Catherine Morland/V

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Catherine Morland
Traduction par Félix Fénéon .
La Revue blancheTome XVI (pp. 414-416).
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V


Au théâtre, ce soir-là, Catherine n’était pas tellement occupée à écouter la pièce et à répondre aux signes de tête et sourires de Mlle Thorpe qu’elle négligeât d’inspecter, en l’honneur de M. Tilney, toutes les loges que pouvait atteindre son regard inquisiteur ; en vain. — M. Tilney dédaignait le théâtre, comme la Pump-Room. Elle espérait être plus heureuse le jour suivant ; et quand, le lendemain matin, elle vit le soleil réaliser ses souhaits de beau temps, elle ne douta guère de la réussite de son autre souhait ; car un beau dimanche à Bath vide toutes les maisons de leurs habitants, et chacun en profite pour se promener et pour dire aux personnes de sa connaissance : Ah ! qu’il fait donc beau temps !

Dès la fin du service divin, les Thorpe et les Allen se rejoignirent allègrement ; et, après avoir stationné à la Pump-Room le temps de découvrir que la foule y était insupportable et qu’il n’y avait pas là un gentil visage à voir, ce que chacun découvrait chaque dimanche de la saison, ils se hâtèrent d’aller au Crescent respirer le grand air en meilleure compagnie. Là, Catherine et Isabelle, bras dessus bras dessous, goûtèrent de nouveau les douceurs de l’amitié, en une conversation sans contrainte. Elles parlèrent beaucoup et joyeusement ; mais, de nouveau, Catherine fut déçue dans son espoir de retrouver son partenaire. On ne le rencontrait nulle part ; toutes les recherches furent également infructueuses, aux flâneries du matin, aux réunions du soir ; ni aux Upper Booms ni aux Lower Rooms, aux bals parés, aux bals tout court, on n’en voyait trace ; ni parmi les promeneurs, les cavaliers, les conducteurs de cabriolet de la matinée. Son nom n’était pas sur les registres de la Pump-Room, et toute curiosité échouait. Il devait avoir quitté Bath ; pourtant il n’avait pas dit que son séjour dût être si court. Cette sorte de mystère, toujours si seyante à un héros, magnifia sa personne et ses manières dans l’imagination de Catherine, et aviva son désir de le connaître mieux. Par les Thorpe elle ne pouvait rien apprendre, car ils n’étaient à Bath que depuis deux jours quand ils avaient rencontré Mme Allen. C’était toutefois un sujet dont elle s’entretenait souvent avec son amie, de qui elle recevait tous les encouragements possibles de penser à lui : l’impression laissée en son esprit par M. Tilney ne risquait donc pas de pâlir. Isabelle était convaincue que ce devait être un charmant jeune homme ; elle était non moins convaincue qu’il devait être ravi de Catherine et que, par conséquent, il reviendrait bientôt. Elle lui savait gré d’être un clergyman, « car elle devait confesser sa sympathie pour l’Église » ; et quelque chose comme un soupir lui échappait tandis qu’elle disait cela. Peut-être Catherine avait-elle tort de ne pas lui demander la cause de cette gentille émotion, mais elle n’était pas assez au fait des finesses de l’amour et des devoirs de l’amitié pour savoir quand une délicate raillerie est en situation, ou quand il convient de forcer une confidence.

Mme Allen était maintenant tout à fait satisfaite de Bath. Elle avait trouvé des relations et, par fortune, dans la famille d’une ancienne amie chère entre toutes ; et, comble de chance, ces amis étaient loin d’être aussi somptueusement nippés qu’elle. Son cri quotidien : « Que je voudrais donc avoir des relations à Bath ! » était devenu : « Quel bonheur que nous connaissions Mme Thorpe ! » et elle était aussi empressée à provoquer la rencontre des deux familles que pouvaient l’être Catherine et Isabelle mêmes ; jamais satisfaite de sa journée si elle n’en avait consacré la majeure part, auprès de Mme Thorpe, à ce qu’elle appelait une conversation et qui n’était presque jamais un échange d’opinions et souvent n’avait pas même de sujet commun, car Mme Thorpe parlait principalement de ses enfants et Mme Allen de ses robes.

Les progrès de l’amitié de Catherine et d’Isabelle furent rapides, comme son début avait été chaleureux. Elles brûlèrent les étapes. Elles s’appelaient par leur nom de baptême, se donnaient toujours le bras à la promenade, s’épinglaient leur traîne avant la danse et, dans les quadrilles, ne voulaient jamais se séparer. Quand il faisait mauvais temps, elles se réunissaient encore, au mépris de la pluie et de la boue, et s’enfermaient pour lire ensemble des romans. Oui, des romans ; car je ne donne pas dans cette mesquine et maladroite habitude, qu’ont les auteurs de romans, de déprécier, par leur blâme, toute une catégorie d’œuvres dont ils ont eux-mêmes accru le nombre : se joignant à leurs ennemis pour décerner les plus rogues épithètes à ces œuvres-là et n’en permettant presque jamais la lecture à leur héroïne qui, si elle ouvre par hasard un roman, ne fera certainement que le feuilleter, et avec dégoût. Las ! si l’héroïne d’un roman n’est pas patronnée par l’héroïne d’un autre roman, de qui pourra-t-elle attendre protection et égards ? Laissons aux rédacteurs de revues le soin d’incriminer toute effusion d’imagination et de déplorer, sur un mode marmiteux, les riens qui font maintenant gémir les presses. Ne désertons pas notre propre cause. Nous sommes une caste fort décriée. Par vanité, ignorance ou mode, nos ennemis sont presque aussi nombreux que nos lecteurs ; et, tandis que les prestiges du 900e abréviateur de l’  « Histoire d’Angleterre » ou ceux du monsieur qui réunit et publie douze vers de Milton, de Pope, de Prior, avec un morceau du Spectateur et un chapitre de Sterne, sont exaltés par mille plumes, il semble qu’il y ait un souci presque général de contester l’importance et de sous-évaluer le travail du romancier, bref, mépriser des œuvres qui ne se recommandent que par de l’invention, de l’esprit et du goût. « Je ne suis pas un liseur de roman ; un coup d’œil à peine aux romans ; ne vous imaginez pas que je lise souvent des romans ; ce n’est vraiment pas mal pour un roman. » Tel est le jargon en usage. « Et que lisez-vous, Miss *** ? — Oh ! ce n’est qu’un roman ! » réplique la jeune personne, en laissant tomber son livre avec une indifférence affectée ou quelque honte. « Ce n’est que Cécile, ou Camille, ou Bélinde » : c’est seulement une œuvre dans laquelle les plus belles facultés de l’esprit sont prodiguées et qui offre au monde, en un langage de choix, la plus complète science de la nature humaine, la plus heureuse image de ses variétés, les plus vives effusions d’esprit et d’humour. Mais, qu’elle eût été aux prises avec un volume du Spectateur, combien orgueilleusement elle eût produit le livre, et proclamé son titre ! quoiqu’il soit peu probable qu’une jeune personne de goût puisse ne pas être rebutée par le sujet et le style de cette volumineuse publication où sont colligés surtout des anecdotes improbables, des traits de caractère extravagants, des thèmes de conversation qui ne concernent plus âme qui vive, le tout en un langage dont la fréquente grossièreté est peu faite pour donner une idée flatteuse du temps qui la supporta.