu’à ce qu’elle parvint à un tel degré de foiblesse qu’il ne m’en reste aujourd’hui que l’ombre. Malgré cela je ne me crois pas plus méchant que mes egaux en age, et en experience.

Nous retournames chez le comte, et nous passames le reste de la journée tristement. À l’entrée de la nuit, les dames partirent. J’ai du promettre à la comtesse mere de lui aire une visite au pont de Barbe Fruttarol, où elle me dit qu’elle demeuroit.

Cette demoiselle, que je croyois d’avoir insultée, me laissa une si forte impression que j’ai passé sept jours dans la plus grande impatience. Il ne me tardoit de la voir que pour obtenir mon pardon après l’avoir convaincue de mon repentir.

Le lendemain j’ai vu chez le comte son fils ainé. Il étoit laid, mais je lui ai trouvé l’air noble, et l’esprit modeste. Vingt cinq ans après, je l’ai trouvé à Madrid garçon dans les gardes du corps de S. M. C.. Il avoit servi vingt ans simple garde pour parvenir à ce grade. Je parlerai de lui quand je serai là. Il m’a soutenu que je ne l’avois jamais connu, et qu’il ne m’avoit jamais vu. Sa honte avoit besoin de ce mensonge : il me fit pitié.

Le comte sortit du Fort le matin de l’huitieme jour, et j’en suis sorti le soir, donnant rendez-vous au Major à un Caffè de la place St Marc, d’où nous devions aller ensemble chez M. Grimani. À peine arrivé à Venise je suis allé souper chez madame Orio, et j’ai passé la nuit avec mes anges qui esperoient que mon eveque mourroit en voyage.

Quand j’ai pris congé de la femme du major, femme essentielle, et dont la memoire m’est toujours chere, elle me remercia de tout ce que j’avois fait pour prouver mon alibi ; mais remerciez moi aussi, me dit elle, que j’aie eu le talent de vous bien connoitre. Mon mari n’a tout su qu’après.

Le lendemain à midi je fus chez l’abbé Grimani avec le major. Il me reçut ayant l’air d’un coupable. Sa sottise m’étonna quand il me dit que je devois pardonner à Razzetta, et à Patissi qui s’étoient mépris. Il me dit que, l’arrivée de l’eveque etant imminente, il avoit ordonné qu’on me donnat une chambre, et que je pourrois manger à sa table. Après cela je suis allé avec lui faire ma révérence à M. Valaresso, homme d’esprit qui, son semestre etant fini, n’étoit plus Sage. Le major étant parti, il me pria de lui avouer que c’étoit moi même qui avois batonné Razzetta, et sans detour j’en suis convenu, et je l’ai amusé lui contant toute l’histoire. Il reflechit que ne pouvant pas l’avoir batonné à minuit, les sots s’étoient trompés dans leur delation ; mais que je n’avais pas besoin de cela pour prouver l’alibi, car mon entorce qui passoit pour réelle m’auroit suffi.

Mais voila enfin le moment où je vais voir la deesse de mes pensées, de la quelle je voulois absolument obtenir ma grace, ou mourir à ses pieds.

Je trouve sans difficulté sa maison ; le comte n’y étoit pas. Madame me reçoit me disant des paroles tres obligeantes ; mais sa personne m’étonne tellement que je ne sais que lui répondre.

Allant voir un ange, j’ai cru que j’entrerois dans un recoin du Paradis, et je me vois dans un salon où il n’y avoit que trois ou quatre sieges de bois pourri, et une vieille table sale. On n’y voyoit guere, car les volets étoient clos. Ç’auroit pu être pour empecher la chaleur d’entrer ; mais point du tout : c’étoit pour qu’on ne vît que les fenêtres n’avoient pas des vitres. J’ai cependant vu que la dame qui me recevoit etoit enveloppée dans une robe toute en lambeaux, et que sa chemise étoit sale. Me voyant distrait, elle me quita, me disant qu’elle alloit m’envoyer sa fille.

Elle se presente un moment après d’un air noble, et facile me disant qu’elle m’attendoit avec impatience ; mais pas à cette heure là dans laquelle elle n’étoit habituée à recevoir personne.

Je ne savois que lui répondre car elle me paroissoit une autre. Son miserable déshabillé me la fesant paroitre quasi laide, il m’arrive que je ne me trouve plus coupable de rien. Je m’étonne de l’effet qu’elle avoit fait sur moi au Fort, et elle me semble presqu’heureuse de ce que la surprise lui avoit attiré de ma part une action qui bien loin de l’avoir offensée devoit l’avoir flattée. Voyant sur ma physionomie tous les mouvemens de mon ame, elle me laissa voir sur la sienne non pas le depit ; mais une mortification qui me fit pitié. Si elle avoit su, ou osé philosopher elle auroit eu droit de mepriser en moi un homme qu’elle n’avoit interessé que par sa parure, ou par l’opinion qu’elle lui avoit fait concevoir de sa noblesse, ou de sa fortune.

Elle se mit cependant à l’entreprise de me remonter me parlant sincerement. Si elle eut pu réussir à mettre en jeu le sentiment, elle se sentoit sûre de le faire devenir son avocat.

Je vous vois surpris, monsieur l’abbé, et je n’en ignore pas la raison. Vous vous attendiez à trouver la magnificence, et ne trouvant qu’une triste apparence de misere, les bras vous tomberent. Le gouvernement ne donne à mon pere que des tres petits appointemens, et nous sommes neuf. Étant obligés d’aller à l’eglise dans les jours de fête, et devant avoir les dehors que notre condition exige, nous sommes souvent forcés à rester sans manger pour retirer la robe, et le cendal que le besoin nous a forcee à mettre en gage. Nous les y remettons le lendemain. Si le curé ne nous voyoit pas à la messe, il rayeroit nos noms du registre de ceux qui participent aux aumones de la confraternité des pauvres. Ce sont ces aumones qui nous soutiennent.

Quel recit ! elle devina. Le sentiment s’est emparé de moi ; mais pour me rendre honteux beaucoup plus qu’emu. N’étant point riche, et ne me sentant plus amoureux, je suis devenu, après avoir exalé un gros soupir, plus froid que glace.

Je lui ai cependant repondu honétement, lui parlant raison avec douceur, et un air d’interest. Je lui ai dit que si j’étois riche, je la convaincrois facilement qu’elle n’avoit pas instruit de ses malheurs un homme insensible, et mon depart étant imminent je lui ai démontré l’inutilité de mon amitié. J’ai fini par le sot lieu commun, dont on se sert pour consoler toute fille opprimée par le besoin, même honète. Je lui ai predit des bonheurs imaginaires dependans de la force immanquable de ses charmes. Cela, me répondit elle d’un ton refléchi, peut arriver, pourvu que celui qui les trouvera puissans sache qu’ils sont inseparables de mes sentimens, et que s’y conformant il me rende la justice qui m’est due. Je n’aspire qu’à un nœud légitime sans pretendre ni à noblesse, ni à richesse : je suis desabusée sur l’une, et en état de me passer de l’autre, car il y a long tems qu’on m’a accoutumée à l’indigence, et même à me passer du necessaire, ce qui n’est pas comprehensible. Mais allons voir mes dessins. — Vous avez bien de la bonté, mademoiselle.

Hélas ! Je ne m’en souvenois plus, et son Ève ne pouvoit plus m’interesser. Je l’ai suivie.

J’entre dans une chambre, où je vois une table, une chaise, un petit miroir, et un lit retroussé, où on ne voyoit que le dessous de la paillasse. On vouloit par là laisser le spectateur maitre de s’imaginer qu’il y avoit des draps ; mais ce qui m’a donné le coup de grace fut une puanteur qui n’étoit pas de vieille date : me voila anneanti. Jamais amoureux ne se trouva guéri plus rapidement. Je me trouve uniquement occupé par l’envie de m’en aller pour ne plus rétourner, et faché de ne pas pouvoir laisser sur la table une poignée de cequins : je me serois trouvé quite en conscience du prix de ma rançon.

Elle m’a montré ses dessins, et me semblant beaux je les lui ai loués sans m’arréter sur son Ève ni badiner sur son Adam, comme j’aurois fait ayant l’esprit dans une differente assiette. Je lui ai demandé par manière d’acquit pourquoi, ayant tant de talent, elle n’en tiroit pas parti apprenant à peindre en pastelle. — Je le voudrois bien, me repondit elle ; mais la seule boite de couleurs coute deux cequins. — Me pardonnerez vous, si j’ose vous en donner six ? — Hélas ! Je les accepte ; je vous suis reconnaissante ; et je me crois heureuse d’avoir contracté cette obligation avec vous.

Ne pouvant retenir ses larmes, elle se tourna pour m’empêcher de les voir. Je lui ai mis vite sur la table la somme ; et ce fut par politesse, et pour lui epargner une certaine humiliation que j’ai placé sur ses levres un baiser qu’il n’a dependu que d’elle de croire tendre. J’ai desiré qu’elle attribue à respect ma moderation. Prenant congé d’elle, je lui ai promis de retourner un autre jour pour rendre mes devoirs à M. son pere ; mais je ne lui ai pas tenu parole. Le lecteur verra à sa place dans quelle situation je l’ai revue dix ans après.

Que de réflexions, sortant de cette maison ! Quelle école ! Pensant à la realité, et à l’imagination, j’ai donné la preference à celle ci, puisque la premiere en dépend. Le fond de l’amour, comme je l’ai appris après, est une curiosité, qui jointe au penchant, que la nature a besoin de nous donner pour se conserver, fait tout. La femme est comme un livre qui bon ou mauvais doit commencer à plaire par le frontispice : s’il n’est pas interessant il ne fait pas venir l’envie de le lire, et cette envie est egale en force à l’interest qu’il inspire. Le frontispice de la femme va aussi du haut en bas comme celui d’un livre, et ses pieds, qui interessent tant des hommes faits comme moi, donnent le même interest que donne à un homme de lettres l’édition de l’ouvrage. La plus grande partie des hommes ne prend pas garde aux beaux pieds d’une femme, et la plus grande partie des lecteurs ne se soucie pas de l’edition. Ainsi les femmes n’ont point tort d’être tant soigneuses de leur figure, et de leurs vetemens, car ce n’est que par là qu’elles peuvent faire naitre la curiosité de les lire dans ceux qui à leur naissance la nature n’a pas declaré pour dignes d’être nés aveugles. Or tout comme ceux qui ont lu beaucoup de livres sont tres curieux de lire les nouveaux fussent ils mauvais, il arrive qu’un homme qui a aimé beaucoup de femmes toutes belles, parvient enfin à être curieux des laides lorsqu’il les trouve neuves. Il voit une femme fardée : le fard lui saute aux yeux ; mais cela ne le rebute pas. Sa passion devenue vice lui suggere un argument tout en faveur du faux frontispice. Il se peut, se dit il, que le livre ne soit pas si mauvais ; et il se peut qu’il n’ait pas besoin de ce ridicule artifice. Il tente de le parcourir, il veut le feuilleter ; mais point du tout ; le livre vivant s’oppose ; il veut être lu en regle ; et l’egnomane devient victime de la coqueterie, qui est le monstre persecuteur de tous ceux qui font le métier d’aimer.

Homme d’esprit, qui as lu ces dernieres vingt lignes, qu’Apollon fit sortir de ma plume, permets moi de te dire que si elles ne servent à rien pour te desabuser tu as perdu ; c’est à dire que tu seras la victime du beau sexe jusqu’aux derniers momens de ta vie. Si cela ne te déplait pas, je t’en fais mon compliment.

Vers le soir j’ai fait une visite à Madame Orio pour avertir mes femmes qu’étant logé chez M. Grimani je ne pouvois pas commencer par decoucher. Le vieux Rosa me dit qu’on ne parloit que de la bravoure de mon alibi, et que cette celebrité ne pouvant deriver que de la certitude où on étoit de sa fausseté, je devois craindre une vengeance dans le meme gout de la part de Razzetta. Partant, je devois me tenir sur mes gardes principalement la nuit. J’aurois eu trop tort de mepriser l’avis du sage vieillard. Je ne marchois qu’en compagnie, ou en gondole. Madame Manzoni m’en fit compliment. La justice, me disoit elle avoit dû m’absoudre ; mais l’opinion generale savoit à quoi se tenir, et Razzetta ne pouvoit pas m’avoir pardonné.

Trois ou quatre jours après, M. Grimani m’annonça l’arrivée de l’eveque. Il logeoit à son couvent des Minimes à St François de Paule. Il me conduisit lui même chez ce prélat comme un bijou qu’il cherissoit, et qu’il n’y avoit que lui qui pût le monter.

J’ai vu un beau moine avec la croix d’eveque sur sa poitrine, qui m’auroit paru le pere Mancia, s’il n’avoit eu l’air plus robuste, et moins reservé. Il avoit l’age de trente quatre ans, et il étoit eveque, par la grace de Dieu, du saint siège, et de ma mere. Après m’avoir donné sa benediction, que j’ai reçu à genoux, et la main à baiser, il me serra contre sa poitrine m’appellant en latin mon cher fils, et ne me parlant jamais dans la suite que dans cette langue. J’ai presque pensé qu’il avoit honte à parler italien, étant calabrois ; mais il me desabusa parlant à M. Grimani. Il me dit que ne pouvant me conduire avec lui que me prenant à Rome, le même M. Grimani auroit soin de m’y faire aller, et que dans la ville d’Ancone un moine minime son ami, qui s’appelloit Lazari me donneroit son adresse, et le moyen de faire le voyage. Depuis Rome nous ne nous separerions plus, et nous irions à Martorano par Naples. Il me pria d’aller le voir de tres bonne heure le lendemain, où après qu’il auroit dit sa messe nous dejeunerions ensemble. Il me dit qu’il partiroit le surlendemain.

M. Grimani me reconduisit chez lui me tenant un discours de morale qui ne pouvoit que me faire rire. Il m’avertit entre autres choses que je ne devois pas me donner beaucoup à l’étude, car dans l’air gras de la Calabre le trop d’application pourroit me faire devenir poumonique.

Le lendemain je fus chez l’eveque au point du jour. Après la messe, et le chocolat il me cathechisa pour trois heures de suite. Je me suis clairement apperçu que je ne lui ai pas plu ; mais de mon coté je me suis trouvé tres content de lui : il me parut un tres galant homme : et d’ailleurs étant celui qui devoit m’acheminer au grand trotoir de l’eglise il ne pouvoit que me plaire, car dans ce tems là, malgré que tres prévenu en ma faveur je n’avois en moi la moindre confiance.

Après le depart de ce bon eveque M. Grimani me donna une lettre qu’il lui avoit laissé, et que je devois remettre au pere Lazzari au couvent des Minimes dans la ville d’Ancone. C’étoit ce moine, comme je crois l’avoir dit, qui devoit se charger de m’envoyer à Rome. Il me dit qu’il me feroit aller à Ancone avec l’ambassadeur de Venise qui étoit sur son depart : je devois donc me tenir pret à partir. J’ai trouvé tout cela excellent. Il me tardoit de me voir hors de ses mains.

D’abord que j’ai su le moment dans le quel la cour de M. le Chr da Lezze ambassadeur de la république devoit s’embarquer, j’ai pris congé de toutes mes connoissances. J’ai laissé mon frere François à l’école de M. Joli fameux peintre en architecture théatrale.

La péote dans laquelle je devois m’embarquer pour aller à Chiozza ne devant se detacher du rivage qu’à la pointe du jour, je suis alle passer la courte nuit entre les bras de mes deux anges qui pour le coup ne se flatterent point de me voir encore. De mon coté je ne pouvois rien prevoir, car m’abandonnant au destin je croyois que celle de penser à l’avenir devenoit une peine inutile. Nous passames cette nuit entre la joie, et la tristesse, entre les ris, et les larmes. Je leur ai laissé la clef. Cet amour, qui fut mon premier, ne m’a presque rien appris à l’egard de l’ecole du monde, car il fut parfaitement heureux, jamais interrompu par aucun trouble, ni terni par le moindre interest. Nous nous reconnumes tous les trois fort souvent en devoir d’elever nos ames à la providence eternelle pour la remercier de la protection immediate avec laquelle elle avoit tenu loin de nous tout accident qui auroit pu troubler la douce paix, dont nous avons joui.

J’ai laissé à madame Manzoni tous mes papiers, et tous les livres défendus que j’avois. Cette dame qui avoit vingt ans plus que moi, et qui croyant au destin s’amusoit à feuilleter son grand livre, me dit en riant qu’elle étoit sûre de me rendre tout ce que je lui laissois tout au plus tard dans l’année suivante. Ses prédictions m’étonnoient, et me fesoient plaisir : ayant beaucoup de respect pour elle, il me sembloit de devoir l’aider à les verifier. Ce qui lui fesoit voir dans l’avenir n’étoit ni superstition, ni un vain pressentiment toujours dénué de raison ; mais une connoissance du monde, et du caractere de la personne à la quelle elle s’interessoit. Elle rioit de ce qu’elle ne se trompoit jamais

Je suis allé m’embarquer à la petite place de St Marc. La veille, M. Grimani m’avoit donné dix cequins, qui selon lui devoient m’être plus que suffisans à vivre dans tout le tems que je devois rester dans le lazaret d’Ancone pour faire la quarantaine. Après ma sortie du lazaret, il n’étoit pas possible de prevoir que je pusse avoir besoin d’argent. Puisqu’ils n’en doutoient pas, mon devoir étoit d’être aussi certain qu’eux ; mais je n’y pensois pas. Je me consolois cependant de ce que j’avois dans ma bourse à l’insu de tout le monde quarante beaux cequins qui relevoient beaucoup mon jeune courage. Je suis parti avec la joye dans l’ame sans rien regretter.