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Catriona/08

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Catriona (Les Aventures de David Balfour, II)
Traduction par Jean de Naÿ.
Hachette (p. 75-85).


VIII

UN DUEL


Le jour suivant, 29 août, je fus fidèle au rendez-vous chez l’avocat général ; j’avais endossé des vêtements neufs que j’avais commandés et qui venaient seulement de m’être livrés.

« Oh ! dit Prestongrange en me voyant, vous êtes bien beau aujourd’hui ; mes filles vont avoir un superbe cavalier. Allons, je vous en sais gré, monsieur David, je vous en sais gré. Je crois que nous finirons par nous entendre et que nos peines touchent à leur fin.

— Vous avez donc des nouvelles de mon affaire ? m’écriai-je.

— Au delà de vos espérances, répliqua-t-il. Votre témoignage va être accepté ; et vous pourrez, si cela vous plaît, venir en ma compagnie à l’audience qui doit être tenue à Inverary le 21 du mois prochain. »

La surprise me coupa la parole.

« En attendant, continua-t-il, je ne veux pas vous demander de renouveler votre promesse, mais je vous conseille cependant d’être très discret. Demain, votre déposition sera reçue et en dehors de cette circonstance, moins vous parlerez, plus tôt l’affaire s’arrangera.

— Je tâcherai d’être discret, dis-je ; mais je dois vous remercier pour cette heureuse solution et je le fais avec reconnaissance. Après la journée de hier, milord, cela me produit l’effet du paradis. Je peux à peine y croire !

— Vous pouvez y croire, dit-il avec douceur, et je suis très content de vous entendre me remercier, car je pense que vous pourrez sous peu me prouver votre gratitude ; — il toussa — ou même dès maintenant. — Votre déposition (quoique je ne veuille pas vous ennuyer de cela maintenant) changera sans nul doute le fond du procès pour toutes les personnes dont il s’agit, et cela me permet d’entrer avec vous dans des considérations accessoires.

— Milord, m’écriai-je, excusez-moi de vous interrompre, mais comment tout cela est-il devenu possible ? Les obstacles dont vous me parliez samedi semblaient, même à moi, tout à fait insurmontables. Comment a-t-on pu les écarter ?

— Mon cher monsieur David, répliqua-t-il, vous comprenez que même à vous, comme vous dites, il ne me siérait pas de divulguer les desseins du gouvernement ; vous devez vous contenter, s’il vous plaît, de savoir le fait lui-même. »

Il me sourit d’un air paternel tout en jouant avec sa plume, il semblait qu’il fût impossible de soupçonner cet homme d’une ombre de fausseté ; cependant, quand il prit une feuille de papier, trempa sa plume dans l’encrier, et recommença à m’adresser la parole, je ne me sentis plus aussi certain de sa sincérité et je me tins sur mes gardes.

« Il y a un point que je voudrais aborder, dit-il ; je l’ai laissé dans l’ombre avec intention, mais ce n’est plus nécessaire maintenant. Cela ne fait pas partie, bien entendu, de votre interrogatoire dont je n’ai pas à m’occuper ; ce que je vous demande est d’un ordre privé et me touche personnellement : vous dites que vous avez rencontré Alan Breck sur la colline ?

— C’est vrai, milord.

— Immédiatement après le meurtre ?

— Immédiatement.

— Lui avez-vous parlé ?

— Je lui ai parlé.

— Vous le connaissiez déjà ? dit-il négligemment.

— Je ne puis deviner quelles raisons vous avez de le supposer, Milord, mais cela est exact.

— Et quand l’avez-vous quitté de nouveau ?

— Je réserve ma réponse, répondis-je, cette question me sera posée aux Assises.

— Monsieur Balfour, dit-il, vous ne voulez pas comprendre que mes questions ne peuvent vous nuire. Je vous ai promis la vie et l’honneur ; croyez-moi, je suis un homme de parole. Vous pouvez par conséquent me répondre en toute sécurité. Vous supposez, à ce que je vois, que vous pouvez protéger Alan ; et vous me parlez de votre gratitude qui, j’ose le dire, est assez bien justifiée. Il y a là-dedans bien des considérations diverses, toutes visant le même but, et je ne croirai jamais que vous ne puissiez pas nous aider à mettre la main sur Alan si vous le vouliez.

— Milord, je vous donne ma parole que je ne puis même pas deviner où est Alan. »

Il attendit une seconde.

« Ni comment on pourrait le trouver ? » demanda-t-il.

Je demeurai devant lui muet comme un soliveau.

« Voilà la preuve de votre reconnaissance, — et il laissa passer encore un moment de silence. Eh bien, je n’ai pas de chance, reprit-il enfin en se levant, je n’ai pas de chance et nous jouons toujours aux propos interrompus. Mais c’est assez. Vous serez prévenu du jour, du lieu et du personnage qui doit vous interroger. En attendant, mes filles comptent sur vous, elles ne me pardonneraient pas de retenir leur cavalier. »

Je fus aussitôt livré aux mains de ces Grâces et je les trouvai délicieusement habillées et belles comme des fleurs.

Au moment où nous passâmes le seuil de la porte, il arriva un petit incident qui, plus tard, eut de grosses conséquences : j’entendis un fort coup de sifflet, bref comme un signal, et, regardant autour de moi, j’aperçus la tête rouge de Niel, le fils de Duncan (celui qui avait perdu la pièce de six pence destinée au tabac de James More). Une minute après, il avait disparu sans que j’eusse pu reconnaître le cotillon de Catriona, auprès de qui je le supposais être de service.

Mes trois gardiennes me conduisirent par Bristo et Bruntsfield Links, d’où un chemin menait à Hope Park, un magnifique jardin coupé d’allées sablées, avec des bancs et des tentes et gardé par un factionnaire. Le temps m’avait paru long pendant cette promenade ; les deux plus jeunes misses affectaient un air de lassitude qui me refroidissait singulièrement. La plus âgée me regardait parfois d’un air un peu moqueur et, bien que je fusse plus sûr de moi que le jour précédent, j’avais des efforts à faire pour résister à ma timidité. Arrivés dans le Park, nous nous trouvâmes aussitôt entourés d’une bande de huit ou dix jeunes gens (dont quelques-uns étaient des officiers et les autres des avocats) qui se pressaient pour saluer les jeunes beautés ; je fus présenté à tous en bonne et due forme et tous parurent très vite oublier ma présence.

Les mondains en société sont comme des animaux sauvages, ils méprisent ou ils attaquent un étranger sans la moindre civilité ou, pour mieux dire, sans la moindre humanité ; je suis sûr que si j’avais été au milieu de babouins, ils m’auraient témoigné tout autant d’égards. Quelques-uns des avocats s’érigeaient en hommes d’esprit et plusieurs des officiers en querelleurs ; il m’aurait été difficile de dire lequel de ces deux extrêmes m’était le plus antipathique. Tous avaient une manière de tenir leurs épées et les basques de leur habit qui, par jalousie, m’aurait rendu capable de tomber sur eux à coups de poing et de les chasser du Park. Je pense que, de leur côté, ils m’en voulaient beaucoup de la jolie société avec laquelle je venais d’arriver ; aussi, peu à peu, ils me devancèrent et je dus me contenter de marcher à l’arrière-garde, seul avec mes pensées. Tout à coup, cependant, je fus tiré de ma rêverie par un des officiers, le lieutenant Hector Duncansby qui, d’un air ironique, me demanda si mon nom était bien « Palfour ».

Je lui répondis que oui, mais pas très aimablement, car ses manières étaient à peine polies.

« Ah ! Palfour ! dit-il, et il répéta : Palfour ! Palfour !

— Je vois que mon nom ne vous plaît pas monsieur, lui dis-je, vexé de me laisser troubler par ce rustaud.

— Non, répondit-il, je réfléchissais seulement.

— Je ne vous conseille pas de recommencer, monsieur, je crois que vous pourriez vous en repentir.

— Avez-vous jamais entendu raconter, fit-il, où Alan Grigor trouva les pincettes ? »

Je lui demandai ce qu’il pouvait vouloir dire et il me répondit en éclatant de rire que je devais avoir trouvé le tisonnier à la même place et que je l’avais sans doute avalé.

Il n’y avait pas d’erreur et mes joues s’empourprèrent.

« Avant d’injurier les autres, dis-je, je crois que je tâcherais d’abord d’apprendre à parler correctement. »

Il me prit par la manche et, me faisant un signe de tête, me conduisit tranquillement vers la grille du Park. Mais nous ne fûmes pas plus tôt hors de vue que ses manières changèrent.

« Voilà pour vous, stupide habitant des Basses Terres », s’écria-t-il en m’envoyant un coup de poing dans la mâchoire.

Je le payai de retour ; alors il s’éloigna de quelques pas et me saluant cérémonieusement :

« Assez de coups, dit-il, je serai l’offensé, car qui oserait dire à un gentilhomme, officier du roi, qu’il ne parle pas correctement l’anglais ? Nous avons des épées dans nos fourreaux et voici King’s Park tout près. Voulez-vous marcher devant ou préférez-vous que je vous indique la route ? »

Je lui rendis son salut, je lui dis de passer devant et je le suivis. Tout en marchant, je l’entendais grommeler entre ses dents de sorte que je pouvais supposer que je l’avais vraiment offensé. Mais le commencement de la querelle était là pour démentir cette prétention ; il était manifeste qu’il était venu avec le projet de me provoquer, manifeste que je venais de tomber dans un nouveau piège de mes ennemis, manifeste enfin que, vu mon peu d’expérience, j’allais succomber dans cette rencontre.

Quand nous fûmes dans ce désert de King’s Park, je fus tenté une demi-douzaine de fois de m’enfuir à toutes jambes, tellement il m’en coûtait de montrer mon ignorance en fait d’escrime et étant tout aussi peu désireux de mourir ou même d’être blessé. Cependant, je me dis que puisque la malice de mes ennemis prenait de telles proportions, il ne me servirait à rien de me sauver ; je pensai aussi que mourir par l’épée était un progrès et valait mieux que la potence ; d’ailleurs, mon émotion et le coup que j’avais reçu m’avait mis hors d’état de courir, mon adversaire me poursuivrait et n’aurait pas de peine à m’atteindre, ce qui ajouterait la honte à mon malheur. Je continuai donc à marcher derrière lui comme un homme qui suit le bourreau et sans beaucoup plus d’espérance.

Nous atteignîmes les rochers abrupts que l’on voit dans ces parages et arrivâmes à Hunter’s Bog. Là, sur une pièce de beau gazon, mon adversaire dégaina. Nous n’avions que les oiseaux pour témoins : ma seule ressource fut de l’intimider et je fis aussi bonne figure que possible, mais sans réussir à manier mon épée, car M. Duncansby, surprenant mes fautes, s’arrêta, me regarda durement et se mit à gesticuler avec violence. Je n’avais rien vu faire de semblable à Alan et, très troublé par la pensée de la mort, je perdis tout sang-froid ; je me résignai à ma situation actuelle, mais j’aurais donné beaucoup pour pouvoir me sauver.

« Que le diable vous emporte ! » cria-t-il. Et engageant le combat, du premier coup, il fit voler mon épée et l’envoya tomber au loin dans les joncs.

Deux fois, cette manœuvre fut répétée et la troisième, quand je rapportai mon arme humiliée, je m’aperçus qu’il avait remis la sienne au fourreau et m’attendait le visage contracté et les mains croisées derrière le dos.

« Soyez damné si je vous touche ! » s’écria-t-il, et il me demanda avec violence de quel droit je me battais avec un gentilhomme du moment que je ne savais pas distinguer l’endroit de l’envers d’une épée.

Je répondis que la faute en était à ceux qui m’avaient élevé, mais qu’il devait me rendre la justice de dire que je lui avais donné satisfaction autant qu’il était en mon pouvoir et que je m’étais conduit comme un gentilhomme.

« C’est la vérité, dit-il. Je suis brave et hardi comme un lion, mais combattre sans savoir un mot d’escrime comme vous l’avez fait, je le déclare, cela me dépasse, et je regrette le coup de poing que je vous ai donné, bien que je croie que le vôtre a été plus fort, car je le sens encore. Je vous assure que si j’avais su de quoi il s’agissait, je ne me serais pas mêlé de cette affaire.

— Voilà qui est bien dit, répliquai-je, et je suppose que vous ne consentirez plus une autre fois à servir d’instrument à mes ennemis.

— Non, en vérité, Balfour, et je trouve que l’on a mal agi avec moi, c’est comme si on m’avait donné une vieille femme pour adversaire. Je le déclarerai au comte et je le provoquerai lui-même.

— Si vous saviez le motif de ma querelle avec M. Simon, vous seriez plus offensé encore d’avoir trempé dans l’affaire. »

Il jura qu’il en croyait ma parole, que tous les Lovat étaient faits de même farine et qu’ils sortaient de la meule du diable. Tout à coup, me prenant la main, il proclama que j’étais un bon garçon, qu’il était grand dommage que mon éducation eût été négligée au point de vue des armes, et que, s’il en avait le temps, il s’en occuperait lui-même avec plaisir.

« Vous pouvez me rendre un bien plus grand service, lui dis-je alors, c’est de venir avec moi chez un de mes ennemis pour attester comment je me suis conduit aujourd’hui ; voilà le vrai service, car quoiqu’il m’ait envoyé un galant homme pour adversaire, c’était certainement ma mort que désirait M. Simon. Il en enverra un second, puis un troisième, et vous pouvez juger par ce que vous avez vu de mon habileté quel sera le résultat.

— Je n’aimerais pas plus que vous cette perspective si j’avais votre âge. Mais je veux vous faire réparation et justice, Balfour, conduisez-moi. »

Nous nous mîmes aussitôt en route ; si le matin j’avais marché lentement, mes pieds au contraire étaient légers quand nous sortîmes du Park. C’était comme dans la vieille chanson : « Sûrement, l’amertume de la mort est passée. » Je me souviens que j’étais extrêmement altéré et en passant, je bus au puits de Sainte-Marguerite ; la douceur de cette gorgée d’eau me parut délicieuse. Nous allâmes à travers l’Asile, puis par Canongate et fûmes bientôt à la porte de Prestongrange. Tout en marchant, nous avions arrangé entre nous les détails de ce qui allait se passer. Le valet de pied nous apprit que son maître était chez lui, mais qu’il était occupé et que sa porte était défendue.

« Mon affaire ne durera pas plus de trois minutes et elle ne souffre point de retard, dis-je, elle n’a rien de secret et je serai même content d’avoir des témoins. »

Pendant que le domestique s’éloignait, non sans répugnance, pour s’acquitter de sa commission, nous osâmes le suivre dans l’antichambre, où l’on entendait le murmure confus de plusieurs voix dans la pièce voisine. Le fait est qu’ils étaient trois à la même table, Prestongrange, Simon Fraser et M. Erskine, shérif de Perth, et tous justement en consultation sur le crime d’Appin ; ils parurent un peu troublés par les paroles du valet, mais décidèrent de me recevoir.

« Eh bien, monsieur Balfour, qu’est-ce qui vous ramène ? et qui est cet officier qui vous accompagne ? » demanda l’avocat général.

Quant à Fraser, il se borna à regarder la table devant lui.

« Cet officier est ici pour apporter un petit témoignage en ma faveur, milord, et j’espère que vous voudrez bien l’entendre, dis-je en me tournant vers Duncansby.

— J’ai seulement ceci à déclarer, dit le lieutenant : je me suis battu aujourd’hui avec Balfour à Hunters’Bog — je le regrette maintenant, d’ailleurs ; — il s’est conduit aussi noblement que peut le souhaiter un gentilhomme. Et j’ai un grand respect pour Balfour, ajouta-t-il.

— Je vous remercie, lui dis-je, de votre honnête langage. »

Là-dessus, Duncansby fit un grand salut et se retira comme nous en étions convenus.

« En quoi cela me regarde-t-il ? demanda Prestongrange.

— Je vais en deux mots l’expliquer à Votre Excellence, répondis-je. J’ai amené ici ce gentilhomme, un officier du roi, pour me rendre justice. Maintenant que ma réputation est faite, et jusqu’à une certaine date que Votre Excellence peut deviner, il sera tout à fait inutile de dépêcher contre moi d’autres officiers, car je ne suis pas disposé à me battre contre toute la garnison du château. »

Les veines se gonflaient sur le front de Prestongrange et il me regardait avec fureur.

« Je crois que le diable a lâché ce chien de garçon dans mes jambes, s’écria-t-il, puis se tournant avec colère vers son voisin :

« Ceci est un de vos coups, Simon, s’écria-t-il, je reconnais votre main dans l’affaire et, laissez-moi vous le dire, je m’en souviendrai. Il est déloyal, quand nous étions d’accord sur un moyen, d’en employer un autre à mon insu. Comment ! vous me laissez envoyer ce garçon avec mes propres filles ! Et parce qu’il m’est échappé un mot avec vous… Fi, monsieur ! Gardez vos stratagèmes ! »

Simon était pâle comme la mort.

« Je ne veux plus servir de balle élastique entre vous et le duc, s’exclama-t-il. Arrivez à vous entendre, ou bien brouillez-vous tout à fait, mais faites-le tout seuls ! Je n’entends plus transmettre vos instructions contradictoires et être blâmé des deux côtés. Car si je voulais vous dire ce que je pense de vos affaires du Hanovre, cela vous ferait chanter. »

Le shérif Erskine avait gardé son sang-froid et il intervint doucement.

« En attendant, dit-il, je crois que nous devrions assurer à M. Balfour que sa réputation de courage est bien établie. Il peut dormir en paix. Jusqu’à la date à laquelle il a bien voulu faire allusion, il ne sera plus mis à l’épreuve. »

Sa présence d’esprit ramena les autres à la prudence et ils se hâtèrent de me congédier avec quelques vagues formules de politesse.