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Contes mystérieux (Hoffmann)/L’Enchaînement des choses

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L’ENCHAÎNEMENT DES CHOSES.


I.


Une chute causée par une racine d’arbre. — Conséquence du système du monde. — Mignon et le bohémien de Lorea avec le général Palafox. — Paradis ouvert chez le comte Walter Puth.


— Non, dit Ludovic à son ami Euchar, non, il n’y a pas de hasard. Je n’en démordrai pas ! tout le système du monde et tout ce qu’il contient ressemble aux rouages artistement rassemblés d’une pendule qui s’arrêterait à l’instant, aussitôt qu’il serait permis à un principe étranger de toucher seulement la plus petite roue.

— Je ne sais pas, répondit Euchar en riant, mon cher Ludovic, comment tu en viens une fois à cette fatale idée du mécanisme, déjà passée de mode, et comment tu oses défigurer cette belle idée de Golne, d’un fil rouge qui traverse notre vie et que nous reconnaissons en le regardant attentivement pour un esprit supérieur placé par nous ou sur nous pour nous diriger.


— Bagatelles ! bagatelles !

— Non ! non ! mon cher ami, reprit Ludovic. Tout ce qui arrive, par cela même que cela arrive, était une condition nécessaire dès l’origine, et cela est l’enchaînement des choses sur lequel est basé tout le système de la vie. Car il faut observer…

Dans le moment…

Il est toutefois nécessaire d’informer le lecteur que Ludovic et Euchar, tout en conversant ainsi, se promenaient dans une allée du beau parc de V…

C’était un dimanche. Le crépuscule commençait à descendre, le vent du soir courait doucement en murmurant à travers les bosquets qui, se reposant de la chaleur du jour, respiraient avec de légers soupirs. Par toute la forêt on entendait retentir les voix joyeuses des bourgeois sortis de la ville en habits de fête ; les uns, campés sur le gazon couvert de fleurs, prenaient leur repas du soir, d’autres, dans les diverses auberges remplies de monde, se divertissaient à leur guise, selon le gain plus ou moins grand de la semaine.

Au moment où Ludovic allait terminer son discours, il heurta du pied une forte racine d’arbre qu’il n’avait pas vue, malgré les lunettes dont il était armé, et tomba tout de son long dans l’allée.

Cela vient de l’enchaînement des choses, et si tu n’étais pas tombé justement ici, le monde se serait probablement écroulé aussitôt, dit froidement Euchar en ramassant la canne et le chapeau de son ami, qui, dans la chute, s’étaient envolés assez loin, et il lui tendit la main pour le relever.

Ludovic se sentit le genou tellement endolori, qu’il fut contraint de boiter. De plus il saignait au nez assez violemment. Il suivit donc le conseil que lui donnait son ami d’entrer dans la plus prochaine auberge.

Sur un banc de gazon entouré d’arbres, placé devant cette auberge, des voyageurs avaient formé un cercle épais, du milieu duquel on entendait sortir les sons d’une guitare et d’un tambourin.

Et en s’approchant de ce cercle on apercevait un spectacle à la fois étrange et gracieux.

Dans le beau milieu de l’espace laissé par les spectateurs, une jeune fille, les yeux bandés, dansait le fandango entre neuf œufs placés trois par trois sur le plancher, tout en s’accompagnant du tambourin. À ses côtés se tenait un petit homme mal bâti porteur d’une laide figure de bohémien. Cet homme jouait de la guitare.

La danseuse paraissait âgée de seize ans à peine ; son costume était singulier ; elle avait un corset rouge garni d’or et une petite robe courte. Toute sa personne était pleine d’une grâce qui brillait dans le moindre de ses mouvements. Elle savait tirer des sons étrangement variés du tambourin, qu’elle levait tantôt au-dessus de sa tête, tantôt en étendant les bras dans une pose artistique ; elle l’agitait parfois aussi derrière son dos.

Quelquefois on croyait entendre le son sourd des cymbales frappées dans le lointain, tantôt le roucoulement plaintif de la colombe, ou bien aussi le mugissement de l’orage lorsqu’il est proche, et alors retentissait comme le bruit clair de cloches harmonieuses.

Le petit guitariste ne cédait en rien à la jeune fille dans l’habileté de son jeu ; il savait manier son instrument avec un art particulier, et tout en conservant claire et distincte la mélodie de la danse, il le faisait résonner quelquefois en promenant toute sa main sur les cordes à la manière espagnole, d’autres fois il en tirait des accords pleins et sonores.

Le tambourin mugissait avec une force et une puissance qui allaient en s’augmentant toujours ; la guitare retentissait plus éclatante, et les mouvements et les bonds de la jeune fille devenaient aussi plus hardis ; elle posait souvent le pied à la distance d’un cheveu des œufs mis par terre, avec une telle justesse que les spectateurs ne pouvaient s’empêcher de pousser des cris, persuadés que l’un d’eux était brisé. Les boucles des noirs cheveux de la jeune fille s’étaient détachées, et dans sa danse sauvage elles flottaient au-dessus de sa tête et la faisaient ressembler à une ménade.

— Finis, lui cria le petit homme en langue espagnole.

Alors, toujours en dansant, elle toucha chaque œuf l’un après l’autre, de manière qu’ils vinrent en roulant se réunir en un seul tas, et avec un coup fortement frappé sur le tambourin et accompagné d’un énergique accord de la guitare, elle s’arrêta tout à coup comme par un pouvoir magique. La danse était terminée.

Le petit homme s’approcha d’elle et ôta le bandeau qui lui couvrait les yeux ; elle remit ses cheveux en ordre, prit le tambourin, et, les yeux baissés, fit le tour du cercle pour demander à la ronde. Personne ne s’était éloigné, et chacun mit d’un air satisfait une pièce de monnaie dans le tambourin. Elle passa près d’Euchar sans s’arrêter devant lui, et elle s’en alla lorsque celui-ci fit un pas vers elle.

— Pourquoi ne veux-tu rien accepter de moi ? lui demanda-t-il.

— Le vieux, répondit-elle d’une voix assurée et avec un accent étranger, a dit que vous étiez arrivé lorsque ma danse était près de finir, et que par conséquent je ne devais rien accepter de vous.

Et en disant ces paroles elle leva les yeux, et leur brûlant regard brilla à travers la nuit de ses paupières noires ; puis, après un charmant salut, elle se retourna vers le petit homme, auquel elle ôta sa guitare des mains et qu’elle conduisit à une table plus éloignée.

En la suivant des yeux, Euchar aperçut Ludovic assis à une table un peu plus loin, entre deux bourgeois, et il alla lui raconter la gracieuse danse des œufs de la jeune Espagnole.

— C’est Mignon ! s’écria Ludovic enchanté, la céleste, la divine Mignon !

Le guitariste comptait l’argent de la quête sur une table, tandis que la jeune fille, se tenant debout, exprimait dans un verre le suc d’une pomme de Chine. Le vieillard rassembla enfin son argent, sourit à la jeune fille d’un œil brillant de joie, et celle-ci lui présenta le breuvage préparé, en caressant doucement ses joues ridées.

Le petit homme jeta un éclat de rire désagréable à entendre et but avidement. La jeune fille vint s’asseoir auprès de lui en touchant les cordes de la guitare.

— Ô Mignon ! céleste, angélique Mignon ! répéta encore Ludovic. Oui, je veux, second maître Vilhelm, te sauver des mains d’un monstre hypocrite qui t’exploite.

— D’où as-tu vu, interrompit froidement Euchar, que ce petit bossu est un scélérat hypocrite ?

— Homme froid, répondit Ludovic, qui ne comprends rien, ne vois rien qui n’as aucun sentiment pour tout ce qui est fantaisie, ne vois-tu pas, ne remarques-tu pas comme la méchanceté, l’envie, la malice, l’esprit le plus bas enfin, se lisent dans les petits yeux verts, les petits yeux de chat de ce bohémien difforme ? Oui, je la sauverai, cette charmante enfant, des griffes diabétiques de ce monstre basané. Si je pouvais seulement lui parler, à cette gracieuse créature !

— Rien n’est plus facile, répondit Euchar, et il fit signe à l’enfant de venir auprès d’eux.

Aussitôt celle-ci posa l’instrument sur la table, s’approcha et les salua en baissant les yeux.

— Mignon ! s’écria Ludovic, charmante, adorable Mignon !

— Je me nomme Manuela, reprit la jeune fille.

— Et cet affreux misérable, continua Ludovic, ou t’a-t-il volée, pauvre petite, où t’a-t-il entourée de ses lacets maudits ?

— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit-elle en levant les yeux et en pénétrant Ludovic de son brillant regard. Je ne sais ce que vous me demandez.

— Tu es Espagnole, mon enfant ? interrompit Euchar.

— Oui, répondit la jeune fille d’une voix tremblante, vous le voyez, vous l’entendez, et je ne puis dire le contraire.

— Ainsi, continua Euchar, tu sais jouer de la guitare et chanter ?

La jeune fille mit la main devant ses yeux et répondit d’une voix qu’on entendait à peine :

— Ah ! messieurs ! je pourrais chanter, mais mes chansons sont brûlantes, et il fait si froid, si froid ici !


Une jeune fille dansait entre des œufs.

— Connais-tu, lui dit Euchar en espagnol et avec une voix plus éclatante, connais-tu la chanson : Laurel inmortal.

La jeune fille joignit les mains, leva son regard vers le ciel ; des larmes brillèrent dans ses yeux ; elle s’élança, prit la guitare sur la table, et revint plutôt en volant qu’en courant auprès des amis et commença en se plaçant devant Euchar :

« Laurier immortel au grand Palafox, gloire de l’Espagne, terreur de la France, etc. »

Il est impossible de dépeindre l’expression avec laquelle chanta la jeune fille. Un enthousiasme brûlant tirait sa flamme d’une douleur mortelle. Chaque son semblait être un éclair qui faisait voler en éclats la glace qui oppressait sa poitrine. Ludovic était électrisé. Il interrompit le chant de la jeune fille par ses retentissants brava ! bravissima ! et mille autres semblables cris d’approbation.

— Fais-moi le plaisir de te taire un peu, mon très-cher ami, lui dit Euchar.

— Je sais, répondit Ludovic de mauvaise humeur, que la musique ne fait aucun effet sur un homme aussi peu impressionnable que toi.

Toutefois il se tut.

La jeune fille, épuisée, s’appuya, lorsqu’elle eut terminé sa chanson, contre un arbre voisin, et tout en touchant négligemment des accords qui se perdirent en pianissimo, elle couvrit l’instrument de larmes.

— Tu es, lui dit Euchar d’une voix qui sortait évidemment d’une poitrine émue, tu es pauvre, ma chère enfant, et si je n’ai pas vu ta danse depuis le commencement, j’en ai été amplement dédommagé par ton chant, et tu ne peux plus refuser mon cadeau.

Euchar avait tiré une petite bourse où brillaient de beaux ducats, et il la donna à la jeune fille, qui s’était approchée de lui. Celle-ci attacha ses yeux sur la main d’Euchar, la prit dans les siennes et la couvrit de baisers, en se précipitant devant lui à genoux et en s’écriant : — Ah ! Dios !

— Oui ! s’écria Ludovic plein d’enthousiasme ; l’or, l’or seul peut être touché par des petites mains si douces ! Et il demanda à Euchar s’il ne pouvait pas lui changer un thaler, parce qu’il n’avait pas sur lui de petite monnaie.

Pendant ce temps ]e petit bossu s’était approché, il ramassa la guitare que Manuela avait laissée tomber à terre et se courba sur l’autre main d’Euchar, qui avait sans doute généreusement récompensé ta jeune fille, puisqu’elle paraissait si émue.

— Scélérat ! voleur ! s’écria Ludovic d’une voix grondante.

Le petit homme effrayé se rejeta en arrière, et dit d’une voix larmoyante :

— Ah ! monsieur ! pourquoi êtes-vous si irrité ? Ne condamnez pas ainsi le pauvre et honnête Viagio Cubas, ne vous laissez pas influencer par ma couleur et par mon visage difforme, je ne le sais que trop ! Je suis né à Lorca, et aussi bon chrétien que vous pouvez l’être vous-même.

La jeune fille se leva rapidement et dit au vieillard en espagnol :

— Vite vite ! éloignons-nous, mon petit père.

Et tous les deux partirent ; et pendant que Cubas faisait quelques saluts assez étranges, elle jeta à Euchar le regard le plus expressif que pouvaient lancer ses beaux yeux.

Lorsque la forêt eut caché ces personnages singuliers, Euchar dit :

— Tu vois, Ludovic, que tu t’es trop hâté de juger ce petit monstre. Il est vrai que l’homme a quelque chose du bohémien. Il est de Lorca, comme il nous l’a dit lui-même.

— Non ! s’écria Ludovic, je maintiens ce que j’ai avancé ; cet homme est un affreux scélérat, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour tirer ma charmante Mignon de ses griffes.


Victorine s’approcha de moi.

— Si tu regardes, reprit Euchar, le petit homme comme un voleur, pour ma part je cesserai d’avoir une idée bien favorable de ta douce et charmante Mignon !

— Que dis-tu ? s’écria Ludovic, ne pas avoir confiance dans cette céleste enfant, dont les yeux brillent de l’innocence la plus pure ! C’est bien là ce qu’il faut attendre d’un homme prosaïque qui ne sait pas ce que c’est que le sentiment et se méfie de tout ce qui est en dehors de son commerce de chaque jour.

— Allons ! ne t’échauffe pas tant, reprit Euchar, mon cher enthousiaste. Mes soupçons, que tu ne crois pas assez fondés, viennent de ce que la petite, en me prenant la main, a ôté de mon doigt la bague ornée d’une pierre rare que je portais sans cesse comme tu le sais très-bien. C’est un souvenir bien cher d’un temps qui n’est plus, et qu’il me serait pénible d’oublier.

— Est-ce possible ? au nom du ciel s’écria Ludovic à demi-voix. Mais non, cela ne se peut pas. Une telle figure, de tels yeux, un regard pareil, ne peuvent appartenir à une créature trompeuse. Tu as laissé tomber, tu as perdu l’anneau.

— Nous verrons, reprit Euchar, mais la nuit commence à devenir plus épaisse, retournons à la ville.

Devant la porte de la demeure de Ludovic se trouvait un domestique couvert d’une riche livrée ; il s’avança vers lui en tenant une carte à la main. À peine Ludovic y eut-il jeté un coup d’œil qu’il embrassa son ami avec autant de véhémence qu’il l’avait fait sous la porte de la ville.

— Appelle-moi, s’écria-t-il, le plus heureux des mortels. Comprends mon bonheur, cher ami, mêle tes larmes aux miennes.

— Eh bien ! qu’est-ce ? dit Euchar, que peut donc apporter une simple carte de si magnifiquement sublime ?

— Ne t’éblouis pas, répondit Ludovic, du paradis que je vais ouvrir devant tes yeux.

— Voyons, dit Euchar, quel est l’immense bonheur qui t’attend ?

— Sache-le donc, et doute, crie, mugis si tu veux. Je suis, demain, imité à un bal et à un souper chez le comte Walter Puck ! Victorine ! Victorine ! adorable Victorine !

— Eh bien ! et l’adorable Mignon ? reprit Euchar.

Mais Ludovic, tout en répétant d’une voix dolente : — Victorine ! Marie ! s’élança dans la maison.


II.


Les amis Ludovic et Euchar. — Vilain rêve de la perte de deux jambes au piquet. — Souffrances d’un danseur enthousiaste. — Consolation, espérance et M. Cochenille.


Il nous semble nécessaire, avant tout, de dire au bienveillant lecteur quelques mots sur nos deux amis, afin qu’il soit de la maison et sache à quoi s’en tenir sur le compte de l’un et de l’autre.

Tous deux avaient une position que l’on pourrait appeler justement chimérique, attendu qu’elle n’appartient à aucun homme sur la terre. Ils étaient hommes libres ; élevés ensemble, ils avaient grandi dans une étroite amitié et ne pouvaient se quitter, bien qu’avec les années leur différence de caractère devînt de plus en plus sensible. Euchar appartenait dans son enfance à cette classe de jeunes garçons que l’on appelle pour l’ordinaire des enfants charmants, parce qu’en société ils se tiennent des heures entières à la même place sans dire un seul mot, sans rien demander, sans exprimer un seul désir, et ont par cela même toute l’apparence d’imbéciles ; mais Euchar avait des instincts tout dissemblables. Quand, tout enfant charmant qu’il était, on lui adressait la parole, lorsqu’il était là la tête basse, les yeux fixés vers la terre, il se réveillait en sursaut, bégayait, pleurait même quelquefois, et paraissait sortir d’un songe profond.

S’il était seul, sa manière d’être était toute différente, on l’avait surpris parlant avec force, comme avec plusieurs personnes, et mettant en scène, comme un comédien, des histoires qu’il avait lues ou entendu raconter. Alors les tables, les chaises, les commodes qui se trouvaient dans la chambre représentaient des villes, des forêts, des villages et des personnages à l’occasion. Un enthousiasme singulier s’emparait surtout de lui quand il trouvait l’occasion d’errer solitaire dans la campagne. Alors il sautait, poussait des cris de joie à travers la forêt, embrassait les arbres, se jetait sur le gazon et couvrait les fleurs de baisers.

Il se déplaisait dans la société des garçons de son âge, et passait parmi eux pour un être craintif, parce qu’il ne voulait jamais tenter avec eux un saut difficile, une entreprise dangereuse, une ascension hardie. Mais il avait cela de particulier que lorsqu’à la fin tous les autres avaient manqué de courage pour achever l’entreprise, Euchar restait tranquillement en arrière, et exécutait seul avec adresse ce que les autres avaient projeté. Par exemple, s’il fallait escalader un arbre haut et mince où aucun des autres n’avait pu réussir à monter, Euchar, aussitôt qu’il ne voyait plus personne, était en un instant assis au sommet. Froid et insensible en apparence, l’enfant saisissait tout avec le sentiment et l’énergie qui appartiennent aux âmes fortes, et si parfois ce qu’il trouvait dans son cœur se faisait jour, c’était avec une énergie si irrésistible, que tous ceux qui devinaient la puissance nerveuse de sa tendre organisation si bien cachée en restaient saisis d’étonnement. Plusieurs maîtres des plus académiquement habiles perdaient leurs peines avec cet élève, et un seul (le dernier de tous) assura que l’enfant était poëte, ce qui effraya beaucoup le père, et lui donna à croire qu’il avait le caractère de sa mère, qui dans les cours les plus brillantes éprouvait une espèce de sentiment de dégoût et des migraines. Mais l’ami intime du papa, un charmant et élégant chambellan, prétendit que le précepteur était un âne, et que, puisqu’un sang noble coulait dans les veines du baron, il devait gentilhomme et non pas poëte. Le vieillard, par cette remarque, fut considérablement consolé.

On peut deviner, d’après l’enfant, ce que devait être le jeune homme. La nature avait imprimé sur la figure d’Euchar cette marque distinctive dont elle pare ses favoris.

Il arriva de là qu’Euchar ne fut pas compris du vulgaire, et fut jugé froid, indifférent, incapable d’une extase convenable pour une tragédie nouvelle, et par conséquent prosaïque au dernier degré.

Le cercle entier des femmes les plus pénétrantes et du plus grand monde, auxquelles on doit se fier d’ordinaire pour les choses de ce genre, ne pouvait absolument pas comprendre comment il se faisait que ce front d’Apollon, ces sourcils fermes et tracés en arc, ces yeux pleins d’un feu sombre, ces lèvres doucement projetées en avant, appartinssent à une froide statue. Et cela paraissait ainsi, parce que Euchar ne comprenait en rien l’art de dire aux jolies femmes des riens sur des choses qui ne disaient rien et de prendre la pose de Rinaldo dans les fers.

Il en était tout autrement de Ludovic. Celui-ci appartenait à cette classe d’enfants sauvages et sans retenue dont on a coutume de dire prophétiquement que le monde sera un jour trop petit pour eux. C’était lui, et toujours lui, qui encourageait les autres à entreprendre les choses les plus folles, et l’on aurait été porté à croire qu’il aurait pu en être la victime ; mais il s’en sortait toujours sans brûlure, car il savait, pendant que la chose s’exécutait, se tenir derrière eux ou s’esquiver tout à fait. Il saisissait tout avec le plus grand enthousiasme : mais cet enthousiasme durait peu : de là vint qu’il apprit beaucoup de choses, mais seulement de tout un peu. Devenu jeune homme, il faisait des vers très-gentils, jouait d’une manière passable de plusieurs instruments, peignait très-joliment, parlait assez facilement plusieurs langues, et était à cause de tout cela un véritable modèle d’éducation. Il pouvait se pâmer d’admiration devant les choses les moins merveilleuses, et il savait trouver des paroles pour l’exprimer.

Ludovic appartenait aux gens que l’on entend dire partout et sans cesse : Je voudrais ! et qui ne mettent jamais leur volonté en pratique ; et comme dans ce monde, les gens qui crient bien haut qu’ils veulent faire telle ou telle chose sont beaucoup plus estimés que ceux qui ne disent rien et exécutent véritablement, il arriva tout naturellement que Ludovic fut regardé comme un homme très-capable, et qu’il fut généralement admiré, sans qu’il vînt à l’idée de qui que ce fût de se demander s’il avait fait ce qu’il avait annoncé si pompeusement. Toutefois, il se trouvait quelques personnes qui, ayant pleinement confiance en ses paroles, lui demandaient avec empressement s’il avait terminé telle ou telle chose. Cela le chagrinait d’autant plus qu’il était obligé de s’avouer quelquefois à lui-même, lorsqu’il était seul, que dire et faire sont deux. Ainsi cela arriva pour un livre prôné bien haut d’avance et qui devait traiter de l’enchaînement des choses. Il saisit avidement ce titre qui excusait sa conduite ou plutôt son désir inexécuté auprès des autres et auprès de lui-même. Car s’il ne faisait pas ce qu’il avait promis, il ne fallait pas s’en prendre à lui, mais à l’enchaînement des choses, qui n’avait pas permis qu’il en fût ainsi.

Mais comme Ludovic, au demeurant, était un beau jeune homme, avec des joues fraîches et roses, il serait devenu, à cause de ses qualités, l’idole du monde élégant, si sa vue basse ne l’avait entraîné dans plus d’un étrange quiproquo dont il était survenu pour lui des conséquences désagréables. Il se consolait de tout cela en pensant à l’incroyable impression qu’il s’imaginait faire sur le cœur des femmes, et il avait joint à cela, à cause de sa mauvaise vue, et pour ne pas prendre en parlant une personne pour une autre, ce qui ne l’avait que trop souvent mis dans de grands embarras, l’habitude de parler de très-près, même aux dames, et plus qu’il n’était convenable même au sans-façon d’un homme de génie. Le jour qui suivit celui où Ludovic avait été au bal chez le comte de Puck, Euchar reçut de très-bonne heure un billet de lui ainsi conçu :

« Cher ! très-cher ami ! je suis malheureux, ruiné, perdu, précipité du sommet fleuri des plus belles espérances dans le noir et profond abîme du désespoir. Ce qui devait précipiter mon ineffable bonheur est la cause de mon infortune ? Viens, hâte-toi, console-moi si tu peux ! »

Euchar trouva son ami la tête enveloppée, étendu sur un sofa, pâle et fatigué d’une nuit sans sommeil.

— Te voilà ! lui cria Ludovic d’une voix faible et les bras étendus, te voilà, mon noble ami ! Oui, tu as un cœur capable de comprendre mes souffrances ; écoute ce qui m’est arrivé, et dis-moi si tu penses que tout est fini pour moi.

— Il paraît, dit Euchar en souriant, que tu n’as pas eu au bal tout le plaisir que tu te promettais !

Ludovic poussa un grand soupir.

— La belle Victorine, reprit Euchar, t’aurait-elle regardé de travers ? n’aurait-elle pas fait attention à toi ?

Ludovic reprit d’un ton sombre :

— Je l’ai offensée d’une manière impardonnable.

— Mon Dieu ! comment cela est-il arrivé ? reprit Euchar.

Ludovic soupira encore une fois, gémit quelque peu, et dit tout bas, mais avec une certaine emphase : — Euchar ! comme le mystérieux bruit de chaîne de l’horloge annonce l’heure qui va sonner, ainsi des pressentiments précurseurs annoncent le malheur qui va venir. Déjà dans la nuit qui précéda le bal j’avais eu un songe terrible. Il me semblait que j’étais chez le comte, et qu’au moment de danser il m’était impossible de mouvoir mes jambes. Je vis, à mon grand regret, dans la glace, qu’en place des jambes élégantes que m’a données la nature, j’avais celles du vieux président goutteux du consistoire. Et pendant que je restais sans bouger à la même place, le vieux président valsait avec la légèreté d’un oiseau, tenant Victorine dans ses bras, et tout cela en me regardant d’un air moqueur. Et à la fin il prétendit qu’il m’avait gagné mes jambes au piquet. Je m’éveillai, tu peux m’en croire, couvert d’une sueur d’angoisse. Encore tout préoccupé de ces tristes images de la nuit, je porte à mes lèvres une tasse pleine d’un chocolat bouillant, et je me fais une brûlure dont tu peux encore voir les traces. Mais comme je sais que tu prends une médiocre part aux douleurs des autres, je passe tous les événements dont le sort remplit cette journée pour te dire seulement qu’en m’habillant le soir une maille de mes bas de soie se rompit, deux boutons de mon gilet sautèrent ; au moment de monter en voiture mon surtout tomba dans la rue, et lorsque je voulus serrer la boucle de mes souliers, je m’aperçus que mon âne de valet de chambre m’avait mis deux boucles inégales, et il me fallut rester chez moi, ce qui me retarda d’une bonne demi-heure.

Victorine vint au-devant de moi dans tout l’éclat de ses charmes. Je l’invitai pour la prochaine danse. Nous valsâmes : j’étais dans le ciel : mais j’éprouvai tout à coup la malignité du sort contraire.

— L’enchaînement des choses sans doute ? reprit Euchar.

— Nomme-le comme tu voudras ; tout cela m’est égal aujourd’hui. En un mot, c’était une malice du sort qui, avant-hier, me fit tomber sur une racine d’arbre. Je sentis en dansant se renouveler ma douleur de genou. Elle augmentait à chaque instant, et devint d’une violence extrême. Mais dans l’instant même Victorine dit assez haut pour être entendue des autres danseurs :

« C’est un temps de valse à endormir. »

On fait signe aux musiciens, on les excite, et la danse devient de plus en plus rapide.

Je combats la douleur infernale avec toute la puissance de ma volonté, je m’élance élégamment le sourire sur les lèvres. Et pourtant Victorine vole de plus en plus rapide en me disant :

« Mais pourquoi êtes-vous si lourd aujourd’hui, cher baron ? vous n’êtes plus le même danseur. »

Je sens mon cœur traversé de brûlants coups de poignard.

— Pauvre ami, dit Euchar en souriant, je comprends toutes tes souffrances.

— Et cependant, continua Ludovic, ceci ne fut que le prélude de mes aventures. Tu connais mon habileté dans la danse à seize. Tu sais combien de porcelaines, combien de tasses j’ai renversées dans les essais faits dans ma chambre pour y arriver à la perfection. Une des figures de cette danse est une des plus admirables que l’on puisse imaginer. Quatre couples sont groupés dans des positions gracieuses. Le danseur, se balançant sur la pointe du pied droit, saisit sa danseuse à la taille d’une main, tandis que l’autre est délicieusement recourbée au-dessus de sa tête ; et les autres, pendant ce temps, tournant en rond autour de lui. Aucun illustre danseur n’a trouvé rien de pareil. J’avais basé sur cette danse l’édifice de mon bonheur. Je l’avais tenue en réserve pour l’anniversaire du comte Walter Puck. Je voulais, tout en dansant, dire à Victorine : Adorable comtesse, je vous aime ! je vous adore ! Soyez mon ange de lumière !

Et voilà la cause de mon ravissement, lorsque je reçus l’invitation du comte de Puck.

La malencontreuse valse était terminée ; je me retirai dans une chambre voisine, où le bon Cochenille vint me verser aussitôt du champagne. Le vin me donna de nouvelles forces et ma douleur disparut.

La danse allait commencer ; je me précipitai dans la salle, m’emparai de Victorine en lui baisant ardemment la main, et je pris ma place dans la ronde. Mon tour vient, je me surpasse moi-même, je vole, je me balance comme le dieu des danseurs, j’étreins ma divine comtesse tout en murmurant à demi-voix : Divine comtesse !…

L’aveu de mon amour s’échappe de mes lèvres ; je regarde ma danseuse fixement dans les yeux.

Dieu du ciel ! ce n’est pas Victorine, c’est une dame qui m’est absolument inconnue, seulement semblable à Victorine par la taille et le costume. Je reste comme frappé de la foudre, un chaos se forme amour de moi, je n’entends plus la musique, et je m’élance en bonds sauvages à travers la foule, d’où j’entends partir çà et là des cris de douleur, jusqu’à ce que je me sente arrêté par le bras et qu’une voix me crie, semblable à un éclat de tonnerre :

« Je crois, baron, que vous avez le diable dans les jambes. »

C’était le malencontreux président du consistoire que déjà j’avais vu en rêve, et qui me retenait dans un coin de la salle en ajoutant :

« À peine venais-je de quitter la salle de jeu, que vous êtes venu vous jeter sur mes pieds comme un possédé, à m’en faire crier comme un taureau si je n’avais été un homme du monde. Voyez quel désordre vous avez causé ici ! »

Et en effet la musique avait cessé, les danseurs s’étaient dispersés çà et là, et plusieurs d’entre eux, j’en fis la remarque, s’en allaient en boitant, tandis que les dames se faisaient reconduire à leurs places et respiraient des sels. J’avais exécuté sur les pieds des danseurs le galop du désespoir jusqu’au moment où le président, fort comme un chêne, avait arrêté ma course folle.

Victorine s’approcha de moi : ses yeux jetaient des éclairs.

« Voici, me dit-elle, monsieur le baron, une politesse sans pareille. Vous m’invitez à danser, vous en choisissez une autre et vous troublez tout le bal ! »

Tu comprends mon trouble.

« Ces mystifications, ajouta-t-elle hors d’elle-même, sont assez dans vos habitudes, monsieur le baron ; mais je vous prie, à l’avenir, de ne pas me choisir pour en être le but. »

Et elle s’éloigna.

Puis vint ma danseuse, la bonté, l’indulgence même. La pauvre enfant, je le comprends, avait pris feu ; mais est-ce de ma faute ? Ô Victorine ! Victorine ! ô danse malencontreuse ! danse des furies qui me précipite dans l’enfer !

Ludovic ferma les yeux et se mit à gémir, et son ami fut assez généreux pour ne pas rire aux éclats.

Ludovic, toutefois, s’efforça de prendre héroïquement son infortune.

— Mais, dit-il à Euchar, tu étais aussi invité ?

— Sans doute, reprit Euchar en feuilletant un livre et sans en détacher ses yeux.

— Et tu n’y es pas venu ? et tu ne m’as pas dit un seul mot de cette invitation ?

— J’avais, reprit Euchar, d’autres occupations plus importantes, et j’aurais refusé même l’invitation de l’empereur de la Chine.

— La comtesse, continua Ludovic, a demandé instamment pourquoi tu n’étais pas venu. Elle paraissait inquiète et regardait souvent vers la porte. Et j’aurais été jaloux si, pour la première fois, tu étais parvenu à toucher le cœur d’une femme, mais elle m’a bientôt donné une explication bien claire.

« C’est, a-t-elle dit, un original au cœur froid, aux manières tranquilles ; sa présence au milieu du plaisir gêne souvent, et j’ai craint un moment qu’il ne vînt ici troubler notre joie. »

En vérité, je ne peux pas comprendre que toi, mon cher Euchar, si bien doué par la nature du côté du corps et du côté de l’esprit, tu sois si peu heureux auprès des dames, et je ne sais pourquoi je te suis toujours préféré par elles. Je crois, homme de glace ! que tu n’éprouves aucun goût pour le bonheur que donne l’amour, et c’est pour cela sans doute que tu n’es pas aimé. Crois-moi, même la colère de Victorine n’a pu se faire jour à travers les flammes de l’amour qui brûlent pour moi dans son cœur.

La porte s’ouvrit, et un petit homme étrange entra dans la chambre. Il portait un habit rouge garni de larges boutons d’acier ; sa coiffure haute était poudrée et ornée d’une petite bourse ronde.

— Excellent Cochenille ! s’écria Ludovic en allant à sa rencontre. Cher monsieur Cochenille ! Comment se fait-il que j’aie le rare plaisir…

Euchar prétendit que des affaires importantes l’appelaient au dehors, et il laissa son ami seul avec le valet de chambre de Walter Puck. Cochenille assura à celui-ci, en souriant, les yeux baissés, que son gracieux maître était persuadé que le très-honoré baron avait été affligé d’une maladie dont le nom en latin a quelque ressemblance avec le mot raptus, et il lui dit qu’il était venu, lui Cochenille, pour s’informer des nouvelles de sa santé.

Ludovic raconta alors au valet comment la chose s’était passée, et il apprit alors que sa danseuse était une cousine de la comtesse Victorine, qui était venue de la campagne pour assister à la fête de l’anniversaire du comte ; qu’elle était intimement liée avec la comtesse, et qu’elles s’habillaient souvent de même l’une et l’autre pour montrer, comme cela arrive quelquefois aux jeunes dames, l’accord parfait de leurs cœurs, même dans le choix de la soie et des gazes de leurs parures.

Cochenille donna à entendre que la colère de la comtesse Victorine n’avait rien de bien sérieux. Il avait remarqué à la fin du bal, lorsqu’il avait servi des glaces aux deux cousines, qu’elles avaient chuchoté tout bas et ri de grand cœur tout en prononçant plusieurs fois le nom du baron. Il avait cru s’apercevoir aussi que la cousine était d’une complexion fort amoureuse et serait enchantée de lui voir continuer ce qu’il avait commencé en lui faisant la cour.

Enfin Cochenille conseilla au baron de voir Victorine le plus tôt possible, et lui dit qu’il s’en présentait une occasion le jour même, le président du consistoire Webs donnant le soir un thé esthétique.


III.


L’histoire prend une tournure tragique, et parle de batailles sanglantes, de suicides, etc.


À peine étaient-ils arrivés que la présidente prétendit qu’Euchar devait raconter quelque histoire.

Euchar répondit modestement qu’il était d’abord un très-pauvre conteur, et que ce qu’il aurait de mieux à narrer serait peut être trop effroyable pour procurer à la société un grand plaisir. Mais alors quatre toutes jeunes demoiselles s’écrièrent à l’unisson :

— Oh ! de l’effroyable ! du très-effroyable ! J’ai tant de plaisir à trembler de peur !

Euchar se mit dans le fauteuil du conteur et commença ainsi :

— Nous avons vu un temps qui, semblable à un ouragan terrible, vint dévaster la terre. Alors tout ce que peuvent le courage, la haine, la vengeance et le désespoir fut déployé dans la guerre que soutint l’Espagne pour sa liberté. Permettez-moi de vous raconter l’histoire de mon aventureux ami, que nous appellerons Edgard. Il avait combattu sous les étendards de Wellington. Edgard avait, tout affligé des malheurs de sa patrie allemande, abandonné sa ville natale et s’était retiré à Hambourg, dans une petite chambre louée dans un quartier retiré. Il vivait là solitaire.

Il savait seulement du voisin, dont il n’était séparé que par un mur, que celui-ci était malade et vieux, et ne sortait jamais. Il l’entendait souvent gémir et se plaindre dans quelques paroles dont il ne distinguait pas le sens. Plus tard le voisin se promenait presque continuellement dans sa chambre, et un signe de retour à la santé fut le son d’une guitare qu’il l’entendit accorder un jour en essayant ensuite une chansonnette qu’Edgard reconnut pour une romance espagnole.

L’hôtesse, à sa demande, lui confia que le vieillard était un officier espagnol, du corps de Romana, resté dans le pays pour cause de maladie, et qu’il n’osait pas sortir, car il était certainement épié en secret.

Au milieu de la nuit, Edgard entendit l’Espagnol faire résonner la guitare plus fort que de coutume. Il commença, dans une puissante mélodie étrangement variée de changements de tons, la Prophetia del Pyreneo, de don Arrianza, et chanta les strophes suivantes :

« Écoute ! de grands rugissements résonnent comme le tonnerre dans les champs de la Castille ; c’est le rugissement des fils de l’Asturie ; c’est le cri de vengeance des habitants de Séville. La foudre fait retentir Valence, tandis que la terre tremble avec un bruit terrible à Monsago. Vois ! jusqu’aux frontières le pays rouge des reflets des combats ; les tambours résonnent ; le bronze retentit ; les clairons éclatent et aussi les lances anciennes ! vois-les secouant leur poussière pour le jour de la vengeance ! »

Le feu de l’enthousiasme qui jaillissait des chants du vieillard avait pénétré le cœur d’Edgard. Un nouveau monde s’ouvrait devant lui. Il savait maintenant comment il pouvait sortir de son état de langueur, comment il pouvait, enflammé par de nobles actions, utiliser l’ardeur guerrière qui dévorait son âme.

— Oui, en Espagne, en Espagne ! s’écria-t-il à demi-voix ; mais au même instant, la guitare du vieillard cessa de retentir.

Edgard ne put résister au désir de connaître celui qui avait renouvelé sa vie. La porte céda sous la pression de sa main. Mais au moment où il passait le seuil de la chambre, le vieillard s’élança de son lit sur Edgard, un poignard à la main, en s’écriant :

Traidor ! (traître !)

Celui-ci, par un habile mouvement, parvint à détourner le coup bien porté et à saisir le vieillard, qu’il tint renversé sur son lit.

Et pendant qu’il tenait son adversaire sans force, il le conjura, avec les expressions les plus touchantes, de lui pardonner sa brusque manière d’entrer chez lui.

— Je ne suis pas un traître, lui dit-il, au contraire, je prends part à vos douleurs, et votre chant a changé le chagrin qui dévorait mon âme en un ardent enthousiasme pour les combats. Je veux aller en Espagne et combattre avec joie pour la liberté du pays.

Le vieillard le regarda fixement et dit à voix basse :

— Serait-ce possible ?

Et il se précipita avec violence dans les bras d’Edgard, en jetant loin de lui son poignard, qu’il tenait encore à la main.

Edgard apprit alors que le vieillard se nommait Baldassare de Luna, et descendait de la plus haute noblesse de l’Espagne.

Sans secours, sans amis, sans soutien, au milieu du plus profond dénûment, il avait devant lui la triste perspective de traîner une vie misérable loin de son pays ; mais lorsque Edgard lui eut juré sur tout ce qu’il avait de plus sacré de faciliter sa fuite en Angleterre, alors un feu nouveau sembla ranimer tous les membres du vieillard. Ce n’était plus l’homme maladif et chargé d’années ; c’était un jeune homme enthousiaste, qui méprisait la haine impuissante de ses oppresseurs.

Edgard fut fidèle à ses promesses. Il réussit à tromper la vigilance des espions et à s’enfuir en Angleterre avec Baldassare de la Luna. Mais le sort n’accorda pas au pauvre vieillard poursuivi par le malheur la faveur de revoir son pays. Il tomba de nouveau malade et mourut entre les bras de son compagnon de voyage. Un esprit prophétique lui fit entrevoir la glorieuse délivrance de son pays. Dans les derniers soupirs de la prière qui s’échappa péniblement de ses lèvres, Edgard discerna le mot : Victoire !

Il arriva seul en Espagne, combattit à Tarragone, où il fut blessé et fait prisonnier, et délivré par des guérillas. Il se retira à Valence. Un jour il remarqua un vieillard d’une haute stature qui se promenait lentement çà et là, et ce vieillard s’arrêtait chaque fois un moment en passant devant lui et le regardait attentivement dans les yeux.

Edgard s’avança vers lui et lui demanda poliment ce qui pouvait exciter ainsi son attention.

— Je ne me suis donc pas trompé, dit le vieillard, tandis qu’un feu sombre s’échappait de dessous ses épais sourcils. Vous n’êtes pas Espagnol, et cependant, si votre costume ne ment pas, vous combattez avec nous. Cela m’étonne beaucoup.

Edgard, un peu blessé, lui raconta, toutefois avec assez de sang-froid, les événements qui l’avaient appelé en Espagne.

Mais à peine avait-il prononcé le nom de Baldassare de Luna, que le vieillard s’écria plein d’enthousiasme :

— Que dites-vous ? Baldassare de Luna, mon digne cousin, le seul ami qui me fût resté au monde !

Edgard lui répéta tout ce qui était arrivé, et n’oublia pas de lui dire avec quelle espérance céleste Baldassare de Luna avait quitté la vie.

Le vieillard joignit ses mains, et leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes ; ses lèvres tremblèrent, et il paraissait parler à son ami mort.

— Pardonnez-moi, dit-il à Edgard, si un soupçon injuste m’a conduit à tenir envers vous un langage qui n’est pas dans mes habitudes. On prétendait, il y a peu de temps, que la ruse maudite de nos ennemis allait jusqu’à introduire dans les rangs de notre armée des officiers étrangers pour la trahir.

Don Joachim Blake a cependant déclaré qu’il avait absolument besoin d’ingénieurs étrangers, mais en s’engageant à faire fusiller publiquement et à l’instant même tout homme non Espagnol sur lequel planerait le plus léger soupçon. Mais si vous êtes réellement un ami de mon Baldassare, vous ne pouvez avoir que de nobles et honnêtes intentions.

Je vous ai tout dit ; faites-y attention maintenant.

Et le vieillard s’éloigna.

Valence fut étroitement bloquée, Edgard fut blessé en faisant une sortie et perdit connaissance. Quand il se réveilla, il était dans un lieu étrange.

Le lit moelleux et orné de riches tentures de soie ne se trouvait nullement en rapport avec la petite chambre basse, voûtée comme une prison et garnie de pierres rouges où il était dressé. Edgard se souleva péniblement, et il aperçut un franciscain assis sur une chaise dans un coin de la chambre.

Il paraissait dormir.

— Où suis-je ? s’écria-t-il en donnant à sa voix toute la force qu’il put rassembler.

Le moine se réveilla en sursaut, attisa la mèche de la lampe, la prit, en dirigea la clarté sur le visage d’Edgard, tâta son pouls, et murmura quelques paroles que le malade n’entendit pas.

Edgard était sur le point d’interroger le moine sur tout ce qui lui était arrivé, lorsque le mur parut s’ouvrir tout à coup sans bruit, et un homme entra. Edgard le reconnut à l’instant même pour le vieillard qui lui avait parlé peu de jours auparavant.

Le moine apprit à celui-ci que la crise était passée.

— Tout ira bien maintenant, lui dit-il.

— Dieu soit loué ! répondit le vieillard.

Et il s’approcha du lit d’Edgard.

Edgard voulait parler ; mais le vieillard le pria de garder le silence, parce que le moindre effort pourrait maintenant lui être fatal. On doit penser combien il lui semblait inexplicable de se trouver dans de pareilles circonstances ; mais peu de mots suffirent non-seulement pour le tranquilliser complétement, mais aussi pour le convaincre de la nécessité de rester couché dans cette triste prison.

Lorsqu’il eut été renversé atteint d’une balle dans la poitrine, ses intrépides frères d’armes le relevèrent malgré la violence du feu, et le portèrent dans la ville.

Rafael Marchez (c’était le nom du vieillard) prit soin du blessé, et, au lieu de le faire porter à l’hôpital, le fit transporter dans sa maison pour donner tous les soins possibles à l’ami de Baldassare. Lorsque la ville fut prise, don Rafael Marchez ne voulut pas qu’Edgard, mortellement malade, tombât dans les mains des ennemis. Et aussitôt que la capitulation eut été signée et que l’ennemi fit son entrer dans les murs de Valence, il fit transporter son hôte dans une chambre voûtée, éloignée et inaccessible aux recherches d’un étranger.

— L’ami de mon Baldassare, ajouta don Rafael en terminant son récit, devient aussi le mien : le sang de l’un et de l’autre a coulé pour la patrie ; l’ardeur que les Espagnols portent dans la haine, ils la portent aussi dans l’amitié, et ils sont capables de tous les sacrifices pour ceux qu’ils ont adoptés pour amis. Les ennemis sont logés dans ma maison ; mais vous êtes ici en sûreté, car je vous jure, s’il arrive quelque malheur, de me laisser plutôt écraser sous les ruines de Valence que de vous trahir. Croyez-le bien.

Pendant le jour, un silence de mort régnait autour de la chambre cachée d’Edgard ; la nuit, au contraire, il lui semblait entendre dans le lointain l’écho de pas légers, le sourd murmure de plusieurs voix, un bruit d’armes, de portes qui s’ouvraient et se fermaient. Un mouvement souterrain semblait s’éveiller aux heures du sommeil. Il consulta à ce sujet le franciscain, qui le quittait rarement et le soignait avec un zèle infatigable. Celui-ci lui répondit qu’il en serait informé par don Rafael lui-même, mais qu’il fallait pour cela que sa guérison fût complète.

Et, en effet, aussitôt qu’Edgard eut repris assez de force pour pouvoir se lever de son lit, Rafael vint une nuit, tenant une torche à la main, et invita Edgard à s’habiller et à le suivre ainsi que le père Eusebio.

C’était le nom du franciscain qui lui servait à la fois de médecin et de surveillant.

Don Rafael le conduisit à travers un assez long corridor jusqu’à une porte fermée.

Don Rafael l’ouvrit.

Quel ne fut pas l’étonnement d’Edgard en se trouvant dans une vaste salle bien éclairée, au milieu d’une nombreuse société, composée en grande partie de gens d’un aspect assez repoussant et sauvage !

Il était au milieu de conspirateurs, présidés par le fameux Empecinado.

Empecinado tendit la main à Edgard et lui parla dans des termes remplis d’enthousiasme. Et puis le père Eusebio ramena Edgard dans sa cellule.

Quelques semaines après, Rafael crut pouvoir laisser sortir son ami sans danger du caveau dans lequel il ne pouvait guérir. Il le conduisit pendant la nuit dans une chambre solitaire, dont les fenêtres donnaient sur une rue assez déserte, et l’avertit de ne pas sortir, au moins pendant le jour, à cause des Français qui demeuraient dans la maison.

Edgard, par un désir qu’il ne put comprendre, sortit un jour pour se promener dans le corridor. À l’instant où il ouvrait sa porte, celle de la chambre en face s’ouvrit aussi, et un officier français se trouva devant lui.

— Cher Edgard, quel heureux événement vous conduit ici ? Soyez mille fois le bienvenu ! s’écria le Français, qui l’embrassa tout joyeux.

Edgard reconnut aussitôt le colonel Lacombe, de la garde impériale. Le hasard avait justement conduit cet officier dans la maison de l’oncle d’Edgard au moment où celui-ci, à la suite de l’abaissement de la patrie allemande, s’était retiré dans la maison de son parent, après avoir été contraint de déposer les armes. Lacombe était né dans le Midi. Par sa franche bienveillance, par une discrétion assez peu naturelle à sa nation, et qui lui dictait les plus grands égards pour ménager les susceptibilités des offensés, il parvint à surmonter l’aversion, et même la haine implacable enracinée dans le cœur d’Edgard contre un orgueilleux ennemi. Lacombe parvint même, par quelques traits qui témoignaient sans aucun doute d’une noble nature, à gagner son amitié.

Cet officier voulut absolument qu’il vînt partager sa chambre. Edgard accepta pour éloigner les soupçons, et il devint suspect aux conspirateurs espagnols. Il entendit un jour dire derrière lui à demi-voix :

Aqui esta el traidor ! (Voici le traître !)

Don Rafael devint de plus en plus froid et avare de ses paroles avec Edgard. Il finit par ne plus le voir, et lui fit dire qu’il pouvait, à partir de cet instant, dîner avec le colonel Lacombe et cesser de manger avec lui, comme il l’avait fait précédemment.

Un jour que le colonel était absent pour son service et qu’Edgard se trouvait seul, on frappa doucement à la porte de la chambre, et le père Eusebio entra. Il l’avertit qu’il était soupçonné et lui conseilla de quitter Valence. Il partit, trouva au dehors les premières lignes de guérillas et se joignit à eux.

Quelques jours après, le vieux Rafael Marchez s’échappa de Valence et vint aussi rejoindre les guérillas. Il attendait de la ville des mulets chargés d’or.

Il était minuit, la lune brillait claire dans la montagne, lorsqu’on entendit des détonations d’armes à feu parties d’un ravin. Bientôt après, un guérillero blessé et se traînant à peine apparut ; il annonça que la troupe qui conduisait les mulets de don Rafael avait été attaquée à l’improviste par des chasseurs français ; presque tous ses camarades avaient été tués, et les mulets étaient tombés au pouvoir des assaillants.

— Grand Dieu ! mon enfant, ma pauvre enfant ! s’écria Rafael, et il tomba sur la terre sans connaissance.

— Que faut-il faire ? s’écria Edgard. Allons, frères, descendons dans le ravin pour venger ces braves et reconquérir le butin.

— Le brave Allemand a raison, s’écrièrent-ils tous.

Il appela son monde, et l’on se précipita dans le ravin comme un vent d’orage. Quelques guérilleros se défendaient encore. Edgard se précipita au plus fort de la mêlée en criant :

— Valencia !

Et les guérilleros le suivirent comme des tigres altérés de sang, employant tour à tour le poignard et l’espingole. D’un autre côté des coups de fusil retentirent. Les Valenciens que les ennemis avaient arrêtés dans leur marche se jetèrent sur eux, le poignard en main, avant qu’ils fussent en défiance, et se saisirent de leurs armes et de leurs chevaux.

Lorsque l’affaire fut terminée, Edgard entendit retentir un cri perçant venu d’un épais taillis. Il y courut aussitôt, et il vit un petit homme qui tenait entre les dents la bride de son mulet et combattait avec un chasseur. Au même instant le petit homme tomba, et le vainqueur voulait emmener l’animal plus loin dans le fourré, lorsque Edgard poussa un grand cri. Le soldat se retourna et fit feu ; mais il manqua Edgard, qui le perça de sa baïonnette. Le petit homme poussait des gémissements. Edgard alla à lui, lui ôta des dents la bride qu’il serrait convulsivement, et en voulant le placer sur le mulet, il s’aperçut qu’il s’y trouvait une espèce de figure enveloppée qui se tenait courbée sur le cou de l’animal, qu’elle embrassait en pleurant tout bas. La voix était celle d’une jeune fille. Edgard plaça l’homme blessé derrière elle, prit la bride du mulet, et le conduisit sur les hauteurs où le chef des guérillas, après avoir perdu les traces de l’ennemi, se trouvait déjà entouré de ses compagnons.

On descendit de cheval le petit homme, qui était tombé sans connaissance par la perte de son sang, car la blessure n’était pas mortelle, et puis on descendit aussi la jeune fille.

Mais au même instant Rafael, tout hors de lui, s’élança en criant :

— Mon enfant, ma chère enfant !

Il voulait prendre dans ses bras la jeune fille, qui paraissait âgée de huit à dix ans ; mais aussitôt qu’il reconnut le visage d’Edgard à la lueur des torches, il se précipita à ses pieds.

— Don Edgard, don Edgard ! lui dit-il, je n’ai jamais fléchi le genou devant un mortel ; mais vous n’êtes pas un homme, vous êtes un ange de lumière envoyé pour me préserver d’un chagrin mortel et d’un incurable désespoir. Un soupçon injuste s’était emparé de mon esprit porté au mal, et j’ai conçu l’affreuse idée de vous livrer à la mort, vous le plus noble des hommes, vous un modèle de fidélité et de courage ! Tuez-moi, Edgard ! tirez de moi une sanglante vengeance, car jamais vous ne me pardonnerez ce que j’ai fait !

Edgard, dans sa profonde conviction de n’avoir fait que ce que lui ordonnaient rigoureusement son devoir et l’honneur, se sentit vivement peiné de cette manière d’agir de don Rafael. Il chercha à le calmer par tous les moyens possibles, mais sans pouvoir y parvenir.

Rafael raconta que le colonel Lacombe, exaspéré de la disparition d’Edgard, et soupçonnant un crime, fit visiter toute la maison, et ordonna d’emprisonner don Rafael. Celui-ci fut contraint de s’enfuir, et, grâce à l’activité officieuse du franciscain, sa fille et son domestique avaient pu sortir de Valence, emportant avec eux les choses de première nécessité.

Pendant ce récit on avait envoyé en avant la fille de Rafael et son serviteur blessé. Rafael, trop âgé pour prendre part aux coups de main hardis des guérilleros, devait les suivre. En faisant à Edgard un mélancolique adieu, il lui mit dans les mains une bague, talisman qui devait le protéger contre tous les dangers.

Ainsi se termina le récit d’Euchar, qui semblait avoir intéressé la société tout entière.

— Cette histoire espagnole, dit un poëte, offre l’étoffe de plusieurs excellentes tragédies, il n’y manque seulement qu’un peu d’amour, et pour dénoûment un beau meurtre, un peu de folie ou quelque chose de pareil.

— Ah ! oui ! de l’amour ! dit une jeune fille en rougissant très-fort ; une histoire d’amour manque à votre charmant récit, mon cher baron !

— Aussi, mademoiselle, répondit Euchar, n’ai-je pas voulu raconter un roman, mais tout simplement les aventures de mon ami Edgard, qui par malheur n’a rien trouvé dans les montagnes sauvages de l’Espagne qui fût semblable à ce que vous désirez.

— Pour moi, murmura Victorine à demi-voix, je crois connaître cet Edgard, et je sais qu’il est resté pauvre, parce qu’il a dédaigné des occasions de s’enrichir.

Mais l’enthousiasme de Ludovic était au comble, il s’écriait de toutes ses forces :

— Oui, je la connais, cette mystérieuse Profecia de los Pirineos du divin don Juan-Batista del Ariaga. Oh ! elle m’enflamma le cœur, et je voulais partir pour l’Espagne ; je voulais me jeter au milieu des plus terribles combats, si l’enchaînement des choses l’eût permis ; et si je m’étais trouvé à la place d’Edgard à l’instant du fait passé dans les caves des franciscains, voici ce que j’aurais dit au terrible Empecinado :

Et entonnant une tirade pathétique, il stupéfia toute la société, qui ne pouvait assez admirer son courage héroïque et sa résolution.

— Oui, interrompit la présidente ; mais malheureusement l’enchaînement des choses ne l’a pas permis ! Toutefois, ce qui est tout à fait de circonstance et se présente ici par l’enchaînement des choses, c’est le divertissement que j’ai préparé à mes chers hôtes, et qui donne au récit de notre Edgard un dénoûment aussi agréable que caractéristique.

Et au même instant les portes s’ouvrirent, et Manuela entra, suivie du petit Bazio Cubas, qui, la guitare dans les mains, fit un salut étrange à la ronde.

Manuela, avec cette grâce indescriptible qui avait déjà étonné dans le parc nos amis Euchar et Ludovic, s’inclina devant tout le monde, et dit avec une voix du timbre le plus doux qu’elle était venue pour donner à la société une idée de son talent, qui pourrait peut-être plaire par son étrangeté.

La jeune fille paraissait, depuis le peu de temps que nos amis ne l’avait vue, plus grande et plus belle. Sa taille semblait avoir dans ses formes une perfection plus complète ; elle était aussi plus élégamment, presque richement habillée.

— Maintenant, murmura Ludovic à l’oreille d’Euchar, pendant que Cubas faisait, avec mille gestes comiques, les dispositions pour le fandango dansé entre neuf œufs, maintenant tu peux lui demander ton anneau.

— Niais que tu es, répondit celui-ci, ne le vois-tu pas à mon petit doigt ? je l’avais laissé dans mon gant en le retirant, et je l’y ai retrouvé le soir même.

Mais la danse de Manuela captiva toute son attention. Jamais on n’avait vu rien de pareil. Pendant qu’Euchar, un peu tourné, attachait sur la danseuse un profond regard, Ludovic se laissait aller à l’élan de son enthousiasme, qu’il exprimait par de bruyantes exclamations. Alors Victorine, placée près de lui, lui dit tout bas :

— Hypocrite ! vous osez me parler d’amour, et vous vous amourachez de cette petite drôlesse, une danseuse de corde espagnole ! Ne vous hasardez pas à la regarder plus longtemps.

Ludovic ne fut pas peu embarrassé de cet immense amour de Victorine pour lui, amour qui lui inspirait une jalousie si déraisonnable.

— Je suis très-heureux, se dit à lui-même, mais c’est gênant.

Aussitôt que la danse fut terminée, Manuela prit la guitare, et commença à chanter des romances espagnoles très-gaies. Ludovic lui demanda de chanter de nouveau ce bel hymne qu’elle lui avait fait entendre, et Manuela commença aussitôt :

« Laurel immortal al gran Palafox, etc. »

Son enthousiasme allait croissant, sa voix résonnait de plus en plus, les accords retentissaient avec une force toujours plus grande. Enfin vint la strophe qui annonce la délivrance de la patrie ; alors son regard s’attacha brillant sur Euchar, elle versa un torrent de larmes et tomba sur un genou. La présidente courut aussitôt vers elle, et la releva en disant :

— Restons-en là, ma charmante enfant.

Puis elle la conduisit sur un sofa, l’embrassa sur le front et lui caressa les joues.

— Elle est folle ! dit Victorine à l’oreille de Ludovic ! Tu n’aimes pas une folle ! Dis-moi à l’instant même que tu ne peux pas aimer une folle !

— Ah ! mon Dieu, non ! répondit Ludovic tout effrayé et sans pouvoir se rendre compte de cette explosion du violent amour de Victorine.

Tandis que la présidente forçait Manuela à prendre du vin doux et des biscuits, le brave guitariste Biago Cubas, qui s’était agenouillé en pleurant dans un coin de la chambre, fut aussi gratifié d’un verre de vin de Xérès, qu’il vida jusqu’à la dernière goutte en criant d’une voix joyeuse « Doña, viva usted mil años. »

On peut se figurer que les femmes se précipitèrent à l’envi autour de Manuela pour l’accabler de questions sur sa patrie, sa famille, etc. La présidente comprit trop la position pénible de la jeune fille, pour ne pas chercher à la délivrer, et pour cela elle sut faire tourner tout ce cercle si immobile de telle sorte que tout le monde y fût entraîné, même les joueurs de piquet.

Pendant tout ceci Manuela avait disparu avec son Cubas.

Au moment où la société se séparait, la présidente dit :

— Mon cher Euchar, je parierais que vous savez encore bien des choses intéressantes sur le comte Edgard. Votre récit n’était qu’un fragment d’une histoire qui nous a si vivement préoccupés, que nous ne pourrons en dormir. Je vous donne seulement jusqu’à demain soir pour veut recueillir. Il nous faut en savoir plus au long sur don Rafael Empecinado et les guérillas ; et s’il est possible qu’Edgard devienne amoureux, ne nous le cachez pas, je vous prie.

— Cela serait charmant, s’écria-t-on de tous côtés ; et Euchar fut forcé de promettre de revenir le lendemain armé de tout le matériel nécessaire pour terminer son histoire.

Ludovic en s’en retournant avec lui ne cessait de lui parler de l’amour de Victorine, poussé jusqu’à la folie.

— Mais, ajouta-t-il, sa jalousie m’a fait lire en mon âme, et j’ai vu que j’aime éperdument Manuela. Je veux aller la voir et lui déclarer mon amour, la presser sur mon cœur.

— Fais-le donc, lui répondit froidement Euchar.

Lorsque la société se trouva de nouveau réunie le lendemain soir chez la présidente ; celle-ci annonça avec regret que le baron Euchar lui avait écrit qu’un événement inattendu l’avait contraint de partir subitement, ce qui le forçait à remettre à son retour le reste de son récit.


IV.


Retour d’Euchar. — Scènes d’un mariage parfaitement heureux. — Conclusion de l’histoire.


Deux années pouvaient s’être écoulées, lorsqu’une belle voiture de voyage, lourdement chargée de paquets de tout genre, s’arrêta devant la porte de l’Ange d’or, le premier hôtel de la ville de W…

Un jeune homme, une dame voilée et un monsieur assez âgé en descendirent. Ludovic passait dans la rue, et il ne put s’empêcher de s’arrêter pour braquer son lorgnon sur les voyageurs.

Au même instant le jeune homme se détourna, et se jeta dans ses bras en s’exclamant :

Ludovic, mon cher Ludovic ! Mille bonjours !

Celui-ci ne fut pas peu surpris de retrouver ainsi à l’improviste son ami Euchar ; car c’était lui qui venait de descendre de la voiture.

— Mon cher ! lui dit Ludovic, quelle est la dame voilée et quel est aussi le vieillard qui sont arrivés avec toi ? Tout cela me paraît si étrange… Et vois ! il entre encore une voiture, et il s’y trouve… Dieu ! — ai-je bien vu ?

Euchar prit Ludovic sous le bras, fit quelques pas avec lui dans la rue, et lui dit :

— Tu apprendras tout, mon cher ami, quand il en sera temps ; mais, pour le moment, dis-moi ce qui a pu t’arriver. Tu es pâle comme un mort, tes yeux ont perdu leur éclat ; et, s’il faut te l’avouer, franchement, tu es vieilli de dix années. Es-tu tombé gravement malade ? es-tu sous le poids d’un lourd chagrin ?

— Non, répondit Ludovic je suis toujours l’homme le plus heureux du monde, et je mène, au sein de l’amour et des plaisirs, une véritable existence de fainéant. Apprends que depuis plus d’une année la céleste Victorine m’a offert sa douce main. La belle maison là-bas, avec les glaces qui brillent aux fenêtres, est ma résidence, et tu ne pourrais rien faire de plus raisonnable que de venir à l’instant avec moi pour visiter mon paradis terrestre. Comme ma bonne femme va être enchantée de te revoir ! Allons la surprendre !

Euchar lui demanda le temps nécessaire pour changer de costume, et lui promit de se rendre aussitôt chez lui pour apprendre de sa bouche comment tout s’était réuni pour assurer son bonheur.

Ludovic reçut son ami au bas des escaliers, et le pria de monter avec la plus grande précaution, parce que Victorine, très-fréquemment, et justement dans le moment même, était tourmentée de douleurs de tête nerveuses, qui la jetaient dans un tel état d’irritabilité, qu’elle entendait alors les pas même les plus légers dans la maison, bien que ses appartements fussent situés dans l’aile la plus éloignée du château. Tous les deux se glissèrent à pas de loup le long des escaliers garnie de tapis, et par un corridor atteignirent la chambre de Ludovic.

Après l’expansion cordiale de la joie de se revoir, Ludovic tira le cordon d’une sonnette et s’écria tout à coup :

— Dieu ! Dieu ! qu’ai-je fait ? malheureux que je suis ! et se cacha la figure dans ses mains.

Presque au même instant une espèce de servante renfrognée s’élança dans la chambre, et dit à Ludovic avec un accent criard :

— Que faites-vous donc, monsieur le baron ? voulez-vous tuer madame, qui a déjà des attaques de crampes ?

— Ah ! Dieu ! dit en se lamentant Ludovic, ma chère Annette, dans ma joie j’ai oublié. — Vois-tu, le baron mon cher ami de cœur est arrivé. — Il y a bien des années que nous ne nous sommes vus ; c’est un vieil ami intime de madame, prie-la, supplie-la me permettre de le conduire chez elle ; fais cela, ma bonne Annette et il lui mit une pièce d’argent dans la main.

La servante partit avec un air dédaigneux en disant :

— Je vais voir ce qui peut se faire.

Euchar, qui vit ici une scène comme il ne s’en présente que trop dans la vie, scène répétée dans cent romans et dans cent comédies, se fit à l’instant une idée du bonheur intime de son ami. Il sentit, comme Ludovic, l’embarras de ce moment, et commença à s’informer de choses indifférentes ; mais Ludovic ne se laissa pas détourner, et voulut absolument lui raconter ce qui lui était arrivé d’extraordinaire depuis leur séparation.

— Tu te rappelles, lui dit-il, la soirée où, chez la présidente Vehs, tu racontas les aventures de ton ami Edgard ; tu te rappelles aussi sans doute que Victorine, dans un accès de jalousie, me laissa voir l’amour qui l’enflammait pour moi. Moi, fou que j’étais, je te l’avoue, je m’amourachai d’une petite danseuse espagnole, dans les regards de laquelle je lisais que je n’aimais pas sans espoir. Tu auras remarqué que lorsque, à la fin du fandango, elle rassembla les œufs en pyramide, la pointe de cette pyramide était dirigée vers moi, qui me trouvais juste au milieu du cercle, derrière la chaise de la présidente. Dis-moi, pouvait-elle mieux me faire comprendre combien je l’intéressais ?

Le jour suivant, je voulus aller rendre visite à cette jeune fille ; mais l’enchaînement des choses ne permit pas qu’il en fût ainsi. J’avais presque oublié la petite, lorsque le hasard…

— L’enchaînement des choses ? interrompit Euchar.

— Oui, c’est juste, reprit Ludovic. Bref, quelques jours après, je me promenais dans le parc qui se trouve devant l’auberge où nous aperçûmes pour la première fois notre jeune Espagnole. Alors l’hôtesse (tu ne saurais croire combien cette femme, qui m’a donné autrefois de l’eau et du vinaigre pour la blessure de mon genou, s’intéresse à moi), l’hôtesse, dis-je, s’élança vers moi et me demanda avec instance où se trouvaient la danseuse et son accompagnateur, qui, après lui avoir rendu tant de visites, avaient cessé de revenir depuis plusieurs semaines.

Je résolus le jour suivant de me donner toutes les peines possibles pour aller à leur recherche ; mais l’enchaînement des choses ne voulut point que cela se fît. Mon cœur se repentit aussi de la folie que je voulais commettre, et se tourna tout à fait vers la céleste Victorine ; mais l’attentat de mon infidélité avait si profondément choqué son âme impressionnable, qu’elle ne voulait plus me voir ni même entendre parler de moi.

Le cher Cochenille assurait qu’elle était tombée dans une mélancolie profonde, que souvent elle était sur le point d’être suffoquée par ses larmes, et qu’elle s’écriait, au désespoir :

— Je l’ai perdu ! je l’ai perdu !

Tu penses quel effet cela fit sur moi, et quelle douleur j’éprouvai de ce malheureux malentendu.

Au même instant Annette entra et annonça à Ludovic que madame la baronne était toute surprise des attaques de folie qui s’emparaient aujourd’hui du baron.

Presque aussitôt des sonnettes retentirent, comme si le feu était à la maison, et l’un annonça bientôt que madame la baronne, mortellement malade, ne voulait pas être importunée de visites : elle ne pouvait voir personne, et se faisant excuser auprès du monsieur étranger.

Annette regarda Euchar fixement dans les yeux, le toisa de la tête aux pieds, et quitta la chambre. Ludovic regarda par terre devant lui, sans rien dire, et puis reprit à demi voix son récit.

— Tu ne saurais croire avec quelle froideur presque méprisante Victorine me reçut. Si auparavant des explosions du plus ardent amour ne m’avaient pas donné la conviction que cette froideur était jouée, et avait pour but de me punir, je serais tombé dans le doute. Enfin la dissimulation lui pesa trop, et elle devint de plus en plus confiante et amicale, jusqu’au jour où dans un bal elle me confia son châle.

Alors mon triomphe fut décidé.

J’arrangeai pour la seconde fois cette contredanse aventureuse ; je dansai divinement avec elle, cette créature divine ! et me balançant sur la pointe du pied, et tenant entre mes bras son beau corps, je lui murmurai tout bas : Divine ! céleste comtesse ! je vous aime d’une manière inexplicable, je vous adore ; soyez mon ange de lumière !

Victorine me rit au nez ; mais cela ne m’effraya pas ; et dans la matinée suivante, à l’heure convenable, c’est-à-dire sur les une heure, mon ami Cochenille sut m’introduire auprès d’elle, et j’implorai sa main. Elle me regarda fixement en silence : je me précipitai à ses pieds, saisis cette main qui devait m’appartenir, et la couvris de baisers. Elle me laissa faire ; mais je fus pénétré d’une impression étrange en remarquant que son regard était froid, fixe et comme privé de la vue ; elle avait l’apparence d’une statue inanimée ; cependant quelques grosses larmes jaillirent enfin de ses paupières.

Elle se leva et, son mouchoir sur ses yeux, quitta la chambre. Mon bonheur n’était pas douteux ; je courus auprès du baron et lui demandai la main de sa fille.

« Très-bien, très-bien, cher baron, dit le comte avec un sourire bienveillant. Mais avez-vous fait votre aveu à la comtesse ? en êtes-vous aimé ? Comme un vrai fou, je suis tout à fait partisan de l’amour. »

Je racontai au baron ce qui s’était passé à la contredanse. Ses yeux brillèrent de joie.

« C’est délicieux ! s’écria-t-il, c’est tout à fait délicieux. Et quelle était la figure de la contredanse, mon cher baron ? »

Je dansai la figure, et restai dans la pose dont je t’ai parlé.

« Charmant ! tout à fait charmant ! cher ami, s’écria le comte dans le ravissement, et il toussa et alla tout à la fois appeler à la porte : — Cochenille ! Cochenille ! »

Lorsque Cochenille parut, il me fallut lui fredonner la musique de la contredanse que j’avais composée moi-même.

« Prenez votre flageolet, Cochenille, dit le baron, et jouez-nous ce que monsieur vous a chanté. »

Cochenille fit assez passablement ce qui lui était ordonné, et il me fallut danser avec le comte, représenter sa dame, et, ce que je n’aurais pu croire du vieillard, en se tenant sur la pointe du pied, il me murmura à l’oreille :

« Mon très-cher baron, ma fille Victorine est à vous ! »

La belle Victorine minauda comme font toutes les jeunes filles. Elle resta froide et immobile, sans dire ni oui ni non, et se conduisit avec moi d’une manière telle que toutes mes espérances tombèrent de nouveau. J’appris en même temps qu’autrefois, lorsqu’il m’arriva de prendre la cousine de Victorine pour elle dans la contredanse, ces demoiselles s’étaient entendues dans un jeu cruel pour me mystifier de la plus effroyable manière.

Je restai tout anéanti, et j’en vins à penser que ce que j’avais de mieux à faire était de me laisser conduire par le nez dans l’enchaînement des choses. Doutes superflus ! Au moment où je m’y attendais le moins, dans l’instant même où j’étais en proie au chagrin le plus profond, un oui céleste fut prononcé de ses lèvres tremblantes.

Plusieurs de mes amis voulaient me mettre dans la tête une foule de sottes idées : mais le jour qui précéda mon mariage devait arracher de mon cœur jusqu’au doute le plus léger.

Je me rendis de très-bonne heure chez ma fiancée ; elle n’était pas dans sa chambre. Quelques papiers étaient épars sur sa table de travail. Je jette un coup d’œil, et j’y reconnais l’écriture nette et charmante de Victorine. Je ris : c’est un livre de notes de ses pensées de chaque jour. Ô ciel ! ô Dieu ! ce jour me donne une nouvelle preuve de son amour pour moi, depuis longtemps caché. Les plus légers incidents sont notés là.

« Tu ne comprends pas ce cœur, homme insensible ! Dois-je oublier toute pudeur dans ce délire du désespoir ? dois-je me jeter à tes pieds ? te dire que sans ton amour la vie semble la nuit de la tombe ? »

Je lis à la date même de la soirée où je me pris d’amour pour la petite Espagnole :

« Tout est perdu ! Il l’aime, rien n’est plus certain. Insensé, ne sais-tu pas que le regard de la femme qui aime peut pénétrer jusqu’au plus profond du cœur ? »

Je lis haut. Victorine entre au même instant ; le livre dans les mains, je me jette à genoux devant elle en criant :

« Non ! non ! jamais je n’aimai cette fille étrange. Toi, toi seule as toujours été mon idole. »

Alors Victorine me regarde fixement, et d’une voix stridente :

« Malheureux, dit-elle, je n’ai jamais pensé à toi ! » et elle me quitte rapidement et se retire dans la chambre voisine.

Comprend-on que la pruderie d’une femme puisse aller si loin ?

Annette revint dans le moment, et demanda à Ludovic, au nom de sa femme, comment il se faisait que le baron n’eût pas conduit près d’elle le monsieur étranger, puisqu’elle attendait sa visite depuis une demi-heure.

— Une charmante, excellente femme, dit le baron tout ému ; elle se sacrifie pour se conformer à mes désirs.

Euchar ne fut pas médiocrement surpris de voir la baronne tout à fait habillée, presque en grande toilette.

— Je vous amène notre cher Euchar. Le voici de retour, dit Ludovic ; mais lorsque Euchar s’approcha de la baronne et prit sa main, elle fut saisie d’un tremblement très-fort, et s’écria d’une voix faible :

— Ô Dieu ! et tomba évanouie dans son fauteuil. Euchar, incapable de supporter ce pénible spectacle, se retira rapidement.

— Malheureux, se disait-il à lui-même, tu ne le croyais pas ! Et alors il réfléchit aux chagrins sans bornes dans lesquels le malentendu d’une incroyable vanité avait jeté son ami, il savait maintenant à qui Victorine avait donné son amour, et il se sentait étrangement ému. Bien des circonstances auxquelles, dans sa simple loyauté, il n’avait pas donné d’importance lui parurent alors clairement expliquées. Il comprenait le caractère passionné de Victorine, et s’étonnait de ne pas avoir compris son amour. L’instant où Victorine avait laissé voir si clairement sa passion avait jeté un jour nouveau dans son cœur, et il sentait une espèce de regret d’avoir justement éprouvé contre cette belle jeune fille comme une répugnance involontaire qui le tenait toujours auprès d’elle dans des dispositions défavorables. Il s’en voulait de cette mauvaise humeur, en pensant avec une compassion profonde aux malheurs qu’un mauvais esprit avait jetés sur la tête de cette pauvre fille.

Le soir même, la présidente avait rassemblé la même société devant laquelle Euchar avait, deux ans auparavant, raconté les aventures d’Edgard en Espagne. Le conteur fut reçu avec des acclamations joyeuses, mais il se sentit comme frappé d’un coup électrique lorsqu’il aperçut Victorine, qu’il était loin d’attendre là. Elle ne conservait pas la moindre trace de sa maladie ; ses yeux brillaient pleins de feu comme autrefois, et une toilette exquise et du meilleur goût rehaussait sa grâce et sa beauté. Euchar parut affligé de sa présence, et, contre son ordinaire, il resta embarrassé et comme gêné.

Victorine s’approcha adroitement de lui, lui prit la main, le tira à part et lui dit d’une voix tranquille et sérieuse :

— Vous connaissez le système de mon mari sur l’enchaînement des choses. Selon moi, nos folies composent la véritable chaîne de notre être. Nous les commettons, nous en éprouvons du repentir, et nous les commettons encore ; de sorte que notre vie semble être une folle apparition qui poursuit sans relâche notre moi extérieur, jusqu’à ce qu’elle le conduise, en le fascinant, vers la mort. Euchar, je sais tout, je sais qui je vais voir encore ce soir. Je sais que vous ne m’avez comprise qu’aujourd’hui seulement. Ce n’est pas vous, non ! c’est un mauvais esprit qui a répandu sur moi d’amères douleurs, sans espoir. Le démon s’est éloigné du moment où je vous ai revu. Paix et repos sur nous, Euchar !

— Oui, répondit Euchar touché, oui, paix et repos sur nous ! Le pouvoir suprême ne laisse jamais sans consolation une existence mal comprise.

— Tout est passé, et c’est bien, dit Victorine.

Puis elle essuya une larme et retourna vers la société.

La présidente les avait observés tous les deux, et elle dit tout bas à Euchar : — Je lui ai tout dit : ai-je bien fait ?

— Ne faut-il pas, répondit Euchar, me résigner à tout ?

La société, comme c’est son habitude, trouva dans le retour inespéré d’Euchar un nouveau motif d’étonnement et de plaisir, et l’accabla de demandes sur ce qu’il était devenu, sur ce qu’il avait fait pendant son absence.

— Je suis revenu, dit Euchar, pour tenir ma parole donnée il y a deux ans, c’est-à-dire raconter de nouvelles aventures de mon ami Edgard, et donner à cette narration un peu plus de rondeur et un dénoûment qui manquait.

Plus tard il se joignit aux troupes anglaises. Les balles le respectèrent, et, après la fin de la guerre, il retourna sain et sauf dans son pays. Il n’avait pas revu don Rafael, et n’avait même reçu de lui aucune nouvelle.

Il était déjà depuis longtemps de retour dans sa ville natale, lorsqu’un jour la petite bague de don Rafael, qu’il portait toujours au doigt, lui fut prise d’une façon étrange.

Le matin du jour suivant, un petit homme aux manières singulières se présenta devant lui, et lui montra l’anneau qu’il avait perdu.

— Cet anneau est-il à vous ? lui demande-t-il.

— Sans aucun doute, lui répondit notre ami.

Alors l’homme, hors de lui, s’écria en espagnol :

— Don Edgard, c’est vous, n’est-ce pas ?… Il n’y a pas de doute possible…

Les traits du petit homme revinrent à la mémoire d’Edgard : c’était le fidèle serviteur de Rafael, le même qui, avec le courage du désespoir, avait défendu la fille de son maître.

Empecinado, chef des guérillas.
Empecinado, chef des guérillas.

— Au nom de tous les saints ! s’écria-t-il, vous êtes le serviteur de don Rafael Marchez ! Je vous reconnais. Où est-il ? Ah ! un singulier présage va se vérifier…

— Venez avec moi, lui dit le vieillard.

Et il conduisit Edgard dans un faubourg retiré, et lui fit monter les escaliers d’une maison misérable.

Quel spectacle s’offrit alors !

Malade, épuisé, portant sur son visage, pâle comme celui d’un cadavre, les traces d’un chagrin mortel, don Rafael était couché sur un lit de paille, et devant lui une jeune fille, une enfant du ciel, était à genoux.

Aussitôt qu’Edgard entra, la jeune fille se précipita vers lui, le conduisit vers le vieillard, et s’écria avec le ton du plus ardent enthousiasme :

— Mon père, mon père, c’est lui ! N’est-ce pas que c’est lui ?

— Oui ! dit le vieillard, dont les yeux étincelèrent.

Et il ajouta en levant ses mains jointes vers le ciel :

— C’est notre sauveur ! Ô don Edgard ! qui aurait pu penser que la flamme qui brûlait en moi pour la patrie et la liberté se tournerait vers moi-même pour me dévorer ?…

Après le premier épanchement du ravissement le plus vif et de la plus profonde douleur, Edgard apprit que la méchanceté des ennemis de don Rafael avait réussi, lorsque le calme fut rétabli, à le rendre suspect au gouvernement, qui prononça sur lui la peine de bannissement et confisqua ses biens. Il tomba dans la plus profonde misère. Sa pieuse fille et son serviteur fidèle le nourrissaient du produit de leur chant et de leur jeu.

— C’est Manuela, c’est Bioggio Cubas ! s’écria Ludovic.

Et tout la société s’écria :

— Oui, ce sont eux !

— C’est la vérité, reprit Euchar, tandis qu’une légère rougeur couvrait son visage. Déjà auparavant, lorsqu’il avait aperçu cette enfant remarquable, de doux pressentiments avaient oppressé sa poitrine, et le sentiment d’un ardent amour jusque alors inconnu enflamma tout son être.

Edgard devait et pouvait apporter des secours. Il fit transporter don Rafael chez son oncle ; le fidèle Cubas et Manuela y entrèrent avec lui.

L’heureuse étoile de Rafael semblait vouloir briller de nouveau : car peu de temps après il reçut une lettre du bon père Eusebio, qui lui apprenait que les frères de son couvent, au fait des mystères de sa maison, avaient caché dans leur cloître une quantité d’or, de pierreries et d’objets précieux montant à une somme considérable, qu’ils avaient fait murer dans une cloison avant son départ ; et qu’il lui suffisait seulement d’envoyer une personne sûre pour que l’on déposât toutes ces richesses entre ces mains.

Edgard se décida à partir aussitôt pour Valence, en compagnie de son fidèle Cubas.

Il revit son bon médecin, le père Eusebio, qui lui fit remettre entre les mains le trésor de don Rafael.

Cependant il savait que Rafael Marchez tenait plus encore à son honneur qu’à sa fortune. Il réussit à convaincre le gouvernement de Madrid de la complète innocence de Rafael, et son exil fut annulé.

Mon père, mon père, c’est lui !
Mon père, mon père, c’est lui !

Les portes s’ouvrirent, et une dame magnifiquement habillée entra précédant un vieillard d’une tournure noble et fière. La présidente courut à leur rencontre, les conduisit au milieu du cercle des dames, qui s’étaient levées, et dit :

— Doña Manuel Marchez, épouse de notre ami Euchar ! don Rafael Marchez !

— Oui ! dit Euchar, tandis que son visage rayonnait de bonheur et que ses joues étaient brûlantes.

Il me reste à ajouter que celui que j’appelais Edgard n’est autre que moi-même.

Victorine embrassa tendrement Manuela, resplendissante de sa beauté et de son amour, et toutes deux semblèrent bientôt se connaître depuis longtemps ; et Ludovic, tout en jetant sur le groupe un triste regard, dit :

— Tout cela est la conséquence de l’enchaînement des choses.