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Catriona/16

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Catriona (Les Aventures de David Balfour, II)
Traduction par Jean de Naÿ.
Hachette (p. 157-166).


XVI

LE TÉMOIN ABSENT


Le 17 septembre, jour que j’avais rendez-vous avec Stewart l’avoué, je me sentis en révolte contre le sort. La pensée qu’il m’attendait à Fink’s Arms, ce qu’il allait supposer en ne me voyant pas, et ce qu’il me dirait à notre première rencontre, tout cela m’accablait. J’étais forcé de m’avouer que la réalité lui paraîtrait invraisemblable ; je trouvais cruel de passer pour un menteur et un poltron, alors que je n’avais rien négligé pour tenir ma parole. J’avais beau examiner ma conduite, j’avais agi comme un frère envers James et j’avais le droit, sans vanité, d’être fier du passé. Quant au présent, il ne dépendait plus de ma volonté ; je ne pouvais traverser la mer à la nage, ni m’enlever dans les airs. Andie seul était en mesure de me procurer un dernier moyen d’arriver à temps. Je lui avais rendu service et il m’avait pris en affection ; une fois encore, il fallait essayer de le persuader. Je me mis aussitôt à sa recherche. L’après-midi s’achevait, le silence régnait sur le Bass, interrompu seulement par le clapotis d’une mer tranquille ; les trois Highlanders avaient gravi les rochers, Andie était seul, assis parmi les ruines, sa Bible à la main. En m’approchant, je le trouvai endormi, et j’attendis son réveil. Je commençai alors à plaider ma cause.

« Si je croyais que ce fût pour votre bien, Sharos ! fit-il en me regardant par-dessus ses lunettes.

— C’est pour sauver quelqu’un et pour tenir ma parole, que voulez-vous de mieux ? Oubliez-vous les paroles de l’Écriture, vous qui avez la Bible sur les genoux : « Que sert à l’homme de gagner l’univers ?… »

— C’est très bien pour vous, mais moi aussi, j’ai donné ma parole, et vous me demandez tout simplement d’y manquer pour de l’argent.

— Andie ! Vous ai-je dit ce mot-là ?

— Le mot importe peu ; voici la chose : si je faisais ce que vous voulez, je perdrais ma place et vous m’en procureriez une autre, naturellement, même avec un petit bénéfice pour votre propre satisfaction, n’est-ce pas là un pot-de-vin ? un marché ? Si encore j’étais certain de ce pot-de-vin ! Mais d’après ce que je vois, ce n’est pas si sûr… Si vous êtes pendu, vous ! qu’en sera-t-il de moi ? Non, c’est impossible ; ainsi allez-vous-en, s’il vous plaît, et laissez-moi lire mon chapitre. »

Je ne fus pas mécontent de cette conversation, je reconnaissais que je devais à Prestongrange une certaine gratitude pour m’avoir sauvé par un stratagème violent et illégal, mais qui m’avait délivré de tous mes scrupules et perplexités. Cela ne m’empêchait pas de sentir lourdement le poids de ma chaîne, et à mesure que la date avançait, je pensais de plus en plus à James. Le 21 septembre, jour du procès, je me trouvai si malheureux de mon inaction, que je ne me souviens pas de l’avoir été davantage, sauf peut-être sur l’île d’Earraid[1]. La moitié de la journée, je restai couché non loin de la mer, le corps immobile, l’esprit plein de pensées pénibles ; parfois, je m’endormais, mais la cour d’assises d’Inverary, l’accusé regardant de tous côtés pour chercher son témoin absent, ce tableau m’obsédait dans le sommeil et je m’éveillai en sursaut, baigné de sueur, et avec une sensation de douleur intense. J’avais bien vu qu’Andie me regardait de loin, mais je n’y avais pas fait attention ; à ce moment-là, vraiment, la vie m’était à charge et le pain me semblait amer.

De bonne heure, le lendemain matin (vendredi 22), un bateau arriva avec des provisions et Andie me remit un paquet. Il n’y avait pas d’adresse, mais seulement le sceau du gouvernement. Dans le paquet, je trouvai deux billets. Le premier que j’ouvris était conçu en ces termes :

« Monsieur Balfour doit voir maintenant qu’il est trop tard pour intervenir. Sa conduite sera appréciée et sa discrétion récompensée. »

Cela paraissait avoir été écrit maladroitement et de la main gauche. L’auteur avait pris toutes les précautions pour ne pas se compromettre ; le cachet qui servait de signature était apposé sur une feuille distincte où il n’y avait pas trace d’écriture. Je dus reconnaître l’habileté de mes adversaires et je digérai tant bien que mal la menace cachée sous la promesse.

Le second billet était bien plus surprenant encore, il était écrit de la main d’une femme. Le voici textuellement :

« Monsieur David Balfour est informé qu’une amie a veillé sur lui et cette amie a les yeux gris. »

Je demeurai stupéfait ; un billet si étrangement conçu et tombant entre mes mains à un tel moment et avec le sceau du gouvernement ! Les yeux gris de Catriona me revinrent en mémoire. Avec un élan de joie, je pensai que c’était elle qui devait être « l’amie » en question. Mais qui pouvait bien avoir écrit ces lignes et les avoir jointes à la missive de Prestongrange ? Ce qu’il y avait de plus étonnant, c’est qu’on eût jugé utile de me donner cette agréable nouvelle pendant que j’étais encore sur le Bass. Miss Grant était la seule que je pusse soupçonner d’être l’auteur du billet. Je n’avais pas oublié qu’elle et ses sœurs avaient baptisé Catriona « les yeux gris » ; puis, en manière de plaisanterie, elle avait employé avec moi cet accent rustique que je retrouvais dans l’orthographe de la lettre.

J’avais peine à croire que Prestongrange lui eût confié une affaire si secrète, à moins qu’elle n’eût su prendre sur lui plus d’ascendant que je ne l’avais cru. Je me rappelais aussi le caractère conciliant de l’avocat général, qui ne se départait jamais de ses manières douces et cauteleuses. Supposant que ma réclusion m’avait blessé, il avait inventé ce baume et avait laissé passer ce message amical. Ne savais-je pas comment il s’entendait à mêler les caresses aux menaces ?

Si telle avait été son intention, j’avoue que son but fut atteint. Ma colère ne résista pas à l’évocation des « yeux gris », je me sentis repris par les sentiments les plus égoïstes ; j’escomptais déjà la récompense offerte pour ma discrétion et qui ne pouvait être autre que la présence et l’amitié de Catriona. « En vain, dit l’Écriture, le filet est-il tendu sous les yeux des oiseaux ? »

L’homme n’est pas plus sage que l’oiseau ! je voyais le piège et j’allais m’y laisser prendre.

J’en étais là, mon cœur battait d’émotion, les yeux gris de Catriona brillaient devant moi comme deux étoiles, quand Andie vint tout à coup rompre le charme.

« Je vois que vous avez eu de bonnes nouvelles ? » dit-il. Tout en parlant, il me dévisageait avec curiosité. À l’instant, la vision de James Stewart et de la Cour d’assises envahit mon esprit, et ma volonté se retourna comme une porte sur ses gonds. Les procès, pensai-je, se prolongent parfois au delà des prévisions. Si même j’arrivais trop tard à Inverary pour déposer devant la cour, je pourrais peut-être encore tenter de sauver James et je n’aurais pas failli à mon devoir. En un clin d’œil, mon plan fut fait.

« Andie, lui demandai-je, c’est toujours demain que je serai libre ? »

Il me répondit qu’il n’y avait rien de changé dans ses instructions.

« A-t-on désigné l’heure ? »

Il me répondit que l’ordre portait deux heures après midi.

« Et le lieu ?

— Quel lieu ? fit-il.

— Le lieu où je dois débarquer ? »

Il m’avoua n’avoir là-dessus aucune consigne.

« Alors, dis-je, le ciel est pour moi ! Le vent est d’est, ma direction est ouest. Gardez le bateau qui vient d’arriver, je le loue ; nous remonterons le Forth toute la journée et à deux heures, demain, vous me débarquerez aussi loin que nous aurons pu parvenir.

— Comment, mon gaillard ! vous voulez encore essayer d’aller à Inverary ?

— Bien sûr, Andie.

— Eh bien, vous êtes difficile à battre, répondit-il ; j’ai eu pitié de vous hier toute la journée, et jusque-là, je ne savais vraiment pas ce que vous désiriez au fond du cœur ! »

Cela était un coup d’éperon donné à un cheval boiteux.

« Un mot pour vous, Andie, fis-je aussitôt. Mon plan a un autre avantage. Nous laisserons les Highlanders ici, et un bateau de Castleton viendra les chercher demain, Neil a un drôle d’air quand il vous regarde et ces têtes rouges ont toujours de la rancune ; moi parti, on verrait peut-être des couteaux en l’air. Puis, si on vous faisait quelque question à mon sujet, vous auriez une excuse toute prête. « Nos vies étaient en danger avec ces sauvages ; répondant de ma sûreté, vous avez pris le parti de me soustraire à leur voisinage et de me garder sur le bateau jusqu’à l’heure prescrite. » Et savez-vous, Andie, je crois que ce parti est le meilleur pour vous ?

— Il est certain que je n’ai aucune envie d’en venir aux mains avec Neil, dit-il ; Tam Anster, que nous enverrons les chercher, s’en tirera mieux que moi, car il est de Fife, où le gaélique se parle encore. Oui, oui, Tam s’en tirera très bien, et plus j’y pense, plus il me semble que nous ne serons pas inquiétés. Le lieu du débarquement ? en effet, ils ont oublié de le désigner ! Vous êtes un habile compagnon, Sharos, quand vous vous y mettez ! Sans compter que je vous dois la vie », ajouta-t-il en me tendant la main pour conclure le marché.

Là-dessus et sans plus de paroles, nous sautâmes dans le bateau et hissâmes les voiles aussitôt. Les Highlanders étaient occupés à faire la cuisine, mais l’un d’eux étant sorti du bâtiment, surprit notre fuite avant que nous fussions à vingt brasses de l’îlot ; tous les trois se mirent à courir dans les ruines et sur les rochers, comme des fourmis sur une fourmilière éventrée, nous criant de revenir de toute la force de leurs poumons. Nous étions encore à l’abri et à l’ombre du rocher, mais bientôt, la brise enfla les voiles et, en même temps, nous fûmes au soleil et poussés par un bon vent. Les cris des Highlanders ne nous parvenaient plus et nous pûmes nous imaginer à quelles folles terreurs nous les avions abandonnés, sans l’appui d’un être vivant et sans même la protection d’une Bible, ni la consolation d’une bouteille d’eau-de-vie !

Notre premier soin fut de débarquer Anster, qui avait amené le bateau, afin d’assurer pour le lendemain la délivrance de nos trois captifs. Nous remontâmes alors le golfe de Forth ; la brise, quoique moins forte, ne nous manqua jamais complètement ; le soir, nous arrivâmes à la hauteur de Queensferry. Pour ne pas rompre son engagement ou du moins ce qui en restait, Andie ne me permit pas d’aller à terre, mais il me laissa écrire ; sous le couvert de Prestongrange et avec le sceau de l’État qui dut bien étonner mon correspondant ; je traçai quelques lignes qu’Andie se chargea de porter à leur adresse, c’est-à-dire à Rankeillor. Une heure après, il revint avec une bourse d’argent et la promesse qu’un bon cheval m’attendrait le lendemain à deux heures sur le rivage de Clackmannan Pool. Cela fait, et le bateau se balançant sur son ancre, nous nous endormîmes à l’abri de la voile.

Le lendemain, bien avant deux heures, nous étions à Pool et je ne pus qu’attendre et patienter. C’était assurément sans enthousiasme que je me préparais à accomplir ma mission, j’aurais même été content d’un prétexte pour l’abandonner ; mais, comme il ne s’en présentait pas, mon impatience d’arriver n’était pas moindre que s’il se fût agi de courir à un plaisir longtemps convoité. Un peu avant deux heures, nous aperçûmes le cheval, un homme le promenait, et cette vue excita encore mon ardeur.

Andie attendit l’heure de ma libération avec scrupule, mais il ne fit pas bonne mesure à ses patrons et quelques secondes après que deux heures eurent sonné, j’étais en selle et déjà au galop vers Stirling. Je mis une heure environ à dépasser cette ville et j’approchais déjà d’Alan Water quand, subitement, le temps changea et je me vis aux prises avec une véritable tempête : la pluie m’aveuglait, le vent m’enlevait presque de la selle et le crépuscule me surprit dans un lieu désert un peu à l’est de Balderridder. Je n’étais pas très sûr de ma direction et mon cheval commençait à se fatiguer.

Dans la hâte de ma course et pour ne pas avoir l’ennui d’un guide, j’avais suivi de mon mieux l’itinéraire de mon voyage avec Alan. J’avais pris cette décision de sang-froid, sans me bercer d’illusions sur les risques à courir, dont la tempête avait fait une réalité. Vers six heures du soir je me trouvai près de Nam Var, puis il m’est impossible de dire où j’ai passé : en tout cas, je fus heureux d’arriver vers onze heures à ma destination, qui n’était autre que la maison de Duncan Dhu. Pendant les dernières heures, j’avais été deux fois désarçonné et mon cheval s’était embourbé jusqu’au ventre.

Par Duncan, j’eus des nouvelles du procès ; dans toute la région, on en suivait les péripéties avec un intérêt palpitant, les bulletins arrivaient d’Inverary aussi vite qu’un homme pouvait les porter. Je fus heureux d’apprendre que jusqu’à une heure avancée ce jour-là, samedi, rien n’était terminé ; on croyait même que le jugement ne pourrait être rendu que le lundi. Sous l’éperon de cette nouvelle, je ne voulus pas m’asseoir pour manger et Duncan ayant consenti à me servir de guide, je me mis aussitôt en chemin à pied, dévorant quelques provisions tout en marchant. Duncan portait un mousquet et une lanterne, qui nous éclairait juste assez longtemps pour nous permettre de la rallumer dans quelque maison ; l’huile suintait outrageusement, et elle s’éteignait à chaque bouffée de vent. La moitié de la nuit, nous marchâmes à tâtons sous des averses glacées, une chaumière isolée nous servit d’abri, et ses habitants nous remirent dans la bonne route. Nous arrivâmes à Inverary et, avant la fin du sermon, nous nous arrêtâmes à la porte de l’église.

J’étais si fatigué, que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes ; la pluie avait quelque peu lavé le haut de ma personne, mais l’eau ruisselait de mes vêtements trempés, j’étais couvert de boue jusqu’aux genoux et je devais avoir l’air d’un spectre. J’aurais eu certainement plus grand besoin d’un lit et de vêtements secs que de tous les biens de la chrétienté ! Cependant, persuadé que la première chose à faire était de me montrer en public, j’ouvris la porte de l’église suivi de Duncan tout aussi crotté que moi, et avisant une place vide, je me laissai tomber sur un banc.

Le sermon était en anglais à cause des Assises ; les juges, en effet, étaient présents avec les gens de leur suite, les hallebardes brillaient dans un coin près de la porte et les sièges étaient encombrés par les hommes de loi et les magistrats de tout ordre.

« Treizièmement, mes frères, et par parenthèse, la loi elle-même doit être regardée comme un moyen de salut », disait le ministre, comme un homme enchanté de poursuivre son argumentation. Le texte était tiré de l’Épître aux Romains, chapitre cinquième, verset treizième.

Toute cette savante assemblée, depuis Argyle et les lords Elchies et Kilkerran jusqu’aux hommes d’armes qui les accompagnaient, était plongée dans une profonde attention.

Le ministre et ceux qui étaient près de la porte remarquèrent notre entrée, mais l’oublièrent aussitôt ; les autres ne virent rien ou feignirent de ne s’apercevoir de rien, ce qui fait que je restai entre mes amis et mes ennemis, également ignoré des uns et des autres.

La première personne que je distinguai fut Prestongrange : il était en avant, se tenant droit sur sa chaise comme un cavalier bien en selle et remuant ses lèvres avec satisfaction ; ses yeux ne quittaient pas le ministre, dont la doctrine était visiblement de son goût. Charles Stewart, de l’autre côté, s’était endormi ; il avait l’air pâle et fatigué. Quant à Simon Fraser, il faisait tache au milieu de cet auditoire attentif : les mains dans les poches, les jambes croisées, il clignait des yeux de côté et d’autre, se raclait la gorge, ébauchait tantôt un bâillement, tantôt un sourire mystérieux. Parfois aussi, il prenait sa Bible, la parcourait, semblait lire quelques lignes et s’arrêtait pour bâiller de nouveau.

Au cours de ces différents exercices, tout à coup, son œil se porta sur moi ; il demeura une seconde comme pétrifié, puis, déchirant une feuille de son livre, il y traça quelques mots et la passa à son voisin.

Le billet parvint à Prestongrange, qui ne me lança qu’un regard, puis il fut envoyé vers Erskine et le duc d’Argyle, qui étaient assis entre les deux juges. Le duc se retourna et me jeta un coup d’œil arrogant. Le dernier à remarquer ma présence fut Charles Stewart et, dès qu’il me vit, il se mit aussi à envoyer des messages dans toutes les directions.

Le passage de tous ces billets avait fini par attirer l’attention ; tous ceux qui étaient dans le secret ou qui se croyaient bien informés, donnaient des explications à leurs voisins, les autres questionnaient de leur mieux, et le ministre lui-même, décontenancé par les chuchotements, se troubla, se mit à bégayer sans pouvoir retrouver le fil de son discours et revenir aux belles périodes du commencement. Jusqu’à son dernier jour, il se demanda comment un sermon qui avait paru, au début, lui attirer tant de gloire avait fini si piteusement.

Quant à moi, je demeurai à ma place mouillé, éreinté, anxieux de ce qui allait se passer, mais, en somme, très satisfait de l’effet produit par mon arrivée.



  1. Voir les Aventures de David Balfour.