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Catriona/17

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Catriona (Les Aventures de David Balfour, II)
Traduction par Jean de Naÿ.
Hachette (p. 167-180).


XVII

LE MÉMOIRE


Le dernier mot de la « Bénédiction » était à peine achevé, que déjà Stewart m’avait saisi par le bras. Nous sortîmes les premiers de l’église, et il m’entraîna tellement vite, que nous nous trouvâmes à l’abri, entre les quatre murs d’une maison, avant que la foule eût envahi la rue.

« Est-il encore temps ? demandai-je haletant.

— Oui et non, répondit-il, les débats sont terminés, le jury délibère et voudra bien nous annoncer sa décision demain matin, décision connue d’avance et que j’aurais pu vous indiquer trois jours avant le commencement de cette comédie : l’affaire, dès le début, a été du domaine public. Le prévenu nous l’a dit : « Vous pouvez faire ce que vous voudrez pour moi, je connais mon sort et je l’ai appris par les paroles du duc d’Argyle à M. Macintosh ». Oh ! c’est un vrai scandale !

Le Grand Argyle marche en avant.
Il fait gronder les canons et les fusils.

« Même les massiers, qui ont crié « Cruachan ![1] » Mais puisque vous voilà, je ne veux pas désespérer ! le chêne l’emportera sur le myrte encore une fois, nous allons battre les Campbell dans leur propre ville. Que Dieu m’accorde de voir luire ce jour ! »

Il bondissait de joie à cette pensée, tout en défaisant ses malles pour me donner des vêtements de rechange. Ce qui nous restait à faire, ce que je devais tenter, il ne m’en soufflait pas un mot, je crois même qu’il n’y pensait pas. « Nous écraserons les Campbell », c’était tout ce qu’il savait dire. J’étais écœuré de voir comment une cause criminelle pouvait devenir ainsi une simple lutte entre deux clans sauvages. Et mon ami l’avoué n’était pas moins ardent que les autres. Ceux qui l’avaient vu dans ses modestes fonctions d’homme d’affaires, ou bien figurant dans une partie de football, auraient eu peine à reconnaître en lui le fanatique partisan qu’il était maintenant.

Le conseil de James Stewart se composait de quatre personnages ; MM. Robert Macintosh et Stewart junior de Stewart Hall, et les shérifs Brown de Colstoun et Miller. Tous étaient invités à déjeuner avec l’avoué, après le sermon, et on voulut bien m’admettre à ces agapes. La nappe ne fut pas plutôt enlevée et les premiers verres préparés par le shérif Miller, que l’on entama le sujet brûlant.

Je fis une courte narration du guet-apens et de ma captivité dans l’île de Bass et tous voulurent m’interroger sur les circonstances du meurtre d’Appin.

C’était la première fois qu’il m’était donné de parler franchement devant les hommes de loi ; mon récit fut une déception pour eux et même pour moi.

« En somme, dit Colstoun, vous apportez la preuve qu’Alan était sur les lieux au moment du crime ; vous l’avez entendu proférer des menaces contre Glenure, et tout en nous affirmant que ce n’est pas lui qui a tiré, vous nous laissez une forte impression qu’il était au courant du complot ; vous le montrez, d’ailleurs, au risque de sa propre liberté, favorisant la fuite de l’assassin. Quant au reste de votre déposition, jusqu’aux plus petits détails, elle repose uniquement sur la parole d’Alan et de James, les deux accusés ; de tout cela, il résulte que vous allongez seulement, sans la briser, la chaîne qui relie notre client au meurtrier. Je n’ai pas besoin de dire que l’introduction d’un troisième complice dans l’affaire aggrave singulièrement cette apparence de complot, qui a été dès le début notre pierre d’achoppement.

— Je partage votre opinion, dit le shérif Miller, nous devons être obligés à lord Prestongrange d’avoir ôté de notre chemin un témoin gênant ; je pense surtout que M. Balfour doit lui en être reconnaissant ; vous parliez d’un troisième complice ? mais, à mon point de vue, M. Balfour pourrait être inculpé comme un quatrième !

— Permettez, messieurs, s’écria l’avoué, on peut envisager la chose d’une autre façon. M. Balfour est un témoin digne de foi, il a été enlevé et séquestré pendant près d’un mois sur un vieux roc désert, le Bass ; sa déposition était donc redoutée ? Si vous creusez le fait, vous verrez quelle boue vous jetez sur la réputation de ceux qui ont commis cette violence et cette illégalité. Messieurs, c’est une histoire qui peut courir le monde, il serait étrange qu’avec un pareil secours nous ne parvenions pas à sauver la tête de mon client !

— Bon, mais si, demain, M. Balfour était traduit devant la justice ? objecta Stewart Hall. Je me trompe fort, ou nous rencontrerons tant d’obstacles sur notre route, que James sera pendu avant que nous ayons trouvé des juges pour nous entendre.

« C’est, il est vrai, un grand scandale, mais je suppose qu’aucun de nous n’en a oublié un plus grand encore je veux parler du procès de lady Grange ; alors qu’elle était encore en prison, mon ami, M. Hope de Rankeillor, fit tout ce qui était humainement possible, et ne perdit pas de temps ; il ne put jamais obtenir la justification ! Ce sera la même chose aujourd’hui, les mêmes moyens seront employés. Il s’agit, messieurs, d’une haine de clan : la haine du nom que j’ai l’honneur de porter règne en haut lieu ; il n’y a rien à considérer dans cette affaire que le dépit des Campbell et une basse intrigue des Campbell. »

Ce discours fut naturellement bien accueilli et pendant un moment, je restai au milieu de ces hommes habiles, assourdi de leurs diatribes et pas plus instruit pour cela de ce qu’il convenait de faire. L’avoué se laissa aller à de violentes paroles ; Colstoun dut le prendre à part pour le calmer ; le reste de la société continua à discourir bruyamment ; le roi Georges reçut en passant quelques épigrammes et aussi quelques mots de maladroite défense. Quant au duc d’Argyle, il fut battu à plate couture, bien entendu ; la seule personne qu’on parut oublier fut James Stewart des Glens, le prévenu.

Pendant ce conflit, cependant, M. Miller n’avait pas bougé. C’était un vieux gentleman rubicond et au regard clignotant ; sa voix était douce, bien timbrée et il accentuait chaque mot comme les acteurs pour obtenir le plus d’effet possible. Même silencieux, sa perruque posée à côté de lui, son verre entre les mains, les lèvres finement pincées et le menton en avant, il personnifiait la ruse et la politique. Il était évident qu’il avait quelque chose à dire et qu’il n’attendait que l’occasion.

Colstoun venait de terminer son discours par une allusion à leur devoir envers James ; son collègue sembla profiter de cette transition et, d’un geste, obtint le silence.

« Voilà qui me suggère une idée que nous avons négligée, commença-t-il ; sans doute, l’intérêt de notre client doit certainement passer avant tout à nos yeux, et pourtant, le monde ne finira point avec un James Stewart. (Ici il cligna de l’œil.) Je ne dis pas que je parlerais de même s’il s’agissait d’un Georges Brown, d’un Thomas Miller ou d’un David Balfour ! M. David a de bonnes raisons de se plaindre, et je crois, messieurs, que si son histoire était convenablement présentée, il y aurait bon nombre de perruques sur le tapis. »

D’un commun accord, l’assemblée entière se tourna vers lui.

« Convenablement présentée et soigneusement colorée, cette aventure ne peut manquer d’avoir des conséquences graves, continua Miller : tout le personnel de la Justice, depuis les plus hauts jusqu’aux plus infimes magistrats, en serait totalement discrédité et peut-être serait-il révoqué. Je n’ai pas besoin d’ajouter que ce procès de M. Balfour deviendrait une cause célèbre dont tireraient gloire ceux qui la soutiendraient. »

Tous, aussitôt, partirent sur cette nouvelle piste : « le procès de M. Balfour » ; ils spécifièrent quels discours on pourrait prononcer, quels juges on pourrait faire révoquer, et quels seraient leurs successeurs. On proposa même de solliciter le témoignage de Simon Fraser qui serait fatal au duc d’Argyle et à lord Prestongrange. Miller approuva hautement cette idée.

« Nous avons là, dit-il, une bonne revanche à prendre, une vengeance qui me met l’eau à la bouche. »

L’enthousiasme fut général à ces mots, l’avoué Stewart était hors d’état de maîtriser sa joie et criait vengeance contre son grand ennemi le duc.

« Messieurs, s’écria-t-il en remplissant son verre, à la santé du shérif Miller ! Sa science des lois nous est connue ; quant à ses talents culinaires, cette boisson en fait foi ; mais quand il s’agit de politique, ajouta-t-il en vidant son verre, alors, il est merveilleux !

— Cela peut à peine s’appeler de la politique, mon ami, dit Miller très flatté, tout au plus une petite révolution, et je crois bien pouvoir vous promettre que les historiens prendront plus tard pour date « l’affaire Balfour ». Mais si elle est conduite avec prudence, monsieur Stewart, ce sera une révolution pacifique.

— Ah ! quand même les Campbell recevraient quelques horions, je serais loin d’être fâché », s’exclama Stewart en montrant le poing.

Je n’étais pas très satisfait de la tournure que prenaient les choses, bien que je ne pusse m’empêcher de sourire de la naïve inconscience de ces vieux intrigants. Mais ce n’était pas pour aider à l’avancement du shérif Miller, ni pour susciter une révolution dans le Parlement, que j’avais enduré tant de misères et de peines ; aussi pris-je la parole aussi modestement qu’il me fut possible.

« Je dois vous remercier, messieurs, pour vos bons avis, dis-je ; mais j’aurais, avec votre permission, quelques questions à vous poser. Il y a une chose, par exemple, qui a été laissée de côté : Ce procès aurait-il un bon résultat pour James Stewart ? »

Ils parurent un peu déconcertés et me firent des réponses variées, mais qui revenaient au même point, c’est-à-dire que James, maintenant, n’avait plus d’espoir que dans la grâce du roi.

« En second lieu, repris-je, ce procès sera-t-il un bien pour l’Écosse ? Vous connaissez le proverbe qui dit : « Celui-là est un mauvais oiseau qui détruit son propre nid. » Je me souviens d’une émeute qu’il y eut à Édimbourg dans mon enfance et qui donna occasion à la reine d’appeler l’Écosse « un pays barbare » ; j’ai toujours cru que nous y avions plus perdu que gagné. Plus tard, vint l’année 1745. Et maintenant, nous aurions « l’affaire Balfour », comme vous l’appelez. Le shérif Miller pense que les historiens l’adopteraient comme une date mémorable ; ne pourrait-on craindre que ce fût comme l’époque d’une calamité publique ? »

M. Miller, voyant où j’allais en venir, se hâta de m’approuver.

« Très bien, votre argument est juste, monsieur, dit-il.

— Nous devons encore nous demander, ajoutai-je, si ce procès serait dans l’intérêt du roi Georges. Le shérif Miller n’a pas l’air de s’en préoccuper, mais je doute qu’il vous soit possible d’ébranler les fondements du trône sans que le roi en reçoive le contre-coup, et cela pourrait être funeste. »

Je leur laissai le temps de répondre, mais personne n’ouvrit la bouche. Je continuai :

« Quant à ceux pour qui ce procès serait profitable, le shérif Miller nous a donné le nom de plusieurs personnes, parmi lesquelles il a bien voulu me mentionner. J’espère qu’il me pardonnera de ne pas être de son avis sur ce point. Tant qu’il s’est agi d’une vie à sauver, je puis dire que je n’ai reculé devant aucun sacrifice ; je dois reconnaître pourtant que je me trouvais par trop hardi, et je crois qu’il serait mauvais pour un jeune homme qui se destine au barreau de commencer par se faire la réputation d’un fâcheux et d’un turbulent avant d’avoir atteint la vingtième année. Quant à James, puisque, au point où en est l’affaire, il n’a d’autre espoir que dans la pitié du roi, ne pourrait-on pas avoir recours directement à Sa Majesté tout en sauvegardant la réputation des hauts fonctionnaires publics et tout en m’évitant une situation susceptible de causer la ruine de mon avenir ? »

Ils demeurèrent tous le nez dans leurs verres ; il était facile de voir que ma manière d’envisager les choses n’était pas de leur goût. Mais Miller était prêt à tout événement.

« S’il m’est permis de donner une forme à l’idée de notre jeune ami, dit-il, je crois qu’il conviendrait de réunir le fait de sa séquestration et les principaux points de sa déposition dans un Mémoire que l’on ferait parvenir à Sa Majesté. Ce plan a des chances de succès ; il peut servir notre client, et, d’autre part, le roi pourra savoir gré à ceux qui l’auront rédigé et signé. »

Ils se consultèrent de la tête et, tout en soupirant, consentirent à la rédaction d’un Mémoire.

« Veuillez écrire, monsieur Stewart, dit Miller ; je pense qu’il convient que ce document porte nos cinq signatures comme défenseurs du condamné.

— Cela ne saurait nuire, répondit Colstoun en soupirant, car il s’était cru avocat général pendant environ cinq minutes. »

Ils se mirent alors à composer le Mémoire, ce qui ne tarda pas à les passionner et je n’eus rien de mieux à faire que de les regarder et de répondre à quelques rares questions. Le document fut rédigé avec soin ; il commençait par le récit des circonstances du crime, puis relatait la récompense offerte pour ma personne, ma reddition volontaire, la pression exercée sur moi, mon enlèvement et ma séquestration, enfin, mon arrivée à Inverary trop tard pour déposer. Ensuite, on expliquait les raisons de patriotisme et d’intérêt public pour lesquelles on avait renoncé à tout moyen d’action, et le Mémoire se terminait par un appel suppliant à la bonté du roi en faveur de James Stewart.

Dans tout cela je me voyais plutôt sacrifié et représenté comme un jeune écervelé prêt à adopter les moyens extrêmes, qu’un groupe d’hommes sérieux avait ramené à la raison. Mais je ne fis pas d’observation à ce sujet ; je me bornai à demander deux choses ; d’abord, qu’il fût consigné dans le Mémoire que j’étais encore prêt à faire ma déposition devant tel tribunal ou telle commission d’enquête qu’on voudrait désigner ; en second lieu, je demandai une copie du document.

Colstoun toussa et hésita un instant.

« C’est une pièce confidentielle, objecta-t-il.

— Ma situation vis-à-vis de lord Prestongrange est assez délicate, repris-je, il m’a, dès le début, montré de la sympathie ; sans lui, messieurs, je serais un homme mort, ou bien j’attendrais maintenant ma sentence à côté du pauvre James. C’est pour ces raisons que je veux lui communiquer ce Mémoire. Vous devez aussi comprendre que cette démarche me sera une sauvegarde. J’ai des ennemis qui ont l’habitude de ne pas perdre de temps ; Sa Grâce est ici dans son propre pays, Lovat est près de lui et s’il y avait quelque équivoque dans ma conduite, je pourrais très bien me réveiller en prison. »

N’ayant rien à répondre à de tels arguments, le conseil se résigna à me donner une copie et mit seulement pour condition que je transmettrais en même temps à lord Prestongrange leurs plus respectueux compliments.

L’avocat général, pendant ce temps, déjeunait au château, chez Sa Grâce le duc d’Argyle. Je lui envoyai par un des domestiques de Colstoun quelques lignes pour lui demander une entrevue et je reçus en réponse l’ordre de le rejoindre de suite dans une maison privée, en ville. Je le trouvai seul ; son visage ne laissait rien deviner, mais j’avais vu quelques hallebardiers dans le vestibule et je savais qu’il était prêt à me faire arrêter si cela lui paraissait bon.

« Ainsi donc vous voilà, monsieur David ? dit-il.

— Oui, milord, et je ne crois pas être le bienvenu, mais je désire avant tout exprimer à Votre Excellence toute ma gratitude pour ses bons offices même dans le cas où ils devraient cesser.

— Je sais à quoi m’en tenir sur vos sentiments de reconnaissance, répondit-il sèchement, et je ne pense pas que ce soit pour me les répéter que vous m’avez fait quitter la table. Si j’étais à votre place, je n’oublierais pas que je marche sur un terrain mouvant.

— Pas actuellement, milord, j’espère, et si Votre Altesse veut bien jeter un coup d’œil sur ce papier, elle sera peut-être de mon avis. »

Il lut attentivement d’un bout à l’autre en fronçant violemment les sourcils, puis il relut certains passages qu’il parut comparer entre eux. Sa figure s’éclaircit.

« Ce n’est pas si mauvais que cela pourrait être, dit-il enfin ; c’est égal, je suis encore exposé à payer cher mes relations avec M. David Balfour.

— Vous voulez dire, milord, que vous pourriez payer cher votre bienveillance pour ce malheureux jeune homme ? »

Il parcourut encore le Mémoire et ses traits se détendirent tout à fait.

« À qui suis-je redevable de cela ? demanda-t-il ; on a dû discuter d’autres projets, je suppose ; qui a proposé ce moyen discret ? Est-ce Miller ?

— Milord, c’est moi-même ; ces messieurs n’ont pas eu pour moi tant d’égards que je ne sois en droit de m’attribuer ce qui me revient, et de ne pas les décharger des responsabilités qu’ils ont encourues. Voici la vérité : ils étaient tous partisans d’un procès sensationnel qui aurait pu avoir de graves conséquences au Parlement et aurait été pour eux (d’après leurs propres expressions) une bonne aubaine. Avant que j’aie pu intervenir, ils étaient en train de se partager les différentes charges de la Justice. Notre ami M. Simon figurait dans leur programme. »

Prestongrange sourit.

« Voilà nos amis ! dit-il ; et pourquoi n’avez-vous pas consenti, monsieur David ? »

Je lui énonçai mes raisons avec franchise, en appuyant sur celles qui le concernaient.

« Vous me rendrez justice, dit-il, j’ai travaillé dans votre intérêt autant que vous avez agi pour moi. Mais comment êtes-vous ici ? À peine le procès engagé, j’ai regretté d’avoir fixé une date si rapprochée et je vous attendais presque demain… Mais aujourd’hui ! je n’y aurais jamais pensé ! »

Je ne voulais pas, bien entendu, trahir Andie.

« J’ai lieu de croire, dis-je, qu’il y a quelques chevaux fourbus sur la paille.

— Si j’avais su que vous fussiez un tel bandit, vous auriez tâté plus longtemps du Bass.

— À ce propos, milord, je vous rends votre lettre, — et je lui donnai la missive à l’écriture contrefaite.

— Il y avait aussi l’autre feuille avec le cachet ? fit-il.

— Je ne l’ai pas gardée, elle ne portait que l’adresse et ne pouvait compromettre personne. J’ai le second billet et, avec votre permission, je désire le garder. »

Il fit une grimace, mais n’objecta pas un mot.

« Demain, dit-il, nous n’aurons plus rien à faire ici et je vais à Glasgow ; je serai très heureux de vous avoir avec moi, monsieur David.

— Milord,… commençai-je, très embarrassé.

— Je ne nierai pas que c’est un service que je vous demande, interrompit-il. Je désire même qu’à Édimbourg vous descendiez chez moi. Vous avez en mes filles de sincères amies, qui seront ravies d’avoir votre société. Si vous reconnaissez que je vous ai été utile, vous aurez ainsi le moyen de vous acquitter envers moi et, loin d’y perdre, vous pourrez même y trouver quelque avantage. Tous les jeunes gens ne sont pas présentés dans les salons par l’Avocat du Roi. »

Déjà, dans nos courtes relations, cet homme avait failli me tourner la tête et il était encore près de recommencer.

Il revenait à la vieille comédie de la sympathie, que j’avais inspirée à ses filles, dont l’une s’était moquée de moi, tandis que les autres n’avaient même pas paru remarquer ma présence. Il me demandait maintenant de l’accompagner à Glasgow, de loger chez lui à Édimbourg et de faire mes débuts dans le monde sous son patronage. Je trouvais déjà surprenant qu’il eût assez bon caractère pour me pardonner, mais le voir désirer ma compagnie et m’offrir sa protection en échange, me paraissait extraordinaire, aussi je me mis à flairer quelque nouveau piège. Une chose était certaine, c’est que si j’acceptais d’être son invité, tout retour en arrière me serait interdit, je ne pourrais jamais me raviser et intenter un procès. D’ailleurs, ma présence chez lui ne suffirait-elle pas à détruire l’effet du Mémoire ? Comment cette plainte serait-elle prise au sérieux, si la personne offensée était l’hôte du magistrat le plus incriminé dans l’affaire ? En songeant à tout cela, je ne pus m’empêcher de sourire.

« Vous me demandez là une sorte de désaveu du Mémoire, dis-je.

— Vous devinez juste, monsieur David, votre présence me sera d’une grande utilité. Peut-être, cependant, vous méprenez-vous sur mon amitié, qui est sincère ? J’ai beaucoup d’estime pour vous, monsieur David, et même un certain respect, ajouta-t-il en souriant.

— Je ne demanderais pas mieux que d’accepter vos offres, milord ; je suis désireux de vous témoigner ma gratitude et touché de votre bienveillance ; je sais que, me destinant au barreau, l’appui de Votre Altesse me serait précieux, mais voici la difficulté : ici, nos chemins se séparent ; vous poursuivez la perte de James, et moi, j’essaie de le sauver. Si mon voyage avec vous peut servir à votre défense, je suis aux ordres de Votre Excellence ; mais si cela devait nuire à James, je refuse. »

Il me sembla qu’il jurait entre ses dents.

« Vous avez raison de vouloir être avocat, dit-il, vous avez certainement la vocation ! Je vais vous répondre, reprit-il, après un moment de silence. James est hors de question, James n’a rien à attendre ;… sa vie est donnée et acceptée, achetée même si vous voulez, et payée, aucun Mémoire n’y peut rien, ni aucun argument d’un fidèle, monsieur David ! Faites ce que vous voudrez, il n’y aura pas de grâce pour James Stewart, tenez-vous-le pour dit. La question ne regarde donc que vous et moi.

« Vais-je tomber ? Vais-je rester en place ? Nul ne le sait, je ne vous cache pas que je suis en danger. Voulez-vous savoir pourquoi ? Ce n’est pas pour avoir poursuivi indûment le procès de James ; pour cela, je suis sûr du pardon. Ce n’est pas non plus pour avoir séquestré M. David sur un rocher, quoique cela puisse servir de prétexte ; non, ce serait simplement parce que je n’ai pas pris le plus court chemin, qui était d’envoyer M. David à la potence, d’où le scandale, d’où ce damné Mémoire ! — et il froissa le papier dans sa main. Voilà au bord de quel précipice m’a conduit mon amitié pour vous ; je voudrais savoir si vos scrupules de conscience vous empêcheront de m’aider à en sortir. »

Il y avait du vrai dans tout cela. Si James était perdu, pourquoi ne pas venir en aide à celui qui s’était compromis pour me sauver ? Je me sentais du reste fatigué de corps et d’esprit, la lutte me devenait presque impossible.

« Indiquez-moi à quelle heure et où je dois vous attendre, dis-je, je suis prêt à vous accompagner. »

Il me serra la main.

« Je crois que mes filles auront des nouvelles pour vous », me confia-t-il, en me reconduisant.

Je m’en fus très content d’avoir fait ma paix et, pourtant, avec la conscience un peu troublée. Je ne pouvais m’empêcher de me demander si je n’avais pas été trop bon. Mon excuse était que j’avais été aux prises avec un homme qui aurait pu être mon père, un homme de haute capacité, un grand dignitaire qui n’avait pas craint de me sauver la vie. Comment résister à tout cela ?

J’achevai la soirée avec les avocats, en excellente compagnie, sans doute, mais peut-être absorbai-je un peu trop de punch, car, bien que je fusse au lit de bonne heure, je ne sus jamais comment j’y étais arrivé.



  1. Mot de ralliement des Campbell.