Ce que je sais de lui

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Les Cahiers d’aujourd’hui,
1922 (Numéro 9).

Marguerite Audoux

Ce que je sais de lui


CE QUE JE SAIS DE LUI


Je le trouvais en haut du chemin où il aimait à attendre et voir venir ses amis. Les deux mains tendues, il s’informait d’abord de ma santé, puis il ouvrait la barrière verte de son beau jardin, et tout de suite il m’entraînait par les allées.

— Venez voir mes fleurs.

Nous allions lentement d’une touffe de fleurs à l’autre pendant qu’il m’expliquait de quel endroit il les avait fait venir, et quels soins elles exigeaient. Les rosiers grimpants, surélevés, encerclés et formant d’énormes bouquets placés de-ci de-là sur la pelouse, attiraient et retenaient le regard. Mais c’était surtout vers les fleurs rares que Mirbeau s’attardait pour m’expliquer leur origine. Je ne pouvais retenir leurs noms compliqués, pour la plupart. Il s’en étonnait :

— C’est que vous n’aimez pas les fleurs, disait-il.

Et il souriait avec une indulgence pleine d’ironie.

Quand fleurirent les pavots, ce fut comme une plus grande fête dans le jardin. Il n’y en avait que quelques pieds, mais ils étaient si hauts et si touffus qu’ils paraissaient garnir à eux seuls toutes les plates bandes. Les rouges surtout avaient un éclat si éblouissant qu’ils semblaient plutôt des morceaux de soleil tombés dans la verdure et restés accrochés aux tiges. Des boutons plus gros que le poing, laissaient échapper comme à regret une soie brillante et frippée, tandis que les fleurs épanouies étalaient de larges pétales d’un rose à peine teinté ou d’un jaune si merveilleux qu’on pensait tout de suite à des robes de fées.

Il y avait aussi les digitales, avec leurs clochettes bariolées, quelques-unes, velues et comme armées de crochets à l’intérieur semblaient des bêtes étranges et mauvaises, dont je m’éloignais.

— Oui, elles portent en elles le mal, disait Mirbeau, mais elles sont si belles.

Il n’accordait pas moins d’importance aux arbres qu’il faisait planter dans des endroits soigneusement choisis à l’avance. Et il arrivait que l’un d’eux dépérît, il s’en désolait et disait :

— Je n’ai pas su trouver la place qui lui convient.

Il s’attardait auprès de l’arbre, il en faisait le tour.

— Voyez-vous, disait-il, il ne se plaît pas ici, il s’ennuie, et si je ne l’ôte pas de là, il va mourir.

Et les mains derrière le dos, les épaules voûtées et son grand corps incliné, il s’éloignait tristement de l’arbre malade.

La souffrance des choses tout autant que celle des êtres lui apportait à lui-même une souffrance qu’il augmentait comme à plaisir. Rarement il riait, et lorsque cela lui arrivait, son rire était plus amer que gai.

Il eut pourtant un instant de franche gaîté le jour où je lui avouai ne pas savoir reconnaître un sycomore d’un platane.

— Ils sont cependant très différents, me dit-il.

Et il me montra l’un et l’autre. Mais, peu après, comme nous tournions le dos aux deux arbres, il eût une malice dans les yeux en me demandant soudain :

— À quoi reconnaissez-vous un sycomore d’un platane ?

— Le sycomore est plus brun, dis-je.

Il s’arrêta tout surpris.

— Plus brun, c’est vrai, reprit-il, mais je n’y avais jamais songé, quoique je sache les différencier depuis toujours.

Il reprit sa marche tout en riant, et il dit encore, se moquant de lui-même.

— On croit tout savoir…

L’intérieur de sa maison faisait encore penser aux fleurs, tant les murs en étaient peint de couleurs délicates. Il n’aimait pas à y rester enfermé cependant. Et lorsque son cabinet de travail ne le réclamait pas, et que le mauvais temps l’empêchait de sortir, il se tenait dans un retrait du grand vestibule, d’où il pouvait voir tout ensemble par la baie vitrée, le ciel, le jardin et la vallée de la Seine qui s’étendait au loin. Il aimait aussi à marcher d’un bout à l’autre de la galerie qui élargissait sa maison. Ainsi, il lui semblait qu’il était encore dehors.

On eût dit qu’il n’était à l’aise qu’au milieu de grands espaces. Selon lui, son jardin manquait d’étendue, et sa maison était beaucoup trop resserrée. Parfois lorsqu’il y entrait, il avait un mouvement violent des épaules, comme s’il eût voulu, d’un seul coup, en reculer les murs.

Dans les derniers temps de sa vie il ne put résister au désir de la faire agrandir. Et comme je m’en étonnais en disant qu’elle était déjà très grande, il me répondit bourru et comme en colère :

— Une maison n’est jamais trop grande.

La laideur lui apportait la même souffrance que l’injustice.

— Tout ce qui est laid est méchant, disait-il.

Il critiquait sans mesure, mais il ne se montrait pas plus satisfait de lui-même que des autres. Jamais il ne trouvait ses actes assez nobles, assez purs, et toujours il restait inquiet de ce qu’il avait dit ou fait, avec le regret de n’avoir pas dit ou fait mieux.

Une grande partie de son temps se passait à lire les manuscrits qu’il recevait de tous côtés. Et un jour, que quelqu’un le plaignait de la fatigue que devait lui apporter une pareille occupation, il répondit aussitôt :

— Il le faut bien, car dans le tas, il peut y en avoir un bon.

Et, à ce moment-là, toute la générosité qui était en lui, apparut dans son regard.

Il était sensible à toute affection, mais il désirait surtout être aimé des pauvres.

“ Vous l’êtes, lui disais-je. ”

Il réfléchissait une minute, puis sa lèvre se retroussait de façon ironique :

— Savoir ? faisait-il.

Il en eut la preuve quelques semaines avant sa mort.

Les hommes, alors, tous occupés à pointer des canons ou à fabriquer des obus, n’avaient pas le temps de réparer un tuyau de chauffage destiné à entretenir la chaleur dans la chambre d’un malade. Il s’en trouva deux cependant qui sacrifièrent leur nuit de repos à cette réparation nécessaire. Et au matin, lorsqu’en plus de leur salaire on leur offrit un bon pourboire en récompense de leur adresse et de leur activité, ils refusèrent simplement en disant :

— Pour Mirbeau, nous aurions même travaillé pour rien.

Lorsqu’il mourut, l’amour des pauvres vint encore à lui.

Tandis que la foule se rangeait derrière le cercueil, un fiacre s’avança comme pour prendre la file et suivre aussi le convoi. Mais au même instant un passant qui semblait très pressé l’arrêta en lui faisant signe de tourner. Il y eut une discussion. Le vieux cocher refusait de charger le client sans vouloir donner aucune raison pour cela. Et comme le passant, fort de son droit, insistait et prenait quand même place dans la voiture, le cocher lui dit l’air chagrin :

— Enfin, Monsieur, puisque vous l’exigez, je vais vous conduire chez vous, mais j’aurais été bien plus content de suivre Mirbeau jusqu’au cimetière.