Casse-Noisette et le roi des souris

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Casse-Noisette et le roi des souris , dans Contes mystérieux, pages 59–71
Traduction par Émile de La Bédollière .
G. Barba (pp. 59g-71d).
LE JOUR DE NOËL.

Au vingt-quatre décembre, la chambre du milieu et bien plus encore le salon qui y donnait furent formellement interdits aux enfants du médecin consultant Stahlbaum. Fritz et Marie se tenaient assis l’un près de l’autre dans un coin de la chambre du fond. Le crépuscule du soir était déjà descendu, et ils éprouvaient une certaine crainte en ne voyant pas apporter de la lumière comme cela se faisait d’habitude à cette heure du jour. Fritz raconta, en parlant bien bas à sa jeune sœur (elle était âgée de sept ans), qu’il avait entendu frapper et aller et venir dans la chambre fermée, et aussi qu’il n’y avait pas bien longtemps qu’un petit homme, tenant une cassette sous le bras, s’était glissé dans l’escalier.

— Pour sûr, ajouta-t-il, ce petit homme est le parrain Drosselmeier.

Alors la petite Marie frappa ses petites mains l’une contre l’autre et s’écria toute joyeuse :

— Ah ! le parrain Drosselmeier aura fait pour nous quelque belle chose !

Le conseiller de la haute cour de justice, Drosselmeier, n’était pas beau. Il était petit et maigre, avait un visage sillonné de rides ; il portait un grand emplâtre noir sur l’œil droit, et il était chauve, qui l’obligeait à porter une jolie perruque blanche, mais faite en verre avec un art merveilleux.

En outre, le parrain était un homme très-habile, qui s’entendait très-bien en horlogerie, et faisait lui-même des montres au besoin. Aussi, quand une des belles pendules de la maison de Stahlbaum était malade et ne voulait plus chanter, alors le parrain Drosselmeier arrivait. Il ôtait sa perruque de verre, retirait son habit jaunâtre, ceignait un tablier bleu, et plongeait dans les ressorts des instruments pointus qui faisaient mal à la petite Marie ; mais il ne faisait aucun mal à la pendule ; bien au contraire, elle recommençait à s’animer, et aussitôt elle se mettait à gronder, à battre et à chanter toute joyeuse, ce qui causait un grand plaisir.

Quand il venait, le parrain apportait toujours quelque jolie chose dans sa poche pour les enfants, tantôt un pantin qui tournait les yeux et faisait des courbettes bien comiques, tantôt une tabatière d’où s’élançait un petit oiseau ou quelque autre chose du même genre. Mais au jour de Noël c’était toujours quelque bel ouvrage artistement exécuté par lui, et qui lui avait coûté beaucoup de travail, et que les parents conservaient avec soin après qu’il en avait fait le don.

— Ah ! le parrain Drosselmeier aura fait quelque belle chose pour nous ! répéta la petite Marie.

Mais Fritz dit :

— Ce sera une citadelle dans laquelle de jolis soldats marchent et font l’exercice, et alors d’autres soldats doivent venir y entrer de force, et ceux de l’intérieur tirent bravement des coups de canon, ce qui fait un grand tapage.

— Non ! non ! interrompit Marie ; le parrain Drosselmeier m’a parlé d’un grand jardin où il y a un grand lac, et dans ce lac nagent des cygnes magnifiques, avec des colliers d’or, et ils chantent les plus belles chansons. Alors une petite fille sort du jardin, et elle appelle sur le lac les cygnes, et leur donne de la bonne frangipane à manger.

— Les cygnes ne mangent pas de frangipane, reprit Fritz un peu durement, et le parrain Drosselmeier ne peut pourtant pas faire tout un grand jardin. Par le fait, nous gardons peu ses joujoux ; on nous les reprend toujours ; j’aime mieux ceux que nous donnent papa et maman : on nous les laisse, et nous en faisons ce que nous voulons.

Puis les enfants se demandèrent ce que l’on pourrait bien leur donner cette fois.

— Mademoiselle Trudchen (sa grande poupée), dit Marie, est bien changée ; elle est d’une maladresse… À chaque moment elle tombe sur le plancher, ce qui lui fait de vilaines taches sur le visage, et il est impossible maintenant de penser à nettoyer sa robe. J’ai beau la gronder, c’est du temps perdu !

— Mon écurie, reprit Fritz, a besoin d’un beau cheval, et mes troupes manquent complétement de cavalerie ; et papa le sait bien.

Les enfants n’ignoraient pas que leurs parents avaient acheté pour eux de jolis cadeaux, et leur sœur aînée, Louise, leur avait dit que c’était le Christ saint lui-même qui donne aux enfants, par les mains de leurs bons parents, ce qui peut leur causer une véritable joie ; qu’il savait mieux qu’eux ce qui pouvait leur convenir, et que pour cela il ne fallait ni espérer ni former des désirs, mais attendre pieusement et tranquillement les cadeaux qui devaient leur être distribués.

La petite Marie était restée toute pensive, mais Fritz murmurait tout bas :

— Je voudrais pourtant bien avoir un cheval et des hussards !

L’obscurité était tout à fait venue. Fritz et Marie, serrés l’un contre l’autre, n’osaient plus parler. Il leur semblait entendre un léger frôlement d’ailes autour d’eux, et aussi une belle musique qui retentissait dans le lointain. Une lueur brillante vint rayer le mur, et alors Fritz et Marie comprirent que le Christ enfant venait de s’envoler sur des nuages éclatants de lumière pour aller visiter d’autres enfants heureux. Au même instant, on entendit résonner un timbre argentin.

Klingling ! klingling ! Les portes s’ouvrirent, et il s’élança de la grande chambre une telle lumière, que les enfants restèrent immobiles sur le seuil en poussant un cri d’admiration. Mais papa et maman s’avancèrent vers la porte, et prirent leurs enfants par la main en leur disant :

— Venez, venez, chers enfants, et voyez ce que le Christ saint vous a donné.

LES DONS.

Je m’adresse à toi, bon lecteur, pour te prier de te remettre en mémoire les derniers beaux cadeaux qui resplendissaient pour toi sur la table de Noël, et alors tu comprendras comment les enfants restèrent muets et immobiles, la joie dans les yeux, et comment après une petite pause Marie s’écria :

— Ah ! que c’est beau ! que c’est beau !

Et comment Fritz essaya quelques cabrioles, qu’il réussit à merveille.

Mais les enfants devaient avoir été bien gentils et bien sages pendant l’année entière, car jamais leurs cadeaux n’avaient été aussi magnifiques que cette fois. Le grand pin au milieu de la table portait une foule de pommes d’or et d’argent ; des pralines et des bonbons de toute sorte en représentaient les boutons et les fleurs, et de beaux et nombreux jouets étaient suspendus à toutes les branches. Mais ce qu’il y avait de plus beau dans l’arbre merveilleux, c’était une centaine de petites bougies, qui brillaient comme des étoiles dans son sombre feuillage, et tandis qu’il semblait avec ses lumières, au dedans et au dehors, inviter les enfants à cueillir ses fleurs et ses fruits. Tout resplendissait riche et varié. Que de belles choses se trouvaient là, et qui pourrait essayer de les décrire ? Marie regardait les plus belles poupées, toutes sortes de charmants petits ustensiles de ménage ; et ce qui attirait le plus les yeux de la petite Marie, c’était une petite robe de soie qui pendait sur un petit piédestal élégamment ornée de délicieux rubans. Elle la regardait de tous côtés, et s’écriait à chaque instant :

— Ah ! que c’est beau ! ah ! la jolie, la jolie robe ! Et je pourrais la mettre ! bien vrai ! bien vrai !

Fritz, pendant ce temps, avait déjà fait trois ou quatre fois le tour de la table au galop sur le nouveau cheval, qu’il avait trouvé tout bridé.

En mettant pied à terre il dit :

— C’est une bête fougueuse, mais peu importe ; je la dompterai.

Et il mit en rang les nouveaux escadrons de hussards, magnifiquement habillés de rouge galonné d’or. Ils avaient en main des sabres d’argent, et leurs chevaux blancs avaient un tel éclat, que l’on aurait pu croire qu’ils étaient d’argent aussi.

Les enfants voulaient, devenus déjà plus tranquilles, feuilleter les merveilleux livres d’images qui étaient ouverts, et où se trouvaient peints toutes sortes d’hommes, toutes sortes de fleurs, et aussi de charmants enfants qui jouaient ensemble, et qui étaient si bien faits, qu’on aurait pu croire qu’ils vivaient réellement et se parlaient entre eux.

Ils voulaient de nouveau regarder ces livres, lorsqu’on sonna encore une fois.

Ils savaient que le parrain Drosselmeier devait faire aussi ses cadeaux, et ils coururent vers la table placée contre le mur.

Le paravent qui l’avait si longtemps cachée se replia tout à coup.

Sur une prairie émaillée de fleurs de toute façon s’élevait un château magnifique avec de nombreuses fenêtres à vitres et des tours d’or. Un concert de cloches se fit entendre ; les portes et les fenêtres s’ouvrirent, et l’on vit des messieurs de très-petite taille se promener dans les salles, avec de petites dames aux longues robes traînantes et aux chapeaux chargés de fleurs. Dans la salle du milieu, si bien éclairée, qu’elle paraissait en feu tant il s’y trouvait de bougies, dansaient des enfants en pourpoint court et en petite veste, au son des cloches. Un monsieur, couvert d’un manteau d’un vert d’émeraude, regardait souvent par la fenêtre, faisait des signes et s’éloignait, et aussi le parrain Drosselmeier, grand comme le pouce du papa, se montrait de temps en temps sur le seuil de la porte du château et rentrait en dedans.

Fritz, les bras accoudés sur la table, regardait le beau château et les promeneurs, et il dit :

— Parrain Drosselmeier, laisse-moi entrer dans ton château.

Le conseiller de la cour de justice lui répondit que cela n’était pas possible.

Et il avait raison, car il était déraisonnable à Fritz de vouloir entrer dans un château qui, même avec ses tours d’or, n’était pas si haut que lui-même.

Fritz comprit cela. Au bout d’un instant, comme les messieurs et les dames se promenaient sans cesse de la même façon, que les enfants dansaient, que l’homme émeraude regardait par la fenêtre, et que le parrain Drosselmeier se montrait sous la porte, Fritz impatienté dit :

— Parrain Drosselmeier, sors donc par la porte d’en haut.

— Cela ne se peut, mon cher petit Fritz, répondit le parrain.

— Eh bien, fais promener avec les autres le petit homme émeraude qui regarde si souvent par la fenêtre.

— Cela ne se peut pas non plus, répondit encore le parrain.

— Alors, reprit Fritz, fais descendre les enfants, je veux les voir de plus près.

— Mais cela n’est pas possible, reprit le parrain contrarié. Une mécanique doit rester comme elle a été faite.

— Ah ! reprit Fritz en traînant le ton, rien de tout cela ne se peut. Écoute, parrain, si tes petits hommes bien habillés ne peuvent faire dans ce château que toujours une seule et même chose, alors ils ne valent pas grand’chose, et je ne les désire pas beaucoup. J’aime bien mieux mes hussards qui manœuvrent en avant, en arrière, à ma volonté, et ne sont pas enfermés dans une maison.

Et en disant cela il s’en alla en sautant vers la table de Noël, et fit trotter les escadrons sur leurs chevaux d’argent et les fit charger selon son bon plaisir avec force coups de sabres et coups de feu, d’après son caprice.

La petite Marie s’était aussi doucement éclipsée, car elle s’était bientôt aussi lassée des allées et venues et des danses des poupées ; mais, comme elle était bonne et très-gentille, elle ne l’avait pas laissé voir comme son frère Fritz.

Le conseiller de la cour de justice dit, d’un ton désappointé :

— Ce travail artistique n’est pas fait pour des enfants, qui ne peuvent le comprendre ; je vais serrer mon château.

Mais la mère s’avança, se fit montrer tout le mécanisme intérieur et les rouages ingénieux qui mettaient les poupées en mouvement. Le conseiller démonta tout et le remonta de nouveau. Cela lui rendit sa bonne humeur, et il donna encore aux enfants quelques petits hommes bruns et des femmes avec les visages, les mains et les jambes dorés. Ces figures étaient d’argile, et avaient l’odeur douce et agréable de pain d’épice, ce qui réjouit beaucoup Fritz et Marie. La sœur Louise, sur l’ordre de sa mère, avait mis la belle robe qu’on lui avait donnée, et elle était charmante avec. Mais Marie, avant de mettre la sienne, comme on le lui disait, demanda à la regarder encore un peu. Cela lui fut accordé très-volontiers.

LE PROTÉGÉ.

La petite Marie ne voulait surtout pas s’éloigner encore de la table de Noël, parce qu’elle n’avait rien vu qui eût attiré spécialement son attention. En enlevant les hussards de Fritz qui se tenaient en ligne de parade tout près de l’arbre des joujoux, un petit homme avait été mis à découvert, et il attendait là, tranquille et discret, que son tour arrivât. Il y avait certainement beaucoup à objecter contre l’élégance de ses formes : car outre que son gros ventre ne fut nullement en rapport avec ses petites jambes grèles, sa tête paraissait aussi beaucoup trop grosse ; mais son habillement parlait en sa faveur, car il faisait supposer un homme de goût. Ainsi, il portait une très-jolie veste de hussard, d’une belle et brillante couleur violette, avec une foule de gances et de boutons blancs ; des pantalons du même genre et de ces très-jolies petites bottes qui étaient autrefois de mode parmi les étudiants et même les officiers ; elles étaient si bien ajustées aux jambes, qu’on aurait pu croire qu’elles étaient peintes. Ce qui faisait un effet comique dans son arrangement, c’était un étroit et long manteau placé par derrière, et qui paraissait être de bois ; et il portait en outre un bonnet de mineur. Et Marie se rappela aussitôt que le parrain Drosselmeier avait aussi une cape assez laide et une bien vilaine casquette, ce qui ne l’empêchait pas pourtant d’être un parrain bien-aimé. Et tout en regardant de plus en plus le gentil petit homme qui lui avait plu dès le premier coup d’œil, Marie remarqua la bonne humeur empreinte sur sa figure. Ses yeux, d’un vert clair et un peu saillants, n’exprimaient que la bienveillance et l’amitié, et la barbe bien frisée et de laine blanche qui ornait son menton faisait ressortir le doux sourire de sa bouche bien vermeille.

— Ah ! dit enfin Marie, mon cher papa, quel est le charmant petit homme placé là tout près de l’arbre ?

— Celui-là, dit le père, travaillera vaillamment pour vous tous, ma chère enfant ; il mordra pour vous la dure écorce des noix, et [il] t’appartient aussi bien qu’à Louise et à Fritz.

Et en même temps le père le prit doucement de la table, leva son manteau en l’air, et le petit homme ouvrit une énorme bouche et montra une double rangée de dents blanches et pointues. Marie, à l’invitation de son père, y mit une noix, et — knak — le petit homme la brisa de telle sorte que les coquilles tombèrent en morceaux, et que Marie reçut la douce amande dans sa main. Et tout le monde apprit, et Marie avec les autres, que le joli petit homme descendait en droite ligne des Casse-Noisette, et continuait la profession de ses ancêtres.

Marie poussa des cris de joie, et le père lui dit alors :

— Puisque l’ami Casse-Noisette te plaît tant, ma chère Marie, prends-en, si tu veux, un soin tout particulier, à la condition toutefois que Louise et Fritz pourront s’en servir comme toi.

Marie le prit aussitôt dans ses bras, et lui fit casser des noix ; mais elle choisit les plus petites, pour que le petit homme n’ouvrit pas trop la bouche, ce qui, dans le fond, ne lui seyait pas bien. Louise se joignit à elle, et l’ami Casse-Noisette dut aussi lui rendre de pareils offices, et il parut le faire avec plaisir, car il ne cessa de rire amicalement. Fritz, pendant ce temps-là, fatigué de ses cavalcades et de ses exercices, sauta auprès de ses sœurs en entendant joyeusement craquer des noix, et se mit à rire de tout son cœur du drôle de petit homme ; et, comme il voulait aussi manger des noix, le Casse-Noisette ne cessait d’ouvrir et de fermer la bouche, et comme Fritz y jetait les noix les plus grosses et les plus dures, trois dents tombèrent de la bouche de Casse-Noisette, et son menton devint chancelant et mobile.

— Ah ! mon pauvre cher Casse-Noisette ! s’écria Marie.

Et elle l’arracha des mains de Fritz.

— Voilà un sot animal, dit celui-ci ; il veut être Casse-Noisette et n’a pas la mâchoire solide. Il ne connaît pas non plus son état ; donne-le-moi, Marie, je lui ferai casser des noix à en perdre toutes les dents, et par-dessus le marché son menton si mal attaché.

— Non ! non ! s’écria Marie en pleurant, tu n’auras pas mon cher Casse-Noisette ; vois un peu comme il me regarde mélancoliquement en montrant les blessures de sa bouche. Mais toi ! tu es un cœur dur et tu fais même fusiller un soldat !

— Cela doit être ainsi, s’écria Fritz. Mais le Casse-Noisette m’appartient aussi bien qu’à toi ; donne-le-moi.

Marie se mit à pleurer violemment et enveloppa vite le Casse-Noisette dans la poche de son tablier. Les parents vinrent avec le parrain Drosselmeier, et celui-ci prit part aux chagrins de Marie. Mais le père dit :

— J’ai mis spécialement le Casse-Noisette sous la protection de Marie, et comme je vois qu’elle lui devient nécessaire, je lui donne plein pouvoir sur lui, sans que personne puisse y trouver à redire. Au reste, je m’étonne de voir Fritz exiger de quelqu’un blessé dans un service la continuation de ce service. Il devrait savoir, en militaire, que l’on ne remet plus les blessés dans les rangs de bataille.

Fritz fut fort confus, et se glissa, sans plus s’occuper de noix et de Casse-Noisette, de l’autre côté de la table, où ses hussards avaient établi leur bivouac, après avoir convenablement posé leurs sentinelles avancées.

Marie recueillit les dents brisées du Casse-Noisette, elle lui enveloppa son menton malade avec un beau ruban blanc qu’elle détacha de sa robe, et enveloppa le pauvre petit, qui paraissait encore pâle et effrayé, dans son mouchoir, avec un plus grand soin qu’auparavant. Et puis, tout en le berçant dans ses bras comme un enfant, elle se mit à parcourir le nouveau cahier d’images qui faisait partie des cadeaux du jour. Et contre sa coutume, elle se fâchait très-fort lorsque le parrain Drosselmeier lui demandait en riant bien haut :

— Mais pourquoi prends-tu tant de soin d’un être aussi affreux ?

La comparaison étrange avec Drosselmeier qui lui était survenue lorsqu’elle avait vu le petit pour la première fois lui revint en mémoire, et elle dit très-sérieusement :

— Qui sait, cher parrain, si tu faisais toilette comme mon Casse-Noisette, et si tu avais de belles bottes aussi brillantes, qui sait si tu n’aurais pas aussi bon air que lui ?

Marie ne comprit pas pourquoi ses parents se mirent à rire aussi fort, et pourquoi le conseiller de haute justice devint rouge jusqu’aux oreilles, et rit un peu moins fort qu’auparavant. Il pouvait avoir ses raisons pour cela.

PRODIGES.

Il y a à gauche, en entrant dans la chambre où l’on se tient d’habitude, chez le médecin consultant, une haute armoire vitrée placée contre le mur. C’est là où les enfants serrent tous les cadeaux qui leur sont faits chaque année. Louise était encore bien petite lorsque le père fit fabriquer cette armoire par un très-habile ouvrier. Dans le haut, où Fritz et Marie ne pouvaient atteindre, étaient placés les œuvres d’art du parrain Drosselmeier ; après venaient des rayons de livres, et les deux derniers rayons appartenaient en commun aux petits enfants. Toutefois Marie se réservait celui du bas pour ses poupées, et Fritz avait fait de celui placé au-dessus le quartier général de ses troupes. Ce soir Marie avait mis de côté mademoiselle Trudchen et avait placé la nouvelle poupée, parée avec élégance, dans sa petite chambre si bien meublée, et l’avait invitée à partager ses bonbons. Mademoiselle Claire, c’était son nom, devait se trouver à merveille dans une chambre pareille.

Il était déjà tard, minuit allait sonner, le parrain Drosselmeier était déjà parti depuis longtemps, et les enfants ne pouvaient se décider à quitter l’armoire vitrée, bien que leur mère leur eût répété plus d’une fois qu’il était grand temps d’aller au lit.

— C’est vrai, s’écria Fritz, les pauvres diables (les hussards) voudraient se reposer, et tant que je suis là aucun d’eux n’osera fermer l’œil, je le sais bien.

Et il partit.

Mais Marie priait sa mère :

— Petite mère chérie ! laisse-moi là encore un moment, un seul petit moment ! J’ai encore quelques petites choses à arranger, et après j’irai me coucher tout de suite.

Marie était une enfant bien raisonnable, et sa bonne mère pouvait sans crainte la laisser seule avec ses joujoux. Seulement la mère éteignit toutes les lumières, à l’exception d’une lampe suspendue au plafond, qui répandait une douce lueur.

— Dépêche-toi de venir, chère Marie, lui dit la mère ; autrement tu ne pourrais pas demain te lever à temps.

Et elle entra dans sa chambre à coucher.

Aussitôt que Marie se trouva seule, elle s’avança rapidement en portant encore sur ses bras le Casse-Noisette malade, enveloppé dans son mouchoir. Elle le posa sur la table avec précaution, déroula le mouchoir et regarda le blessé.

Casse-Noisette était très-pâle ; mais il lui fit un sourire mélancolique et si aimant, que Marie en fut touchée jusqu’au fond du cœur.

— Ah ! Casse-Noisette, dit-elle très-bas, ne sois pas fâché contre mon frère Fritz, qui t’a fait tant de mal ; il n’avait pas de mauvaises intentions. Seulement il est devenu un peu brutal en vivant avec les rudes soldats ; mais c’est un très-bon enfant, je t’assure. Moi je te soignerai bien tendrement jusqu’à ce que tu sois devenu gai et bien portant. Le parrain Drosselmeier, qui s’y entend, te remettra tes dents et rassurera tes épaules.

Mais Marie s’arrêta tout à coup ; car, lorsqu’elle prononça le nom de Drosselmeier, l’ami Casse-Noisette fit une terrible grimace, et il sortit de ses yeux comme des pointes brillantes.

Au moment où Marie allait s’effrayer, le visage de l’honnête Casse-Noisette était redevenu mélancolique et souriant, et elle comprit qu’un courant d’air, en agitant la flamme de la lampe, avait ainsi défiguré son visage.

— Suis-je donc folle, dit-elle, de m’effrayer aussi facilement et de croire qu’une poupée de bois peut me faire des grimaces ! Mais j’aime Casse-Noisette, parce qu’il est comique et en même temps d’un si bon caractère, et pour cela il mérite d’être soigné comme il faut.

Puis elle prit Casse-Noisette dans ses bras, s’approcha de l’armoire vitrée, et dit à la nouvelle poupée :

— Je t’en prie, mademoiselle Claire, cède ton lit à Casse-Noisette, et contente-toi du sofa ; tu te portes bien, car autrement tu n’aurais pas de si belles couleurs. Réfléchis qu’il y a peu de poupées qui possèdent un sofa aussi moelleux.

Mademoiselle Claire, dans sa belle toilette, parut assez mécontente, prit un air dédaigneux et ne répondit rien.

— Qu’ai-je besoin de tant de façons ? continua Marie.

Et elle tira le lit, y posa doucement Casse-Noisette, enveloppa encore avec un nouveau ruban ses épaules malades et le couvrit jusqu’au nez.

— Tu ne resteras pas auprès de cette boudeuse de Claire, dit-elle. Et elle prit le lit avec Casse-Noisette, et le mit dans le rayon supérieur, près du beau village où étaient campés les hussards de Fritz.

Elle ferma l’armoire, et voulut se rendre dans la chambre à coucher. Alors on entendit tout autour un murmure, un chuchotement, un léger bruit, tout bas, tout bas, derrière le poêle, derrière les chaises, derrière l’armoire. La pendule gronda toujours de plus en plus fort ; mais elle ne pouvait pas sonner.

Marie leva les yeux vers l’horloge. Le grand hibou qui la dominait avait abaissé ses ailes, qui couvraient tout le cadran, et il avait allongé sa vilaine tête de chat au bec crochu ; le grondement continuait, et l’on y distinguait ces mots :

— Heures, heures, heures, heures ! murmurez doucement : le roi des souris a l’oreille fine. Purpurr, poum, poum ! chantez seulement, chantez vos vieilles chansons ! Purpurr, poum, poum ! frappez, clochettes, frappez, c’est bientôt fait !

Et la clochette, sourde et enrouée, fit douze fois poum, poum !

Marie commença à avoir le frisson, et elle allait se sauver d’effroi, lorsqu’elle vit le parrain Drosselmeier. Il se tenait assis sur la pendule à la place du hibou, et il avait laissé tomber des deux côtés comme des ailes les pans de son habit jaune. Elle reprit donc courage, et s’écria d’une voix plaintive :

— Parrain Drosselmeier, parrain Drosselmeier, que fais-tu là-haut ? Descends, et ne me fais pas peur comme cela, méchant parrain Drosselmeier !

Mais alors il s’éleva de tous côtés un bruit de fous rires et de sifflements, et l’on entendit bientôt trotter et courir derrière les murailles comme des milliers de petits pieds, et mille petites lumières brillèrent à travers les fentes du parquet. Mais ce n’étaient pas des lumières : c’étaient de petits yeux flamboyants, et Marie remarqua que des souris paraissaient de tous côtés. Bientôt tout autour de la chambre on courait au trot, au trot, au galop, au galop !

Des amas de souris de plus en plus distinctes couraient ça et là ventre à terre, et se plaçaient à la fin en rang et par compagnie, comme Fritz le faisait faire à ses soldats quand ils devaient aller à la bataille.

Cela parut très-amusant à Marie ; et comme elle n’éprouvait pas contre les souris l’espèce d’horreur qu’elles inspirent aux enfants, elle commençait à reprendre courage, lorsque tout à coup elle entendit des sifflements si effroyables et si aigus, qu’elle sentit un frisson lui parcourir le corps.

Mais qu’aperçut-elle ?

Juste à ses pieds tourbillonnèrent, comme mus par un pouvoir souterrain, du sable, de la chaux et des éclats de briques, et sept têtes de souris, ornées chacune d’une couronne étincelante, sortirent du plancher en poussant des sifflements affreux. Bientôt un corps, auquel appartenait les sept têtes, s’agita avec violence et parvint à s’élancer dans la chambre.

Toute l’armée salua trois fois d’acclamations violentes la grosse souris ornée de sept couronnes, et se mit aussitôt en mouvement au trot, au trot, au galop, au galop ! vers l’armoire et vers Marie, qui se tenait encore placée près du vitrage.

Le cœur de Marie battit si fort, qu’elle crut qu’il allait s’échapper de sa poitrine, et qu’alors elle mourrait ; mais il lui sembla que son sang se figeait dans ses veines, et, à demi évanouie, elle chancela en reculant.

Et alors Klirr, klirr, prr !…

La vitre de l’armoire tomba brisée en morceaux sous la pression de son coude. Elle éprouva un moment une poignante douleur au bras gauche ; mais en même temps elle se sentit le cœur moins oppressé. Elle n’entendit plus ni cris ni sifflements ; tout était devenu tranquille, et elle crut que les souris, effrayées du bruit de la vitre brisée, s’étaient réfugiées dans leurs trous. Mais tout à coup des rumeurs étranges s’élevèrent de l’armoire placée derrière elle, et de petites voix disaient :

— Éveillons-nous, éveillons-nous ! Au combat, au combat cette nuit ! Éveillons-nous, au combat !

Et alors un doux et gracieux bruit de clochettes résonna harmonieusement.

— Ah ! c’est mon jeu de cloches ! s’écria Marie toute joyeuse. Et elle sauta de côté.

Elle vit que l’armoire s’éclairait et se remplissait de mouvement. De petites poupées couraient l’une sur l’autre et faisaient de l’escrime avec leurs bras.

Tout à coup Casse-Noisette se leva, jeta sa couverture loin de lui, se dressa sur le lit à pieds joints, et s’écria d’une voix retentissante :

— Knack, knack, knack ! souris au bivouac vaut à peine une claque ! Quel micmac dans le sac ! Cric crac !…

Puis il tira son petit sabre, l’agita en l’air et s’écria :

— Chers vassaux, frères et amis ! voulez-vous me venir en aide dans la bataille acharnée ?

Aussitôt trois Scaramouches, un Pantalon, quatre ramoneurs, deux joueurs de guitare et un tambour s’écrièrent :

— Oui, maître, nous vous viendrons fidèlement en aide ; avec vous nous marcherons au combat, à la victoire ou à la mort !

Et ils se précipitèrent au-devant de Casse-Noisette, qui se lança hardiment du rayon en bas.

Les autres avaient pu se jeter sans péril, car, outre que leurs riches habits étaient de drap et de soie, leur corps était rembourré de coton ; mais le pauvre Casse-Noisette se serait cassé bras et jambes, car il tombait de deux pieds de haut, et son corps était délicat comme s’il eût été de bois de tilleul, si mademoiselle Claire ne s’était élancée du canapé et n’avait reçu dans ses bras tendres le héros tenant son glaive à la main.

— Ah ! bonne Claire, dit Marie émue, comme je t’ai méconnue ! Sans doute tu aurais cédé ton lit de bonne grâce à l’ami Casse-Noisette !

Mais mademoiselle Claire dit en serrant le jeune héros contre sa poitrine de soie :

— Voulez-vous, malade et blessé comme vous l’êtes, aller au-devant des dangers ? Voyez comme vos vassaux valeureux s’assemblent dans leur impatience du combat et leur certitude de la victoire. Scaramouche, Pantalon, le ramoneur, le joueur de cythare et le tambour sont en bas, et les figures qui se trouvent sur mon rayon s’agitent et s’émeuvent. Veuillez, prince, reposer ici, et applaudir d’ici à la victoire.

À ces mots de Claire, Casse-Noisette frappa si fort du pied et fit des gestes si violents, que Claire fut obligée de le descendre sur le parquet ; mais alors il se mit à genoux et murmura :

— O dame ! je me rappellerai toujours dans le combat votre grâce et votre bienveillance envers moi !

Claire alors se baissa assez pour pouvoir le saisir par le bras, défit rapidement sa ceinture, et voulut en ceindre le petit homme ; mais celui-ci recula de deux pas, mit la main sur son cœur et dit solennellement :

— Que ceci ne soit pas le gage de votre bienveillance pour moi, car…

Il hésita, soupira, défit rapidement de ses épaules le ruban dont Marie les avait enveloppées, le pressa sur ses lèvres, s’en ceignit comme d’une écharpe de bataille, et s’élança en agitant sa brillante épée, rapide et agile comme un oiseau, du bord de l’armoire sur le parquet.

Aussitôt les cris et les sifflements redoublèrent.

Sous la table se tenaient assemblés les innombrables bataillons des souris, et au-dessus d’elles s’élevait l’affreuse souris aux sept tètes.

Que va-t-il arriver ?

LA BATAILLE.

— Battez la générale, tambour, vassal fidèle !… s’écria Casse-Noisette.

Et aussitôt le tambour fit résonner son instrument de guerre avec tant d’adresse, que les vitres de l’armoire tremblèrent, et dans l’armoire même un bruit et un mouvement furent remarqués de Marie ; les couvercles des boîtes où étaient enfermés les soldats de Fritz sautèrent, et les soldats s’élancèrent dans le rayon inférieur et s’y rassemblèrent en blancs bataillons.

— Aucun trompette ne bouge ! s’écria Casse-Noisette irrité.

Et il se tourna vers Pantalon, qui était devenu très-pâle, dont le grand menton tremblotait, et il lui dit d’une voix solennelle :

— Général, je connais votre expérience et votre courage ; il faut ici un coup d’œil rapide pour savoir profiter du moment. Je vous confie le commandement de toute la cavalerie et de l’artillerie ; vous n’avez pas besoin de cheval, vos jambes sont longues, et avec elles vous galopez parfaitement. Faites votre devoir !

Aussitôt Pantalon appuya fortement sur le mur ses longs doigts et le gratta avec tant de bruit, qu’on aurait pu croire que cent trompettes joyeuses résonnaient à la fois.

Aussitôt on entendit des piétinements de chevaux et des hennissements dans l’armoire ; tout d’un coup les cuirassiers et les dragons de Fritz, et avant tous les autres les brillants hussards, s’élancèrent et furent bientôt sur le plancher.

Alors, l’un après l’autre, tous les régiments défilèrent, enseignes déployées, devant Casse-Noisette, et se rangèrent en files serrées sur le parquet de la chambre. Mais les canons roulaient avec bruit en avant, et bientôt ils envoyèrent avec un terrible vacarme une pluie de dragées dans les rangs pressés des souris, qui étaient blanchies de leur poussière et en paraissaient toutes confuses. Une batterie surtout, placée sur le tabouret de maman, leur faisait un mal immense, et les boules de pain d’épice qu’elle lançait sur les souris faisaient dans leurs rangs un affreux ravage.

Les souris parvinrent à s’en approcher, et s’emparèrent de plusieurs pièces ; mais à cet endroit de la chambre la fumée et la poussière s’élevèrent en tourbillons si épais, que Marie pouvait à peine distinguer ce qui s’y passait. Mais il était évident que chaque corps combattait avec acharnement et que la victoire était indécise. Les souris développaient à chaque instant des masses nouvelles, et les petites balles d’argent qu’elles lançaient avec adresse venaient frapper jusque dans l’armoire.

Claire et Trudchen couraient çà et là en se tordant les mains avec désespoir.

— Me faut-il donc mourir à la fleur de l’âge, moi la plus belle des poupées ? s’écriait Claire.

— Me suis-je donc si bien conservée pour mourir ici entre quatre murs ? exclamait Trudchen.

Et elles se tinrent embrassées et gémirent si haut, que leurs lamentations dominaient tout le bruit qui se faisait au dehors, car il serait difficile de se faire une idée du spectacle qui se passait ; c’étaient des bruits :

— Prr ! prr ! pouff ! piff ! Schnetterdeng ! schnetterdeng ! Boum ! boum ! bouroum ! boum !

Et en même temps les souris et leur roi criaient et piaillaient, et l’on entendait la puissante voix de Casse-Noisette, qui distribuait des ordres ; on le voyait marcher au milieu des bataillons en feu. Pantalon avait exécuté une brillante charge de cavalerie, et s’était couvert de gloire ; mais les hussards de Fritz étaient exposés à l’artillerie des souris, qui leur lançaient des boules laides et puantes qui faisaient de vilaines taches sur leurs vestes rouges, ce qui jetait du désordre dans leurs rangs. Pantalon leur commanda par le flanc gauche, et dans la chaleur du commandement, donna le même ordre aux cuirassiers et aux dragons, c’est-à-dire que tous firent par file à gauche en retournant chez eux.

La batterie du banc de pied se trouva par ce mouvement découverte et en danger et presque aussitôt les souris s’avancèrent en masses serrées avec tant de violence, que le banc fut renversé avec les batteries et toute l’artillerie. Casse-Noisette parut abattu, et ordonna à l’aile droite un mouvement rétrograde.

Pendant l’ardeur du combat, la cavalerie légère des souris avait débouché en masse de dessous la commode et s’était jetée avec des cris effroyables sur l’aile gauche de l’armée de Casse-Noisette.

Mais le corps des devises s’était avancé sous la conduite de deux empereurs chinois, avec la circonspection qu’exigeaient les difficultés du terrain, puisqu’il y avait à passer le bord de l’armoire, et s'était formé en bataillon carré. Ces braves troupes, formées de friseurs, d’arlequins, de cupidons, de jardiniers, de tyroliens, de lions, de tigres, de singes, combattirent avec sang-froid et courage. La vaillance digne des Spartiates de ce bataillon d’élite aurait arraché la victoire aux souris, si un maudit capitaine ennemi, s’élançant en furie, n’eût d’un coup de dent abattu la tête d’un des empereurs chinois et mis en pièces deux chats et un singe, en faisant ainsi un vide par lequel l’ennemi s’élança et massacra le bataillon.

Mais ce carnage profita peu à l’ennemi.

Toutes les fois qu’un de ses cavaliers coupait en deux à belles dents un de ces courageux antagonistes, il avalait en même temps un petit morceau de papier qui l’étouffait à l’instant. Ce fut un secours pour l’armée de Casse-Noisette qui, une fois les premiers pas en arrière faits, fut bientôt en pleine retraite, et perdait du monde de plus en plus, de sorte que Casse-Noisette arriva devant l’armoire avec un petit nombre de soldats.

— Faites avancer la réserve ! Pantalon, Scaramouche, tambours, où êtes-vous ? s’écria Casse-Noisette, qui espérait recevoir de l’armoire de nouvelles troupes.

Il vint en effet quelques hommes et quelques femmes d’argile, avec des visages d’or surmontés de casques et de chapeaux ; mais ils se battirent avec tant de maladresse, qu’ils n’atteignirent aucun ennemi et firent tomber de sa tête le bonnet même de leur général Casse-Noisette. Les chasseurs ennemis leur brisèrent les jambes de leurs dents, de sorte qu’ils tombèrent et tuèrent dans leur chute plusieurs frères d’armes de Casse-Noisette. Celui-ci voulait franchir le rebord de l’armoire, mais ses jambes étaient trop courtes, et Claire et Trudchen, évanouies, ne pouvaient lui offrir leur aide.

Les hussards et les dragons y sautaient facilement au moyen de leurs chevaux ; alors il s’écria dans son désespoir :

— Un cheval ! un cheval ! un royaume pour un cheval !

Alors deux tirailleurs ennemis le saisirent par son manteau et le roi des souris s’élança triomphant en poussant des cris de ses sept têtes à la fois.

— Ô mon pauvre Casse-Noisette ! s’écria Marie en sanglotant.

Et involontairement elle prit son soulier gauche et le jeta de toutes ses forces sur le roi des souris, au beau milieu de son armée.

Au même instant tout disparut et tout bruit cessa. Mais elle sentit au bras gauche une douleur plus vive qu’auparavant, et tomba évanouie sur le plancher.

LA MALADIE.

Lorsque Marie s’éveilla de son profond sommeil de mort, elle était dans son petit lit, et le soleil brillait dans la chambre en passant à travers les vitres recouvertes de glace. Près d’elle était assis un homme qu’elle reconnut bientôt pour le chirurgien Wandelstern. Celui-ci dit tout bas :

— La voici qui s’éveille !

Alors sa mère s’avança et la regarda avec des yeux remplis d’inquiétude.

— Ah ! chère mère, murmura la petite Marie, toutes ces vilaines souris sont-elles parties ? le bon Casse-Noisette est-il sauvé ?

— Ne dis pas de folies, chère Marie, répondit la mère ; quel rapport y a t-il entre Casse-Noisette et les souris ? mais tu nous rendis bien inquiets : voilà ce qui arrive quand les enfants sont volontaires et ne veulent pas écouter leurs parents. Hier tu as joué bien tard avec tes poupées ; tu as eu sommeil, et il se peut que tu aies été effrayée par une souris, bien qu’elles soient rares ici, et alors tu as cassé avec ton coude une vitre de l’armoire, et tu t’es tellement coupée que M. Wandelstern t’a extrait du bras des morceaux de verre, et selon lui, si une veine s’était trouvée coupée, tu aurais eu le bras toujours roide, ou tu aurais pu mourir de la perte de ton sang. Grâce à Dieu, je me suis éveillée, et ne te voyant pas là, j’ai été dans ta chambre. Je t’ai trouvée étendue sur le plancher, et tout autour de toi la terre était jonchée de débris des soldats de plomb de Fritz, de poupées d’hommes de pain d’épice. Casse-Noisette était placé sur ton bras ensanglanté, et ton soulier gauche était à terre à quelque distance de toi.

— Ah ! petite mère, tu vois bien, c’étaient les traces du combat les poupées et les souris ; et ce qui m’a tant effrayée, c’est que les souris voulaient faire prisonnier le général Casse-Noisette. Alors j’ai jeté mon soulier sur les souris, et je ne me rappelle plus ce qui s’est passé.

Le chirurgien fit un signe de l’œil à la mère, et celle-ci dit :

— Calme-toi, ma chère enfant, toutes les souris sont parties, et Casse-Noisette est sain et sauf dans l’armoire vitrée.

Alors le médecin consultant entra dans la chambre, tâta le pouls de sa fille et parla avec le chirurgien, et Marie entendit qu’ils disaient que sa blessure lui avait donné la fièvre.

Il lui fallut rester au lit quelques jours, bien qu’elle n’éprouvât aucun malaise, excepté une légère douleur au bras. Elle savait que Casse-Noisette était sorti bien portant du combat, et elle le vit une fois en songe qui lui disait d’une voix distincte mais plaintive :

— Marie, excellente dame, vous avez fait beaucoup pour moi, et vous pouvez faire encore beaucoup plus.

Et Marie chercha, mais sans pouvoir y réussir, ce qu’elle pouvait encore faire pour lui.



Marie ne pouvait ni trop se remuer, à cause de son bras, ni lire, ni feuilleter des gravures ; elle commençait à trouver le temps long, et elle attendait le soir avec impatience, parce qu’alors sa mère venait s’asseoir auprès de son lit, et lui racontait ou lui lisait toutes sortes de belles choses. Celle-ci venait de commencer l’histoire du prince Fakardin, lorsque la porte s’ouvrit. Le parrain Drosselmeier entra en disant :

— Je viens voir comment se porte la petite malade.

Aussitôt que Marie l’aperçut avec son habit jaune, elle se rappela ce qu’elle avait vu le jour de la bataille, et involontairement elle dit au conseiller de haute justice :

— Ô parrain Drosselmeier, je t’ai bien vu, et tu étais bien laid, lorsque tu étais assis sur la pendule, et que tu la couvrais avec tes ailes pour l’empêcher de sonner haut, ce qui aurait effrayé les souris. Je t’ai entendu appeler leur roi. Pourquoi ne nous es-tu pas venu en aide, au Casse-Noisette et à moi ? Vilain méchant, tu es cause que je suis maintenant dans mon lit, blessée et malade.

La mère s’écria :

— Qu’as-tu, ma chère Marie ?

Mais le parrain Drosselmeier fit une singulière grimace, et dit d’une voix ronflante et monotone :

— Le balancier doit gronder, piquer n’est pas son affaire ! Les heures ! les heures ! la pendule doit les murmurer, les murmurer tout bas ! Les cloches résonnent : Kling ! klang ! hink ! honk ! honk et hank ! Jeune poupée, ne sois point inquiète, les cloches sonnent, elles ont sonné. Le hibou vient à tire-d’aile pour chasser le roi des souris, pak et pik ! pik et pouk ! Les petites cloches, bim ! bim ! L’heure doit gronder, crécelle et bruit sourd ! pirr et pourr !

Marie regardait de ses yeux tout grands ouverts le parrain Drosselmeier, qui lui semblait encore plus laid que d’habitude, et agitait son bras çà et là, comme s’il était mu par la ficelle des marionnettes. Elle aurait eu grand’peur du parrain si sa mère n’avait pas été là, et si Fritz, qui s’était glissé dans la chambre, n’eût éclaté de rire.

— Eh ! parrain Drosselmeier, s’écria-t-il, comme tu es drôle aujourd’hui ! tu gesticules comme le pantin que j’ai jeté derrière le poèle.

La mère resta sérieuse, et dit :

— Cher monsieur le conseiller, voici une singulière plaisanterie ! Quel est votre but ?

— Mon Dieu, reprit Drosselmeier en riant, ne reconnaissez-vous donc pas ma chanson de l’horloger ? Je la chante d’ordinaire auprès des malades comme Marie.

Puis il s’assit aussitôt près du lit de la jeune fille, et dit :

— Ne me garde pas rancune de ne pas avoir arraché ses quatorze yeux au roi des souris ; mais cela ne pouvait se faire, je veux en place de cela te faire une grande joie.

Et puis il fouilla dans sa poche, et en sortit le Casse-Noisette, auquel il avait fort adroitement remis les dents qui manquaient, et dont il avait consolidé le menton.

Marie poussa un cri de joie, et sa mère lui dit en riant :

— Vois-tu que le parrain Drosselmeier ne veut que du bien à ton Casse-Noisette ?

— Tu m’avoueras pourtant, Marie, interrompit le conseiller, que le Casse-Noisette n’est pas des mieux faits, et que l’on ne peut pas précisément lui donner un certificat de beauté. Si tu veux m’écouter, je te raconterai comment cette laideur est devenue héréditaire dans sa famille ; mais tu connais déjà peut-être l’histoire de la princesse Pirlipat, de la sorcière de Mauserinks et de l’habile horloger.

— Écoute donc, parrain, interrompit étourdiment Fritz, tu as bien remis les dents de Casse-Noisette et son menton ne vacille plus ; mais pourquoi n’a-t-il plus son sabre ? pourquoi ne lui en as-tu pas mis un au côté ?

— Eh ! dit brusquement le conseiller, il faut, jeune homme, que tu trouves à critiquer sur tout. Est-ce que le sabre de Casse-Noisette me regarde ; je l’ai guéri, c’est à lui de se procurer un sabre où il voudra.

— C’est vrai, répondit Fritz ; si c’est un vrai luron, il saura bien en trouver un.

— Ainsi, Marie, continua le conseiller, connais-tu l’histoire de la princesse Pirlipat ?

— Ah ! non, répondit Marie, raconte, cher parrain ! raconte.

— J’espère, dit la mère, que cette histoire sera moins effrayante que celles que vous racontez d’habitude.

— Elle ne le sera pas du tout, répondit le conseiller ; tout au contraire, elle est très-drôle.

— Raconte, oh ! raconte, s’écrièrent les deux enfants, et le conseiller commença ainsi :

CONTE DE LA NOIX DURE.

La mère de Pirlipat était l’épouse d’un roi, c’était une reine par conséquent, et Pirlipat fut princesse au moment même où elle vint au monde. Le roi fut transporté de joie, il disait :

— A-t-on jamais vu une fille plus jolie ?

Et tous les ministres, les généraux, les présidents et les officiers de l’État criaient :

— Non, jamais !

Et, en effet, il était impossible de dire qu’enfant, depuis que le monde est monde, eût égalé la petite princesse Pirlipat en beauté. Son teint était de lis et de rose, ses yeux resplendissaient dans leur couleur d’azur, et les boucles blondes de ses cheveux formaient des tresses ondoyantes semblables à de l’or ; et, en outre, la petite Pirlipat avait apporté en venant au monde une rangée de petites perles avec le secours desquelles elle mordit le chancelier au doigt de manière à lui faire jeter les hauts cris.

Tout le monde était enchanté de l’enfant ; la reine seule paraissait inquiète, et personne n’en devinait la cause. On remarquait seulement qu’elle faisait activement surveiller le berceau de l’enfant.

Outre que les portes étaient garnies de soldats, il devait, avec les deux nourrices placées près du berceau, s’en trouver encore chaque nuit six autres dans la chambre ; mais ce qui paraissait singulier et incompréhensible, c’est que chaque nourrice devait avoir un chat sur ses genoux, qu’elle devait caresser toute la nuit pour le tenir constamment éveillé, et voici la cause de tout ceci :

Il arriva un jour qu’à la cour de Pirlipat le père se trouvèrent assemblés de grands rois et de très-charmants princes, ce qui occasionna des jeux chevaleresques, des comédies et des bals. Le roi, pour faire parade de ses richesses, voulut puiser assez profondément dans le trésor de la couronne, et faire exécuter quelque chose de remarquable. Il fit donc préparer un grand repas de saucisses, car il avait appris de son maître d’hôtel que l’astronome avait dit que le temps de la tuerie était venu ; puis il se jeta dans son carrosse, et invita les rois et les princes à venir goûter chez lui une cuillerée de soupe, pour se réjouir de leur surprise à la vue d’un pareil repas, et il dit très-amicalement à la reine son épouse :

— Tu sais, ma bonne amie, que j’aime les saucisses.

La reine comprit parfaitement ce que cela voulait dire, et cela signifiait qu’elle devait, comme en diverses autres occasions, diriger elle-même en personne la confectiion de ces mets. Le grand maître du trésor dut aussitôt apporter à la cuisine le grand chaudron d’or et les casseroles d’argent. On alluma un grand feu de bois de sandal, la reine se ceignit d’un tablier de cuisine de damas, et bientôt les délicieuses exhalaisons de la soupe aux saucisses s’élancèrent du chaudron.

L’agréable parfum pénétra jusque dans la chambre des conférences du conseil d’État. Le roi enthousiasmé ne put se contenir.

— Avec votre permission, messieurs… s’écria-t-il.

Et il s’élança dans la cuisine, embrassa la reine, retourna un peu ce qui se trouvait dans le chaudron avec le sceptre royal, et revint au conseil d’Etat.

On en était arrivé au moment important où le lard devait être découpé en morceaux pour être rôti sur un gril d’argent. Les dames de la cour se retirèrent, parce que la reine, par attachement et par respect pour son royal époux, voulait seule entreprendre cette œuvre.

Mais lorsque le lard commençait à rôtir, une voix qui murmurait tout bas dit :

— Sœur ! donnez-moi aussi ma part de ce rôti.

La reine savait parfaitement que c’était la dame Mauserinks qui parlait ainsi.

La dame Mauserinks demeurait depuis bien des années dans le palais royal. Elle prétendait être parente de la famille du roi, et être elle-même la reine du royaume de Mausolien, et pour cela, elle tenait maison à la cour. La reine était une femme pleine de bienveillance, et elle ne traitait pas la femme Mauserinks comme une reine, mais comme une sœur ; elle la voyait de grand cœur partager les splendeurs gastronomiques du jour, et elle lui cria :

— Venez, dame Mauserinks, venez goûter de mon lard !

Alors la dame accourut très-vite et sautant de joie, monta d’un bond sur le foyer, et mangea à la file les morceaux que la reine lui présentait, et qu’elle prenait avec sa jolie petite patte.

Mais alors vinrent aussi ses compères et ses commères, et même aussi ses sept fils, race assez peu aimable. Ils se jetèrent sur le lard, et la reine décontenancée ne pouvait les en empêcher. Heureusement la dame d’honneur de la cour arriva et chassa ces hôtes importuns, de sorte qu’il resta encore un peu de lard qui, grâce aux instructions données par le professeur de mathématiques de la cour, fut si artistement découpé, que toutes les saucisses en eurent un morceau.

Les trompettes et les cymbales retentirent. Tous les potentats et les princes présents arrivèrent pour le repas, dans leurs habits de gala, les uns sur des palanquins blancs, les autres dans des voitures de cristal.

Le roi les reçut avec beaucoup de déférence et d’amabilité, et s’assit, comme roi du pays, couronne en tête et sceptre à la main au bout de la table.

Déjà, au service des saucissons de foie, on avait remarqué que le roi avait pâli de plus en plus, qu’il avait levé les yeux au ciel, et que de légers soupirs s’échappaient de sa poitrine. Il paraissait éprouver une violente douleur intérieure, mais au service des boudins, il tomba en arrière sur son fauteuil, avec des gémissements et des sanglots, se cacha le visage dans ses deux mains, et poussa des cris lamentables.

Tout le monde s’élança de table, le médecin s’efforça en vain de saisir le pouls du malheureux roi, il paraissait déchiré par une inexprimable douleur.

Enfin, enfin, après beaucoup de consultations, après l’emploi des plus forts remèdes, il parut revenir à lui-même, et murmura ces mots d’une façon à peine intelligible :

— Trop peu de lard !

Alors la reine se jeta inconsolable à ses pieds et sanglota :

— Ô mon malheureux époux ! oh ! quelle douleur vous avez dû éprouver ! Mais la coupable est à vos pieds, punissez-la ! La dame Mauserinks, avec ses compères, ses commères et ses sept fils, a dévoré le lard, et… La reine ne put en dire davantage, et elle s’évanouit.

Mais le roi courroucé se leva et cria très-haut :

— Grande camérière, comment cela s’est-il fait ?

La grande camérière raconta tout ce qu’elle savait, et le roi résolut de prendre un parti à l’égard de la dame Mauserinks et de sa famille, qui avaient dévoré le lard des saucisses.

Le conseiller intime fut appelé, et l’on résolut de faire un procès à la femme Mauserinks et de confisquer ses biens. Mais comme le roi pensa que dans cet intervalle elle pourrait encore manger son lard, l’affaire fut confiée à l’horloger de la cour.

Cet homme, qui s’appelait Christian-Elias Drosselmeier, promit de chasser pour toujours du palais par une sage mesure la femme Mauserinks et sa famille. Il inventa une machine petite, mais très-ingénieuse, dans laquelle il suspendit un morceau de lard à une ficelle, et qu’il plaça dans le voisinage de la demeure de la dame mangeuse de lard.

La dame Mauserinks était trop fine pour ne pas entrevoir le piège tendu par Drosselmeier, mais tous ses avis, toutes ses remontrances furent inutiles, et, alléchés par l’odeur attrayante du lard rôti, ses sept fils et une foule de compères et de commères entrèrent dans la machine de Drosselmeier, et furent pris, lorsqu’ils voulurent mordre le lard, par une grille qui tomba tout à coup.

Dame Mauserinks quitta avec le reste peu nombreux de sa famille ce lieu d’effroi. Le chagrin, le désespoir et la vengeance emplissaient son cœur.

La cour fut en fêtes, mais la reine fut inquiète, parce qu’elle connaissait le caractère de la dame Mauserinks, et savait parfaitement qu’elle se vengerait de la mort de ses fils et de ses parents. Et en effet la dame Mauserinks apparut à la reine lorsqu’elle préparait pour le roi son époux un mou de veau qu’il aimait beaucoup, et elle parla ainsi :

— Mes enfants, mes compères et mes commères ont été tués ; prends garde, reine, que la reine des souris ne déchire ton enfant en deux à coups de dents ; prends garde !

Et aussitôt elle disparut et on ne la vit plus ; mais la reine fut si effrayée qu’elle laissa tomber le mou de veau dans le feu, et dame Mauserinks gâta pour la seconde fois le dîner du roi, ce dont il fut très-irrité.

Ici le conteur s’arrêta et remit le reste de l’histoire au lendemain, et comme il s’apprêtait à sortir, Fritz lui demanda :

— Dis-moi, parrain Drosselmeier, est-ce vrai que tu as inventé les souricières ?

— Quelle folie ! dit la mère.

Mais Drosselmeier répondit tout bas, en riant d’une façon singulière :

— Ne suis-je donc pas un habile horloger, et ne suis-je pas capable de les inventer ?

SUITE DE L’HISTOIRE DE LA NOIX DURE.

— Vous savez, mes enfants, reprit le conseiller dans la soirée suivante, pourquoi la reine faisait si activement surveiller la princesse Pirlipat. Elle était trop sage pour se laisser prendre par les machines de Drosselmeier, et l’astronome particulier de la cour prétendait savoir que la famille du matou Schnurr était capable d’éloigner la dame Mauserink du berceau, et voici pourquoi chaque nourrice tenait sur ses genoux un membre de cette famille, qui du reste était attachée à la cour comme conseillère secrète des légations, et l’on cherchait à adoucir leur pénible service par des caresses convenables.

Il était déjà minuit, lorsqu’une des nourrices particulières, placée tout près du berceau, s’éveilla comme d’un profond sommeil ; tout autour d’elle on dormait. Aucun bruit, un silence de mort si profond qu’il permettait d’entendre le travail du ver dans le bois ; mais que devint la surveillante lorsqu’elle aperçut juste devant elle une grosse souris, très-laide, qui, dressée sur ses pattes de derrière, avait placé sa tête près du visage de la princesse ! Elle se leva avec un cri terrible ; tout le monde s’éveilla, et la souris (c’était dame Mauserink) s’élança vers un coin de la chambre. Les conseillers de légation se précipitèrent à sa poursuite, mais trop tard ; elle disparut dans une fente du plancher. La petite Pirlipat se réveilla à tout ce bruit et se mit à crier très-fort.

— Grâce au ciel, elle vit ! s’écrièrent les surveillantes.

Mais quel ne fut pas leur effroi en regardant l’enfant : à la place d’une tête blanche et rose, aux boucles d’or, on vit une tête épaisse et sans forme, sur un petit corps rapetissé et racorni. Les yeux bleus étaient devenus des yeux fixes, verts et sans regard, et la bouche s’étendait d’une oreille à l’autre. La reine était prête à mourir de chagrin et à suffoquer de sanglots, et il fallut garnir de tapis les murs du cabinet de travail du roi, parce qu’il s’y frappait la tête en criant : — Malheureux monarque que je suis !

Il aurait pu se convaincre qu’il eût été mieux pour lui de manger les saucisses sans lard, et de laisser la dame Mauserink vivre en paix sous son foyer avec sa lignée ; mais cela ne lui vint pas en idée, et il rejeta toute la faute sur l’horloger mécanicien de la cour, Christian-Elias Drosselmeier de Nuremberg, et il rendit le suivant arrêt :

« Drosselmeier devra, dans l’espace de quatre semaines, rendre à la princesse Pirlipat sa première figure, ou indiquer un moyen efficace d’exécuter cette œuvre, faute de quoi il devra mourir misérablement par la hache du bourreau. »

Drosselmeier ne fut pas peu effrayé ; toutefois il eut confiance en son adresse et en son étoile, et commença de suite la première opération nécessaire. Il démonta entièrement la princesse Pirlipat, dévissa ses pieds mignons et ses petites mains, examina leur structure intérieure. Mais il vit que plus la princesse grandirait, plus elle serait laide, et il ne savait comment y remédier. Il la remonta soigneusement, et retomba auprès de son berceau, qu’il ne devait pas quitter, dans une profonde tristesse.

Déjà la quatrième semaine commençait, lorsque le roi jeta dans la chambre un regard plein de courroux, et dit en le menaçant de son sceptre :

— Christian-Elias Drosselmeier, guéris la princesse, ou tu mourras !

Drosselmeier se mit à pleurer amèrement ; mais la princesse Pirlipat se mit joyeuse à casser des noix. Pour la première fois, le mécanicien remarqua pour les noix l’appétit de Pirlipat, et il se rappela qu’elle était venue au monde avec des dents. Et dans le fait après sa transformation elle avait crié jusqu’à ce qu’on lui eût donné par hasard une noix ; alors elle l’avait brisée, en avait mangé l’intérieur et s’était tenue tranquille. Depuis ce temps, les nourrices ne trouvaient rien de mieux que de lui apporter des noix.

— Ô saint instinct de la nature ! éternelle et inépuisable sympathie de tous les êtres ! s’écria Drosselmeier, tu me montres la porte de tes mystères ; je vais frapper, et elle s’ouvrira.

Il demanda aussitôt la faveur d’un entretien avec l’astronome de la cour, et fut conduit près de lui avec une nombreuse escorte. Ces deux messieurs s’embrassèrent en pleurant, car ils étaient amis intimes, s’enfermèrent dans un cabinet secret, et feuilletèrent une foule de livres qui traitaient de l’instinct, des sympathies, des antipathies et d’autres choses mystérieuses.

La nuit vint ; l’astronome regarda les étoiles, et tira avec l’aide de Drosselmeier, aussi très-versé dans ces sortes de choses, l’horoscope de la princesse Pirlipat.

Ce fut un difficile ouvrage, car les lignes s’embrouillaient de plus en plus ; mais quelle joie plus grande que la leur quand ils virent clairement que la princesse Pirlipat n’avait rien autre chose à faire, pour rompre le charme de sa laideur et redevenir belle, que de manger la douce amande de la noix krakatuk !

La noix krakatuk avait une si dure coquille, qu’un boulet de canon d’une pièce de quarante-huit pouvait l’atteindre sans la briser. Cette noix dure devait être cassée en présence de la princesse par un homme qui n’aurait pas été rasé et n’aurait jamais porté de bottes, et l’amande devait lui en être présentée les yeux fermés par ce même homme ; et lorsque celui-ci aurait fait sans broncher sept pas en arrière, il lui était permis d’ouvrir les yeux. Drosselmeier avait travaillé avec l’astronome trois jours et trois nuits ; mais le samedi soir, au moment où le roi s’occupait de son dîner, Drosselmeier, qui devait être décapité le matin à la pointe du jour, s’élança dans l’appartement royal, et, plein de joie, annonça au monarque le moyen trouvé pour rendre à la princesse Pirlipat sa beauté perdue.

Le roi l’embrassa avec une excessive bienveillance, et lui promit une épée ornée de diamants, quatre décorations et deux habillements neufs pour le dimanche.

— Il faut de suite après le dîner te mettre à l’œuvre, ajouta-t-il plein de joie ; chargez-vous, cher mécanicien, de nous procurer le jeune homme non rasé et en souliers, avec la noix krakatuk, et ne lui laissez pas boire de vin, pour qu’il n’aille pas trébucher quand il marchera en arrière comme une écrevisse ; après quoi, il pourra s’enivrer à son aise.

Drosselmeier fut consterné de ces paroles du roi, et il dit, non sans hésitation et sans crainte, que le moyen était trouvé, mais que la noix krakatuk et le jeune homme qui devait la briser ne l’étaient pas encore, et qu’il était même douteux qu’ils le fussent jamais.

Alors le roi, courroucé, agita son sceptre en l’air en criant d’une voix de lion rugissant :

— Alors nous reprendrons la tète !

Toutefois Drosselmeier, consterné, fut assez heureux pour que le roi eût ce jour-là trouvé son dîner à son goût, et qu’il fût, par cela même, mis en assez bonne humeur pour être capable d’entendre les observations raisonnables de la reine, touchée du sort de Drosselmeier. Celui-ci reprit courage, et fit observer qu’il avait indiqué, comme l’arrêt le portait, un moyen de guérir la princesse, et que sa vie devait être sauve. Le roi traita cela de balivernes et de bavardages ; toutefois il ordonna, lorsqu’il eut pris un petit verre de liqueur stomachique, que l’horloger et l’astronome se missent en route, avec la condition expresse de ne revenir que portant en poche, selon l’avis de la reine, la noix krakatuk, l’homme pour la briser devant se trouver au moyen d’insertions dans les gazettes du pays et de l’étranger.

FIN DE L’HISTOIRE DE LA NOIX DURE.

Drosselmeier et l’astronome restèrent quinze ans en route sans avoir pu découvrir la noix krakatuk, et Drosselmeier éprouva un jour un vif désir de revoir Nuremberg, sa patrie. Ce désir lui vint justement au moment où il fumait, en Asie, dans une grande forêt, une pipe de tabac.

— Ô belle patrie ! Nuremberg ! belle ville ! s’écria-t-il, qui ne t’a pas vue, lors même qu’il aurait été à Londres, à Paris et à Petervardein, n’a pas encore eu le cœur ouvert, et doit toujours soupirer vers toi, Nuremberg, aux belles maisons garnies de fenêtres !

Pendant que Drosselmeier se plaignait ainsi dans sa mélancolie, l’astronome fut saisi d’une pitié profonde, et se mit à gémir si haut, qu’on l’entendait en long et en large dans l’Asie entière. Mais il se calma, s’essuya les yeux, et dit :

— Mais, cher collègue ! pourquoi rester ici à brailler de la sorte ? Allons à Nuremberg ; peu importe l’endroit, pourvu que nous cherchions la noix fatale, cela suffit.

— C’est vrai, répondit Drosselmeier consolé.

Et tous deux se levèrent, secouèrent leurs pipes, et allèrent tout droit, d’une traite, du milieu de la forêt à Nuremberg.

À peine arrivés, Drosselmeier courut chez son cousin, Zacharias Drosselmeier, doreur, vernisseur et fabricant de joujoux. Il lui raconta toute l’histoire de la princesse Pirlipat, de la dame Mauserink et de la noix krakatuk, si bien que celui-ci lui dit, plein d’étonnement en joignant les mains :

— Eh ! cousin, quelles choses étranges !

Drosselmeier lui raconta les aventures de son voyage ; comme quoi il avait été deux ans chez le roi des dattes, comme quoi le prince des amandes l’avait éconduit honteusement, et comme quoi il avait demandé vainement des instructions à la société d’histoire naturelle d’Écureuil-la-Ville. Partout il avait échoué, et n’avait pas même pu trouver la trace de la noix krakatuk.

Pendant ce récit, Christophe-Zacharias avait souvent fait craquer ses doigts ; il avait tourné sur un pied, fait claquer la langue, il dit :

— Hem ! hem ! eh ! eh ! ce serait bien le diable !

Enfin il jeta en l’air son bonnet et sa perruque, embrassa le cousin avec véhémence, et s’écria :

— Cousin ! cousin ! vous êtes sauvé ! sauvé vous êtes ! Ou je me trompe fort, ou je possède, moi, la noix krakatuk.

Et il alla chercher une boîte, d’où il sortit une noix dorée d’une moyenne grosseur.

— Voyez, dit-il en la montrant au cousin, cette noix a des propriétés singulières. Il y a plusieurs années, au temps de Noël, un étranger vint ici avec un sac plein de noix qu’il offrait à très-bon marché. Il eut une dispute juste devant ma boutique, et mit son sac à terre pour mieux se défendre contre les marchands de noix du pays, qui ne voulaient pas souffrir qu’un étranger en vendît dans leur ville. Dans le même instant une charrette lourdement chargée passa sur le sac. Toutes les noix furent brisées, à l’exception d’une seule, que l’étranger m’offrit en souriant d’une manière étrange, pour un zwanzig de l’année 1720.

Cela me parut singulier ; je trouvai justement dans ma poche un zwanzig de l’année que demandait l’homme ; j’achetai la noix et la dorai, sans savoir pourquoi j’achetais cette noix si cher.

Mais tout doute sur l’authenticité de la noix trouvée par le cousin disparut lorsque l’astronome de la cour, en écaillant la dorure, trouva le mot krakatuk gravé en lettres chinoises sur la coquille de la noix. La joie des voyageurs fut grande, et le cousin fut enchanté lorsque Drosselmeier lui assura que sa fortune était faite, et que, outre une pension, il recevrait gratuitement tout l’or qu’il lui faudrait pour ses dorures. Le mécanicien et l’astronome avaient déjà mis leur bonnet de nuit pour aller se mettre au lit, lorsque le dernier dit :

— Mon excellent collègue, un bonheur ne vient jamais seul. Croyez-moi, nous avons non-seulement trouvé la noix krakatuk, mais aussi le jeune homme qui doit briser la noix et présenter à la princesse l’amande de beauté : c’est, d’après mon avis, le fils de notre cousin. Non ! ajouta-t-il plein d’enthousiasme, je ne veux pas dormir, mais tirer cette nuit même l’horoscope de ce jeune garçon.

En disant cela il jeta son bonnet de nuit, et se mit à observer les planètes.

Le fils du cousin en effet était un joli jeune homme, bien bâti, qui n’avait pas encore été rasé et n’avait jamais porté de bottes. Dans les jours de Noël il mettait un bel habit rouge avec de l’or, et puis avec l’épée au côté, le chapeau sous le bras et une belle frisure avec une bourse à cheveux, il se tenait dans cette tenue brillante dans la boutique de son père, et cassait, par l’effet d’une galanterie naturelle en lui, les noix des jeunes filles, qui à cause de cela l’appelaient le beau Casse-Noisette.

Le matin suivant, l’astrologue se jeta au cou du mécanicien et lui dit :

— C’est lui ! c’est bien lui ! nous l’avons trouvé ! Seulement il faudra bien observer deux choses : en premier, nous devons arranger à votre excellent neveu une robuste queue de bois, qui se tiendrà en liaison avec sa mâchoire inférieure, de manière que celle-ci puisse être fortement tendue, pour comprimer davantage, et puis il nous faut aussi, en arrivant à la résidence, ne pas dire que nous avons rencontré le jeune homme qui doit briser la noix. Il doit se trouver longtemps après notre retour.

Je lis dans l’horoscope que le roi, après qu’il se sera brisé quelques dents sans résultat, offrira la main de la princesse et la succession au trône à celui qui cassera la noix sous ses dents, et rendra à la princesse sa beauté primitive. Le cousin tourneur de poupées fut au comble du ravissement de savoir que son fils devait épouser la princesse Pirlipat et devenir prince et roi ; et il le confia entièrement aux ambassadeurs.

La queue de bois que Drosselmeier adapta à la tête du jeune homme réussit si parfaitement, qu’il fit les plus brillants essais de morsure sur les plus durs noyaux de pêches.

Lorsque Drosselmeier et l’astrologue eurent annoncé à la résidence qu’ils avaient trouvé la noix krakatuk, on fit proclamer sur-le-champ les annonces nécessaires. Les voyageurs arrivèrent avec leurs moyens de rendre la beauté, et il s’y trouva des beaux garçons en assez grand nombre, et même des princes parmi eux, qui, confiants dans la belle et saine disposition de leur râtelier, voulurent essayer de détruire l’enchantement de la princesse. Les ambassadeurs furent assez effrayés lorsqu’ils aperçurent celle-ci. Le petit corps, avec ses mains et ses pieds mignons, pouvait à peine supporter sa tête informe, et la laideur de son visage était encore augmentée par une barbe de laine blanche qu’elle portait autour de la bouche et du menton.

Il arriva ce que l’astrologue avait lu dans l’horoscope.

Les blancs-becs en souliers se brisèrent les dents et se démontèrent la mâchoire avec la noix krakatuk, sans aider en rien la princesse à rompre le charme ; et lorsqu’ils étaient emportés presque sans connaissance par les dentistes commandés à cet effet, ils soupiraient en disant : — C’est une noix bien dure !

Mais lorsque le roi, dans l’angoisse de son cœur, eut promis sa fille et le royaume à celui qui détruirait l’enchantement de la princesse, le joli et doux jeune homme Drosselmeier se fit annoncer et demanda à tenter aussi l’épreuve.

Aucun des prétendants n’avait plu autant à la princesse Pirlipat que le jeune Drosselmeier ; elle plaça sa petite main sur son cœur et dit en soupirant :

— Ah ! si celui ci pouvait véritablement briser la noix krakatuk et devenir mon époux !

Après que le jeune Drosselmeier eut salué poliment le roi, la reine et la princesse Pirlipat, il reçut des mains du grand maître des cérémonies la noix krakatuk, la prit sans plus long préambule entre ses dents, tira fortement la queue, et crac ! crac ! la coquille tomba en plusieurs morceaux.

Il nettoya adroitement l’amande des filaments qui y adhéraient encore, et la présenta avec un grand salut à la princesse, et en même temps il ferma les yeux et commença à marcher en arrière.

La princesse avala aussitôt l’amande, et, ô prodige ! le monstre avait disparu, et à sa place était là un ange de beauté, avec un teint blanc comme le lis, ayant l’éclat d’un satin rosé, les yeux d’un brillant azur, et les cheveux tombant en boucles pleines comme des tresses d’or.

Des éclats de trompettes et de cymbales se mêlèrent aux cris de joie du peuple. Le roi et toute sa cour sautaient sur une jambe comme à la naissance de Pirlipat, et il fallut de l’eau de Cologne pour ranimer la reine, qui s’était évanouie de ravissement et d’extase.

Le grand tumulte troubla un peu le jeune Drosselmeier, qui n’avait pas encore terminé ses sept pas ; cependant il se remit et posait le pied pour le septième pas lorsque tout à coup la dame Mauserink sortit du plancher en sifflant et en criant. Et Drosselmeier, en posant le pied, marcha sur elle et chancela de telle sorte qu’il fut sur le point de tomber.

Mais, ô malheur ! le jeune homme prit à l’instant le masque de laideur de la princesse Pirlipat. Son corps se racornit et put à peine supporter sa tête d’une grosseur démesurée, avec ses gros yeux et sa bouche horriblement fendue. En place de la queue un étroit manteau de bois se déroula derrière lui, et il s’en servait pour diriger son menton. L’horloger et l’astronome étaient éperdus d’horreur et d’effroi ; mais ils virent sur le plancher la dame Mauserink baignée dans son sang. Sa méchanceté n’était pas restée impunie, car le jeune Drosselmeier l’avait si fort comprimée sous le talon pointu de son soulier, qu’elle était sur le point de mourir. Mais en sentant les angoisses de la mort, elle s’écriait d’une vois lamentable :

— Ô krakatuk ! noix dure ! c’est toi qui causes ma mort. Hi hi ! pi pi ! le petit Casse-Noisette mourra aussi bientôt ; mon petit-fils aux sept têtes le récompensera ; il vengera la mort de sa mère sur toi, Casse-Noisette joli ! Ô vie si fraîche et si rose, il faut te quitter ! ô mort terrible ! — Couic !

La dame Mauserink expira en jetant ce dernier cri, et fut emportée par l’allumeur des poêles du roi.

Personne ne s’inquiétait du jeune Drosselmeier. La princesse rappela au roi sa promesse, et celui-ci ordonna d’amener aussitôt le jeune héros devant lui. Mais lorsque le malheureux apparut sous sa forme épouvantable, la princesse se cacha le visage de ses deux mains et s’écria :

— Éloignez cet affreux Casse-Noisette !

Aussitôt le maréchal de la cour le saisit par les deux épaules et le jeta à la porte. Le roi, furieux qu’on eût pensé à lui imposer un Casse-Noisette pour gendre, rejeta toute la faute sur l’horloger et l’astronome, et les bannit à jamais l’un et l’autre de sa résidence.

Cela ne se trouvait pas dans l’horoscope que l’astronome avait consulté à Nuremberg, cependant il en fit une nouvelle épreuve, et il crut lire dans les étoiles que le jeune Drosselmeier se rendrait si remarquable dans sa nouvelle position, qu’il deviendrait prince et roi malgré son horrible figure ; mais qu’il ne se débarrasserait de sa laideur que lorsque le fils de la dame Mauserink, qui était né avec sept têtes après la mort de ses sept enfants, aurait été tué de sa main, et qu’une dame se serait éprise de lui, malgré ses difformités.

L’on a vu, en effet, le jeune Drosselmeier dans la boutique de son père, aux jours de Noël, sous la forme d’un Casse-Noisette, mais avec le costume d’un prince.

Tel est, mes enfants, le conte de la noix dure, et maintenant vous savez pourquoi les Casse-Noisette sont si laids.

Le conseiller termina ainsi son conte.

Marie prétendit que la princesse Pirlipat n’était, après tout, qu’une vilaine ingrate ; Fritz assura, de son côté, que si le Casse-Noisette voulait ne-pas-ménager le roi des souris et se montrer un brave garçon, il reprendrait les jolies formes qu’il avait perdues.

ONCLE ET NEVEU.

Si l’un de mes très-honorés lecteurs s’est une fois seulement coupé avec du verre, il saura combien cela fait souffrir, et quel temps long exige la guérison complète. La petite Marie avait dû rester au lit plus d’une semaine, parce qu’il lui prenait des faiblesses aussitôt qu’elle voulait se lever. Enfin elle guérit tout à fait et put, comme par le passé, sauter dans la chambre. L’armoire vitrée avait une charmante apparence, car on y voyait des arbres, des fleurs, des maisons toutes neuves et de belles poupées brillantes. Avant toutes choses, Marie retrouva son cher Casse-Noisette qui, placé au second rayon, lui souriait de toutes ses dents en bon état ; mais en regardant son favori avec un cordial plaisir, elle se sentit le cœur oppressé en songeant que ce que Drosselmeier lui avait raconté était l’histoire du Casse-Noisette et l’origine de sa mésintelligence avec la dame Mauserink et son fils. Elle savait maintenant que son Casse-Noisette n’était autre que le jeune Drosselmeier de Nuremberg, neveu du parrain Drosselmeier, et ensorcelé par la dame Mauserink : car l’habile horloger de la cour du père de Pirlipat ne pouvait être que le conseiller de justice Drosselmeier lui-même ; et de cela Marie n’en avait pas douté un seul instant pendant tout le temps du conte.

— Mais pourquoi ton oncle ne t’est-il pas venu en aide ? disait Marie en réfléchissant que dans cette bataille, où ils étaient l’un et l’autre comme spectateurs, il y allait de la couronne et du royaume de Casse-Noisette. Toutes les autres poupées ne lui étaient-elles pas soumises, et n’était-il pas certain que la prophétie de l’astronome de la cour s’était réalisée, et que le jeune Drosselmeier était devenu roi du royaume des poupées ?

Tandis que la petite Marie faisait ces réflexions, elle croyait aussi que Casse-Noisette et ses vassaux allaient s’animer et s’émouvoir, puisqu’elle leur reconnaissait le mouvement et la vie. Mais cela ne fut pas ainsi ; tout, au contraire, restait immobile dans l’armoire. Mais Marie, loin d’abandonner sa conviction intérieure, rejeta cela sur les enchantements de la dame Mauserink et de son fils aux sept têtes.

— Pourtant, dit-elle au Casse-Noisette, cher monsieur Drosselmeier, bien que vous ne puissiez ni vous mouvoir ni parler avec moi, je sais que vous me comprenez et que vous connaissez tout l’intérêt que je vous porte. Comptez sur mon appui quand il vous sera nécessaire ; en tout cas, je prierai votre oncle de se rendre auprès de vous quand vous aurez besoin de son habileté.

Casse-Noisette resta silencieux et tranquille ; mais il sembla à Mari qu’un léger soupir parti de l’armoire vitrée faisait retentir les vitres d’une manière presque insensible, et elle crut entendre une petite voix argentine comme des cloches qui disait :

— Petite Marie ! mon ange gardien ! je serai à toi ! Marie sera à moi ! Marie sentit un frisson glacé parcourir son corps, et cependant elle éprouvait en même temps un certain bien aise.

Le crépuscule était arrivé, le médecin consultant entra avec le parrain Drosselmeier, et presque aussitôt Louise avait dressé la table de thé, et la famille y était déjà réunie, parlant de toutes sortes de choses joyeuses. Marie avait été chercher tranquillement son petit fauteuil, et elle s’était assise aux pieds du parrain Drosselmeier. Dans un moment de silence, Marie regarda bien en face, de ses grands yeux bleus, le conseiller de justice, et dit :

— Je sais maintenant, mon bon parrain Drosselmeier, que Casse-Noisette est ton neveu le jeune Drosselmeier de Nuremberg. Il est devenu prince ou même roi, comme l’avait prédit ton ami l’astrologue ; mais tu sais qu’il est en guerre ouverte avec le fils de dame Mauserink, l’affreux roi des souris. Pourquoi ne lui viens-tu pas en aide ?

Marie raconta encore une fois la bataille qu’elle avait vue, et fut souvent interrompue par les éclats de rire de sa mère et de Louise. Fritz et Drosselmeier conservèrent l’un et l’autre leur sérieux.

— Mais où cette petite fille va-t-elle chercher toutes ces folies ? dit le médecin consultant.

— Eh ! répondit la mère, elle a une imagination très-active, et ce sont des rêves que la fièvre de sa blessure a causés.

— Tout n’est pas vrai, dit Fritz ; mes hussards rouges sont plus braves que cela.

Le parrain Drosselmeier prit la petite Marie sur ses genoux avec un sourire étrange, et lui dit d’une voix plus douce que jamais :

— Eh ! ma chère Marie, tu es mieux douée que moi et que nous tous ensemble. Comme Pirlipat, tu es née princesse, et ton empire est bien beau ; mais tu auras beaucoup à souffrir si tu veux prendre la défense du pauvre et difforme Casse-Noisette, car le roi.des souris le poursuivra par monts et par vaux. Mais je ne puis rien pour lui ; sois fidèle et constante, toi seule peux le sauver.

Marie, ni personne des assistants, ne comprit ce que Drosselmeier voulait dire par ces paroles ; bien plus, elles parurent si étranges au médecin consultant, qu’il tâta le pouls du conseiller de justice et lui dit :

— Vous avez, mon cher ami, de fortes congestions sanguines qui se portent à la tête ; je vous ferai une ordonnance.

Seule, la mère secoua la tête d’un air pensif et dit :

— Je pressens ce que veut dire le conseiller, mais je ne peux pas l’expliquer clairement.

LA VICTOIRE.

Peu de temps après Marie fut éveillée, par une belle nuit de lune, par un bruit étrange, qui semblait partir d’un des coins de la chambre ; on aurait dit qu’on jetait et que l’on roulait ça et la de petites pierres, et l’on entendait en outre des cris et des sifflements horribles.

— Ah ! voici les souris, les souris ! s’écria Marie effrayée, et elle voulut éveiller sa mère ; mais la voix lui manqua tout à fait, et il lui fut impossible de faire un seul mouvement, lorsqu’elle vit le roi des souris se faire jour par un trou du mur ; et, après avoir parcouru la chambre, les yeux flamboyants et la couronne en tête, sauter sur une petite table placée près du lit de Marie.

— Hi ! hi ! hi ! donne-moi tes dragées, donne-moi ta frangipane, ou je te brise ton Casse-Noisette, ton Casse-Noisette ! disait-il en sifflant et tout en faisait claquer affreusement ses dents ensemble, et il disparut dans un trou du mur.

Marie fut si tourmentée de cette horrible apparition, qu’elle en fut toute pâlie le matin suivant, et si impressionnée, qu’elle pouvait à peine dire un mot. Cent fois elle fut sur le point de raconter à sa mère, à Louise ou tout au moins à Fritz ce qu’elle avait vu.

— Mais personne ne me croira, pensa-t-elle, et on se moquera de moi par-dessus le marché. Ce qui ne lui paraissait pas douteux, c’était qu’elle devait céder, pour sauver Casse-Noisette, ses dragées et sa frangipane, et elle plaça tout ce qu’elle, en avait le soir suivant sur le bord de l’armoire. Le lendemain, sa mère lui dit :

— Je ne sais pas d’où viennent toutes les souris de notre chambre ; mais vois, ma pauvre Marie, elles ont mangé toutes les sucreries.

C’était la verité ; le gourmand roi des souris n’avait pas trouvé la frangipane à son goût, mais il y avait imprimé ses dents aiguës, de manière qu’il fallut la jeter. Marie regrettait peu ses sucreries, mais elle se réjouissait dans son cœur en croyant avoir sauvé Casse-Noisette. Que n’éprouva-t-elle donc pas lorsque la nuit suivante elle entendit crier et siffler derrière le poêle ! Le roi des souris était encore là, plus affreux que la nuit précédente, et il dit en sifflant plus effroyablement encore entre les dents :

— Il faut que tu me donnes les bonshommes de sucre et de sucre d’orge, ou sinon je te dévorerai Casse-Noisette.

Et il disparut de nouveau.

Marie fut très-consternée ; elle alla le matin suivant à l’armoire, et elle jeta un regard de regret sur ses bonshommes de sucre et de sucre d’orge, et son chagrin était motivé ; car ses bonshommes de sucre étaient en foule ; il s’y trouvait un berger avec sa bergère, et son petit troupeau blanc, et son petit chien ; il y avait aussi deux facteurs tenant des lettres à la main, et quatre jeunes garçons bien vêtus avec des jeunes filles bien mises, dans une balançoire. Derrière quelques danseurs, se tenaient un fermier avec la Pucelle d’Orléans, et dans un coin était un petit enfant aux joues roses, que Marie aimait beaucoup.

Elle avait les larmes aux yeux.

— Ah ! dit-elle en pleurant à demi et en se tournant vers Casse-Noisette, je ferai tout pour vous sauver : mais c’est bien dur.

Casse-Noisette avait une figure si attristée, que Marie, croyant voir déjà les sept bouches du roi des souris ouvertes pour dévorer le malheureux jeune homme, n’hésita pas à tout sacrifier, et le soir elle mit, comme avant, toutes ses figures de sucre sur le bord de l’armoire. Elle embrassa le berger, la bergère, le petit mouton, et elle alla chercher en dernier son favori, le petit enfant aux joues roses, qu’elle mit toutefois derrière tout le reste : le fermier et la Pucelle d’Orléans furent mis au premier rang.

— Non, c’est trop fort, dit le lendemain la mère ; il faut qu’il y ait une grosse souris cachée dans l’armoire, car toutes les jolies figures de sucre de Marie sont rongées.



Marie ne put retenir ses larmes ; mais elle se mit bientôt à sourire de nouveau en pensant : — Qu’importe ! Casse-Noisette est sauvé.

Le médecin consultant dit le soir, lorsque sa femme lui raconta tout le dégât fait dans l’armoire par une souris : — C’est terrible de ne pouvoir détruire la souris qui ronge dans l’armoire toutes les sucreries de Marie !

— Eh ! dit Fritz tout joyeux, le boulanger, en bas, a un excellent conseiller de légation, je vais l’aller chercher, il terminera tout cela et mangera la souris, quand ce serait dame Mauserink elle-même, ou son fils le roi des rats.

— Oui, dit la mère, et en même temps il sautera sur les tables et sur les chaises, et brisera des verres, des tasses et mille autres objets.

— Ah ! non, dit Fritz, le conseiller de légation du boulanger est un être habile ; je voudrais pouvoir me promener aussi légèrement que lui sur les toits les plus pointus.

— Non, non, pas de chat ici la nuit, dit Louise, qui ne pouvait pas les souffrir.

— Dans le fond, dit la mère, Fritz a raison ; en tout cas nous pouvons tendre une souricière. N’y en a-t-il pas ici ?

— Le parrain Drosselmeier peut nous en faire une, puisqu’il les a inventées, dit Fritz.

Tous se mirent à rire, et comme la mère prétendit qu’il n’y avait pas de souricière à la maison, le conseiller de justice dit qu’il en avait plusieurs chez lui, et en envoya chercher une sur l’heure. Le conte du parrain se retraça vivement à la mémoire de Fritz et de Marie. Lorsque la cuisinière fit rôtir le lard, Marie trembla et dit, toute remplie des merveilles du conte, ces paroles qui s’y trouvaient :

— Ah ! reine, gardez-vous de la dame Mauserink et de sa famille.

Fritz tira son sabre et s’écria : — Qu’elles viennent seulement !

Mais tout demeura immobile dessus et dessous le foyer ; mais lorsque le conseiller lia le lard à un fil délié, et posa doucement, tout doucement, le piège dans l’armoire, Fritz s’écria :

— Prends garde, parrain horloger, que les souris ne te jouent quelque tour.

Ah ! combien la pauvre Marie fut tourmentée la nuit suivante ! elle sentait sur ses bras quelque chose de froid comme la glace, et puis cet objet dégoûtant venait toucher sa joue. L’affreux roi des souris se plaçait sur son épaule, et il bavait de ses sept bouches d’un rouge de sang, et grinçant des dents et les serrant avec bruit, il sifflait dans l’oreille de Marie, immobile de peur.

— Siffle, siffle ! Ne va pas dans la maison ! Ne va pas manger ! Ne sois pas prise ! Siffle, siffle ! Donne-moi tous tes livres d’images, ta petite robe aussi, sinon pas de repos, ton Casse-Noisette périra ; il sera rongé ! Hi ! hi ! pi ! pi ! couic ! couic !

Marie était pleine de chagrin ; elle paraissait au matin toute pâle ; lorsque sa mère lui dit :

— La vilaine souris n’a pas été prise !

Et la voyant ainsi défaite, sa mère ajouta, croyant qu’elle regrettait ses sucreries et qu’elle craignait les souris :

— Sois tranquille, mon enfant, nous l’attraperons. Si les souricières sont insuffisantes, Fritz ira chercher le conseiller de légation.

À peine Marie se trouva-t-elle seule dans la chambre, qu’elle dit au Casse-Noisette en ouvrant l’armoire, d’une voix entrecoupée par les sanglots :

— Ah ! mon cher monsieur Drosselmeier, que puis-je faire pour vous, moi, pauvre fille ? Quand j’aurai livré tous mes livres d’images et aussi même ma belle robe neuve que le Christ saint m’a donnée à ronger à l’affreux roi des souris, ne me demandera-t-il pas toujours davantage, de sorte qu’à la fin il ne me restera plus rien et qu’il voudra me manger moi-même à votre place ? Ô pauvre enfant que je suis ! que faut-il que je fasse ?

Tout en gémissant ainsi, la petite Marie remarqua que depuis la nuit dernière une grosse tache de sang était restée au cou de Casse-Noisette.

Depuis que Marie savait que son Casse-Noisette était le neveu du conseiller de justice, elle ne le prenait plus dans ses bras, elle ne le berçait plus et ne l’embrassait plus ; elle n’osait plus même presque le toucher, par une espèce de sentiment de crainte ; mais alors elle le prit de son rayon avec une précaution très-grande, et se mit à essuyer avec son mouchoir la tache de sang qui se voyait à son cou.

Mais il lui sembla que Casse-Noisette s’échauffait dans ses mains et qu’il commençait à se mouvoir.

Elle le remit aussitôt sur son rayon, et alors sa bouche tremblota et il murmura péniblement ces paroles :

— Ah ! très-estimable demoiselle Stahlbaum, excellente amie, ne sacrifiez pour moi ni livres d’images ni robe de Noël ; donnez-moi une épée ! une épée ! le reste me regarde ! quand il faudrait…

Ici la voix manqua au Casse-Noisette, et ses yeux, tout à l’heure animés de l’expression de la plus profonde mélancolie, redevinrent fixes et sans vie.

Marie n’éprouva aucune crainte ; bien au contraire, car elle sauta de joie de connaître un moyen de sauver Casse-Noisette sans faire de si douloureux sacrifices.

Mais où prendre une épée pour le petit homme ?

Marie résolut de consulter Fritz à cet égard, et le soir, comme leurs parents étaient sortis et qu’ils étaient assis tout seuls dans la chambre, auprès de l’armoire vitrée, elle lui raconta tout ce qui s’était passé entre Casse-Noisette et le roi des souris, et elle lui demanda ce qu’il fallait faire pour sauver son protégé.

Rien n’impressionna plus Fritz que la nouvelle que lui donnait Marie que ses hussards s’étaient mal comportés dans la bataille. Il lui demanda de nouveau très-sérieusement si c’était là l’exacte vérité, et lorsque Marie lui en eut donné sa parole, il alla rapidement à l’armoire vitrée, fit à ses hussards un discours pathétique, et en punition de leur lâche égoïsme, il leur abattit à tous leur plumet de bataille du shako, et défendit à leur musique de jouer pendant un an la marche des hussards de la garde. Lorsqu’il eut terminé ces punitions exemplaires, il se retourna vers Marie, et lui dit :

— Pour ce qui est du sabre, je peux venir en aide à Casse-Noisette. J’ai mis hier à la retraite un vieux colonel de cuirassiers, et son sabre, bien affilé, lui devient par conséquent inutile.

L’officier susnommé mangeait tranquillement la pension accordée par Fritz dans le coin le plus sombre du troisième rayon.

On alla le chercher là, on lui prit son beau sabre d’argent et on le suspendit à la ceinture de Casse-Noisette.

La nuit suivante, Marie, pleine de terribles angoisses, ne pouvait fermer l’œil. Alors elle entendit dans la chambre d’habitation un étrange cliquetis, et tout d’un coup retentit ce cri : — Couic !

— Le roi des rats ! le roi des rats ! s’écria Marie ; et elle s’élança hors du lit tout effrayée. Tout était tranquille, mais bientôt elle entendit frapper doucement, tout doucement à la porte, et une petite voix fit entendre ces mots :

— Bonne demoiselle Stahlbaum, levez-vous sans hésiter ! Une bonne nouvelle !

Marie reconnut la voix du jeune Casse-Noisette, passa rapidement sa robe, et ouvrit vite la porte. Casse-Noisette était au dehors, son sabre sanglant dans la main droite, une bougie dans l’autre.

Aussitôt qu’il aperçut Marie, il fléchit le genou et dit :

— Ô dame ! c’est vous seule qui m’avez enflammé d’un courage chevaleresque et avez donné de la force à mon bras pour combattre le superbe qui voulait vous braver. Le roi des souris vaincu est baigné dans son sang ! Ne refusez pas, ô dame ! le gage de la victoire offert par votre chevalier dévoué jusqu’à la mort !

Alors Casse-Noisette sortit très-adroitement de son bras gauche, où elles étaient passées comme des anneaux, les sept couronnes du roi des souris, et les présenta à Marie, qui les reçut avec joie. Casse-Noisette se releva et continua de la sorte :

— Ah ! chère demoiselle Stahlbaum ! je pourrais vous montrer, maintenant que mon ennemi est vaincu, des choses bien merveilleuses, si vous m’accordiez la faveur de me suivre quelques pas seulement. Oh ! faites-le, faites-le ! bonne demoiselle !

L’EMPIRE DES POUPÉES.

Je crois, chers enfants qui lisez ce conte, qu’aucun de vous n’eût hésité un seul instant à suivre le bon et honnête Casse-Noisette, qui ne pouvait avoir que d’excellentes intentions. Marie le fit d’autant plus volontiers, qu’elle savait qu’elle pouvait compter sur la reconnaissance de son protégé, et qu’elle était persuadée qu’il lui tiendrait parole et lui montrerait des choses magnifiques.

Elle lui dit :

— Je viens avec vous, monsieur Drosselmeier, mais j’espère qu’il ne faudra pas aller bien loin et que cela ne durera pas longtemps ; car j’ai encore besoin de sommeil.

— C’est pour cela même, répondit Casse-Noisette, que j’ai choisi le chemin le plus court, bien qu’un peu difficile.

Il la précéda, et Marie le suivit jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant l’armoire aux habits de la chambre du rez-de-chaussée ; là, ils s’arrêtèrent.

Marie fut étonnée de voir ouverts les battants de cette armoire, ordinairement toujours fermée. Elle aperçut en premier la pelisse de voyage de son père, faite en peau de renard, et qui était accrochée sur le devant. Casse-Noisette se servit du bord de l’armoire et des ornements comme d’escaliers pour atteindre un gros gland qui, fixé à une forte ganse, tombait le long du dos de cette pelisse. Aussitôt qu’il eut fortement tiré cette ganse, un charmant escalier de bois de cèdre descendit d’une des manches de la pelisse.

— Montez, s’il vous plaît, belle demoiselle, s’écria Casse-Noisette. Marie monta ; mais à peine avait-elle atteint le haut de la manche et avait-elle dépassé le collet, qu’une lumière éclatante vint éblouir ses yeux et qu’elle se trouva tout d’un coup dans des prairies embaumées de mille délicieux parfums, d’où s’élançaient en gerbes de lumière des millions d’étincelles avec l’éclat des diamants.

— Nous sommes sur la prairie de Candie, dit Casse-Noisette, mais nous allons bientôt passer cette porte.

Et alors Marie, en levant la tête, aperçut la belle porte qui s’élevait sur la prairie, à quelques pas devant elle.

Elle semblait faite de marbres nuancés de blanc, de brun et de rose. Mais Marie vit, en s’approchant, que tout cet édifice était composé de dragées et de raisins de Corinthe cuits ensemble, et Casse-Noisette lui apprit que par cela même cette porte qu’ils passaient alors était appelée porte de Dragées-Raisins-Secs. Les gens du peuple l’appellent fort mal à propos porte de la Nourriture des étudiants.

Sur une galerie en saillie sur cette porte, et qui paraissait faite de sucre d’orge, six petits singes couverts de pourpoints rouges exécutaient la plus belle musique de janissaires que l’on pût entendre : de sorte que Marie s’aperçut à peine qu’elle s’avançait toujours plus loin sur des dalles de marbre de toutes couleurs, qui n’étaient autre chose que des tablettes de chocolat bien travaillées. Bientôt elle fut enveloppée des plus douces odeurs, qui se répandaient d’un arbre étrange qui s’élançait de deux côtés différents. Dans son feuillage sombre on voyait étinceler, avec tant d’éclat que l’on pouvait tout d’abord les apercevoir, comme des fruits d’or et d’argent suspendus aux branches de mille couleurs, et le tronc et les rameaux étaient ornés de tresses et de bouquets de fleurs, comme le seraient de nouveaux mariés et leurs joyeux convives un jour de noces. Et quand les parfums des oranges couraient comme des zéphyrs qui volent, alors on entendait bruire les rameaux et les feuilles, et le grincement du clinquant qui s’agitait résonnait comme une musique joyeuse aux accords de laquelle dansaient les petites lumières brillantes.

— Ah ! comme tout est beau ici ! s’écria Marie, heureuse et enchantée.

— Nous sommes dans la forêt de Noël, bonne demoiselle, dit Casse-Noisette.

— Ah ! continua Marie, si je pouvais rester un peu ici ; tout est si beau !

Casse-Noisette frappa des mains, et aussitôt accoururent de petits bergers et de petites bergères, des chasseurs et des chasseresses, si blancs et si tendres qu’ils paraissaient être de sucre, et que Marie ne les avait pas encore remarqués, bien qu’ils se promenassent dans la forêt. Ils apportèrent un charmant fauteuil d’or, posèrent dessus un moelleux coussin de réglisse, et invitèrent très-poliment Marie à s’y asseoir. Et à peine eut-elle pris place que les bergers et les bergères commencèrent à danser un charmant ballet accompagné du cor des chasseurs, et puis tous disparurent dans l’épaisseur du bois.

— Pardonnez, estimable demoiselle Stahlbaum, si la danse se termine d’une manière si peu brillante ; mais ces gens appartiennent à notre ballet de marionnettes, et ne peuvent que répéter toujours la même chose ; mais il n’y a pas de raison qui excuse les chasseurs de s’être montrés si paresseux. Mais ne voulez-vous pas poursuivre votre promenade ?

— Ah ! tout était bien beau et m’a bien plu ! répliqua Marie en se levant et en suivant Casse-Noisette, qui lui montrait le chemin.

Ils suivirent les bords d’un ruisseau qui murmurait doucement, et d’où semblaient partir les senteurs délicieuses qui parfumaient toute la forêt.

— C’est le ruisseau des Oranges, dit Casse-Noisette sur la demande de Marie ; mais, à part son doux parfum, il ne peut être comparé, pour la beauté et l’étendue, au torrent des Limonades, qui se jette comme lui dans la mer du Lait d’amandes.

Et dans le fait Marie entendit bientôt un murmure et un clapotement de vagues, et elle aperçut le large fleuve des Limonades, qui roulait ses fières ondes de couleur isabelle sous des buissons tout flamboyants d’un vert émeraude. Une fraîcheur fortifiante pour la poitrine et le cœur s’élançait de ces admirables eaux.

Non loin de là se traînait lourdement une eau d’un jaune sombre qui répandait de charmantes odeurs, et sur les rives de laquelle étaient assis de beaux petits enfants qui péchaient à l’hamecon de petits poissons qu’ils mangeaient aussitôt, et que Marie, en approchant, reconnut pour être des sucreries.

À une petite distance était situé un joli village, au bord de ce torrent ; les maisons, les églises, le presbytère, les granges, tout était d’une couleur brun-sombre, et les toits étaient dorés, et plusieurs murailles étaient peintes de telle sorte qu’on eût dit qu’il s’y trouvait collés des morceaux de citrons et d’amandes.

C’est Pain-d’Épice, ville qui se trouve située sur le fleuve de Miel ; il y a là une fort jolie population, mais elle est généralement assez maussade, à cause des maux de dents qu’elle éprouve, et nous pouvons nous dispenser d’y entrer.

Au même instant Marie remarqua une ville dont toutes les maisons étaient transparentes, et qui avait un charmant aspect. Casse-Noisette se dirigea de ce côté, et alors Marie entendit un bruit très-gai, et vit des milliers de petits bonshommes occupés à déballer et à visiter des voitures chargées de bagages, arrêtées sur le marché. Mais ce qu’ils en tiraient ressemblait à du papier peint de toutes couleurs et à des tablettes de chocolat.

— Nous sommes à Bonbons-Village, dit Casse-Noisette, et il est arrivé un convoi du pays du Papier et du royaume du Chocolat. Les pauvres habitants de Bonbons-Village ont été dernièrement sérieusement menacés par l’armée de l’amiral des Moustiques, et c’est pourquoi ils couvrent leurs maisons avec les envois du pays du Papier, et élèvent des fortifications avec les puissantes pierres de taille que le roi des Chocolats leur a envoyées.

Mais, chère demoiselle, ne visitons pas seulement les villes et les villages de ce pays, allons à la capitale.

Et Casse-Noisette doubla le pas, et Marie le suivit toute curieuse.

Peu de temps après il s’éleva un doux parfum de roses, et tout paraissait entouré d’une lueur rosée qui montait doucement, comme portée par les zéphyrs. Marie vit que cela était causé par le reflet d’une brillante eau rose qui bruissait et babillait en petites vagues d’une couleur rose-argenté dans les plus charmantes mélodies.

Et cette eau gracieuse s’étendait de plus en plus, et prenait la forme d’un lac où nageaient de magnifiques cygnes au plumage argenté et portant des rubans d’or, et ces cygnes chantaient à l’envi les plus belles chansons, tandis que des petits poissons de diamants tantôt plongeaient dans cette eau et tantôt s’en élançaient comme dans une danse joyeuse.

— Ah ! s’écria Marie, c’est un lac comme le parrain Drosselmeier voulait m’en faire un, et je suis la jeune fille qui doit être caressée par les petits cygnes.

Casse-Noisette sourit avec un air de raillerie que Marie n’avait jamais remarqué en lui jusqu’alors, et il dit :

— L’oncle n’est pas capable de faire jamais quelque chose qui ressemble à tout ceci, et vous-même encore moins, chère demoiselle Stahlbaum ; mais ne nous étendons pas là-dessus, embarquons-nous plutôt sur le lac Rose pour la capitale qui nous fait face.

LA CAPITALE.

Casse-Noisette frappa encore ses petites mains l’une contre l’autre, le lac Rose se mit à faire un plus fort mugissement, et ses vagues bruyantes s’élevèrent plus haut. Marie aperçut, comme venant des lointains, une coquille en forme de char faite de pierres précieuses de toutes sortes, brillant au soleil, et traînée par deux dauphins aux écailles d’or. Douze charmants petits Maures, avec des toques et des tuniques tressées avec des plumes de colibri, sautèrent tout d’abord sur la rive, et portèrent Marie en premier et ensuite Casse-Noisette dans le char, qui aussitôt s’avança sur le lac.

Ah ! comme c’était beau lorsque Marie, dans cette conque marine, entourée d’une vapeur de roses et portée sur les vagues roses, quitta la rive !

Les deux dauphins aux écailles d’or jetaient en l’air de leurs naseaux des gerbes de cristal, qui retombaient en flamboyants et brillants arcs-en-ciel, et on croyait entendre comme deux voix douces et charmantes qui chantaient :

— Qui nage sur le lac Rose ? La fée ! Muklein ! bim ! bim ! Petits poissons ! sim ! sim ! Cygnes ! schwa ! schwa ! Oiseau d’or ! trarah ! Vagues ! agitez-vous ! sonnez ! chantez ! soufflez ! guettez ! Petites fées ! petites fées ! venez ! Vagues roses, ondoyez, respirez, rafraîchissez l’air ! En avant ! en avant !

Mais les douze petits Maures, qui avaient sauté derrière la conque, paraissaient prendre en très-mauvaise part ces chants des gerbes d’eau ; car ils secouèrent si fort leurs éventails, que les feuilles de dattier dont ils étaient formés se fendirent, et en même temps ils frappaient du pied dans une mesure étrange, et ils chantaient :

— Klapp et klipp ! klipp et klapp ! en haut, en bas !

— Les Maures sont des êtres très-gais, dit Casse-Noisette un peu contrarié ; mais ils vont me rendre les eaux rebelles.

Et en effet on entendit bientôt un bruit assourdissant de voix confuses qui paraissaient nager dans les airs et dans les eaux ; mais Marie n’y fit pas attention, car elle regardait les vagues roses embaumées, et chacune de ces vagues lui montrait une figure gracieuse de jeune fille qui lui souriait.

— Ah ! s’écria-t-elle joyeuse en frappant ensemble ses petites mains, regardez donc, mon cher monsieur Drosselmeier, voici la princesse Pirlipat qui me sourit, merveilleusement belle. Ah ! regardez ! regardez ! mon cher monsieur Drosselmeier !

Casse-Noisette soupira d’une façon presque plaintive, et dit :

— Ô chère demoiselle Stahlbaum ! ce n’est pas la princesse Pirlipat, c’est vous, c’est votre gracieuse image qui vous sourit charmante, reflétée par chaque vague rose. Alors Marie rejeta sa tête en arrière, ferma les yeux et fut toute honteuse. Au même instant les douze Maures la prirent dans leurs bras, et la descendirent de la conque marine sur la rive.

Elle se trouva dans un petit bois qui était peut-être encore plus charmant que le bosquet de Noël ; là, tout brillait, tout étincelait à l’envi. Ce qu’il y avait surtout d’admirable, c’étaient les fruits étranges qui pendaient aux arbres et qui non-seulement avaient une couleur singulière, mais aussi un parfum merveilleux.

— Nous sommes dans le bois des Confitures, dit Casse-Noisette, mais voici la capitale.

Comment raconter les beautés de la ville qui s’offrit tout d’un coup aux yeux de Marie au dessus d’un champ de fleurs ? Non-seulement les murs et les tours brillaient dans les couleurs les plus charmantes, mais l’on ne pourrait, quant à leur forme, trouver sur terre rien qui pût leur être comparé. Les maisons, au lieu de toits, étaient couronnées de tresses de fleurs, et les tours étaient ornées du feuillage le plus admirable et le plus varié que l’on pût voir.

Lorsqu’ils passèrent sous la porte, qui paraissait être de macarons et de fruits confits, des soldats d’argent présentèrent les armes, et un petit homme enveloppé dans une robe de brocart se jeta au cou de Casse-Noisette en disant :

— Cher prince, soyez bienvenu dans la ville des Pâtes confites !

L’étonnement de Marie fut grand lorsqu’elle vit un personnage de distinction reconnaître et appeler roi le jeune Drosselmeier. Elle entendit tant de petites vois retentir et un tel bruit de jeux, de chants, de cris de joie et d’éclats de rire, qu’elle demanda à Casse-Noisette ce qu’elle devait en penser.

— Oh ! chère demoiselle Stahlbaum, répondit Casse-Noisette, c’est une chose toute naturelle. La ville des Pâtes confites est un lieu de

plaisir, et la population y est grande ; c’est ainsi tous les jours. Mais donnez-vous la peine d’y entrer.

Au bout de quelques pas, ils se trouvèrent sur la grande place, qui offrait le plus admirable spectacle. Toutes les maisons qui l’entouraient étaient de sucre travaillé à jour. Des galeries s’élevaient sur des galeries ; au milieu se dressait un grand arbre gâteau praliné ayant la forme d’un obélisque, et autour de lui quatre fontaines d’un grand art lançaient en l’air des jets de limonades, d’orgeat et d’autres boissons agréables, et dans leurs bassins s’amoncelait de la pure crème que l’on aurait pu manger à la cuillère. Mais ce qui était plus charmant que tout cela, c’étaient les charmantes petites gens qui se pressaient par milliers tête contre tête, et riaient, plaisantaient, chantaient, enfin faisaient tout le bruit joyeux que Marie avait déjà entendu de loin. Il y avait là des messieurs et des dames en belle toilette, des Arméniens, des Grecs, des Juifs et des Tyroliens, des officiers et des soldats, des prédicateurs, des bergers, des pierrots, enfin tout le monde que l’on peut rencontrer sur la surface du globe. Dans un coin il s’élevait un grand tumulte, et le peuple s’y précipitait en foule, car le Grand Mogol se faisait porter là en palanquin, accompagné de quatre-vingts grands du royaume et de sept cents esclaves. Dans un autre coin arrivait aussi la corporation des pêcheurs, composée de cinq cents personnes ; et pendant qu’ils s’avançaient en cortège, le Grand Turc, aussi à cheval, suivi de trois mille janissaires, traversait le marché où se rendait aussi le chœur de l’opéra de la Fête interrompue, qui chantait avec accompagnement d’orchestre.

— Levez-vous et remerciez le soleil puissant !

Et il se dirigeait vers l’arbre-gâteau.

Alors ce fut une foule, un tohubohu des gens qui se poussaient. Bientôt des cris retentirent, car un pêcheur avait dans la foule abattu la tête d’un brame, et le Grand Mogol avait été jeté à terre par un pierrot. Le bruit devenait de plus en plus fort, et l’on commençait à se bousculer et à se battre, lorsque l’homme en robe de brocart, qui à la porte avait salué Casse-Noisette du nom de prince, monta sur l’arbre-gâteau, et, après avoir tiré par trois fois la corde d’une cloche très-sonore, s’écria trois fois :

— Confiseur ! confiseur ! confiseur !

Aussitôt le tumulte s’apaisa : chacun chercha à se débarrasser de son mieux, et, après que tous ces cortèges mêlés ensemble se furent débrouillés, on brossa le costume sali du Grand Mogol et l’on remit la tête du brame. Alors le joyeux bruit recommença de plus belle.

— Que signifie cette invocation au confiseur, mon bon monsieur Drosselmeier ? demanda Marie.

— Ah ! ma chère demoiselle Stahlbaum, répondit Casse-Noisette, le confiseur est un être inconnu ici ; mais il est regardé comme exerçant une puissance effroyable, car l’on est persuadé qu’il peut faire des hommes ce que bon lui semble : c’est le Destin ! Il gouverne ainsi ce peuple, et il en est tellement redouté, que son nom suffit pour apaiser le plus grand tumulte, comme le bourgmestre vient de vous en donner ici la preuve. Personne ne pense plus aux affaires terrestres, à ses côtes foulées ou à ses bosses à la tête ; mais on se recueille en disant : Quel est cet homme, et que peut-il faire ?

Marie ne put retenir un cri d’étonnement lorsqu’elle se trouva tout à coup devant un château tout resplendissant d’un reflet rose, flanqué de cent hautes tours. Partout de riches bosquets de violettes, de narcisses, de tulipes, de giroflées, étaient répandus sur les murailles, dont la couleur chaude et sombre rehaussait l’éclat du terrain d’un ton blanc rosé. La grande coupole qui s’élevait au milieu de l’édifice, comme aussi les toits des tours, d’une forme pyramidale, étaient semés de mille petites étoiles brillantes d’or et d’argent.

— Voici le palais Frangipane, dit Casse-Noisette.

Marie était toute concentrée dans la contemplation de ce palais merveilleux ; cependant elle remarqua que le toit d’une grande tour manquait tout à fait, et que des petits bonshommes, placés sur un échafaudage de zinc, semblaient vouloir le rétablir. Avant qu’elle eût eu le temps d’interroger Casse-Noisette à ce sujet, celui-ci continua ainsi :

— Il y a peu de temps ce beau château fut menacé d’une affreuse dévastation, sinon d’une destruction complète. Le géant Gourmet passa par ici, mangea d’un seul coup le toit de cette tour, et rongea un peu de la grosse coupole ; les bourgeois lui abandonnèrent un quartier de la ville et une partie assez considérable du bois Confiture en tribut, et, son appétit étant apaisé, il s’en alla.

Au même moment on entendit une douce musique, les portes du château s’ouvrirent, et douze pages en sortirent tenant en main des tiges d’œillets aromatisées, allumées, qu’ils portaient en guise de torches. Leurs têtes étaient formées d’une perle, leurs corps étaient des rubis et des émeraudes, et leurs pieds étaient d’or admirablement travaillé. Derrière eux marchaient quatre dames presque aussi grandes que la Claire de Marie, mais couvertes de costumes d’une telle magnificence, que Marie reconnut aussitôt en elles des princesses du sang. Elles embrassèrent Casse-Noisette de la manière la plus tendre, et elles criaient en même temps d’une voix attendrie :

— Ô mon prince, mon cher prince ! ô mon frère !

Casse-Noisette paraissait très-ému, et il s’essuyait souvent les yeux ; puis il prit la main de Marie et dit d’un ton pathétique :

— Voici mademoiselle Stahlbaum, fille d’un estimable médecin consultant. Elle m’a sauvé la vie. Si elle n’avait pas jeté sa pantoufle en temps opportun, si elle ne m’avait pas procuré le sabre du colonel en retraite, je serais descendu dans la tombe, mis à mort par les dents maudites du roi des souris. Ô Pirlipat, bien qu’elle soit née princesse, égale-t-elle en beauté, en bonté et en vertus mademoiselle Marie ?… Non, dis-je, non !

Toutes les dames répétèrent à la fois non !

Elles tombèrent en sanglotant aux pieds de Marie et s’écrièrent :

— Ô noble protectrice de notre frère bien-aimé, excellente demoiselle Stahlbaum !…

Et les demoiselles conduisirent Marie et Casse-Noisette dans l’intérieur du château, et dans une salle dont les murs étaient de cristal étincelant coloré de toutes nuances. Mais ce qui plut là surtout à Marie, ce furent les charmantes petites chaises, les commodes, les secrétaires, etc., placés tout autour, et qui étaient de bois de cèdre ou du Brésil incrustes de fleurs d’or. Les princesses forcèrent Casse-Noisette et Marie à s’asseoir, et leur dirent qu’elles voulaient leur préparer un festin à l’instant même. Elles allèrent chercher une multitude de petits plats et de petites assiettes de la plus fine porcelaine du Japon, et des couteaux, des fourchettes, des râpes, des casseroles, et une foule d’ustensiles de cuisine d’or et d’argent ; puis elles apportèrent les plus beaux fruits et les sucreries les plus délicates, comme Marie n’en avait jamais vus, et commencèrent aussitôt, avec leurs mains délicates et blanches comme la neige, à presser les fruits, à écraser les épices, à râper les dragées, et enfin à s’occuper des soins du ménage.

Marie vit comment les princesses s’entendaient à la cuisine ; elle devinait qu’elle allait faire un charmant repas, et elle désirait secrètement prendre aussi part aux occupations des princesses. La plus belle des sœurs de Casse-Noisette, comme si elle avait lu dans l’esprit de Marie et deviné son intention secrète, lui dit en lui présentant un mortier d’or :

— Ô douce amie, vous qui nous avez conservé notre frère, soyez assez aimable pour piler ce sucre candi !

Lorsque Marie se mit à l’œuvre pleine de joie, le mortier résonnait sous ses coups comme une agréable chanson. Alors Casse-Noisette commença à raconter en détail ce qui s’était passé dans l’effroyable bataille entre son armée et celle du roi des rats, comment il avait été à moitié battu par la lâcheté de ses troupes, et comment enfin, lorsque l’affreux roi des souris voulait le mettre à mort, Marie avait pour le sauver sacrifié plusieurs de ses sujets qui étaient passés à son service. Il raconta bien d’autres choses encore.

Il semblait pendant ce temps à Marie que les paroles de Casse-Noisette se perdaient pour ainsi dire dans les lointains, comme aussi ses coups dans le mortier, et bientôt elle vit des gazes d’argent s’élever comme de légers nuages dans lesquels les princesses, les pages, Casse-Noisette et elle-même planaient dans les airs. Un étrange murmure de chants et de bruits confus se fit entendre, qui résonnait dans l’espace, et Marie, sur les nuages qui s’envolaient, montait haut, plus haut, toujours plus haut, plus haut encore !

DÉNOUEMENT.

Prr ! paff !… Marie tomba d’une hauteur immense ; ce fut une secousse.

Mais aussitôt elle ouvrit les yeux ; elle était couchée dans son lit. Il était grand jour ; sa mère était devant elle, et elle disait :

— Mais comment peut-on dormir ainsi ? Le déjeuner est là depuis longtemps !

Le lecteur honorable devinera sans doute que Marie, fatiguée de tant de merveilles, s’était endormie dans la salle des frangipanes, et que les Maures, les pages, ou peut-être bien les princesses elles-mêmes l’avaient emportée chez elle et placée dans son lit.

— Ô mère, dit Marie, chère mère, que de belles choses j’ai vues là où le jeune Drosselmeier m’a menée cette nuit !

Alors elle lui raconta tout exactement comme je vous l’ai raconté moi-même, et la mère la regarda tout étonnée et lui dit lorsqu’elle eut fini de parler :

— Tu as fait un beau et long rêve, chère Marie ; mais chasse toutes ces choses de ta tête.

Marie soutint opiniâtrement qu’elle n’avait pas rêvé, et qu’elle avait tout vu en réalité. Alors sa mère la conduisit devant l’armoire vitrée, en sortit Casse-Noisette de son rayon, qui était ordinairement le troisième, et dit :

— Comment peux-tu croire, petite niaise, que cette poupée de bois faite à Nuremberg peut vivre et se mouvoir ?

— Mais, chère mère, dit Marie, je suis bien certaine que le petit Casse-Noisette, le jeune Drosselmeier, de Nuremberg, est le neveu du parrain Drosselmeier.

Alors le médecin consultant et sa femme se mirent à rire bruyamment tous les deux à la fois.

— Ah ! dit Marie presque en pleurant ; pourquoi, cher père, te moques-tu de mon bon Casse-Noisette ? Il m’a dit tant de bien de toi lorsque nous sommes entrés dans le château Frangipane, et même, lorsqu’il m’a présenté aux princesses ses sœurs, il a dit que tu étais un médecin consultant de premier mérite.

Le rire redoubla, et cette fois Fritz et Louise firent chorus avec les parents.

Alors Marie alla dans la chambre voisine chercher les sept couronnes placées dans une petite boîte, et les présenta à sa mère en disant :

— Regarde, chère mère, voici les sept couronnes du roi des rats, que le jeune Drosselmeier m’a présentées en gage de sa victoire.

La mère stupéfaite examina les petites couronnes, qui, d’un métal très-brillant, étaient si artistement travaillées, qu’il était impossible qu’elles eussent été faîtes par des mains humaines.

Le médecin consultant ne pouvait lui-même se lasser de considérer ces couronnes, et tous deux demandèrent très-sérieusement à Marie d’où elle les tenait.

— Je vous l’ai dit déjà, répondit Marie. Que me demandez-vous de plus ?

— Marie, vous êtes une petite menteuse, dit assez rudement le médecin consultant.

Alors Marie s’écria en sanglotant :

— Pauvre enfant que je suis, pauvre enfant que je suis ! Que faut-il donc que je dise ?

Au même moment la porte s’ouvrit.

Le conseiller de justice entra et dit :

— Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? Ma filleule Marié pleure et sanglote ! Qu’y a-t-il ?

Le médecin consultant lui raconta le tout en lui montrant les couronnes.

— Bagatelles, bagatelles ! ce sont les petites couronnes que je portais, il y a quelques années, à ma chaîne de montre, et que je donnai à la petite Marie au jour anniversaire de sa naissance, lorsqu’elle avait deux ans. L’avez-vous donc oublié ?

Mais le médecin consultant et sa femme ne se rappelaient rien de pareil. Lorsque Marie s’aperçut que les visages de ses parents étaient devenus plus affables, elle se jeta sur son parrain Drosselmeier et lui dit :

— Ah ! tu sais tout, toi, parrain ! Dis-leur donc toi-même que mon Casse-Noisette est ton neveu, et que le jeune Drosselmeier est de Nuremberg et qu’il m’a donne les couronnes !

Le conseiller de justice prit une figure sérieuse et sombre, et dit à voix basse :

— Quelle sotte plaisanterie !

Alors le médecin consultant prit la petite Marie devant lui, et lui dit :

— Écoute, Marie, laisse là tous tes rêves ; et si tu dis une seule fois encore que le sot et affreux Casse-Noisette est le neveu du conseiller de justice, je jette Casse-Noisette par la fenêtre et toutes tes poupées avec lui, mademoiselle Claire comme les autres.

Alors la pauvre Marie n’osa plus dire tout ce qu’elle avait dans le cœur ; car vous pensez bien qu’on n’oublie pas facilement des choses aussi belles, aussi magnifiques que celles qu’elle avait vues.

Fritz Stahlbaum lui-même tournait le dos à sa sœur aussitôt qu’elle voulait lui parler du merveilleux royaume où elle avait été si heureuse. On prétend même qu’il murmurait entre ses dents :

— Petite imbécile !

Je ne veux rien croire de pareil, vu son excellent caractère ; mais, ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne croyait plus un seul mot de tout ce que lui racontait Marie, et que, dans une grande parade, il reconnut ses torts devant ses hussards, et leur attacha au shako, pour remplacer le plumet de bataille qu’ils avaient perdu, de bien plus hauts panaches de plumes d’oie, et il leur permit de jouer de nouveau la marche des hussards des gardes.

Mais nous savons ce que nous devons penser du courage des hussards, lorsqu’ils reçurent ces vilaines boulettes qui tachaient leurs vestes rouges.

Marie n’osait plus parler de son aventure ; mais les images de ces royaumes féeriques la berçaient de leurs délicieux murmures et de leurs doux et agréables accords. Elle revoyait tout lorsqu’elle y concentrait toutes ses pensées, et de là vint qu’elle restait silencieuse et tranquille, profondément concentrée en elle-même, au lieu de jouer comme autrefois ; ce qui faisait que tout le monde l’appelait la petite rêveuse.

Il arriva une fois que le conseiller de justice réparait une pendule dans la maison du médecin consultant. Marie était assise près de l’armoire vitrée et regardait, plongée dans ses songes, le Casse-Noisette, et alors elle dit, comme par une impulsion involontaire :

— Ah ! cher monsieur Drosselmeier, si vous viviez véritablement, je ne ferais pas comme la princesse Pirlipat, et je ne vous refuserais pas parce que, pour moi, vous auriez cessé d’être un beau jeune homme.

— Ah ! quelle folie ! s’écria le conseiller de justice.

Mais au même instant il se fit un tel bruit et une si grande secousse, que Marie tomba évanouie de sa chaise.

Lorsqu’elle revint à elle, sa mère était occupée d’elle et disait :

— Mais comment une grande fille comme toi peut-elle tomber de sa chaise ? Voici le neveu de M. le conseiller de justice qui vient de Nuremberg ; sois bien gentille !

Elle leva les yeux ; le conseiller de justice avait remis sa perruque de verre, passé son habit jaune ; son visage était souriant, et il tenait par la main un jeune homme de très-petit taille, mais très-bien bâti. Son visage avait la fraîcheur du lis et de la rose, il avait un magnifique habit rouge brodé d’or, des bas de soie blancs et des souliers, un jabot ; il était très-joliment frisé et poudré, et tenait un bouquet de fleurs à la main.

Derrière son dos descendait une queue magnifique. La petite épée qu’il avait au côté était si brillante, qu’elle paraissait faite de bijoux assemblés, et le chapeau qu’il portait sous son bras semblait être fait avec des flocons de soie.

Le jeune homme montra de suite quelle était l’élégance de ses manières en présentant à Marie une foule de magnifiques jouets d’enfants, principalement de la frangipane de toute beauté, et aussi les mêmes petites figures que le roi des souris avait brisées. Il avait aussi apporté à Fritz un sabre magnifique.

À table, il cassa complaisamment les noix de toute la société ; les plus dures ne pouvaient lui résister ; il les mettait dans sa bouche avec la main droite, avec la gauche il tirait sa queue :

— Crac !

La noix tombait en morceaux.

Marie était devenue toute rouge lorsqu’elle aperçut le charmant jeune homme, et elle devint bien plus rouge encore lorsqu’au sortir de table le jeune Drosselmeier l’invita à passer avec lui dans la chambre où l’on se tenait d’habitude et à s’avancer vers l’armoire.

— Jouez gentiment ensemble, mes enfants, dit le conseiller de justice ; puisque toutes mes pendules marchent bien, je ne m’oppose en rien à cela.

À peine le jeune Drosselmeier fut-il seul avec Marie, qu’il plia les genoux devant elle et lui dit :

— Ô bonne, excellente demoiselle Stahlbaum ! vous voyez à vos pieds l’heureux Drosseimeier à qui, à cette place même, vous avez sauvé la vie. Vous avez eu la bonté de dire que vous ne me repousseriez pas, comme la méchante princesse Pirlipat, si j’étais devenu laid à cause de vous. À l’instant j’ai cessé d’être Casse-Noisette, et j’ai repris mon ancienne forme, qui peut-être n’est pas désagréable. Estimable demoiselle, faites mon bonheur par le don de votre main ; partagez avec moi empire et couronne, commandez avec moi dans le château de Frangipane, car là je suis roi !

Marie releva le jeune homme et dit à voix basse :

— Cher monsieur Drosselmeier, vous êtes un doux et bon jeune homme, et puisque vous joignez à cela le titre de roi d’un pays agréable, habité par de très-charmants sujets, je vous accepte pour mon fiancé !

Et Marie devint aussitôt la fiancée de Drosselmeier.

On prétend qu’au bout de l’année il vint la chercher dans une voiture d’or tirée par des chevaux d’argent. À sa noce dansèrent vingt-deux mille personnages ornés des plus belles perles et des diamants les plus magnifiques, et Marie doit encore, à l’heure présente, être reine d’un pays où l’on peut voir partout des forêts d’arbres de Noël tout étincelantes, des châteaux transparents en frangipane, en un mot les choses les plus admirables et les plus magnifiques, quand on a les yeux qu’il faut pour voir tout cela.

Ainsi finit le conte de Casse-Noisette et du roi des souris.