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Causeries du lundi/Tome I/La Mare-au-Diable, la Petite Fadette, François le Champi, par George Sand

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Lundi 18 février 1850.

LA MARE-AU-DIABLE, LA PETITE FADETTE,
FRANÇOIS LE CHAMPI,
PAR
GEORGE SAND.
(1846–1850.)

J’étais en retard depuis quelque temps avec Mme Sand ; je ne sais pourquoi j’avais mis de la négligence à lire ses derniers romans ; non pas que je n’en eusse entendu dire beaucoup de bien, mais il y a si longtemps que je sais que Mme Sand est un auteur du plus grand talent, que tous ses romans ont des parties supérieures de description, de situation et d’analyse, qu’il y a dans tous, même dans ceux qui tournent le moins agréablement, des caractères neufs, des peintures ravissantes, des entrées en matière pleines d’attrait ; il y a si longtemps que je sais tout cela, que je me disais : Il en est toujours de même, et, dans ce qu’elle fait aujourd’hui, elle poursuit sa voie d’invention, de hardiesse et d’aventure. Mais je suis allé voir le Champi à l’Odéon comme tout Paris y est allé ; cela m’a remis au roman du même titre et à cette veine pastorale que l’auteur a trouvée depuis quelque temps ; et, reprenant alors ses trois ou quatre romans les derniers en date, j’ai été frappé d’un dessein suivi, d’une composition toute nouvelle, d’une perfection véritable. J’étais entré à l’improviste dans une oasis de verdure, de pureté et de fraîcheur. Je me suis écrié, et j’ai compris alors seulement cette phrase d’une lettre qu’elle écrivait l’an dernier, du fond de son Berry, à une personne de ses amies qui la poussait sur la politique : « Vous pensiez donc que je buvais du sang dans des crânes d’aristocrates ; eh ! non, j’étudie Virgile et j’apprends le latin. »

Nous ferons ici comme elle, nous laisserons la politique de côté avec tous ses méchants propos et ses sots contes : ce sont légendes qui ne sont pas à notre usage. Oh ! la maussade légende que celle du Gouvernement provisoire ! Nous voilà tout de bon revenus aux champs ; George Sand, homme politique, est une fable qui n’a jamais existé : nous possédons plus que jamais dans Mme Sand le peintre du cœur, le romancier et la bergère.

Mme Sand faisait mieux l’an dernier, en son Berry, que de lire les Géorgiques de Virgile ; elle nous rendait sous sa plume les géorgiques de cette France du centre, dans une série de tableaux d’une richesse et d’une délicatesse incomparables. De tout temps, elle avait aimé à nous peindre sa contrée natale ; elle nous l’avait montrée dans Valentine, dans André, en cent endroits ; mais ce n’est plus ici par intervalles et par échappées, comme pour faire décoration à d’autres scènes, qu’elle nous découpe le paysage ; c’est la vie rustique en elle-même qu’elle embrasse ; comme nos bons aïeux, nous dit-elle, elle en a subi l’ivresse, et elle nous la rend avec plénitude. Le roman de Jeanne est celui dans lequel elle a commencé de marquer son dessein pastoral. Pourtant ce personnage de Jeanne, la bergère d’Ep-Nell, est bien poétique, bien romanesque encore ; les souvenirs druidiques interviennent dès les premières pages pour agrandir et idéaliser la réalité. On flotte en idée entre Velléda et Jeanne d’Arc ; car Jeanne ici, remarquez-le bien, n’est autre qu’une Jeanne d’Arc au repos et à qui l’occasion seule a manqué pour éclater. La placidité et la simplicité merveilleuse de la belle bergère en restent le plus souvent à la simplesse. Les scènes de la Fenaison offrent un tableau plein de charme et de grâce assurément, mais on y voit tout à côté cet éternel plaidoyer entre la société et la nature, entre les gens de loisir et les gens du peuple ou de labeur, ceux-ci ayant invariablement l’avantage. Jeanne présente de l’intérêt, un intérêt élevé, mais qui se complique de roman. C’est à la Mare-au-Diable seulement que commencent nos vraies géorgiques ; elles se continuent dans François le Champi, dans la Petite Fadette. Voilà la veine heureuse, voilà le thème où nous nous renfermerons ici.

La Mare-au-Diable est tout simplement un petit chef-d’œuvre. La préface m’avait donné quelques craintes. L’auteur met en avant une idée philosophique, et je tremble toujours quand je vois une idée philosophique servir d’affiche à un roman. L’ auteur a voulu faire la contre-partie d’une composition mélancolique d’Holbein, dans laquelle on voit un misérable attelage de chevaux traînant la charrue dans un champ maigre ; le vieux paysan suit en haillons ; la Mort domine le tout sous forme d’un squelette armé du fouet. « Nous, s’écrie l’auteur, nous n’avons plus affaire à la mort, mais à la vie ; nous ne croyons plus ni au néant de la tombe, ni au salut acheté par un renoncement forcé ; nous voulons que la vie soit bonne, parce que nous voulons qu’elle soit féconde. Il faut que Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse plus de la mort du riche. Il faut que tous soient heureux… » Je supprime la série de ces Il faut, qui seraient mieux placés dans un de ces petits sermons philosophiques où ceux qui cherchent à imposer aux autres une foi qu’ils ne sont pas bien sûrs d’avoir eux-mêmes, s’échauffent en parlant, affirment sur tous les tons, et se font prophètes afin de tâcher d’être croyants. Le véritable artiste est digne de ne pas procéder ainsi ; et pour tous ceux qui ont de bonne heure connu et admiré Mme Sand, ç’a toujours été un sujet d’étonnement et une énigme inexplicable, que de la trouver si aisément crédule et, je lui en demande bien pardon, si femme sur un point : elle croit volontiers à l’idée des autres. Avec un talent du premier ordre et tel qu’on n’en trouverait pas de supérieur en notre littérature dès l’origine, elle semble craindre que ce talent, dans son activité et dans sa puissance, ne manque de sujet, ne manque de pâture. À cette fin elle reçoit et prend le mot et l’idée de gens qui, en vérité, lui sont inférieurs par maint endroit. Elle les croit supérieurs parce qu’ils concluent carrément, comme si un grand peintre, un grand poëte avait besoin absolument de conclure. « C’est un écho qui double la voix, » a-t-on pu dire d’elle à cet égard, et en songeant à ceux dont elle prétendait s’inspirer. Et elle fait mieux que de doubler leur voix, elle la rend méconnaissable. Combien de fois n’a-t-elle pas fait passer leurs ennuyeux paradoxes à l’état de magnifiques lieux-communs ! Et c’est ainsi que, dans ces charmants volumes de la Mare-au-Diable, je trouve en tête la page que j’ai citée, et, tout à la fin, je ne sais quelle brochure socialiste qui vient s’ajouter là, on ne sait pourquoi. Imaginez un peu de Raynal (du meilleur) cousu par mégarde avec un exemplaire de Paul et Virginie.

J’avais à dire ceci pour l’acquit de ma conscience ; c’est le côté faible et le travers d’un grand talent. Je n’ai plus maintenant qu’à louer et à m’émerveiller en toute franchise. La scène un peu idéale de labour, que l’auteur oppose à l’allégorie d’Holbein, est d’une magnificence à faire envie à Jean-Jacques et à Buffon ; c’est là que le souvenir de Virgile et du labourage romain revient manifestement : l’artiste qui peint ici l’attelage d’une charrue du Berry se souvient encore des bœufs du Clitumne. Mais ce premier chapitre grandiose, entremêlé çà et là d’apostrophes et d’allusions aux oisifs, de ce que j’appelle le Raynal ou la déclamation d’aujourd’hui, me plaît moins que l’histoire toute simple et tout agreste de Germain le fin laboureur. Ce récit commence avec le troisième chapitre et compose, à proprement parler, cette charmante idylle de la Mare-au-Diable.

Il s’agit pour le beau laboureur Germain, veuf à vingt-huit ans avec trois enfants, et qui pleure encore sa première femme, de se remarier par nécessité, par raison. Son beau-père lui-même, le père Maurice, l’y engage par toutes sortes de paroles sensées et positives, et Germain s’y rend, bien qu’à regret. Le père Maurice, en entamant ce propos, avait déjà quelqu’un en vue : c’est une veuve, assez riche, qui demeure à quelques lieues de là, et qu’on dit être un bon parti. Comme il ne s’agit point ici d’un mariage d’amour, mais d’un arrangement entre personnes mûres et sérieuses, une entrevue, selon le père Maurice, suffira pour tout éclaircir : « C’est demain samedi, dit-il à Germain ; tu feras ta journée de labour un peu courte, tu partiras vers les deux heures après-dîner, tu seras là-bas à la nuit ; la lune est grande dans ce moment-ci, les chemins sont bons, et il n’y a pas plus de trois lieues de pays. »

Tout l’intérêt et toute l’action du roman se passent dans ce voyage. Germain d’abord devait faire la route seul, monté sur la bonne jument la Grise. Mais une vieille voisine, la Guillette, à qui le père Maurice a fait part du projet, profite de l’occasion de Germain pour lui confier sa fille, la petite Marie, qui vient de s’engager comme bergère tout près de l’endroit où va Germain. Marie ne paraît qu’une enfant, elle va pourtant sur ses seize ans. Germain, grave et honnête, semblerait comme son père ou son oncle. On la lui confie ; elle monte en croupe sur la Grise, et tous deux partent, Germain rêvant à sa défunte plus qu’à sa future, et Marie pleurant de quitter sa mère et le pays.

Les détails du départ, le premier trot de la Grise, la mère de celle-ci, la Vieille Grise, qui, paissant près de là, reconnaît sa fille au passage, et qui essaie de galoper sur la marge du pré pour la suivre, tout est peint au naturel, avec une observation parfaite et une expression vivante. On n’a pas affaire ici à un peintre amateur qui a traversé les champs pour y prendre des points de vue : le peintre y a vécu, y a habité des années ; il en connaît toute chose et en sait l’âme ; il sait le vol des grues dans le nuage, le babil de la grive sur le buisson, et l’attitude de la jument au bord de la haie, « pensive, inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d’herbes qu’elle ne songeait plus à manger. »

Germain, après les premiers moments de silence, commence à deviser avec la petite Marie. Elle est au fait du motif de son voyage. Il lui parle de ses enfants, du petit Pierre, son gentil aîné, qu’il n’a pas embrassé au moment de partir, et qui s’est sauvé en boudant parce que son père n’a pas voulu l’emmener. Il laisse échapper son inquiétude qu’une épouse nouvelle ne soit pas, pour ces enfants d’un autre lit, telle qu’il faudrait. La petite Marie répond à tout avec modestie et raison, avec ce tact du cœur qui chez les femmes enseigne toutes les délicatesses : « Moi, à votre place, dit-elle, j’aurais emmené l’aîné. Bien sûr, ça vous aurait fait aimer tout de suite, d’avoir un enfant si beau. »

« — Oui, si la femme aime les enfants ; mais si elle ne les aime pas ? »

« — Est-ce qu’il y a des femmes qui n’aiment pas les enfants ? »

Mais voilà qu’au tournant d’un buisson la jument fait un écart. Qu’est-ce donc qu’on aperçoit dans le fossé ? Ce n’est autre chose que le petit Pierre, qui, voyant que son père ne voulait pas l’emmener, a pris les devants et qui, en l’attendant au passage, s’est endormi. La gronderie du père, la câlinerie de l’enfant, sa ferme volonté de ne plus lâcher prise et d’être du voyage, tous ces riens sont retracés au vif et relevés de mille grâces. Chaque trait naïf est pris sur le fait. La petite Marie sert de médiatrice ; elle arrange tout, elle montre les facilités. La Grise est solide et peut très-bien, à la rigueur, porter trois personnes, dont deux surtout pèsent si peu. Le petit Pierre sera devant, comme Marie est derrière. Cependant un cantonnier qui travaille là-bas, au haut de la route, ira avertir à la métairie pour qu’on ne soit pas inquiet du marmot. C’est Marie qui a pensé à ce cantonnier. Marie pense à tout, s’avise de tout. On sent que cette simple enfant porte en elle toutes les qualités de nature qui font que la femme prudente est la providence du foyer.

On devine déjà l’intention qui va présider à cette chaste aventure. Il faut que, sans le vouloir, sans que personne y vise, peu à peu, Germain soit amené à se dire : « Eh quoi ? je vais chercher bien loin une femme que je ne connais pas, qu’on dit riche, qui est fière sans doute, qui croira me faire grand honneur en m’épousant avec mes trois enfants ; et voilà que j’ai tout près de moi une enfant simple, pauvre, mais riche des dons de Dieu, des qualités et des vertus naturelles, et qui serait un trésor dans ma maison et dans mon cœur. » Il faut que Germain, insensiblement, et avant la fin de ce court voyage, devienne amoureux de cette petite Marie qu’il n’avait jamais considérée jusque-là que comme une enfant.

De petits incidents surviennent. Petit Pierre a faim : il faut s’arrêter, et tous les trois en profitent pour prendre un léger repas. « Les paysans ne mangent pas vite. » On perd une heure ; on est en retard, et il reste encore à traverser les grands bois. Un épais brouillard s’élève avec la nuit. La Grise, avec son fardeau, a fort à faire. On se trompe de route, et l’on est en pleine forêt. Force est de descendre de cheval et de cheminer à tout hasard, Germain tenant la bête par la bride, tandis que Marie porte le petit Pierre endormi, qu’elle enveloppe dans sa cape du mieux qu’elle peut. L’embarras de s’orienter redouble : « Le brouillard rampait et semblait se coller à la terre humide. » On rôde autour de cette maudite mare-au-diable (c’est ainsi que l’appellent les gens du pays), et, après maint effort pour s’en éloigner, on y est toujours ramené comme par un sort. Bref, il faut bien prendre le parti de s’arrêter et de bivouaquer, d’autant plus que la Grise, dans un moment d’impatience, a cassé ses sangles et s’est sauvée seule, au galop, à travers la forêt. Ici, dans deux chapitres intitulés Sous les grands Chênes et Prière du Soir, on a une suite de scènes délicieuses, délicates, et qui n’ont leur pendant ni leur modèle dans aucune idylle antique ou moderne.

Germain, comme tous les hommes, même les plus robustes et les plus vaillants, est impatient de nature : la petite Marie, comme les femmes quand elles sont excellentes, est la patience même. Dans sa vie de pauvre bergère aux champs, n’a-t-elle pas appris à se suffire avec rien, à tirer parti de tout ? Au milieu du désarroi on l’on est, elle trouve moyen de tenir l’enfant chaudement et de lui faire un lit, d’allumer du feu avec des branches sèches, et d’opposer encore la bonne humeur au guignon. Germain, en présence de ce mérite qu’il n’avait jamais soupçonné, s’étonne. Ses idées, sans qu’il s’en aperçoive trop d’abord, commencent à prendre une certaine tournure. Cependant la nature parle, l’estomac crie ; il a faim. On peut bien, sans offense, détacher une perdrix d’un certain cadeau de gibier qu’il portait à sa future. C’est Marie qui est encore l’ordonnatrice et l’intendante de ce festin improvisé. « Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas un sot ! » telle est l’idée qui naît irrésistiblement dans l’esprit de Germain, en la voyant si avisée, si industrieuse. Il commençait non-seulement à le penser, mais à le dire tout haut et à s’embrouiller un peu : « Dites donc, laboureur ! voilà votre enfant qui se réveille, » dit la petite Marie.

L’enfant s’éveille en effet : il entre aussitôt en appétit, à son tour, et en babil. Tout ce joli parler est déduit ici au long avec une vérité de nature qui, poussée à ce degré, est plus que la science des mères, et qui est le don unique du génie. Marie continue de s’occuper de petit Pierre, elle le rassure dans ses terreurs, elle l’amuse, et Germain ne peut s’empêcher de remarquer : « Il n’y a personne comme toi pour parler aux enfants, et pour leur faire entendre raison. » Au milieu de cela il reparle toujours de sa première femme, de sa pauvre défunte, et maudit ce voyage entrepris pour la remplacer. Cependant l’enfant fait sa prière, que lui souffle mot à mot la petite Marie, et, comme il est arrivé à un certain endroit de l’oraison où il s’endort régulièrement chaque soir, il ferme les yeux déjà ; mais ses idées à lui-même s’embrouillent un peu à ce moment de s’endormir, et, mêlant vaguement tout ce qu’il a vu et entendu durant cette soirée : « Mon petit père, dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie. » — Et sans attendre de réponse, il ferma les yeux et s’endormit.

Touchante délicatesse que ce soit le petit Pierre, l’ange d’innocence, qui, le premier, exprime, en s’endormant, cette idée qui n’a été que vague et flottante jusque-là ! Germain, à partir de ce moment, ne se fait plus faute de la bercer et de la retourner en cent façons. Il s’aperçoit que cette petite Marie, à laquelle il n’avait jamais songé pour sa beauté, est plus fraîche qu’une rose de buisson, et il se détaille le gracieux portrait en concluant : « C’est gai, c’est sage, c’est laborieux, c’est aimant, et c’est drôle… Je ne vois pas ce qu’on pourrait souhaiter de mieux. » Dans le chapitre qui suit la Prière du Soir et qui a pour titre Malgré le froid, il y a un moment où j’ai craint qu’une brusquerie fâcheuse ne vînt gâter la pureté de l’ensemble : mais que voulez-vous ? nous sommes dans la réalité, nous sommes aux champs, et on a beau vouloir se tenir dans le sentiment pur, il y a, comme dit Mme de Sévigné, de certaines grossièretés sensibles dont on ne se passe pas si aisément. Germain en triomphe du moins, il respecte cette pureté de la jeune fille qu’il a étonnée un moment ; il achève son voyage, et n’arrive qu’au matin chez la veuve, la lionne de village, dont il est dégoûté, même avant de l’avoir vue. Je n’ai pas à continuer ici cette analyse ; je n’ai voulu insister que sur les parties tout à fait rares et neuves de l’idylle, sur la première partie du voyage. La petite Marie, en arrivant chez le fermier qui l’a louée comme bergère, court un danger sérieux de la part de cet homme brutal. Elle se sauve effrayée, emmenant le petit Pierre, et retrouve à temps Germain pour la protéger et la venger. Il est bien encore que ce soit le petit Pierre qui raconte à Germain la mésaventure de Marie avec le fermier : en passant par la bouche de l’enfant, ce récit s’épure. En général, le petit Pierre reparaît dans toutes les situations décisives et vient clore les choses ; c’est l’ange, je l’ai dit, c’est le médiateur et comme le lien entre la première femme et celle qui sera la seconde. Quand l’expression manque, le petit Pierre arrive, et il est l’expression vivante.

Une fois le mariage de Germain et de Marie décidé, le peintre les oublie un peu pour nous décrire la cérémonie des noces, les rites et coutumes du pays qui ont cessé en partie à l’heure qu’il est, et qu’on ne peut s’empêcher de regretter : « Car, hélas ! s’écrie Mme Sand, tout s’en va. Depuis seulement que j’existe, il s’est fait plus de mouvement dans les idées et les coutumes de mon village, qu’il ne s’en était vu durant des siècles avant la Révolution… » Ô poëte, je vous arrête ici et je vous prends sur le fait. Pardonnez-moi donc de m’emparer de cet hélas ! involontaire qui vous a échappé, et de vous dire : « Tout s’en va, et, dans ces choses qui s’en vont, il en est que vous regrettez vous-même. Donc tout n’était pas mal dans le passé. Tout n’était pas bien non plus, je vous l’accorde. Mais, moralement, non moins que poétiquement, il y avait des qualités et des vertus que l’âge nouveau, avec ses inventions et ses recettes industrielles ou philosophiques, n’a pas su remplacer encore. Eh bien ! puisque cela est, ô poëte, convient-il donc, sur la foi de certains systèmes non éprouvés et que rien ne garantit, de pousser si fort et si violemment ces restes d’un passé déjà si ébranlé ? Il s’en va bien assez vite de lui-même. »

Cette fin de la Mare-au-Diable, dans la description des noces, semble peut-être un peu longue ; mais on n’est pas fâché, malgré tout, de s’arrêter sur ces images d’abondance rurale et de copieux bonheur, qui rappellent, à leur manière, le tableau de Théocrite dans les Fêtes de Cérès, et celui de Virgile célébrant les vertus des vieux Sabins : Casta pudicitiam servat domus. Mme Sand, même quand elle se complaît à des images douces, a en elle le puissant et le plantureux. Quoi qu’elle fasse, même dans les touches gracieuses, on sent une nature riche et drue, comme on dirait en ce vieux langage.

La Mare-au-Diable n’était que le premier pas dans la voie pastorale qu’elle s’est ouverte ; le Champi et la Petite Fadette marquent le second pas, qui diffère déjà du premier. Je m’arrêterai surtout, comme exemple, à la Petite Fadette. Dans la Mare-au-Diable, l’auteur remarque en un endroit qu’il est obligé de traduire le langage antique et naïf des paysans de la contrée : « Ces gens-là, dit-il, parlent trop français pour nous, et, depuis Rabelais et Montaigne, les progrès de la langue nous ont fait perdre bien des vieilles richesses. Il en est ainsi de tous les progrès, il faut en prendre son parti. » Mme Sand ici ne le prend pas. Elle regrette ces richesses ; elle regrette, comme Fénelon, ce je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné, qui animait notre vieux langage et que la langue rustique a conservé par endroits. Dans la Petite Fadette elle essaie de ressaisir ce je ne sais quoi et de le raviver. Sous prétexte que c’est le Chanvreur qui lui a raconté l’histoire à la veillée, elle garde le plus qu’elle peut des mots et des locutions qu’il employait. Elle adopte un genre mixte, comme si elle contait « ayant à sa droite un Parisien parlant la langue moderne, et à sa gauche un paysan devant lequel elle ne voudrait pas dire une phrase, un mot où il ne pourrait pas pénétrer. Ainsi elle a à parler clairement pour le Parisien, naïvement pour le paysan. » Le problème est délicat à résoudre, et elle s’en tire aussi merveilleusement qu’il est possible. Courier n’a jamais si bien réussi. Voyons un peu.

Le père Barbeau, cultivateur de la Cosse, avait du bien et en bonne terre. Il avait une maison bien bâtie, couverte en tuiles, avec jardin, vigne et verger ; il avait deux champs. Il cueillait dans ses prés du foin à pleins charrois, et c’était du foin de première qualité, « sauf celui qui était au bord du ruisseau, et qui était un peu ennuyé par le jonc. » Il avait déjà trois enfants, quand sa femme, voyant sans doute qu’il avait du bien pour cinq, et qu’il fallait se dépêcher parce qu’elle tirait sur l’âge, s’avisa de lui donner d’un coup deux jumeaux, deux bessons, comme on dit dans le pays. Ces deux bessons, dont l’un, venu une heure avant l’autre, s’appela Sylvain ou Sylvinet, et l’autre Landry, étaient pareils de tout point, et, tant qu’ils furent enfants, on eut peine à les distinguer l’un de l’autre. Ils étaient blonds ; ils avaient tout à fait bonne mine, de grands yeux bleus, les épaules bien avalées, le corps droit et bien planté. Tous ceux qui les voyaient s’arrêtaient émerveillés de leur retirance (ressemblance), et chacun s’en allait disant : « C’est tout de même une jolie paire de gars. » Ces deux jumeaux ou bessons sont les héros du roman qui a pour titre la Petite Fadette.

On fera tout d’abord une remarque sur ce style demi-rustique, demi-vieilli, que l’auteur, dans tout ce roman, a employé et distribué avec beaucoup d’art et de bonheur : c’est que, pour vouloir être ici plus naturel que dans la Mare-au-Diable, l’artificiel commence. Il y a des moments où le Chanvreur, qui est censé parler, oublie que c’est lui qui parle, et il s’exprime comme ferait directement Mme Sand ; puis il s’en aperçoit tout à coup, il remet des mots de campagne, des locutions vieillies, et cela fait un léger cahotement. Je me hâte d’ajouter que ce cahotement ici, et pour cette fois du moins, n’est pas du tout désagréable. La Petite Fadette est une étude des plus piquantes et des plus heureuses. On y rencontre des scènes dignes, pour la finesse et la gaieté d’expression, du joli roman de Daphnis et Chloé. J’ai dit que Mme Sand applique le procédé de Paul-Louis Courier ; mais, en s’en souvenant, elle moins savante ; par une grâce de génie, elle fait mieux d’emblée, c’est-à-dire avec plus de verve, plus d’entrain facile. Là même où il y a quelque pastiche, c’est plus vif et comme de source, c’est de l’Amyot à plein courant. Organisation singulière, qui a le don et la puissance d’absorber ainsi tout d’un trait et de s’assimiler d’abord ce qui lui convient ! Elle aura tenu durant une huitaine de jours Amyot entr’ouvert, elle l’aura lu à bâtons rompus, et elle se l’est infusé plus abondamment et plus au naturel que le docte et l’exquis Courier durant des années de dégustation et d’étude de cabinet.

L’enfance des deux jumeaux est retracée d’une adorable façon : celui qui est censé l’aîné, Sylvinet, s’annonce de bonne heure comme le plus touchant, le plus sensible ; il a plus d’attache, Landry a plus de courage. « Il est écrit dans la loi de nature, remarque l’auteur, que de deux personnes qui s’aiment, soit d’amour, soit d’amitié, il y en a toujours une qui doit donner de son cœur plus que l’autre, qui doit y mettre plus du sien. » Les sympathies mystérieuses qui continuent, après la naissance, d’enchaîner ces deux êtres appartiennent à une physiologie obscure que l’auteur a sentie et devinée sans s’y trop enfoncer ; les superstitions populaires s’y mêlent sans invraisemblance. Le moment où, des deux jumeaux, celui qui passe pour le cadet, Landry, se détache, prend le dessus, et se met décidément à devenir l’aîné, à voler de ses propres ailes et à se faire homme, est admirablement saisi. L’autre, le gentil Sylvinet, reste enfant, plus faible, plus susceptible, âme toute sensible et maladive, toute douloureuse : il y a là des nuances d’analyse et une anatomie du cœur humain où l’auteur a excellé. La petite Fadette, ou petite fée, n’est autre qu’une petite fille de l’endroit dont la famille a une réputation assez équivoque, et qui passe pour un peu sorcière. Cette petite fille, qui se montre d’abord toute laide, qui ne se soigne pas plus qu’un méchant garçon, et qui est la bête noire du village, mais qui, au fond, se trouve avoir toutes les qualités de l’esprit, de l’imagination et du cœur, et qui finit même, sous l’éclair de l’amour, par se métamorphoser en beauté, cette petite Fanchon Fadet qui, sous sa verve de lutinerie, cache des trésors de sagesse, remplit ici le rôle qui est volontiers réparti aux femmes dans les romans de Mme Sand ; car elles y ont toujours le beau rôle, le rôle supérieur et initiateur. Mme Sand, même quand elle se mêle d’idylle, n’y porte pas naturellement la douceur et la suavité tendre d’un Virgile ou d’un Tibulle : elle y fait encore entrer de la fierté. La petite Fadette est fière avant tout. On y peut voir aussi, à quelques-unes de ses paroles, une protestation contre la société au nom des êtres disgraciés et intelligents ; mais, ici, toutes ces idées sont arrêtées à point et revêtues de formes si vivantes, si gracieuses et si peu philosophiques, qu’on n’a le temps ni l’envie de les discuter. À côté de cette création poétique il y a l’observation de la nature vulgaire, la belle Madelon à côté de la petite Fadette, de même que dans Jeanne il y avait la coquette Claudie à côté de la belle et chaste bergère. Tous ces jeunes cœurs, les naturels autant que les poétiques, ceux des filles comme ceux des garçons, sont connus, maniés, montrés à jour par Mme Sand, comme si elle les avait faits. Oh ! qu’un poëte sait donc de choses, surtout quand il lui a été donné d’être tour à tour homme et femme, comme à feu le devin Tirésias !

J’oubliais la suite de mon analyse, et je la finis en deux mots. Landry, le plus mâle des jumeaux, est induit à aimer la petite Fadette, et par là il désole sa famille, surtout son frère le pauvre Sylvinet, dont la fantaisie est d’être aimé à lui tout seul et de posséder sans partage tout un cœur. Mais on n’est malheureux dans un roman qu’autant qu’il plaît au romancier. Tout se répare : la petite Fadette, devenue une belle, sage et riche personne, épouse Landry et guérit presque le souffreteux Sylvinet par ses secrets de magnétisme naturel. Elle réussit même trop bien ; le pauvre Sylvinet, un jour, se croit dans l’obligation de s’éloigner de sa belle-sœur sans dire son motif à personne. Il va s’exposer à la guerre et devient un brave. Ce Sylvinet, d’un bout à l’autre, est touchant ; c’est un être sacrifié, nature distinguée et fine, pas assez forte pour le bonheur, demandant beaucoup, voulant tout donner ; avec ces éléments-là se composent les âmes passionnées et sensibles. Mme Sand le sait bien ; elle excelle à peindre ces natures qu’elle domine et pénètre si bien du regard. Dans ses romans, depuis Lélia jusqu’à la Petite Fadette, que de Sténio ! que de Sylvinet !

J’aurai peu à dire du Champi, que tout le monde a vu et a lu. Ici du moins le rôle de l’homme n’est pas subordonné ni sacrifié ; mais c’est à titre de revanche pour le pauvre enfant trouvé, et parce que la société l’avait sacrifié déjà. Le roman est d’un intérêt plus pathétique, mais d’une étude moins savante et moins curieuse que la Petite Fadette, et c’est pourquoi j’ai insisté sur cette dernière. En allant voir le Champi transporté à la scène, j’avais une crainte ; je craignais l’invraisemblance, une certaine indélicatesse à cet amour filial converti en amour, même conjugal et légitime. L’idée de Jean-Jacques, appelant Mme de Warens maman, m’avait toujours dégoûté. Ici la chose est sauvée, autant que possible, avec une simplicité que les acteurs, pour leur part, ont aidée d’un parfait bon goût. La femme, Madeleine Blanchet, ne se doute pas de cet amour, et la seule idée qu’elle puisse être aimée ainsi n’approche pas d’elle, sinon tout à la fin. Le Champi lui-même ne s’avoue cette pensée et ne l’ose exprimer que quand la malveillance a déjà parlé par la bouche de la Sévère. Les personnages se font à eux-mêmes les objections, ce qui soulage et désarme le spectateur. Finalement la femme, qui n’a pas eu un éclair de coquetterie, et qui, jusque dans sa mise, a soin de se montrer plutôt fanée avant l’âge, ne fait que se résigner et ne semble consentir que parce que tout le monde le veut. En un mot, le mariage qui couronne le dévouement du Champi n’est pas un mariage d’amour, c’est un mariage à la fois de devoir, d’honneur et de tendresse. Rien ne gâte, selon moi, l’impression saine de cette pièce touchante, et, si l’imagination n’est pas tout à fait flattée sur un point, le cœur du moins n’y est pas offensé. Je dis cela, sachant toutefois qu’il est resté comme un froissement dans quelques âmes scrupuleuses, tant cette idée de mère, même de mère adoptive, est une idée sacrée ! On ne serait pas juste envers cette pièce du Champi, si l’on ne signalait, au moins en passant, l’excellent rôle de Jean Bonnin, l’idéal du paysan berrichon.

Voilà donc, grâce à Mme Sand, notre littérature moderne en possession de quelques tableaux de pastorales et de géorgiques bien françaises. Et, à ce propos, je songeais à la marche singulière que le genre pittoresque a suivie chez nous. Au xviie siècle, le sentiment du pittoresque naturel est né à peine, il n’est pas détaché ni développé, et, si l’on excepte le bon et grand La Fontaine[1], nous n’avons alors à admirer aucun tableau vif et parlant. La marquise de Rambouillet avait coutume de dire : « Les esprits doux et amateurs des Belles-Lettres ne trouvent jamais leur compte à la campagne. » Cette impression a duré longtemps ; tout le xviie siècle et une partie du xviiie en sont restés plus ou moins sur cette idée de Mme de Rambouillet, qui est celle de toute société polie et, avant tout, spirituelle. Mme de Sévigné, dans son parc, ne voyait guère que les grandes allées, et ne les voyait encore qu’à travers la mythologie et les devises. Plus tard, Mme de Staël elle-même ne trouvait-elle pas que « l’agriculture sentait le fumier ? » Ce fut Jean-Jacques qui le premier eut la gloire de découvrir la nature en elle-même et de la peindre ; la nature de Suisse, celle des montagnes, des lacs, des libres forêts, il fit aimer ces beautés toutes nouvelles. Bernardin de Saint-Pierre, peu après, découvre à son tour et décrit la nature de l’Inde. Chateaubriand découvre plus tard les savanes d’Amérique, les grands bois canadiens et la beauté des campagnes romaines. Voilà bien des découvertes, les déserts, les montagnes, les grands horizons italiens ; que restait-il à découvrir ? Ce qui était le plus près de nous, au cœur même de notre France. Comme il arrive toujours, on a fini par le plus simple. On avait commencé par la Suisse, par l’Amérique, par l’Italie et la Grèce : il fallait Mme Sand pour nous découvrir le Berry et la Creuse.

En insistant sur l’admiration qui est due à ces dernières productions de Mme Sand, je n’ai pas, au reste, la pensée de lui adresser un conseil : c’est un succès que j’ai voulu constater. Loin de moi l’idée de prétendre circonscrire désormais dans le cercle pastoral un talent si riche, si divers et si impétueux ! Mon seul conseil, mon seul vœu, c’est qu’un tel talent s’ouvre des voies et crée des genres tant qu’il lui plaira, mais qu’il ne serve jamais un parti. Hors de là, qu’il aille à son gré, qu’il se développe, qu’il s’égare parfois ; il est sûr de se retrouver, car il vient de source. Je dirai du talent vrai, comme on l’a dit de l’amour, que c’est un grand recommenceur. Ce qu’il a manqué une fois, il le ressaisit une autre. Il n’est jamais à bout de lui-même, et il récidive souvent. Le moment, pour la critique, d’embrasser ce puissant talent dans son cours, et de le pénétrer dans sa nature, n’est pas venu, selon moi ; il faut le laisser courir encore. On peut préférer de lui telle ou telle manière, mais il est curieux de les lui voir essayer toutes. Pour moi, je préfère, je l’avoue, chez Mme Sand les productions simples, naturelles, ou doucement idéales ; c’est ce que j’ai aimé d’elle tout d’abord. Lavinia, Geneviève, Madeleine Blanchet, la petite Marie de la Mare-au-Diable, voilà mes chefs d’œuvre. Mais il y a aussi des parties supérieures et peut-être plus fortes, plus poétiques en elle, et que je suis loin de méconnaître. C’est Jeanne, c’est Consuelo ; au fond, tout au fond, c’est toujours cette nature de Lélia, fière et triste, qui se métamorphose, qui prend plaisir à se déguiser et à se faire agréer, sous ces déguisements, de ceux mêmes qui ont cru la maudire en face. Et qu’est-ce que Consuelo, par exemple, sinon Lélia éclairée et meilleure ? Enfin, chacun aura ses préférences, mais il ne faut rien interdire en fait d’art à un talent qui est en plein cours, en plein torrent. Un talent fier comme celui-là a été mis au monde pour oser, tenter, se tromper souvent, pour se perdre comme le Rhône, et pour se retrouver aussi.



  1. Ce bon et grand La Fontaine venait là non sans dessein, et parce que dans le même temps il avait paru une petite diatribe de M. de Lamartine contre La Fontaine (voir le Conseiller du Peuple, premier numéro de janvier 1850).