Catriona/23

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Catriona (Les Aventures de David Balfour, II)
Traduction par Jean de Naÿ.
Hachette (p. 235-246).


XXIII

LA HOLLANDE


Le Rattel wagon, qui est une sorte de char à bancs, nous transporta en quelques heures aux portes de la grande cité de Rotterdam. La nuit était venue, les rues bien éclairées étaient pleines d’une foule bigarrée, amusante à voir : des Juifs à longue barbe, des nègres, la horde des filles très indécemment parées de bijoux et de rubans et entourées par les matelots qui les serraient de près, tout cela avait un caractère de pays lointains, et le bruit des conversations nous tournait la tête. Ce qui n’était pas moins surprenant, c’est que notre curiosité vis-à-vis de ces étrangers n’était pas moindre que la leur à notre égard. Je m’efforçais de faire bonne contenance à cause de ma compagne, et aussi par amour-propre, mais à dire vrai, je me sentais dans cette foule comme une brebis perdue et mon cœur battait d’angoisse. Une fois ou deux, je tentai de m’informer où était le port pour y trouver la Rose, mais je tombai mal sans doute, car on ne comprit pas mon mauvais français. Je pris donc une rue au hasard et nous nous trouvâmes en un endroit où abondaient des maisons très éclairées, les portes et les fenêtres encombrées de femmes peintes et bruyantes qui se mirent à nous huer et à nous bousculer en riant. Je fus heureux que, ni l’un ni l’autre, nous ne puissions comprendre leur langage. Un instant après, nous arrivâmes sur une place donnant sur le port.

« Nous voilà sauvés ! m’écriai-je en apercevant les mâts, marchons le long du quai, nous rencontrerons bien quelqu’un parlant anglais et nous pourrons même reconnaître notre bateau. »

Une meilleure chance nous attendait : vers neuf heures, nous nous trouvâmes en face du capitaine Sang lui-même. Il nous dit qu’il avait achevé son voyage avec une vitesse inespérée et que ses passagers étaient déjà repartis. Il devenait donc impossible de rejoindre Mrs Gibbie en Allemagne et nous n’avions rien à attendre de personne, sauf du capitaine.

Aussi fûmes-nous d’autant plus heureux de remarquer qu’il était bien disposé. Il nous assura qu’il nous indiquerait une bonne famille de marchands où Catriona pourrait attendre que la Rose eût achevé son chargement. Il déclara qu’il la ramènerait pour rien à Leith et la remettrait aux mains de M. Gregory. Tout en causant, il nous mena à un restaurant pour souper, ce dont nous avions grand besoin. Il était très aimable, mais aussi très bruyant. Je m’aperçus, au nombre de bouteilles de vin du Rhin qu’il vidait, de la cause de sa surexcitation et il fut bientôt tout à fait ivre.

Alors, se produisit un phénomène fréquent chez les hommes de son métier, le vin lui fit perdre le peu de tenue qu’il avait d’ordinaire, il commença à être très inconvenant envers Catriona, plaisantant sur l’effet de ses jupes quand elle était sur la lisse du navire, prête à s’élancer pour me rejoindre. Je n’eus d’autre ressource que d’entraîner Catriona et de laisser le bonhomme cuver son vin.

Elle sortit de ce souper se cramponnant à moi.

« Emmenez-moi, David, supplia-t-elle, c’est vous qui êtes ma sauvegarde, je n’ai pas peur avec vous.

— Vous savez bien que vous n’avez rien à craindre, ma petite amie, m’écriai-je, ému jusqu’aux larmes.

— Où allez-vous me conduire ? reprit-elle, ne me quittez pas, en tout cas, ne me quittez jamais.

— Où vous conduire en effet ? dis-je en m’arrêtant (car j’avais marché droit devant moi en aveugle !). Il faut réfléchir, mais je ne vous quitterai pas Catriona, que Dieu m’abandonne moi-même si je vous abandonnais !

Elle se serra tout contre moi en guise de réponse.

« Voici, dis-je, l’endroit le plus tranquille que nous ayons rencontré dans cette cité affairée ; asseyons-nous sous cet arbre et avisons à ce que nous pourrions faire. »

L’arbre en question, qui est pour moi inoubliable, se trouvait tout près des quais ; la nuit était noire, mais les maisons étaient éclairées ainsi que les bateaux les plus rapprochés ; d’un côté, c’était la lumière et le bruit de la ville ; de l’autre, l’obscurité et la mer qui bouillonnait.

Je jetai mon manteau sur une pierre de taille et j’y fis asseoir Catriona ; elle aurait voulu ne pas me lâcher le bras, car elle était encore tout émue de la scène du restaurant ; mais j’avais besoin de toute ma présence d’esprit ; aussi je me dégageai, et je me mis à marcher de long en large devant elle à la manière des contrebandiers, me creusant la cervelle pour découvrir une solution.

Tout à coup, il me revint à l’esprit que, dans la hâte du départ, j’avais laissé la note à payer au capitaine Sang. Cela me fit rire, car je trouvais que c’était bien fait. En même temps, d’un mouvement instinctif, je portai la main à ma poche et je constatai qu’elle était vide !

Ce devait être dans la rue où les femmes nous avaient bousculés que je l’avais perdue ; quoi qu’il en fût, je n’avais plus de bourse.

« Avez-vous trouvé une idée ? me demanda Catriona en me voyant m’arrêter court. »

Devant la nécessité, je devins lucide et je vis que je n’avais pas le choix des moyens. Il ne me restait plus un sou, mais j’avais mon portefeuille et le chèque sur une banque de Leyde. Seulement, il n’y avait qu’une manière de nous rendre dans cette ville, c’était d’y aller à pied.

« Catriona, dis-je, je sais que vous êtes vaillante et je crois que vous êtes bonne marcheuse, pensez-vous pouvoir parcourir environ trente milles sur un chemin ordinaire ? (Cette distance est exagérée, mais tels étaient alors mes renseignements.)

— David, répondit-elle, si vous demeurez avec moi, j’irai où vous voudrez et je tenterai n’importe quoi, mon courage est à bout, ne me laissez pas seule dans cet horrible pays, je ferai tout au monde plutôt que d’y rester.

— Pouvez-vous partir maintenant et marcher toute la nuit ?

— Je vous obéirai avec joie, dit-elle, sans vous demander pourquoi ; j’ai été mauvaise et ingrate, faites de moi ce qu’il vous plaira… Et… ajouta-t-elle, j’avoue que miss Barbara est la meilleure personne du monde, je ne vois pas, par exemple, ce qu’elle pouvait vous reprocher. »

Cela était du grec et de l’hébreu pour moi, mais j’avais autre chose à faire que d’éclaircir ce mystère, il s’agissait d’abord de quitter la ville et de prendre la route de Leyde. Ce fut un problème assez difficile, il était bien deux heures du matin avant que nous l’eussions résolu.

Une fois au delà des maisons, nous ne trouvâmes plus que la blancheur de la route pour nous guider, il n’y avait pas de lune et la nuit était sombre. La marche était pénible car il gelait et on glissait à chaque pas.

« Eh bien, Catriona, dis-je, nous voilà comme les fils du roi et les filles des vieilles femmes dans votre conte des Highlands. Bientôt, nous arriverons aux sept montagnes, aux sept collines et aux sept landes de bruyère. »

C’était le refrain de son histoire qui m’était revenu à la mémoire.

« Oui, seulement, ici, il n’y a ni collines, ni montagnes, ni bruyère. Je conviens pourtant que les arbres et les prés sont très beaux ; mais notre pays est bien supérieur.

— Hélas ! si nous pouvions en dire autant de nos compatriotes, répondis-je, en pensant à Sprott, à Sang et peut-être aussi à James More.

— Je ne me plaindrai jamais du pays de mon ami, dit-elle avec un accent si doux qu’il me semblait voir son regard malgré l’obscurité. Aussi, retenant ma respiration, je me rapprochai d’elle et pour ma peine je faillis tomber sur la glace.

— Je ne sais ce que vous en pensez, Catriona, dis-je, dès que je fus revenu de mon émotion, mais cette journée est la meilleure de ma vie ! Je rougis de l’avouer alors que vous venez d’éprouver tant de déboires et d’ennuis, mais pour moi, il en est ainsi.

— C’est une bonne journée que celle où vous m’avez montré tant de dévouement.

— Cependant, je suis confus de mon bonheur en vous voyant sur cette route à cette heure-ci !

— Où pourrais-je être mieux dans le monde entier ? s’écria-t-elle ; c’est auprès de vous que je suis le plus en sûreté.

— Alors, suis-je tout à fait pardonné ?

— Pardonnez-moi vous-même et ne me parlez plus de cet incident, il n’y a pour vous dans mon cœur que de la reconnaissance. Mais, ajouta-t-elle subitement, je veux être franche aussi, je ne pourrai jamais pardonner à cette jeune fille.

— Est-ce de Miss Grant qu’il s’agit ? Vous avez dit, il n’y a qu’un instant, qu’elle était la meilleure personne du monde.

— Elle l’est certainement, mais je ne lui pardonnerai jamais, quand même ; je ne lui pardonnerai jamais ! Je ne veux plus entendre parler d’elle !

— Eh bien, cela dépasse mon entendement ! Je me demande comment vous pouvez vous laisser aller à de tels enfantillages. Miss Grant a été notre meilleure amie à tous les deux, elle nous a appris à nous bien habiller et à nous bien conduire dans le monde. »

Ici, Catriona s’arrêta court au milieu de la route.

« Ah ! c’est ainsi que vous l’entendez, fit-elle. Eh bien, de deux choses l’une : ou vous continuerez à me parler d’elle et alors, je retourne à l’instant à la ville et advienne que pourra, ou vous me ferez le plaisir de parler d’autre chose. »

J’étais tout à fait perplexe, mais réfléchissant qu’elle était sous ma garde et à peine plus âgée qu’un enfant, je pris le parti d’être sage pour deux.

— Ma chère enfant, lui dis-je, vos paroles n’ont ni queue ni tête, mais Dieu me garde de vous faire de la peine. Quant à Miss Grant, je n’y pensais pas et c’est vous qui avez commencé à son sujet. Mon seul but est de vous rendre plus raisonnable, car je déteste jusqu’à l’ombre d’une injustice. Ce n’est pas que je blâme la fierté et une certaine délicatesse chez une femme, mais vous les poussez à l’excès.

— Avez-vous fini votre sermon ?

— J’ai fini.

— À la bonne heure ! » Et nous continuâmes à marcher, mais en silence.

La promenade n’avait rien de gai par elle-même, nous avancions dans la nuit noire, ne voyant que des ombres et n’entendant que le bruit de nos pas ; le silence était à peine interrompu de temps à autre par le chant d’un coq ou l’aboiement d’un chien de ferme.

Nous étions tous les deux en colère, mais l’obscurité et le froid eurent bientôt raison de notre orgueil, et pour ma part, j’aurais saisi au vol l’occasion de placer un mot.

Avant le petit jour, une pluie tiède commença à tomber, et fondit la glace sous nos pieds ; je pris mon manteau et cherchai à en envelopper Catriona. Mais elle me repoussa avec impatience.

« Cette fois, je ne vous écouterai pas, lui dis-je ; moi, je suis un gros gaillard, aguerri à tous les temps, tandis que vous êtes une délicate et jolie demoiselle ! Ma chère, vous ne voudriez pas me faire honte ! »

Sans protester, elle se laissa alors envelopper et, comme je le faisais à tâtons, ma main resta sur son épaule un moment, comme si j’allais l’embrasser.

« Il faut essayer d’avoir plus de patience avec votre ami, » repris-je.

Il me sembla qu’elle s’appuyait sur moi pendant l’espace d’une seconde, mais peut-être n’était-ce qu’une idée.

« Votre bonté est sans bornes ! » dit-elle.

Et nous reprîmes notre marche, toujours en silence, mais la joie régnait de nouveau dans mon cœur.

La pluie cessa au petit jour, et ce fut par une matinée brumeuse que nous entrâmes dans la ville de Delft. Des maisons rouges bordaient le canal. Les servantes étaient déjà dehors, frottant et brossant le linge sur les pierres de la route ; la fumée s’élevait des cuisines et il parut qu’il était grand temps de déjeuner.

« Catriona, dis-je, je crois que vous avez un shilling et trois sous ?

— Les voulez-vous ? répondit-elle en me passant sa bourse, je souhaiterais que ce fût cinq livres ! Qu’allez-vous en faire ?

— Et pourquoi donc avons-nous marché toute la nuit comme un couple de bohémiens, sinon parce qu’on m’a volé ma bourse hier soir dans cette ville de malheur de Rotterdam. Je vous l’avoue maintenant parce que le plus dur est passé, mais nous avons encore une bonne trotte à faire pour arriver à Leyde où je trouverai de l’argent. Donc, si vous ne consentiez pas à m’acheter un morceau de pain, je pourrais mourir de faim. »

Elle me regarda avec de grands yeux ; elle était toute pâle de fatigue, ce qui me brisa le cœur, mais elle éclata de rire.

« Que dites-vous ? s’écria-t-elle, nous sommes des mendiants, alors ? Vous aussi ? C’est justement cela que j’aurais désiré si j’avais cru que ce fût possible ! Je suis heureuse de vous donner de quoi déjeuner. Ce serait drôle s’il me fallait danser pour vous procurer un repas ! On ne doit pas connaître nos danses écossaises, on paierait peut-être pour les voir. »

J’étais tenté de l’embrasser pour cette parole, non pas en amoureux, mais dans un élan d’admiration. Cela fait battre le cœur d’un homme de voir une femme vaillante !

Nous achetâmes une tasse de lait à une laitière qui arrivait à la ville et un petit pain chaud chez un boulanger ; du pain qui embaumait et que nous mangeâmes tout en marchant.

La distance de Leyde à La Haye est de cinq milles, et la route passe par une belle allée d’arbres avec le canal d’un côté et des prairies pleines de bestiaux de l’autre. La vue est charmante.

« Enfin, David, qu’allez-vous faire de moi ? demanda tout à coup Catriona.

— C’est ce que nous allons voir, répondis-je, et le plus tôt sera le mieux. J’aurai mon argent à Leyde ; là, pas de difficulté. Mais l’embarras est de savoir ce que vous deviendrez jusqu’à l’arrivée de votre père. Hier au soir, vous ne paraissiez pas avoir grande envie de me quitter.

— Je n’ai pas changé d’avis.

— Vous êtes une toute jeune fille et je suis à peine un homme, voilà la difficulté. Quel parti prendre ? À moins pourtant que vous ne passiez pour ma sœur…

— Pourquoi pas ? s’écria-t-elle, si vous le voulez bien ?

— Je désirerais que vous le fussiez réellement ! je serais un autre homme, si je vous avais pour sœur ! mais l’obstacle, c’est que vous êtes Catriona Drummond.

— Et maintenant, je vais être Catle Balfour, qui pourra dire le contraire ? Nous sommes étrangers ici.

— Si vous croyez que ce soit possible, je ne demande pas mieux, cependant, je suis un peu inquiet, je ne voudrais pas vous donner un mauvais conseil.

— David, vous êtes mon seul ami.

— Je suis un trop jeune ami, hélas ! Je suis trop jeune pour être de bon conseil. Je ne vois pas cependant ce que nous pourrions faire de mieux… Mais je tiens à vous mettre en garde…

— Je n’ai pas le choix, répondit-elle avec fermeté. Mon père ne s’est pas très bien conduit à mon égard et ce n’est pas la première fois que cela lui arrive ; je n’ai que vous au monde et je ne dois songer qu’à votre bon plaisir. Si vous consentez à me garder, c’est bien ; si vous ne voulez pas… (elle se détourna et me toucha le bras de la main.) David, j’ai peur… murmura-t-elle.

— Mon devoir est de vous avertir, » commençai-je, puis me souvenant que c’était moi qui avais de l’argent, je ne voulus pas avoir l’air d’un avare et je m’arrêtai net.

« Catriona, repris-je, comprenez-moi bien, je vais essayer de remplir mon devoir envers vous ; je vais être étudiant et voici que vous allez habiter avec moi pendant quelque temps et être comme ma sœur, vous savez que j’en serai très heureux…

— Eh bien, je suis prête, c’est convenu. »

J’aurais dû lui parler d’une manière plus explicite, je me rends compte que j’ai eu tort de ne pas l’éclairer complètement. Mais je me souvenais combien sa pudeur s’alarmait aisément, le seul mot de « baiser » dans la lettre de Barbara avait suffi pour l’indisposer et maintenant qu’elle était à ma merci, comment oserais-je aborder un sujet si délicat ? D’ailleurs, je ne voyais pas d’autre moyen de me tirer d’affaire. Inutile de dire que mes sentiments pour Catriona me portaient aussi de ce côté.

Un peu après La Haye, elle commença à être très fatiguée et elle accomplit péniblement le reste de la route. Deux fois, elle fut obligée de s’arrêter pour se reposer et s’en excusa, assurant qu’elle faisait honte à sa race et qu’elle n’était qu’un embarras pour moi. Elle me dit aussi qu’elle n’était pas habituée à exécuter de longues marches avec des souliers.

Je voulus la persuader de se déchausser, mais elle me fit remarquer qu’en Hollande les femmes, même dans les chemins de traverse, étaient toutes chaussées.

« Je ne veux pas causer de honte à mon frère, dit-elle gaiement, bien que son visage exprimât toute sa fatigue. »

Nous arrivâmes enfin à Leyde et voyant un beau jardin public avec de grands arbres et des allées sablées, je fis asseoir Catriona et m’en allai à la recherche de mon correspondant. Là, j’usai de mon crédit et je lui demandai de m’indiquer un logement convenable.

Cependant, mon bagage n’étant pas arrivé, j’ajoutai que je croyais avoir besoin de sa caution pour louer un appartement. Puis je lui expliquai que ma sœur étant venue passer quelque temps avec moi, il me fallait deux chambres. Le malheur était que M. Balfour, dans sa lettre de recommandation, avait donné des détails sur moi et sans parler d’une sœur, naturellement.

Je pus m’apercevoir que mon Hollandais avait de grands soupçons et, me regardant par-dessus ses lunettes, il commença à m’interroger en détail.

Alors j’eus peur : en supposant qu’il accepte mon récit, pensai-je, et qu’il invite ma sœur, il se douterait du subterfuge et nous serions perdus tous les deux. Je me hâtai donc de présenter que ma sœur était d’un naturel timide et qu’elle avait tellement peur de faire de nouvelles connaissances, que je l’avais laissée assise dans un jardin public. Une fois lancé, il m’arriva ce qui arrive toujours en pareil cas, je m’embrouillai dans mon mensonge, ajoutant des détails inutiles sur la santé de miss Balfour et sa vie retirée pendant son enfance ; puis je fus pris de remords et je rougis.

Le vieux banquier ne fut pas ma dupe et il aurait bien voulu me le prouver, mais c’était avant tout un homme d’affaires ; et sachant que, tout au moins, mon argent était bon, si ma conduite n’avait pas l’air correcte, il me donna son fils pour cicerone et pour caution. Je dus donc présenter le jeune homme à Catriona. La pauvre enfant était un peu reposée ; elle se comporta à merveille, me prit le bras en m’appelant son frère avec une aisance dont je ne l’aurais pas crue capable ; afin de jouer son rôle, elle se montra très aimable pour le jeune Hollandais et il aurait dû s’apercevoir que, pour une personne si sauvage, elle avait fait de grands progrès en peu de temps. Ensuite, nous n’avions pas le même accent, j’avais celui des Basses-Terres, elle avait des intonations de son pays et un peu d’accent anglais, ce qui était délicieux ; enfin, elle parlait purement et aurait pu en remontrer à un maître d’école pour la grammaire anglaise. Comme frère et sœur nous formions un couple assez disparate, mais heureusement, ce jeune indigène n’était pas un aigle, il ne remarqua même pas la beauté de Catriona, ce qui lui attira tout mon mépris.

Dès qu’il nous eut trouvé un abri, il nous laissa et c’était le plus grand service qu’il pût nous rendre.