Catalogue et description des objets d’art de l’antiquité, du moyen âge et de la Renaissance exposés au musée/Rapport au Ministre

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RAPPORT
AU MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE & DES BEAUX-ARTS
Président de la Commission des Monuments Historiques
Sur l’état des collections du Musée des Thermes & de l’Hôtel de Cluny, Février 1881.


Monsieur le Ministre,

Mes premiers rapports, tout en signalant d’une manière succincte les développements pris par les collections du Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny depuis sa fondation, avaient trait surtout à l’exécution des travaux d’isolement et de restauration des bâtiments, aux dispositions à prendre pour assurer l’exécution d’un service public devenu chaque jour plus important, ainsi qu’à l’adjonction de galeries nouvelles qui, sans dénaturer en aucune manière le caractère du monument, devaient avoir l’avantage d’augmenter, dans des proportions considérables, l’espace disponible, en facilitant la circulation du nombreux public qui le fréquente chaque jour. Pendant l’accomplissement de ces travaux, qui sont aujourd’hui complètement terminés et qui ont été de la part du public l’objet d’une approbation sans réserve, travaux dont le résultat devait être, ainsi que le disait l’honorable rapporteur de la loi de 1857, « de donner une importance considérable à l’établissement et d’en faire un des monuments les plus justement appréciés de Paris », les collections précieuses d’objets d’art réunies dans les galeries de l’Hôtel de Cluny et sous les voûtes du Palais des Thermes, ne restaient pas à l’état stationnaire.

Un chiffre seul suffira pour établir l’importance prise par les collections de l’Hôtel de Cluny pendant ces dernières années : au mois de décembre 1832, l’inventaire du Musée comprenait deux mille cent cinquante-cinq numéros ; il atteint aujourd’hui le chiffre de dix mille huit cents, et il faut ajouter que ce chiffre est bien loin de représenter le nombre exact des objets d’art existant au Musée, car des séries tout entières d’origine ou de provenance analogues ont dû se trouver fréquemment inscrites sous un même numéro d’ordre.

En présence d’un pareil accroissement de richesses qui touche à toutes les parties des collections et qui embrasse les produits de chacun des arts en honneur au moyen âge et au xvie siècle, il serait difficile de donner ici un aperçu exact des principales acquisitions faites pendant les dernières années autrement que par une longue et fastidieuse énumération ; nous nous bornerons en conséquence à signaler les quelques monuments qui, par leur importance hors ligne, leur valeur extraordinaire au point de vue de l’histoire et de l’archéologie, tiennent un rang si considérable qu’ils ne sauraient être passés sous silence.

En première ligne se placent naturellement les couronnes d’or des rois goths, magnifique ensemble du viie siècle découvert à La Fuente de Guarrazar près de Tolède, en 1858, acquis pour l’Hôtel de Cluny peu d’heures après son arrivée à Paris et dont la possession suffirait à illustrer une collection publique de premier ordre. Les couronnes du roi Reccesvinthus mort en 672, celles de Sonnica, précieux ouvrages d’or, de saphirs, de perles et de pierres fines, retrouvés intacts au nombre de neuf, avec leurs croix, leurs chaînes, leurs légendes et tous leurs attributs, constituent un véritable trésor, de nature à faire envie aux collections étrangères les plus richement partagées. La place des couronnes de Guarrazar était toute indiquée du reste dans les collections de l’Hôtel de Cluny auprès de l’autel d’or de Bâle acquis quatre ans plus tôt ; splendide monument d’orfèvrerie exécuté par ordre de l’empereur Henry II d’Allemagne au commencement du xie siècle et couvert de grandes figures en haut relief d’or.

Puis, ce sont, toujours dans la série des objets en métal précieux, la belle rose d’or de Bâle donnée au Prince Évéque par Clément V, les grands reliquaires du trésor de la même cathédrale appartenant aux xive et xve siècles, les précieuses châsses de la collection Soltikoff dispersée en 1861, les unes de travail français, les autres signées par le célèbre orfèvre de Nuremberg, Hans Greiff en 1472 ; les grandes croix processionnelles, la belle crosse en filigrane enrichie de pierreries et montée à Limoges au xive siècle, — celle en argent aux armes des Montmorency, — la grande nef de table de l’empereur Charles Quint avec les figures émaillées, très importante pièce d’orfèvrerie dans laquelle la mécanique joue un rôle important, — les fermails de chapes, — les ostensoirs, — les reliquaires de toutes formes, parmi lesquels celui de l’église Saint-Martin de Nuits, — les coffrets de mariage, — les aiguières, — les miroirs damasquinés d’or, — les cornes à boire, — les ceintures décorées et montées en argent doré, du xive siècle, de la collection Soltikoff, — les bagues, — les petites croix de suspension, — la belle pièce d’orfèvrerie connue sous le nom de « prix de l’arbalète », etc., — en un mot, une réunion nombreuse et complète, pour ainsi dire, de ces beaux objets si rares de nos jours, en raison même de la matière, et qui représente la grande et belle industrie de l’orfèvrerie civile et religieuse, industrie qui a brillé d’un vif éclat pendant les siècles qui nous ont précédés.

C’est encore dans cette série et à son point de départ qu’il faudrait placer le beau Torques gaulois, ceinture en or massif trouvée en février 1854 sur la commune de Cessons près de Rennes, — le Trésor gaulois découvert en 1856 à Saint-Mars-le-Blanc, dans la même contrée, et qui consiste en une collection de bracelets, de chaînes et d’anneaux d’or plein, enfouie par quelque orfèvre du temps, et enfin les magnifiques bracelets en même métal trouvés en février 1866, à Mongobert près de Villers-Cotterets, et qui ont été cédés à l’Hôtel de Cluny par M. le comte de Cambacèrès.

La section de l’orfèvrerie s’est accrue, on le voit par ce bref aperçu, d’une manière considérable et les monuments que nous venons de signaler bien sommairement, ont une importance de premier ordre pour l’Hôtel de Cluny devenu aujourd’hui l’une des plus riches collections en ce genre. Quelques-uns de ces monuments sont sans analogues dans aucune des galeries publiques de l’Europe et leur acquisition a été un véritable service rendu à l’étude de l’archéologie, en même temps qu’elle a doté le Musée des monuments historiques de richesses qu’il importait de ne pas laisser sortir de France et qui eussent trouvé un prompt et facile placement à l’étranger.

Si nous jetons un coup d’œil sur les autres séries, celles de la sculpture, de la peinture, des émaux, des faïences, des verreries, des métaux ouvragés et des objets précieux de toute nature qui se rattachent aux collections du Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny, nous trouvons partout un même accroissement de richesses et un choix de monuments du plus haut intérêt pour l’histoire de l’art ; ce sont d’abord : les grandes cheminées en pierre sculptée du xve siècle, acquises au Mans en 1854 et remontées à l’Hôtel de Cluny, auprès de celles de Châlons-sur-Marne, dues au ciseau de Hugues Lallement, sculpteur champenois en 1562 ; les monuments funéraires de Simon de Gillans, abbé de Cluny, mort en 1349 et de maître Jehan de Sarthenay, conseiller du roi en 1360, provenant tous deux de l’ancienne collégiale de Cluny, puis toute une suite de stèles funéraires à figures, de pierres tumulaires d’origine historique, de fragments d’architecture et de sculpture appartenant aux mêmes époques, sans parler des magnifiques estampages des mausolées de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne, qui nous ont été envoyés par le Gouvernement belge et des tombes de Bruges exécutées en fac-similé par l’habile architecte Hugelin.

Une statue de l’empereur Julien, proclamé en l’an 362 au Palais des Thermes, avait été découverte à Paris, il y a quelques années et acquise par M. le comte de la Riboisière. Il y avait un véritable intérêt à placer cette œuvre d’art exécutée en marbre grec, dans la grande salle du palais romain, et peu de temps avant sa mort, M. le comte de la Riboisière voulut bien consentir à la céder au Musée pour lui voir prendre au Palais des Thermes la place qui lui revenait de droit.

Il faudrait pouvoir citer quelques-unes de ces belles statues du moyen âge et de la renaissance, de ces figurines, de ces bas-reliefs en pierre, en albâtre, en bois, en ivoire, en terre cuite et en bronze, tels que le grand Christ du xiie siècle, la Notre-Dame des Ardents de Poissy, le rétable de Plailly, la figure équestre de Jeanne d’Arc retrouvée à Montargis, etc., etc., qui ont été acquis depuis l’année 1852 et ajoutés aux collections de l’Hôtel de Cluny ; mais le nombre en est considérable. Il en est de même pour les meubles en bois sculpté, les grandes boiseries des xve et xvie siècles, les rétables à figures avec leurs volets peints, les lutrins et pupitres d’autel parmi lesquels celui de l’abbaye du Val-Saint-Benoît ; les cabinets de noyer, d’ébène, de marqueterie, de bois et d’ivoire, les épinettes du xvie siècle, les clavecins dont un magnifique spécimen légué au Musée par M. Boissard du Boisdenier, les miroirs et enfin les ensembles de mobilier complet, tels que ceux du château d’Effiat, comprenant les lits, sièges, rideaux et tentures de la chambre du Maréchal et de plusieurs des pièces de cette belle résidence du xviie siècle mise en vente au printemps de 1856.

Les émaux de Limoges sont considérés à juste titre comme une des gloires de l’art national depuis les premiers temps du moyen âge jusqu’au xviie siècle, et l’empressement avec lequel ces précieux ouvrages du passé sont recherchés de nos jours, la valeur considérable qui s’attache aux pièces importantes de la fabrication limousine, témoignent de la faveur dont elles jouissent auprès du public.

De nombreux et remarquables spécimens en ce genre ont pu être acquis par l’Hôtel de Cluny ; nous mentionnerons seulement quelques-uns des plus importants, soit parmi les émaux incrustés ou champlevés de l’époque dite bysantine, soit parmi les émaux peints du xvie siècle : les grandes châsses du Trésor de Segry, du martyre de sainte Fausta, le grand reliquaire de saint Denis provenant de la succession Debret, celui de la collection Soltikoff, les crosses émaillées de Bayonne, de Luçon, de Carcassonne, les bassins, les navettes à encens, les custodes et, parmi les acquisitions faites à la vente de la collection Germeau, les belles châsses des martyres de saint Sébastien et de Thomas Becket, avec figures sur fond d’émail bleu, précieux ouvrages de Limoges au xiiie siècle.

Dans la série des émaux peints, nous aurions également un grand nombre d’œuvres importantes à citer parmi les acquisitions récentes, et les noms des principaux émailleurs du xvie siècle, Léonard Limousin, Pénicaud, Pierre Rémond, Pape, etc. se retrouvent souvent aujourd’hui sur les pièces nouvellement inscrites aux inventaires des collections. Nous signalerons seulement le grand et magnifique portrait d’Éléonore d’Autriche, sœur aînée de Charles Quint et reine de France par son mariage avec François Ier en 1530, œuvre de premier ordre exécutée et signée par Léonard Limousin à la date de 1536 et retrouvée en Espagne en 1856, — les stations de Léonard Limousin retrouvées à Poitiers, les magnifiques émaux du château de Madrid, les coupes, vases et coffrets en émail de Léonard Limousin, de Pierre Courtois, de Pierre Rémond, etc.

Si nous passions en revue la série des tapisseries, étoffes tissus et broderies, celles des métaux ouvragés, de la serrurerie, de la dinanderie, de l’horlogerie, enfin celle des objets divers, nous nous trouverions en présence d’un nombre considérable de pièces importantes et précieuses à bien des titres. Nous indiquerons seulement les curieuses tapisseries des batailles de la guerre des protestants, Jarnac et Saint-Denys, celles des Maisons de Rouen, la collection des étoffes anciennes du ive au xvie siècle cédée au Musée par l’abbé Bock, les grandes pièces de drap velouté de Gênes, les bannières et étendards de Saint-Marc, de Lucques, des Flandres, d’Espagne et enfin le beau drapeau de Bourgogne retrouvé sous le carrelage des galeries supérieures de Notre-Dame et remis au Musée par M. Viollet-le-Duc. Il y a lieu de citer aussi les belles verreries du Poitou avec sujets peints du xvie siècle, acquises à l’Exposition de 1867, ainsi que la collection des verres de Venise et d’Allemagne provenant du cabinet d’Huyvetter à Gand et consistant en coupes, vases d’apparat, verres agatifiés, émaillés ou gravés, tels que le vidercome aux armes de Rodolphe-Auguste, duc de Brunswick, à la date de 1668, celui de Philippe Van Oyrll et un grand nombre de pièces remontant pour la plupart à la plus belle époque de la fabrication vénitienne.

La collection des plombs historiés trouvés dans la Seine, collection réunie par M. A. Forgeais lors des derniers grands travaux de Paris, a été acquise également pour l’Hôtel de Cluny et comprend plus de trois mille pièces. La série des instruments de précision des xvie et xviie siècle s’est enrichie d’un certain nombre de sphères célestes, d’astrolabes, de boussoles et de compas dont plusieurs présentent un sérieux intérêt pour l’histoire de la science ; il en a été de même pour la collection des poids et mesures anciennes et principalement pour celles des poids des villes de France, aussi bien que pour ces mille objets usuels, tels qu’ustensiles de table, de chasse, de toilette, aussi intéressants par leur forme et leurs dispositions que précieux pour l’histoire des mœurs et des coutumes du temps passé.

Parmi les acquisitions de date relativement récente, il importe de signaler celle de la collection des voitures et harnais pour laquelle une remise spéciale a été construite dans la partie du jardin qui touche à la rue du Sommerard. Là sont réunis les beaux carrosses d’apparat couverts de figures et d’ornements dorés, les traîneaux en forme d’animaux chimériques, les chaises à porteurs, les sédioles et les corricolos du xviie siècle, avec leurs harnais et leurs attributs au grand complet, collection à peu près unique et qui, dès son installation, a vivement captivé l’intérêt du public et des étrangers qui visitent le Musée.

Il est en outre une section qui mérite une mention toute spéciale, c’est celle qui comprend les œuvres de la Céramique. La collection des faïences réunies à l’Hôtel de Cluny était déjà remarquable par le nombre et par l’importance des pièces mises sous les yeux du public. Mais des acquisitions considérables ont été faites dans ces dernières années et il n’est plus aujourd’hui, sans parler des grands et magnifiques bas-reliefs de la famille des Robbia, acquis par le Musée, une seule des fabriques en honneur aux xve et xvie siècles qui ne s’y trouve représentée par de précieux spécimens : les faïences d’Urbino, de Pesaro, de Gubbio, de Castel Durante, de Faënza, de Deruta, de Caffagioli, de la Frata et de Castelli ont pris place à côté des œuvres de Palissy, des grès d’Allemagne et des premiers ouvrages de Rouen, de Nevers et d’Avignon.

Cette collection s’arrêtait au commencement du xviie siècle ; une nouvelle série a été ouverte pour les productions de la céramique française des xviie et xviiie siècles si recherchée aujourd’hui, et une salle spéciale leur a été consacrée. Quatre cent quarante-cinq pièces des fabriques de Rouen, de Nevers, de Moustiers, de Lille, de Paris, de Strasbourg, de Clermont, de Sceaux, de Marseille, réunies par M. Le Véel, statuaire et collectionneur habile, ont été acquises et ajoutées à celles que possédait déjà l’Hôtel de Cluny, et cette importante collection forme aujourd’hui un ensemble complet autant qu’intéressant pour l’histoire de la fabrication française des deux derniers siècles.

D’un autre côté, de remarquables échantillons des faïences exécutées du xive au xvie siècle dans l’île de Rhodes par des ouvriers persans, arrivaient à Paris et faisaient l’admiration de tous les artistes. Trois séries successives réunies dans cette île ont été acquises par l’Hôtel de Cluny et ont formé le point de départ d’une vaste collection qui s’est enrichie de toutes les pièces qui ont pu être retrouvées dans l’île de Rhodes pendant ces dernières années.

Une galerie nouvelle spécialement affectée à ces beaux produits exécutés à Lindos sous les ordres des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem a été récemment ouverte et forme un ensemble imposant auquel sont venues se joindre les belles pièces de la céramique siculo-moresque rapportées par M. Castellani en 1878, les grands et beaux spécimens de la céramique hispano-moresque acquis à la vente de la collection Sechan, à celle des galeries Oppenheim et de Saint-Rémy, — ensemble qui ne comporte pas moins de six cent dix pièces, grandes vasques, plats, aiguières, pots et vases de toutes dimensions, dans lesquels la variété des formes, la richesse des couleurs, la fantaisie du dessin ne le cèdent en rien à l’habileté de l’exécution et qui seront pour nos industries un puissant enseignement, un exemple sûr et un sérieux élément de succès.

Au moment où nous recueillions à Rhodes les derniers spécimens de cette fabrication d’origine persane importée dans l’île par les grands maîtres de Saint-Jean de Jérusalem au commencement du xive siècle, une importante découverte venait doubler la valeur de cette précieuse collection. Un agent consulaire étranger avait pu retrouver et consentait à nous céder les tombes en marbre des grands maîtres français sous l’influence desquels avait été constituée la fabrique de Lindos.

Ces tombes qui sont celles de Dieudonné de Gozon, vingt-septième grand maître de l’ordre en 1346, de Pierre de Corneillan, son successeur en 1354, de Robert de Julhac trentième grand maître, 1374-1376, de Jacques de Milly, trente-cinquième grand maître élu en 1454, de Jean-Baptiste des Ursins, trente-septième grand maître mort en 1476, ce dernier Français par ses alliances bien que d’origine italienne, — sont aujourd’hui à l’Hôtel de Cluny. Elles portent les armoiries, insignes et légendes des grands maîtres ; deux d’entre elles présentent en outre leurs figures en pied et en haut relief. Cette acquisition qui n’a pas été conclue sans difficulté en raison des règlements qui régissent l’île de Rhodes et interdisent l’exportation des monuments anciens, a pu cependant être menée à bonne fin, grâce au concours qui nous a été prêté par le ministère des affaires étrangères et notre ambassade à Constantinople, et elle complète d’une manière inespérée la collection des œuvres de Lindos qui a été de notre part l’objet de plusieurs années de recherches assidues.

En résumé, comme il est facile de s’en convaincre par le rapide exposé qui précède, la direction du Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny n’a laissé échapper aucune occasion d’enrichir les collections qui lui sont confiées ; pas une vente ne s’est produite, pas un cabinet connu n’a été dispersé sans que le Musée en ait recueilli quelques riches épaves. Et tout récemment encore, Monsieur le Ministre, lors de la vente de San Donato à Florence, à laquelle vous nous aviez donné mission de nous rendre, deux des plus belles pièces de la collection Demidoff nous étaient adjugées dans d’excellentes conditions, grâce au concours que m’ont prêté nos nationaux présents à la vente, qui, mus par un sentiment auquel je suis heureux de rendre hommage, se sont unanimement abstenus de surenchérir du moment où je me suis porté acquéreur pour notre Musée de Cluny. Ces deux pièces étaient d’une importance hors ligne pour nos collections ; l’une, la grande croix processionnelle ornée d’émaux translucides, de belles figures en repoussé d’argent et de cabochons en cristal de roche est, sans conteste, l’une des œuvres les plus remarquables de la grande école d’orfèvrerie du commencement du xive siècle ; l’autre qui résume à elle seule, sous la forme d’un élégant cabinet vénitien, tous les arts en honneur au xvie siècle, peinture, sculpture, architecture, marqueterie, n’a de similaire dans aucune collection publique et sera d’un précieux enseignement pour nos artistes. Ces dernières acquisitions dont vous avez bien voulu me témoigner personnellement votre satisfaction dans la visite que vous avez bien voulu faire à l’Hôtel de Cluny le jour de leur arrivée, ont reçu du public un accueil non moins favorable et peuvent être classées parmi les richesses les plus saillantes de nos collections.

L’année qui vient de s’écouler a d’ailleurs été fertile en acquisitions de haute valeur, car en dehors de ces œuvres importantes provenant de la collection Demidoff et acquises à Florence au mois de mars, il importe de rappeler la cession faite tout récemment au Musée par l’administration de l’Hôtel-Dieu d’Auxerre des magnifiques tapisseries de l’Histoire de saint Étienne, données par l’évêque Jehan Baillet en 1502 à la cathédrale de cette ville, et qui ne comprennent pas moins de dix-huit grands sujets à figures de la plus remarquable exécution, se développant sur une longueur de trente-deux mètres. Il faut citer aussi l’acquisition de la précieuse collection formée par Jules Jacquemart, collection d’un intérêt capital pour l’histoire du costume en France et à l’étranger. Cette collection qui comprend plus de trois cents spécimens de chaussures des temps antiques, du moyen âge, de la renaissance et des siècles suivants était unique dans son genre et jouissait d’une réputation justement méritée dans le monde des arts. Il y avait un intérêt sérieux à en empêcher la dispersion et à prévenir les offres qui ne pouvaient manquer de venir de la part des Musées étrangers. En autorisant cette acquisition qui vient d’être promptement conclue, grâce au désintéressement dont a fait preuve la famille de Jacquemart, vous avez rendu un grand service aux artistes qui trouveront là, en nature, une mine de renseignements qu’ils étaient réduits à chercher dans des reproductions graphiques d’une exactitude fort souvent contestable.

Enfin, Monsieur le Ministre, pour clore cet aperçu, bien incomplet mais déjà trop long, peut-être, de nos acquisitions, je suis heureux de pouvoir vous informer que la belle cheminée du xvie siècle de la maison de la rue de la Croix-de-Fer à Rouen, cheminée qui était une des richesses archéologiques de cette ville et dont la Commission des monuments historiques réunie sous votre présidence, l’an dernier, m’avait chargé de poursuivre l’acquisition, a été récemment livrée au Musée. Le contrat a été signé après plusieurs mois d’hésitation de la part du propriétaire et ce beau monument de sculpture, dont la conservation est aujourd’hui assurée, vient d’être remonté dans la grande nouvelle galerie de l’Hôtel de Cluny qui sera prochainement ouverte au public.

Cette acquisition porte au nombre de sept les cheminées monumentales des xve, xvie et xviie siècles qui ont pu être recueillies par nos soins et réédifiées dans les salles du Musée ; j’ajouterai que cette dernière dépasse toutes les autres par la variété des sujets, la richesse de l’ornementation et l’habileté de l’exécution.

Il ne saurait m’appartenir, Monsieur le Ministre, d’insister sur la valeur que peuvent avoir les acquisitions que je viens d’avoir l’honneur de vous signaler tant au point de vue de l’art des temps anciens qu’à celui de son application à l’industrie moderne ; mieux que personne vous savez quelles sont les modestes ressources dont nous disposons annuellement et vous serez à même de pouvoir comparer les résultats obtenus avec la somme des crédits mis à ma disposition. Ces crédits qui n’ont pas dépassé annuellement le chiffre de dix mille francs, ont fait face à toutes ces acquisitions, sauf dans de rares exceptions comme lorsqu’il s’est agi des couronnes d’or des rois goths, de l’autel d’or de Bâle, trésors d’art dans lesquels la matière jouait un rôle dont il fallait tenir compte et de quelques œuvres d’une valeur exceptionnelle ; et quels qu’aient été les développements pris par les collections de l’Hôtel de Cluny, il y a toujours été pourvu, aussi bien que pour la restauration et l’entretien des bâtiments, sur les ressources ordinaires du service des monuments historiques, sans qu’aucun crédit extraordinaire ait été demandé à ce sujet. C’est un fait qui a son importance et que je devais vous signaler.

Si les collections du Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny se sont accrues d’une manière considérable par voie d’acquisition, les donations, les legs et les cadeaux d’une importance majeure qui leur ont été faits, n’ont pas moins contribué à leur développement.

Le nombre des donateurs s’élève aujourd’hui au chiffre imposant de quatre cent soixante-dix, chiffre qui est cependant bien loin de représenter l’importance des donations, attendu que bon nombre d’entre elles comprennent des suites nombreuses et quelquefois des collections entières.

Il en est ainsi des legs faits par le comte Honoré de Sussy, par M. Cottenot, par M. Labouchère qui ont laissé au Musée, par testament, de magnifiques séries d’armes, de meubles et d’ustensiles de guerre et de chasse des xve et xvie siècles ; — tel aussi le legs du baron Des Mazis auquel le Musée doit une nombreuse et brillante réunion d’objets en fer travaillé et en serrurerie d’une valeur inappréciable ; celui de M. d’Affry de la Monnoye, qui a laissé à l’Hôtel de Cluny sa collection de jetons anciens, laquelle ne comprenait pas moins de six mille pièces relatives à l’histoire de France et principalement à celle de la ville de Paris ; et enfin le beaux legs de M. Jauvin d’Attainville, composé de ce qu’il avait réuni de pièces précieuses en bijoux, émaux, broderies, faïences italiennes, matières rares, etc. ; puis, tout récemment celui de M. Henri Gérard, comprenant plus de deux cents pièces, meubles, bois sculptés, bas-reliefs, faïences italiennes et françaises, etc.

En dehors de ces legs qui ont enrichi le Musée d’ensembles sur l’importance desquels il serait superflu d’insister, d’autres objets isolés, dont quelques-uns d’une grande valeur, lui ont été remis en vertu de dispositions testamentaires, tels que le grand émail du roi René légué par Mme veuve Labadie, des beaux meubles, des peintures, des marbres, des bijoux, des émaux, des instruments de musique laissés par Mme veuve Bourquelot, MM. Alfred Say, Charbonnel, Bonneau, Lafosse, Laurent, Villemain, Claude Polissard, Boissard de Boisdenier, Arthur Poussier, Frédéric Peyton, Ismérie Petit, Dr Pech de Narbonne, Mme veuve Grillon, Mlle Morand, M. Fabien Lambert.

Tout le monde a pu voir à l’Exposition universelle de 1878 le grand et beau modèle du château de Pierrefonds exécuté sous la direction de M. Viollet-le-Duc et qui donne l’idée la plus exacte de cet intéressant spécimen de l’architecture militaire française du xve siècle ; ce modèle en pierre de Saint-Pierre-Aigle vient d’être donné au Musée par M. Mozet, entrepreneur des travaux de Pierrefonds et MM. Mesureur et Monduit fils ont tenu à honneur de le compléter en exécutant tous les ouvrages de plomberie, crêtes, épis, poinçons, etc. ; nous lui avons consacré une des salles du rez-de-chaussée de l’Hôtel de Cluny.

Nous voudrions pouvoir mettre ici sous vos yeux les noms des personnes qui nous ont enrichis de leurs dons et parmi lesquels nous trouvons ceux de savants comme Mérimée, La Saussaye, Saulcy, Lenormant, Jules Cloquet, Benjamin Fillon, d’artistes comme Viollet-le-Duc, Lefuel, Bailly, Boeswillwald, Raffet, Mathieu Meusnier, Révoil, de collectionneurs émérites tels que le baron de Girardot, Signol, Séguin, vicomte Clerc, Mannheim, Mme Humbert de Molard, Gustave Dreyfus, marquis de Vibraye, baron Davillier, Feuillet de Conches, Maillet du Boullay, etc., mais le nombre de ces donations est considérable et nous venons d’en donner le chiffre qui suffit à lui seul à expliquer l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons d’en reproduire ici la liste sur laquelle figurent des souverains étrangers, les conseils municipaux de plusieurs villes de France et une foule d’érudits et de collectionneurs éminents.

Ces noms sont d’ailleurs inscrits aux inventaires et aux catalogues du Musée et chacun des objet donnés porte en outre une inscription gravée sur bronze qui rappelle sa provenance et le nom de son donateur. C’est là un modeste mais juste hommage bien dû aux nombreuses marques de sympathie dont le Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny a été l’objet et qui ont contribué pour une si large part à l’accroissement de ses collections pendant les quelques années qui viennent de s’écouler.

J’ai l’honneur de vous prier, Monsieur le Ministre, de vouloir bien agréer l’expression de mes sentiments les plus respectueux.


Le Directeur du Musée des Thermes
et de l’Hôtel de Cluny,

E. du SOMMERARD.


Hôtel de Cluny. — 10 Février 1881.