100%.png

Ce que le monde catholique doit à la France/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Ce que le monde catholique doit à la France
Revue des Deux Mondes6e période, tome 42 (p. 338-369).
II  ►
Ce que le monde catholique doit à la France


I. LA FRANCE AU BERCEAU DE L’ÉGLISE

CROISADES ET PROTECTORAT

LES ROIS TRÈS CHRÉTIENS

On a dit fréquemment ce que la France doit au catholicisme : ceux-là seuls l’ignorent encore qui veulent l’ignorer. L’heure d’histoire que nous vivons nous commande d’indiquer, inversement, ce que le monde catholique doit à la France. Dans l’univers en armes, quelques nations se rencontrent, dont les chancelleries s’affirment toujours neutres ; mais partout les cœurs ont commencé d’opter. L’option de certains catholiques « neutres » est parfois douloureuse pour nous : leur presse, leurs manifestations, leurs silences semblent attester qu’entre la France qui ne suivit pas Calvin et la Prusse qui suivit Luther, c’est vers celle-ci qu’ils inclineraient. Nous osons croire qu’un regard sur quelques pages de notre passé, sur quelques traits de notre génie, leur persuaderait de réviser leur jugement : au nom de l’équité, au nom de la communauté de foi, nous espérons de leur impartialité ce début de résipiscence.

Ils pourront continuer de dénoncer nos fautes et d’accuser nos péchés : tout homme est pécheur et tout peuple est pécheur. La France, non moins qu’eux-mêmes, est soumise à cette loi. Mais nous avons le droit de dire qu’ils connaissent mal la France, lorsqu’ils ignorent ou lorsqu’ils taisent l’attrait permanent d’un certain nombre d’âmes françaises pour les besognes rédemptrices et pour les héroïques activités du repentir. Les « convertis » et les pénitentes dont l’humilité fut l’une des gloires de notre dix-septième siècle, et les troupes mortifiées de religieuses dites « réparatrices, » que notre dix-neuvième siècle multiplia, représentent à leur façon l’un des aspects de la France. Aux justiciers improvisés qui dressent avec âpreté le bilan de nos défaillances, qu’il nous soit permis d’opposer un autre bilan, celui des expiations volontaires qui tenacement en poursuivaient le rachat.

Fatigués à la longue de nous interpeller sur nos torts, ils nous reprocheront, peut-être, d’attacher trop de prix a. nos services. Et s’ils veulent dire, simplement, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les bienfaits que l’Eglise réserve à ses ouailles et les bons offices qu’elles peuvent lui rendre, nous en conviendrons aisément, joyeusement ; car l’insolvabilité, qui vis-à-vis des hommes est un tourment, devient, vis-à-vis de Dieu, la suprême joie de l’amour. Loin de nous la pensée de poser ici notre France en créancière de la puissance spirituelle ! Il ne serait plus un fils de l’Eglise, le peuple qui cesserait de se sentir son débiteur. Les révélations qu’elle projette sur nos vies, les disciplines dont elle les encadre, les grâces dont elle leur propose l’acceptation, apparaissent à ceux qui croient en elle comme échappant à l’évaluation des comptabilités humaines : leur foi même leur remontre qu’ils ne pourront jamais lui rendre l’équivalent de ce qu’ils lui doivent, et que leur dévouement n’acquittera jamais leur gratitude.

Mais s’il est exact d’affirmer que dans le corps de l’Église chaque peuple a son rôle à jouer, — un rôle de membre, — et que tous les peuples, « membres les uns des autres, » sont appelés à collaborer, et que de l’enchevêtrement de leurs rôles résulte la vie collective du corps commun, le membre qu’est la France peut, sans fatuité, réclamer des autres membres reconnaissance et respect. Se tournant vers les catholiques du dehors, la France a le droit de leur dire : « Que vous le vouliez ou non, je tiens une place dans l’histoire de vos âmes ; je la tiens par mes soldats et par mes missionnaires, par mes penseurs et par mes artistes, par nies saints et par mes sanctuaires ; rentrez en vous-mêmes et connaissez-vous vous-mêmes ; vous y retrouverez quelque chose de mon apport. Bénéficiant de la vie de l’Eglise, vous tirez dès lors avantage de tout ce que j’ai fait et de tout ce que je fais en vue d’enrichir et d’épanouir cette vie. Et si, remontant dans le passé de votre peuple, il vous advient peut-être de discerner mon influence à certains tournans de sa vie spirituelle, j’ai confiance qu’alors, vous qui diffamiez une partie de moi-même et négligiez d’observer l’autre, vous commencerez au moins de m’accorder votre justice, et le reste par surcroit. »


I

La première page de l’histoire franque, — celle dont Clovis est le héros, — fut décisive pour la fortune du Christ. Observons l’Occident vers le milieu du cinquième siècle : au nom de l’Empire et contre l’Empire, des barbares règnent partout, sur les populations romaines. Ils s’appellent Genséric en Afrique, Ricimer en Italie, Théodoric et Euric en Aquitaine ; et tous se font du Christ une idée qui n’est pas celle de l’Eglise de Rome. Ils adorent un Christ diminué, déchu de son éternité, un Christ qui n’ose plus être pleinement Dieu, le Christ d’Arius. Derrière leurs armes victorieuses, c’est ce Christ-là qui chemine : Gépides et Ostrogoths propagent en Germanie sa gloire pâlie ; et les Wisigoths, surtout, sont pour lui d’infatigables fourriers. Ils le portent chez les Suèves d’Espagne, chez nos Bourguignons ; et les uns et les autres cessent d’être catholiques. « La nation wisigothe, écrit Jornandès, attire de toutes parts aux pratiques de la secte arienne tous les peuples qui parlent sa langue. » Le Christ de Rome et de Nicée, le Christ d’Athanase et du pape Jules, garde ses évêques, ses prêtres, ses fidèles, parmi les populations romaines sur lesquelles s’asseoient les souverainetés barbares. Mais Euric se fait persécuteur ; il emprisonne, il exile ; et l’évêque Sidoine écrit douloureusement « Le nom de catholique est tellement odieux à sa bouche el à son cœur, que l’on peut douter s’il n’est pas plutôt le chef de su secte que le roi de sa nation. » Il semblait que saint Prosper eût triomphé trop tôt lorsqu’il avait chanté Rome « s’assujettissant par la religion ce qu’elle n’avait nu subjuguer par les armes. » Avec les barbares et par les barbares, l’arianisme régnait, et menaçait l’Eglise de Rome de n’être plus qu’une vaincue.

Un nouveau flot survint : Clovis le conduisait. Ce flot descendait de la région de Tournai, où les ariens venaient de déposer un évêque catholique ; et l’arianisme, guettant cette nouvelle famille de barbares, avait déjà séduit la sœur même de Clovis. Mais l’ascendant de sa femme Clotilde, — une Burgonde demeurée catholique, — fit prévaloir auprès de lui les démarches des évêques gallo-romains ; il élut un de leurs baptistères, celui de Reims, pour être fait chrétien. « La Providence divine, lui écrivait aussitôt dés lointains bords du Rhône l’archevêque saint Avit, a découvert l’arbitre de notre temps. Le choix que vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez rendue pour tous. Votre profession de foi, c’est notre victoire à nous. » Il y avait enfin, pour la première fois depuis cent ans, un chef barbare dont l’âme cherchait à Rome son Credo ; et ce chef était un conquérant.

Entre lui et les Wisigoths ariens, la lutte s’engagea : il fut vainqueur. « Le roi Clovis, commentera plus tard Grégoire de Tours, confessa l’indivisible Trinité, et puis, aidé par elle, il accabla les princes hérétiques. » Repliés à jamais vers les Pyrénées, ils durent les repasser, en 531, sous une dernière poussée du Franc Childebert. La puissance politique sur laquelle s’appuyait de préférence le Christ arien était déracinée de la Gaule par les Francs. Ce fut en 534 le tour de l’autre royaume où l’arianisme un instant s’était complaisamment étalé : la Burgondie. Elle succombait devant les armes franques. Romains et barbares, en Gaule, avaient désormais la même foi, qui scellait la fraternité nouvelle de leurs âmes : Clovis et sa famille avaient, en faveur de Rome, opéré cette révolution.

Mais saint Avit ouvrait aux Mérovingiens de plus vastes horizons. « Puisque Dieu veut bien se servir de vous pour gagner toute votre nation, écrivait-il à Clovis, offrez une part du trésor de foi qui remplit votre cœur à ces peuples assis au-delà de vous, et qui, vivant dans leur ignorance naturelle, n’ont pas encore été corrompus par les doctrines perverses ; ne craignez pas de leur envoyer des ambassades, et de plaider auprès d’eux la cause de Dieu qui a tant fait pour les Francs. »

Saint Avit dessinait ainsi la vocation missionnaire de la France : il montrait au loin les païens. Mais tant qu’il resta des ariens, c’est d’eux, tout d’abord, que la famille mérovingienne s’occupa : elle leur envoya des ambassadrices. Une Clotilde, une Ingonde s’en furent au-delà des Pyrénées préluder à la conversion de l’Espagne wisigothe ; une Clodoswinde, mariée chez les Lombards, mettait en ligne, contre l’arianisme, les argumens que lui expédiait, de Trêves, son correspondant saint Nicet. Le nom d’arien allait bientôt devenir une façon d’outrage dont on stigmatiserait, jusqu’en plein Moyen âge, quiconque serait suspect d’hérésie ; et le Christ de Clovis, le Christ de Reims et de Rome, successivement adopté par les diverses nations barbares, régnait définitivement sur l’Europe occidentale, en Fils éternel du Père, tel que les grands conciles l’avaient défini.


II

Sa royauté, au bout de deux siècles, fut l’objet d’une formidable menace. « Les royaumes du monde, avait dit Mahomet, se sont présentés devant moi, et mes yeux ont franchi la distance de l’Orient à l’Occident. Tout ce que j’ai vu fait partie de la domination de mon peuple. » Les Arabes voulurent que l’Espagne et la France, peuple du Christ, devinssent le peuple de Mahomet. Les colonnes d’Hercule barraient les portes de la chrétienté : Tharik fit effraction, leur imposa son nom, Djebel-Tarik, Gibraltar ; et il passa. Un autre flux envahisseur succéda, s’épandant sur toute l’Espagne : Moussa, d’avance, en avait tracé la route ; au-delà de l’Espagne, il visait la « Grande Terre, » la France, et voulait s’en retourner ensuite vers Damas, par l’Allemagne, par les Balkans, par l’Asie-Mineure. Parmi les compagnons de ce visionnaire octogénaire, il en était un, son aîné de vingt ans, qui avait connu Mahomet : dans ces têtes branlantes, toutes les ambitions de l’Islam avaient conservé leur jeunesse ; elles voulaient que les vagues islamiques, submergeant l’Europe, franchissent la distance de l’Occident à l’Orient, comme s’étaient promenés, de l’Orient à l’Occident, les regards du Prophète. Entre le rêve et l’exécution, un obstacle s’interposait : la France.

L’Islam, en 721, commença de la violer. Le duc Eudes d’Aquitaine, sous les murs de Toulouse, fit payer cher aux Arabes d’Elsamah cette première tentative. Narbonne pourtant succomba, et l’on put croire que la Méditerranée serait bientôt une mer musulmane. D’autres incursions survinrent, insultant Lyon, Mâcon, Dijon, pillant les couvens et les églises, et traînant chez nous des hommes de l’Atlas, et du Sahara, et de l’Arabie, qui venaient s’installer. Un jour de 732, toute cette cohue cessa de s’éparpiller : Abdérame la lança vers la vallée de la Loire. Au passage de la Dordogne, il y eut tant de chrétiens tués, que « Dieu seul put se faire une idée de leur nombre, » et dans cette armée, folle de vaincre, le butin s’entassait. Elle visait Saint-Martin de Tours ; elle rencontra Charles Martel. « Tel le marteau, lit-on dans les Chroniques de Saint-Denis, qui brise et froisse le fer et l’acier et tous les autres métaux, ainsi Charles froissait-il et broyait-il par la bataille tous ses ennemis. » La plaine de Poitiers, comme la plaine de Toulouse, devint pour la foule musulmane le pavé des martyrs. L’Islam, après sept jours, recula, et plus jamais il ne revint. Il y avait cent ans exactement que Mahomet était mort : la semaine de Poitiers termina brutalement, par un définitif reflux, un siècle d’expansion progressive, incoercible. L’épée de Charles Martel signifiait aux deux moitiés du monde, la moitié islamique et la moitié chrétienne, que Mahomet n’irait pas plus loin. A l’abri du mur qu’avaient opposé les Francs, et dont Pépin le Bref consolida les assises en reprenant aux Arabes notre littoral méditerranéen, la chrétienté occidentale pouvait désormais se constituer, à l’écart de l’Islam, contre l’Islam.


III

Mais autour du Latran, cime de cette chrétienté, les nuages s’accumulaient. Les équipées lombardes, chaque jour plus indiscrètes, apparaissaient aux Romains comme l’humiliant prodrome d’une domination barbare. « Peuple spécial de saint Pierre, de l’Eglise, » ils tenaient à rester Romains, et le Pape voulait ce que voulait son peuple. La pompeuse faiblesse de Byzance ne pouvait plus rien pour lui. Et les Lombards, rôdant aux abords de la Ville Eternelle, commençaient de saccager ces colonies agricoles dont les revenus aidaient le Pape à faire vivre, dans Rome, le menu peuple chrétien. C’était là grand dommage et grand deuil pour le « vénérable clergé de la sainte Église de Dieu, » car il avait besoin de ces petites gens pour tenir en respect l’aristocratie militaire, toujours menaçante pour sa liberté spirituelle. Ainsi chancelait l’équilibre du fragile et précaire édifice où la Papauté vivait au jour le jour, disgracieusement logée.

Moralement responsable du sort de Rome vis-à-vis des Romains, effectivement responsable des libertés de l’Eglise vis-à-vis de Dieu, le pape Etienne II s’inquiétait. Au déclin de l’année 753, il passa les Alpes, pour aller voir Pépin, fils du glorieux Martel, ce Pépin dont son prédécesseur, le pape Zacharie, avait ordonné qu’il fût roi. Etienne l’implora « pour la cause de saint Pierre et pour la république des Romains. » Pape et roi conférèrent : Pépin accepta d’être « commis par Etienne, — lui et ses fils, — à la protection de l’Eglise et du peuple de Rome. » Le titre de patrice des Romains, dont Etienne décora Pépin, marquait au duc de Rome, — et même à l’exarque de Ravenne, si d’aventure il en existait encore un, — que ces autorités byzantines étaient périmées, et que la seule puissance séculière dont désormais les Romains voulaient entendre parler était celle des Francs.

Astolf, roi des Lombards, apprit bientôt à ses dépens que cette puissance ne chômait point. Deux fois vaincu, il dut rendre au roi des Francs toutes les terres qu’il avait conquises sur l’empire de Byzance : et le roi des Francs les céda « pour toujours » à l’apôtre Pierre. Charlemagne les défendit, les arrondit, et l’acte par lequel le pape Léon III, à la Noël de l’an 800, lit de lui, dans Saint-Pierre, l’empereur des Romains, ratifia cet autre geste par lequel la tutélaire puissance des Francs avait remplacé, près du Pape, l’impuissante et inconsistante tutelle des empereurs de Byzance.

« Pour toujours, » avait stipulé Pépin dans sa donation, Entre la générosité du roi franc et les éloquens et suprêmes plaidoyers d’un Dupanloup réclamant en vain pour le pape Pie IX l’intégrité du don fait au pape Etienne II, onze siècles passèrent. Pépin, pour onze siècles, avait logé la papauté : problème ardu s’il en fut. Jésus la laissa sur terre, derrière lui. Il faut qu’elle s’y enracine, et qu’elle y besogne, et qu’elle s’y tienne à la disposition de tous, à proximité de tous, servante des serviteurs de Dieu ; et d’autre part, pour être respectée, il faut qu’elle apparaisse libre, indépendante de toute souveraineté terrestre, étrangère à toute influence terrestre, dégagée, si faire se pouvait, de tout voisinage terrestre. Voilà son vouloir, et voilà le vouloir des consciences chrétiennes. C’est apparemment un paradoxe qu’un tel vouloir ; car on ne peut être, à la fois, sur terre et au-dessus de la terre. Mais dans ce paradoxe même, il y a une idée-force, avec laquelle les réalités politiques devaient entrer en compromis : l’établissement territorial que constitua Pépin fut un essai de compromis, dont la longue durée mérite l’hommage de l’histoire.

Le don de Pépin au Saint-Siège n’est plus qu’un souvenir ; le don du Saint-Siège à Pépin subsiste. Le pape Paul, en 757, avait, à la demande de Pépin, dédié dans Saint-Pierre un sanctuaire à sainte Pétronille, réputée fille de l’Apôtre : la France, dans cette chapelle, se considérait comme chez elle. « Rome mérite qu’on l’aime, écrira plus tard Montaigne, confédérée de si longtemps et par tant de titres à notre couronne. » La chapelle de sainte Pétronille attestait cette « confédération. » La France avait là des droits que, de temps à autre, nos diplomates exhumaient : une dépêche du cardinal d’Ossat, une dépêche de Chateaubriand, faisaient valoir notre patronat sur ce petit sanctuaire. Le pouvoir temporel avait depuis dix-neuf ans disparu, lorsqu’en 1889 le cardinal Langénieux et les pèlerins de la France ouvrière, l’ambassadeur Lefebvre de Béhaine et le pape Léon XIII, se trouvèrent d’accord pour restaurer en tout son éclat l’antique fondation. L’offrande d’un nouveau reliquaire revivifia les souvenirs ; et sur le reliquaire cette inscription s’alignait : « Garde sous ton patronage, ô Pétronille, le pacte d’alliance aujourd’hui ressuscité que conclurent jadis, sous tes auspices, la mère Église et la Franco sa fille ainée, 757-1889. » De telles alliances de dates n’étaient pas pour effrayer Léon XIII : il remplissait encore les fonctions de pontife, en jetant à travers l’histoire, d’un geste imprévu, certaines arches de pont.


IV

De Maistre écrit en son livre Du Pape : « Les Français eurent l’honneur unique, et dont ils n’ont pas été à beaucoup près assez orgueilleux, celui d’avoir constitué (humainement) l’Église catholique dans le monde, en élevant son auguste chef au rang indispensablement dû à ses fonctions divines. Quelque unique que fût cet honneur, un autre, plus insigne encore, attendait la France. Pépin venait d’installer l’armature terrestre dans laquelle devaient s’encadrer, conformément à sa constitution divine, la vie et l’action de la papauté. Des siècles succédèrent, le dixième, le onzième, où, malgré les commodités territoriales dont jouissait désormais le Saint-Siège, la constitution divine de ce pouvoir parut elle-même se voiler. Il devint la propriété des hautes familles romaines, puis des empereurs saxons ; et la chrétienté s’aperçut un jour, suivant le mot de Mgr Duchesne, qu’ « on devenait pape à l’avancement, dans la hiérarchie de l’Eglise germanique. » Il fallait un instrument bien fort, pour extirper ces abus : l’instrument se forgea en France.

En l’année 910, au lendemain même de certains scandales qui ternissaient le prestige de la papauté, Guillaume, duc d’Aquitaine, avait offert « aux apôtres Pierre et Paul » un rendez-vous de chasse, qu’il possédait dans le Maçonnais : il voulait qu’à la turbulence des chenils succédât, dans ce coin de terre sauvage encore, la pacifique prière des Bénédictins, et que ces moines ne relevassent que du Saint-Siège. De cet acte de confiance envers une papauté qui paraissait décadente, l’ordre de Cluny était né. Parmi l’immense morcellement féodal, le Siège Apostolique faisait l’effet de n’être plus qu’un pouvoir local. Planant par-dessus l’éparpillement des fiefs et la variété même des nations, l’ordre de Cluny rendit à l’Église la notion d’unité et aux Papes la conscience de leur souveraineté.

Odon, qui mit vraiment l’Ordre en branle, avait quitté sa stalle de Saint-Martin de Tours pour s’en aller à Rome : il s’en était revenu, plein de tristes visions. Tout autre en eût conclu : Rome se meurt. Mais les Clunisiens, comme le dira plus tard Grégoire VII, imitèrent les saintes femmes de l’Evangile, venant veiller et prier devant le sépulcre du Maître. Ils croyaient, — d’une foi qui savait, — que pour le vicariat du Christ l’heure de la résurrection était proche. Tels les Grecs du VIIe siècle avant notre ère, qui s’en allaient jalonner de leurs industrieuses colonies le littoral barbare, tels les moines clunisiens, s’éloignant douze par douze de leur patrie la France, édifièrent à travers l’Europe deux mille foyers de prière, de travail et d’influence spirituelle, d’ardente et laborieuse confiance dans le renouveau de l’Eglise de Dieu. « C’est le plus noble membre de mon royaume, » dira Louis VI au sujet de Cluny ; et un abbé de l’Ordre pourra se flatter, au XIIe siècle, d’avoir pour amis presque tous les prêtres de l’Église latine.

Les Clusiniens connurent cette bonne fortune, à l’heure où la Papauté avait besoin d’eux, de posséder des abbés qui avaient une longévité de patriarches. Saint Mayeul, saint Odilon, saint Hugues, remplirent à eux trois, de 963 à 1109, une période de cent quarante-quatre ans, et, durant cette période, la Papauté fut sauvée. Le libre monastère qui ne dépendait que du Pape voulait que le Pape ne dépendît plus que de Dieu. Cluny, d’abord, se servit des empereurs pour affranchir le Saint-Siège du joug des barons romains : Odilon collaborait avec Otton III pour l’avènement à la tiare du moine Gerbert, un Français qui venait de Saint-Géraud d’Aurillac, abbaye réformée par Cluny. Après le joug féodal, le joug impérial devait fléchir à son tour : Hildebrand, formé sur l’Aventin par les maximes clunisiennes, concerta sa ruine. Il revendiqua pour l’Eglise la pleine liberté des élections pontificales ; et lorsque sous le nom de Grégoire VII il coiffa la tiare, Hildebrand, pour sa grande œuvre de réforme, fit appel à Cluny.

La force multipliée de ces « moines noirs » militait en tous pays pour l’indépendance du Pape : force souple et rigide, tentaculaire et tout en même temps unifiée, qui par le seul fait de son existence assurait la circulation de la parole pontificale à travers l’Europe. Le jour où Grégoire VII voulut porter à la connaissance du monde chrétien l’encyclique où il déclarait que les princes n’avaient conspiré contre lui que parce qu’il n’avait pas voulu se taire sur les périls de l’Église et céder à ceux qui la mettaient en captivité, il ordonna que cette encyclique fût tout de suite portée à Cluny. Il savait que nulle puissance humaine ne pouvait étouffer les échos de Rome, quand c’était Cluny qui les répercutait. En ce coin de France fonctionnait une sorte de télégraphie spirituelle, qui libérait de toute entrave le verbe du Pape ; elle projetait ses antennes jusqu’en Allemagne, jusque dans la terre obstinée qui, suivant le mot de Guibert de logent, « ne faisait rien que ce qui pouvait peiner et ennuyer le Pape, et résistait toujours aux commandemens de Rome. »

Et la grande œuvre collective, où Rome et Cluny s’associaient, fut parachevée par trois papes issus de Cluny : Urbain II, l’ancien grand prieur ; Pascal II, l’ancien novice ; Calixte II, l’ancien élève de saint Hugues. La solution très pondérée, très libérale, qui mit un terme à la querelle des investitures, fut l’œuvre de ces deux derniers papes, et fil accepter par la chrétienté laïque les prérogatives légitimes du sacerdoce, telles que les avait précisées, avec le concours des bons canonistes de Liège, le bon sens français.

Six siècles d’histoire, dont l’Eglise sortit forte et fière, nous ont montré la France de Clovis remettant sous les yeux du monde barbare le Christ en toute sa gloire ; la France de Charles Martel consolidant pour toujours, à l’Occident, la frontière défensive de la chrétienté ; la France de Pépin donnant aux papes pignon en Europe ; la France des Clunisiens préparant la transformation d’une Papauté à demi serve en une Papauté pleinement souveraine : voilà l’œuvre de la poigne française et de la vigilance française durant la période de fondation de l’établissement catholique.


V

Il n’est peut-être pas un mot, dans la langue humaine, qui soit plus riche d’ambitions que le mot « catholique. » Il vise, sur toute la terre, toutes les âmes, et, dans chacune, le tout de l’âme. C’est un mot qui devant nous fait reculer l’horizon ; et les seules limites qu’il permette à nos regards sont celles que s’assigna lui-même, au jour où fut créée la terre, le geste de Dieu. Le catholicisme est une expansion toujours en acte ; et dans cet acte incessant il eut toujours la France pour outil.

La croisade fut par excellence une besogne française, issue d’une idée française. Il popol franco : c’est ainsi que le Tasse, au XVIe siècle, qualifie les croisés. « Les temps étaient venus, dit un chroniqueur, que le Christ avait fixés dans son Évangile, lorsqu’il dit : Qui est avec moi prenne ma croix et me suive ; et ce fut en Gaule que le grand mouvement s’ébranla. » Urbain II, qui venait d’excommunier le roi de France pour adultère, préside au concile de Clermont : il entraîne l’Europe à la suite des chevaliers et des manans de France, et la première croisade se met en branle, à la voix de ce Pape français. La voix de saint Bernard, un autre Français, signifie à l’Allemagne, pour qu’elle se mobilise, l’élan que le roi Louis VII va prendre vers Jérusalem, et la seconde croisade vogue à son tour vers l’Orient. Pierre le Vénérable, dans une lettre à Louis VII, commente sa vocation de croisé :


Les princes juifs, de l’ordre de Dieu et par la force des armes, détruisirent les nations profanes et conquirent leur territoire pour Dieu et pour eux-mêmes. Le roi des chrétiens, par le commandement du même Dieu, vaincra les Sarrasins, ennemis de la vraie foi, et il s’efforcera de s’emparer de leur territoire pour Dieu, et non pas pour lui-même.


« Non pas pour lui-même, » remarquez le mot ; et de fait, les rois de Jérusalem se souvenaient toujours, et les patriarches leur rappelaient au besoin, que Godefroi de Bouillon avait reçu l’investiture de cette ville avec humilité, comme un ministère d’Eglise, et que l’Eglise lui avait dit : « Tu es l’homme du Saint-Sépulcre, tu es le nôtre, homo sancti Sepulcri ac noster effectus. » Et ce désintéressement, dont à Jérusalem ses successeurs français acceptèrent l’héritage, convenait bien à l’idéalisme de notre race. Les épopées, germaniques prédisposaient mal à de pareilles vertus de détachement les combattans d’outre-Rhin : elles faisaient mouvoir tout un monde de héros fiévreusement acharnés à la poursuite d’un trésor, et non point à la victoire d’une idée. La Germanie mettait son cœur où était le trésor des Niebelungen, et près du sépulcre du Christ, il y avait le cœur de la France.

On enrageait, au-delà du Rhin, de cette pieuse gloire que s’acquéraient les Français, — les « Francons, » comme les appelait d’un terme de mépris, au XIIe siècle, certain archidiacre de Mayence. Ce prêtre était mécontent parce que Pascal II, — un Pape qui déplaisait à son empereur, — avait trouvé asile en France. Et Guibert de Nogent de lui répliquer : « Si vous tenez les Français pour tellement faibles et lâches que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries un nom dont la célébrité s’est étendue jusqu’à la mer Indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain s’adressa pour demander des secours contre les Turcs ? N’était-ce pas aux Français ? » Mais oui, c’était à eux ; et le chanoine Jean de Wurzbourg, qui dans le courant du siècle visitait la Palestine, ne pouvait s’en consoler. Il traitait de « partiales » les histoires qui attribuaient la prise de Jérusalem aux seuls Français, et de partiales les inscriptions qui près du Saint-Sépulcre parlaient comme les historiens. « On passe sous silence le nom des Allemands, » grognait-il. Il allait de forteresse en forteresse, de marché en marché ; et sa plume notait avec une mélancolie bien amusante : « Pas une place n’a été laissée aux Allemands ! »

N’en déplût à ce naïf précurseur de l’Alldeutschland et à son hypocondre confrère de Mayence, l’ouvrage de Guibert de Nogent sur la croisade l’avait, en son titre même, expressément définie : Gesta Dei per Francos, les gestes de Dieu par les Francs. L’âme de ce moine sut enfermer en quatre mots l’âme d’une époque et d’une race. Le monastère de Nogent-les-Vierges, où il vivait, s’asseyait entre Soissons et Laon, sur une petite rivière à laquelle la Grande Guerre a fait un nom : l’Ailette. Un peu au Sud-Est, à Reims, la France avait reçu le baptême. La devise de gloire, lapidairement libellée par l’abbé de Nogent-les-Vierges, pouvait apparaître au monde chrétien comme le renouvellement des vœux baptismaux de la France. « C’est par une grâce particulière de l’éternelle Providence, écrivait à l’abbé du Mont-Thabor Pierre le Vénérable, que notre et votre France a été choisie, parmi toutes les parties du monde, avant tous les peuples de l’univers, pour délivrer du joug des impies les Lieux Saints. »

La civilisation franque tout entière fut transportée sur cette terre auguste, avec sa hiérarchie, ses coutumes féodales, son art. Toutes les églises historiques de Terre Sainte, à trois exceptions près, sont d’architecture française ; toutes sont filles de l’art de Cluny ; et les constructions mêmes du Saint-Sépulcre portèrent l’empreinte de la France. Deux mille lances consacrées à Dieu, — lances de Templiers, lances d’Hospitaliers, — veillaient sur cet essai de royaume de Dieu, où malheureusement la lascivité des mœurs orientales eut tôt fait de s’implanter. « Les guerriers bien-aimés, les Machabées nouveaux choisis par le Seigneur : » ainsi le pape Adrien IV qualifiait-il ces moines soldats. Les Hospitaliers, fondés par des marchands d’Amalfi pour le soin des pèlerins, devaient à un Français, Raymond du Puy, le caractère militaire qui fut l’origine de leur gloire ; les statuts des Templiers, dessinés par Hugues de Payens et dix autres gentilshommes de France, furent approuvés à Troyes, par un concile français.

En Europe, dès qu’à l’encontre de l’infidèle un coup d’épée s’imposait, la France tenait à être là. Le quart de siècle qui précéda la première croisade fut marqué, presque annuellement, par de pieuses chevauchées que les moines de Cluny lançaient au-delà des Pyrénées : ils recrutaient des courages, en Bourgogne, pour marcher à la rescousse de la Navarre, et de la Castille, et de la Catalogne ; sous les drapeaux d’Alphonse VI, aux côtés du Cid, des Français travaillaient à reprendre Tolède sur les Maures. Les détresses de l’Espagne chrétienne et ses exploits superbes obsédaient les consciences croyantes ; et nos aïeux aimaient que la merveilleuse chanson de Roland leur parlât de l’Espagne, au temps même où Urbain II venait leur parler de Jérusalem. Le siècle qui suivit la dernière croisade vit Boucicaut faire trois expéditions « ès glaces gelées des marais de Prusse, » pour aider l’Ordre teutonique à combattre le roi de Letho, ce « Sarrasin ; » et dans un grand banquet au château de Marienburg, le grand maître de l’ordre, entouré de chevaliers français, célébra le pacte par lequel les Sarrasins de Letho, c’est-à-dire les Lithuaniens, venaient de s’engager à ne piller et à ne brûler aucunes églises des chrétiens. Les chevaliers teutoniques auront, hélas ! des successeurs, qui les spolieront au nom de Luther, et puis pilleront et brûleront les églises : ils s’appelleront les Hohenzollern.

Tandis que nos hommes d’armes promenaient à travers l’Europe l’esprit de croisade, poètes et chroniqueurs, remontant les siècles, cherchaient un passé, des devanciers, une sorte de généalogie morale, pour les croisés de France. Les Français du temps jadis, un Charlemagne, un duc Guillaume, prenaient, dans le recul de l’histoire, relief de croisés. Charlemagne combattant les Maures en Espagne ne suffisait plus aux imaginations : elles l’expédiaient à Jérusalem : elles avaient besoin, — je reprends le langage du bon moine Jocundus, — qu’il eût « parcouru la terre entière en combattant ceux qu’il voyait rebelles à Dieu. » Toute une partie de l’histoire poétique du grand Empereur se déroulait ainsi comme un poème de croisade ; et les croisés à leur tour se donnaient la splendide illusion, lorsqu’ils traversaient la Hongrie, de suivre « la route que Charles, empereur merveilleux, avait fait construire longtemps auparavant jusqu’à Constantinople. » La croisade, pour se donner élan, inventait dans le passé d’autres croisades, françaises également.

Le prestige du roi saint Louis acheva d’habituer l’Europe chrétienne à incarner dans notre race l’idée de croisade. Il en fut le confesseur on Egypte, par sa captivité ; il en fut le martyr à Tunis par sa mort, — martyr que l’Islam lui-même vénérait, puisque, au dire du moine Guillaume, célerier de Saint-Denis, « les Sarrasins montraient grande révérence au tombeau du feu roi, et baisaient les pieds de sa statue. » Avant ses croisades africaines, peu s’en était fallu qu’à titre de « principal défenseur de la foi orthodoxe et de la liberté de l’Eglise, » comme le nommait Innocent IV, il ne suscitât une croisade contre son voisin de Germanie, le méphistophélique Frédéric II. Malgré ses charitables efforts pour l’union du sacerdoce et de l’Empire, saint Louis, qui « considérait les affaires de l’Eglise plus que comme siennes, » — nous dit son panégyriste Guillaume de Chartres, — fut à la veille de faire « proclamer le ban de Notre Seigneur Dieu et du roi Loys son sergent, » en vue d’une guerre sainte contre l’Empereur. Et le pape Innocent IV, tout en faisant ajourner ce dessein, lui écrivait : « Toi seul, pendant que d’autres se taisaient, toi qui émerges avec éclat parmi les rois de la terre, toi seul as eu cette pensée… Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte ! »


VI

Un jour vint où l’élan des croisades fléchit, sous l’impropice poussée d’une politique plus réaliste. Philippe le Bel demeura sourd aux attirantes propositions que lui faisait apporter, du fond de l’Asie, l’empereur des Tartares, pour une lutte commune contre les Turcs. L’un des publicistes du règne, Pierre Dubois, encore qu’il intitulât son livre : Le recouvrement de la Terre Sainte, se préoccupait moins, semble-t-il, de ce but auguste et lointain que des remaniemens européens qu’il préconisait. Mais l’obsession du Saint-Sépulcre continuait, chez nous, d’enfiévrer certaines âmes. L’étranger le savait, et ceux qui chez lui rêvaient encore de croisade regardaient fidèlement du côté de la France. Charles de Valois, Humbert dauphin de Vienne, se croisaient avec éclat, et faisaient peu de besogne : l’attente des âmes, pourtant, ne se décourageait point. En 1332, c’est au roi de France que songeait, pour libérer la Terre-Sainte, le dominicain allemand Brocard, dans son Directorium ; c’est vers Louis, duc d’Anjou, que se tournaient en 1376 les vœux de sainte Catherine de Sienne. Le Picard Philippe de Mézières, conseiller de Charles V, dévouait sa plume, son rêve et sa prière, à la fondation d’une milice de la Passion du Christ : les seigneurs, trop souvent fourvoyés par « Vaine Gloire, » n’y devaient point figurer ; il aspirait à mobiliser, contre le Croissant, « les gens d’honneur du moyen état de la chrétienté. » L’ami de Philippe de Mézières, Pierre Thomas, un carme natif du Périgord, s’égalait aux plus grands prédicateurs de croisades, en convoquant l’Europe sous l’étendard du roi français de Chypre, Pierre de Lusignan, qui crut un moment, en 1365, retrouver par Alexandrie la route de Jérusalem.

La victoire de Lusignan fut sans lendemain ; trente ans plus tard, à Nicopolis, nos chevaliers trouvèrent en une folle bataille une vaillante mort. Mais l’idée de croisade avait la vie dure ; et comme la guerre de Cent ans sévissait, comme elle permettait aux Turcs d’exploiter les discordes de l’Europe, c’est au nom de l’idée de croisade que Robert le Mennot, l’éloquent gentilhomme du Cotentin, et que le poète Eustache Deschamps, et que Jean de Gand, l’étrange ermite jurassien, conviaient à la paix les rois de France et d’Angleterre. Jeanne d’Arc surgit, préparant pour Charles VII la seule paix durable, celle qui lui rendrait la France : l’Occident curieux observait la jeune fille. Des rumeurs s’accréditaient, — le marchand vénitien Morosini s’en faisait le messager, — d’après lesquelles Jeanne mènerait un jour jusqu’en Terre Sainte, vêtus d’une étoffe grise qu’une petite croix constellerait, Anglais et Français réconciliés. Et Jeanne, toute première, écrivait aux Anglais : « Vous pourrez venir en la compagnie du roi de France, là où les Français feront le plus beau fait qui jamais fut fait pour la chrétienté. » L’héroïne par excellence de l’idée de nationalité française apparaissait aux contemporains et se regardait elle-même comme une dépositaire fidèle de la vieille idée de chrétienté et du séculaire programme de croisade [1].

Soixante ans plus tard, la guerre de magnificence que conduisait en Italie la romanesque juvénilité de Charles VIII n’était dans sa pensée, — il l’écrivait au pape Borgia, — que le prélude d’une expédition d’outre-mer « pour le service de Dieu, l’exaltation de la foi et le rachat du peuple chrétien. » Aspirations vers Jérusalem, aspirations vers Constantinople, hantaient sa fumeuse cervelle : il leur donnait, tout à la fois, la valeur littérale d’un héritage légal, — héritage des rois de Jérusalem, héritage de la maison d’Anjou, — et la grâce enchanteresse d’un rêve un peu fuyant. Louis XII prolongea le rêve : en 1499, soixante-douze ans avant don Juan d’Autriche, la flotte du roi de France, treize jours durant, engagea contre l’Islam une première bataille de Lépante, qui, sans l’inertie des Vénitiens nos alliés, aurait eu des résultats décisifs. [2].

Soudainement, dans le premier quart du XVIe siècle, la nation germanique fut l’ouvrière d’une grande dislocation : une affiche théologique, apposée dans Wittenberg, prépara le déchirement de la chrétienté. Villiers de l’Isle-Adam et quatre mille Hospitaliers, après avoir défendu Rhodes magnifiquement, mais en vain, errèrent comme d’héroïques épaves à travers la Méditerranée, jusqu’à ce que Malte les abritât. A Lépante, en 1571, la France fut absente ; la voix de l’évêque François de Noailles suggérant à Charles IX d’établir le protectorat de la France sur l’Algérie et lui affirmant qu’ « on pourrait faire avaler aux Turcs cette tiriaque, » resta sans écho. Mayenne prenait trois cents hommes pour s’en aller jouter contre les Turcs ; il semblait que l’idée de croisade n’inspirât plus que des parties d’escrime. Elle n’était plus qu’une gêne pour les Puissances de l’Europe, depuis que la division des âmes chrétiennes avait permis aux manœuvres diplomatiques de l’Islam de s’insérer dans la politique de l’Occident.

Elle survivait, pourtant, dans les imaginations, comme survivait au fond des consciences le souvenir de la vieille chrétienté ; et ces deux idées jumelles, celle de croisade, celle de chrétienté, firent encore effort, à travers le XVIIe siècle, pour se relever du coup formidable que le XVIe leur avait assené. Le Père Joseph, — l’éminence grise de Richelieu, — pensait sans relâche à la croisade, et quelquefois il en parlait. Un jour, courant à Rome, il mit sur pied, d’accord avec Paul V, un projet de campagne dans le Levant, que devait exécuter Charles de Gonzague, duc de Nevers ; et comme les routes étaient longues dans l’Europe d’alors, il composa, tout le long de son retour, quatre mille six cents vers latins qui s’appellent la Turciade : le Christ lui-même y prenait la parole pour persuader aux rois de se croiser, et pour réserver aux destinées françaises le soin d’ensevelir l’Islam, servari Francis Mahometica funera fatis.

Les calendes grecques, une fois de plus, furent profitables aux Turcs ; les plans de Charles de Gonzague tombèrent dans l’oubli, mais la foi dans ces « destinées françaises » subsistait toujours. Louis XIV domina l’Europe ; et comme on voulait sur sa tête accumuler toutes les gloires, d’aucuns pensèrent, — et des plus illustres, — que celle même de croisé ne devait pas lui manquer. C’est à lui, non à l’Empereur, que Leibnitz adressait l’exposé d’un grand dessein sur l’Egypte : « La France, insistait le philosophe, semble réservée par la Providence pour guider les armes chrétiennes dans le Levant, pour donner à la chrétienté des Godefroi de Bouillon, et avant tout des saint Louis. » Ce fut grande liesse dans les faubourgs de Paris, lorsque les armes chrétiennes, sous les couleurs de France, allèrent du moins jusqu’à Candie ; et laborieusement Boileau s’exaltait, pour assigner au monarque un plus lointain rendez-vous :

Je t’attends dans deux ans aux bords de l’Hellespont.

Fénelon voyait encore plus grand :


La Grèce entière s’ouvre à moi, écrivait-il en 1674 ; le Sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l’église de Corinthe va refleurir ; la voix de l’apôtre s’y fera encore entendre. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon ?… Je vois déjà le schisme qui tombe, l’Orient et l’Occident qui se réunissent, et l’Asie qui voit renaître le jour après une si longue nuit.


Nous connaissions surtout l’auteur du Télémaque par son imagination païenne ; on voit qu’à certaines heures elle pouvait devenir chrétienne. Mais il y a dans ces lignes juvéniles autre chose qu’une rêveuse emphase. Car à ce moment même du grand règne, un capucin tourangeau, le Père Justinien, qui avait étudié à Alep, dédiait deux livres à Louvois, pour lui apprendre « les moyens dont on pourrait se servir pour détruire la puissance ottomane et pour rétablir la religion chrétienne dans les pays d’où elle s’est communiquée au nôtre. » Louvois demeurait, attentif, mais Colbert était rebelle ; et nombre de pamphlets, inspirés toujours par l’idée de croisade, furent dirigés contre Colbert au moment où, devant Vienne, Sobieski fît reculer les Turcs sans que la France fût là.

A l’école de son maître Bossuet, le grand Dauphin s’animait contre le Turc. « Je me souviens, écrivait Bossuet au pape Innocent XI, qu’ayant un jour loué Alexandre d’avoir entrepris avec tant de courage la défense de toute la Grèce contre les Perses, le prince ne manqua pas de remarquer qu’il serait bien plus glorieux à un prince chrétien de repousser et d’abattre l’ennemi commun de la chrétienté, qui la menace et la presse de toutes parts. » La politique, souvent, commandait une autre ligne de conduite à l’endroit des Turcs ; mais, à l’écart des conseillers royaux qui concertaient cette politique, le précepteur royal et son élève concevaient encore à la façon d’un duel les rapports entre la Croix et l’Islam. Le panégyrique annuel de saint Louis, qu’entendaient la Cour et l’Académie, perpétuait l’évocation des croisades ; et cela, durant le XVIIIe siècle, résonnait comme un archaïsme.

Mais certains archaïsmes apparens demeurent des forces : ils peuvent, s’adaptant aux circonstances, faire ressusciter, sous une forme plus neuve, plus opportune, l’idée dont ils furent l’expression momentanée ; éprises de sa grandeur, mais lasses de ses lenteurs, certaines âmes deviennent inventives de méthodes nouvelles, où elles se satisfont, et qui libèrent et mettent en branle ce que l’archaïsme recelait d’activement vivant. Parmi les missionnaires français dont un autre article dira les périples, combien, venus plus tôt dans des siècles moins vieux, eussent été des croisés ! En fait, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’idée de croisade se transformait, se transfigurait ; elle promenait à travers le monde, par le bras des missionnaires, une croix désarmée ; mais c’était toujours la croix, et la ressemblance de cette croix avec la croix du Calvaire était même devenue plus pure, puisque l’épée qui jadis faisait escorte, — tout comme le glaive de Pierre rengainé par ordre du Christ, — était désormais maintenue dans le fourreau. Nos philosophes, aussi indifférens à nos missions chrétiennes qu’à nos colonies nationales, considéraient l’idée de croisade comme atteinte de cachexie ; ils se trompaient. Les âmes d’apôtres qui la réalisaient jugeaient autrement qu’eux.

Politiquement, d’ailleurs, elle avait encore quelques soubresauts de vitalité. Lorsque, en 1830, la branche aînée des Bourbons, renversée du trône, laissait à la France comme suprême cadeau la précieuse terre d’Algérie, où sous nos trois couleurs trois diocèses allaient fonctionner, l’Eglise put constater que, depuis la prise de Constantinople par les Turcs, c’était la première grande conquête faite sur l’Islam, et que cette conquête était l’œuvre de la maison de France, fille de saint Louis, et que l’expédition de 1270, douloureusement terminée sur la côte de Tunis, n’avait pas été la dernière croisade, puisque, six siècles plus tard, une autre expédition, celle d’Alger, paraissait en quelque mesure en avoir vengé l’échec.


VII

Il y avait antagonisme, nous l’avons laissé voir, entre les survivances de l’idée de croisade et les maximes nouvelles de tractations avec le Turc : le dessein médiéval de reculer, aux dépens de l’Islam, les frontières de la chrétienté n’avait rien de compatible avec les modernes pratiques de chancellerie qui sollicitaient et marchandaient l’alliance du Turc. Le geste de François Ier, négociant en 1521 avec le sultan Soliman, fut une poignante surprise, voire un scandale, pour les contemporains : le roi de France serrait la main du Turc et s’alliait à lui contre l’Empereur ! Mais de la main du Turc un cadeau tombait bientôt, qui s’appela, dans l’histoire, les Capitulations de 1535. En vertu de ce cadeau, les Français voyageant en Orient étaient libres d’observer leur religion, et le Pape, les rois d’Angleterre et d’Ecosse pouvaient, en se joignant au traité, obtenir pour leurs sujets les mêmes libertés. Un membre de la catholicité, le membre français, à la faveur même de son pacte avec le Grand Turc, visait à rendre libres, en terre d’Islam, le Christ et les chrétiens. Henri II voulut que son ambassadeur d’Aramon s’en allât jusqu’en Palestine pour examiner, sur place, la situation des religieux latins, et pour la faire améliorer, au nom du roi de France.

Les souvenirs de Charlemagne recevant de Haroun al Raschid les clefs de Jérusalem et obtenant là-bas, dans le quartier de « Latinie, » certaines prérogatives protectrices, les souvenirs de saint Louis promettant « protection à la nation des Maronites, comme aux Français eux-mêmes, » planaient sur ces tractations mêmes, qui faisaient l’effet d’une désertion du passé. C’était encore en quelque mesure imiter saint Louis, que de multiplier en terre islamique certaines variétés de clientèles, dont la France, en vertu des traités ou même seulement en vertu d’une pratique coutumière, ferait protéger les consciences et respecter la foi. Les Mirdites, tout comme les Maronites, allaient peu à peu devenir nos cliens, en vertu de l’usage ; et la Porte ne s’opposera jamais, — elle en assurera, sous la Restauration, le général Guilleminot, — à ce que nous plaidions auprès d’elle pour les diverses chrétientés ses sujettes.

Mais en ce qui regarde les chrétiens latins, nous demandons à la Porte des textes, et nous les obtenons ; de règne en règne, ils se font plus souples, plus amples et plus riches ; l’admirable édifice des Capitulations, patiemment construit, couvre peu à peu du pavillon de France tous les catholiques des nations occidentales, prêtres, fidèles ou pèlerins du christianisme latin sur les terres du Sultan. Ce n’est plus la méthode des Croisades, et ce n’en est plus l’allégresse fougueuse ; mais dans cet effort diplomatique, quelque chose de leurs intentions survit, et l’esprit de croisade n’est pas encore bien loin. Confrontons, pour nous en assurer, deux petits écrits de M. de Brèves, qui fut ambassadeur d’Henri IV auprès du Turc, et qui négocia la précieuse « Capitulation » de 1604.

L’un de ces écrits s’appelle : Discours abrégé des assurés moyens d’anéantir et ruiner la monarchie des princes ottomans. Le titre est éloquent. Vingt-deux ans durant, de Brèves a traité avec le Turc ; il rentre en France, et reprend le langage d’un croisé : « Si les princes chrétiens se voulaient résoudre à une union générale, affirme-t-il, dès la première année, ils bouleverseraient le Turc par mer et parterre. » Mais l’autre écrit s’appelle : Discours sur l’alliance qu’a le Roy avec le Grand Seigneur, et de futilité qu’elle apporte à la chrétienté ; et le même homme, qui tout à l’heure semblait suggérer à Louis XIII un rêve de croisade, énumère maintenant, en diplomate pacifique, tous les beaux cadeaux obtenus du Turc :


Pour donner quelque chose à notre amitié, écrit-il, le Grand Seigneur permet qu’il y ait six ou sept monastères dans la ville et faux-bourgs de Constantinople, lesquels sont remplis les uns de religieux cordeliers conventuels et observantins, les autres de jacobins et, depuis peu, les Pères Jésuites y ont établi leur collège, tellement que Dieu y est servi avec le même culte et presque pareille liberté que l’on peut faire au milieu de la France ; sans mettre en considération un nombre infini de chrétiens grecs et arméniens, lesquels en leurs plus pressantes nécessités, et lorsqu’ils se sentent oppressés, n’ont recours plus assuré, et ne cherchent autre protection que le nom puissant de nos rois, qui les met à couvert par le ministère de nos ambassadeurs… Tous les évêques des îles de l’Archipel subsistent par le seul nom français et se maintiennent avec cette protection.


Puis de Brèves passe aux Maronites, ces autres Français. Mais brusquement transparaît de nouveau, sous la satisfaction du diplomate justement fier de ses œuvres, l’aspiration séculaire, mortifiée, mais frémissante encore, vers la Croisade :


Serait aisé, si jamais on faisait entreprise pour la conquête de la Terre-Sainte, de tirer quinze ou vingt mille arquebusiers du peuple maronite, lequel affectionne grandement la religion catholique, mais particulièrement le nom français, auquel ils ont tout leur recours ; ce qui rend d’autant plus considérable l’intérêt de cette amitié.


Le souffle de croisade se prolonge : et les lignes suivantes donnent presque l’illusion que le but des croisades fut atteint :


Quelle gloire au roi de France très chrétien, d’être seul protecteur du saint lieu où le Sauveur du monde a voulu naître et mourir ! Quel contentement de voir que le Saint-Sépulcre soit servi de trente ou quarante Cordeliers choisis de toutes les nations, lesquels prient Dieu continuellement pour la prospérité des princes chrétiens, et particulièrement pour notre Roy leur seul conservateur, sous l’aveu duquel ils ont pouvoir d’habiter en Hierusalem, y faire librement le service divin, et recevoir les pèlerins de toutes nations !


Une voix se rencontre, à l’instigation des ennemis politiques de la France, pour protester, néanmoins, contre ce « très chrétien » Louis XIII, qui a l’audace de forniquer avec le Turc : c’est la voix d’un étranger, qui signe Armacanus, et l’ouvrage, daté de 1635, s’appelle le Mars Gallicus. L’intransigeant personnage qui crie si fort à la mésalliance n’est autre qu’un prélat qui occupe le siège épiscopal d’Ypres ; il a nom Jansénius. Sa politique est plus puriste que sa doctrine théologique n’est pure.

Mais ce même Père Joseph que nous avons vu préparer la croisade et même, faute de mieux, la chanter, a répliqué d’avance à l’hérésiarque dans un petit opuscule qu’il intitulait : Les Alliances du Roi avec le Turc et autres, justifiées contre les calomnies :


Peut-on ignorer que de cette alliance avec le Turc ne résulte un très grand profit non seulement aux Français, mais à tous les chrétiens ? Ceux qui, par une malice diabolique, blâment cette alliance, pourraient-ils nier qu’ils n’en reçoivent beaucoup de bien ? N’est-ce pas en considération de nos seuls rois que tant de chrétiens vivent et font exercice de leur religion es pays du Grand Turc, que le Saint-Sépulcre y est conservé et visité par tant de pèlerins ?

Ces exposés de M. de Brèves, du Père Joseph, projettent une belle lumière sur le mélange d’idéalisme religieux et de sens des réalités politiques qui distingua ces âmes de diplomates catholiques : ils nous permettent de ressaisir, sous les ondoyantes diversités des méthodes et sous l’apparente contradiction des politiques successivement possibles, une réelle et profonde, continuité d’esprit, et véritablement une suite, dans l’action religieuse de l’ancienne monarchie française. Un jour de 1673, le crieur public descend dans les rues de Paris, pour annoncer le succès des négociations que l’archéologue Nointel vient de conduire à Constantinople, de la part de Louis XIV. Et voici ce qu’il proclame : « Renouvellement de l’alliance du Grand Seigneur avec le Roi et rétablissement de la religion catholique au Levant. » Les deux faits sont criés comme étant connexes : l’amitié de la France avec le Croissant se flatte d’être un avantage pour la Croix, et elle le prouve.

Tout le long du grand siècle, le roi de France, — « le plus parfait ami, » comme disait le Sultan, — manœuvre auprès de Sa Hautesse pour avoir un consul à Jérusalem : en 1713, ce consul s’installe, il n’en bougera plus. La fin du XVIIIe siècle est tragique : il n’y a plus de roi de France. M. de Herbert Ratkul, internonce impérial, s’agite beaucoup, au nom de l’Empire d’Allemagne, pour faire transférer à son maître les prérogatives de la monarchie défunte ; à Rome, le préfet de la Propagande demeure froid, il a encore confiance dans la France. L’Espagne, aussi, songe aux chrétiens de là-bas ; elle est toute prête à les protéger à son tour, et le fait savoir au Directoire ; le Directoire refuse. Il n’y a plus de roi, mais la France reste.

En 1796, elle a pour représentant à Constantinople Aubert-Dubayet : à la demande du Père Hubert, préfet apostolique des Capucins de Grèce, il recommande à tous nos agens du Levant la protection des églises chrétiennes. Quelques années se passent, et notre ambassade, ne se contentant plus d’être protectrice, favorise activement, là-bas, l’expansion du nom chrétien. Dès le 10 mars 1802, notre chargé d’affaires Ruffin, dans une curieuse lettre au préfet de la Propagande, le supplie d’envoyer en Grèce un renfort de Capucins, et comme ils se font attendre, le voilà qui suggère qu’on pourrait envoyer des Capucins étrangers, même des Allemands [3]. Des agens comme Aubert-Dubayet, comme Ruffin, prévenaient toute solution de continuité entre la France d’hier et celle de demain. La France de demain, c’était Bonaparte ; et comme Premier Consul, en octobre 1802, Bonaparte écrivait : « L’ambassadeur à Constantinople doit reprendre sous sa protection tous les hospices et tous les chrétiens de Syrie, d’Arménie, et spécialement toutes les caravanes qui visitent les Lieux Saints. »

Un autre Bonaparte, un demi-siècle après, réclamera pour les chrétiens latins la possession des Lieux Saints : d’anciens firmans se retrouveront dans les archives de nos rois, pour appuyer la revendication. Les régimes succèdent aux régimes, les systèmes aux systèmes ; mais le protectorat de la France subsiste : on dirait qu’il participe de l’immobilité de l’Orient. Sous une façade d’immobilité, il y a un dynamisme, qui toujours agit.

La troisième République s’établit, fait l’inventaire de l’héritage qu’elle recueille : elle y trouve ce dynamisme, et sa maxime est de le maintenir. En 1878, elle s’entend avec l’Europe, en 1888, elle s’entend avec Léon XIII pour que le protectorat religieux, avec tous ses droits, avec tous ses devoirs, continue d’être son privilège, à elle. Depuis Jean de la Forêt qui, soixante-douze ans après l’entrée des Turcs à Constantinople, demande et obtient d’eux, au nom de François Ier, tolérance et respect pour les catholiques d’Occident, jusqu’au comte Lefebvre de Béhaine, qui fait en 1888 stipuler par la Propagande que les missionnaires de tous pays, s’ils ont besoin d’aide, doivent recourir aux consuls et agens de la République française, la France apparaît constamment comme la protectrice des intérêts religieux dans le Levant. Lorsque le sang français, de 1854 à 1856, coula pour la question des Lieux Saints, lorsqu’en 1860 il coula pour les Maronites, Rome et l’Europe apprirent que, même au XIXe siècle, notre glorieuse prérogative nous imposait d’austères devoirs et parfois d’onéreux sacrifices, et qu’allègrement nous les acceptions. Elle s’est maintenue jusqu’au matin de la Grande Guerre : aujourd’hui l’avenir en est indécis comme toutes les destinées du monde. L’histoire a d’amusans retours : on verra peut-être ce protectorat, dont l’origine fut une causerie un peu compromettante entre la vieille France et l’Islam, devenir un jour le point de départ d’une reprise de conversation entre une tout autre France et une autre souveraineté religieuse.

Les méthodes de notre protectorat dans le Levant furent à certains égards calquées en Chine par le second Empire. La monarchie de Juillet avait obtenu que la liberté d’être chrétiens fût rendue aux Chinois ; le baron Gros, ambassadeur de Napoléon III, compléta l’œuvre. Après avoir fait déclarer inviolables les propriétés des missionnaires, il s’entendit avec le Céleste Empire pour élaborer des formules de passeports spéciaux qui seraient délivrés aux missionnaires de toutes nationalités sur la demande exclusive de la légation de France. La France aspirait, dans l’Extrême-Orient comme dans le Levant, à devenir, si l’on ose dire, l’universelle chargée d’affaires de l’Eglise catholique. Rome, il y a trente ans, songea sérieusement à installer un nonce â Pékin : Lefebvre de Béhaine intervint. L’activité de son rôle, à défaut même de souvenirs qui nous sont chers, suffirait pour ramener souvent son nom sous notre plume. Il remontra obstinément qu’une nonciature était inutile, puisque là-bas il y avait la France ; M. de Freycinet encourageait sa fermeté. Et la France garda, là-bas, ses devoirs et ses privilèges.

Onze siècles en arrière, saint Boniface, — un saint très discuté par certains Allemands d’aujourd’hui parce qu’il tentait, au nom du Pape, de civiliser la Germanie, — écrivait à Daniel, évêque de Winchester : « Sans le patronage du prince des Francs, je ne puis ni gouverner le peuple des fidèles, ni corriger les clercs, les moines et les nonnes ; sans ses instructions, je ne puis parvenir à empêcher en Germanie les rites des païens, les sacrilèges des idoles. » Voilà l’un des premiers textes de l’histoire, concernant la protection française donnée aux missions. Avant de réinstaller le Christ en terre d’Islam par son protectorat religieux, avant de renverser devant le Christ, à coups de traités que précédèrent souvent des coups, de canon, les barrières qu’opposait l’Extrême-Orient, la France avait tout d’abord, avec Charles Martel, Pépin, Charlemagne, besogné au-delà du Rhin, pour le Christ, contre Odin. Le Christ que les princes francs présentaient à la Germanie du VIIIe siècle exerçait, du fait de leurs mœurs, une certaine dureté de joug ; et le bras de Charlemagne avait d’autres méthodes, pour édifier les autels, que la diplomatie du XIXe siècle.

Le bras de Charlemagne, instrument de l’absolue souveraineté du Christ, voulait qu’il régnât sans partage ; la diplomatie du XIXe siècle, ambassadrice de l’idée de tolérance, voulait qu’il cessât d’être un banni et que des religions jusque-là jalouses partageassent avec lui la liberté d’action sur les âmes. Mais par l’effet d’une paradoxale harmonie, le vouloir de ces deux Frances, si distantes par les dates et si diverses par l’esprit, servit continûment la diffusion de l’Eglise. Dans la culture orientale du XIXe siècle comme dans la barbarie germanique du VIIIe, c’était toujours le Christ qui faisait son entrée, sous la protection de la France.


VIII

Les Papes aimèrent, à travers l’histoire, cette puissance qui se faisait officiellement la fourrière du Christ ; et pour lui exprimer leur cœur, ils trouvaient d’étincelantes formules, dont certaines sont comme des bréviaires d’histoire. Écoutons Grégoire le Grand s’adressant à Childebert II :


La couronne de France est autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale surpasse les fonctions particulières. Régner est peu de chose, puisque d’autres que vous sont rois, eux aussi ; mais ce qui vous constitue un titre unique, que les autres rois ne méritent point, c’est d’être catholique. Et de même que c’est dans les ténèbres d’une nuit profonde qu’un flambeau brille de tout son éclat, la clarté de votre foi brille et resplendit au milieu des ténèbres d’infidélité qui enveloppent les autres peuples.


La chancellerie romaine, dès cette date reculée, commençait d’appliquer aux princes francs le titre de très chrétiens. Rome, peu à peu, compta de nouveaux rois parmi ses fidèles : il lui advint de les décorer, eux aussi, de ce superlatif. Au XIIe siècle, lorsque les papes, traqués par les Césars allemands, trouvèrent en France un fidèle asile, leur gratitude accrocha l’épithète, d’une façon plus instante, au nom de nos rois. « Entre tous les princes séculiers, disait à Philippe-Auguste Innocent III, vous avez été distingué par le nom de chrétien. » Mais l’épithète, même alors, continuait d’honorer, parfois, certains souverains étrangers. Peu à peu, l’opinion française se montra jalouse pour ses rois. « Vous êtes et devez être, écrivait à Charles V, en 1375, son conseiller Raoul de Presles, le seul principal protecteur, champion et défenseur de l’Église. Et ce tient le Saint-Siège de Rome, qui a accoutumé à écrire à vos devanciers et à vous singulièrement, en l’intitulation des lettres : Au très chrétien des princes. » Philippe de Mézières, fièrement, indiquait l’origine du titre : c’étaient « les très grandes vaillances touchant à la foi. » La monarchie se laissa facilement convaincre : « Nous avons pris la résolution, signifiait Charles VI, de conserver ce très saint surnom conquis par nos prédécesseurs. » Il le conserva, et il le monopolisa : au XVe siècle, ce fut une loi de la chancellerie papale de ne décerner qu’aux rois de France le nom de très chrétiens : « Vos ancêtres, disait à Charles VII l’empereur Frédéric III, ont assuré ce nom à votre race comme un patrimoine qui se transmet à titre héréditaire. »

L’Empereur, le Pape, le Roi, étaient désormais d’accord : en formule de style, il n’y avait plus de « très chrétiens » que nos rois, et depuis 1464 la formule figura, non plus seulement dans le corps des lettres que Rome leur expédiait, mais même sur les adresses. Une assemblée du clergé de France, en 1478, commentait, dans un message au pape Sixte IV, l’imposant superlatif :


Si Notre-Seigneur Jésus-Christ, y lisait-on, a investi de l’office pastoral saint Pierre, prince des apôtres, et ses successeurs, c’est lui aussi qui a constitué les rois de France conservateurs et protecteurs, particuliers et spéciaux, de la foi catholique, de la sainte Eglise romaine et des souverains pontifes ; à tel point que chaque fois qu’on a vu le Pape attaqué par les infidèles ou même chassé du siège apostolique de Borne, on a vu aussi le roi de France appeler ses armées et sa noblesse, se transporter en personne près du Pape ou ailleurs, attaquer l’adversaire, et avec la grâce de Dieu vaincre, et replacer les souverains pontifes sur leur siège, c’est pourquoi ils ont bien mérité et obtenu le titre de rois très chrétiens et l’empire dans leur royaume.

Et le clergé de France redisait les succès de In foi chrétienne sur Aquitains et Normands, Saxons et Hongrois, Bohémiens et Polonais, Lombards et Sarrasins ; et tour à tour il demandait quel avait été l’ouvrier de ces succès1 ; et invariablement il répondait : « Gallus… Certe Gallus… Idem Gallus ; le Français, le Français évidemment ; le Français, toujours lui. »

La Vierge elle-même, vers la même époque, s’adressant à Dieu dans le Mystère du siège d’Orléans, et réclamant sa pitié pour la France, lui criait :

C’est le royaume qui tout soutient
Chrétienté et le maintient.

Et dès le XIIe siècle, le trouvère Jean Bodel avait chanté :

Le premier roi de France fist Deus, par son comment,
Coroner à ses anges, dignement en chantant,
Puis le comanda estre en terre son serjant,
Tenir droite justice et la loi mettre avant.

Il était chrétien, il soutenait le poids de la chrétienté, il avait été couronné jadis par les anges de Dieu ; il ajoutait tous ces prestiges au caractère sacré que lui conférait son sacre. « Il est le pugile de l’Eglise, expliquait le juriconsulte Nicolas de Bologne ; et s’il s’entend avec le Pape, à eux deux ils peuvent tout [4]. »

Allaient-ils toujours s’entendre ?… Les lignes du clergé de France que tout à l’heure nous citions ne se déroulaient peut-être en si long méandres que pour amener les quatre mots qui les terminaient : « Les rois ont bien mérité… l’empire dans leur royaume ; » et ces quatre mots survenaient, sinon même toute la lettre, parce que Louis XI et Sixte IV avaient un différend. Derrière cette emphase de chancellerie, derrière ces glorifications presque mythiques, qui sanctionnaient l’ascendant du roi de France, des tentations d’orgueil pouvaient surgir.

Mais ces tentations portaient en elles-mêmes leur remède. L’exemple même de Charlemagne et de saint Louis, le titre unique de noblesse chrétienne, — très chrétienne, — par lequel le roi se sentait distinct des souverains ses pairs, lui rappelaient sans cesse certains devoirs, et tout spécialement le devoir d’être orthodoxe. C’était nécessaire, puisqu’il était le roi très chrétien. La nécessité fut comprise, et ce fut grand profit pour la foi, grande sécurité pour le Pape. Bossuet, prononçant l’oraison funèbre d’Henriette de France, glorifiait notre nation comme « la seule de l’univers qui depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont embrassé le christianisme, n’eût jamais vu sur le trône que des princes enfans de l’Eglise. »

Gallicans souvent, c’est vrai ; mais toujours soucieux d’être orthodoxes dans leur gallicanisme même.

Confrontez deux grands outrages faits à la Papauté : l’attentat d’Anagni en 1302 et le sac de Rome en 1525 : le premier, dont le roi de France est responsable, est un geste de colère, provenant d’un désaccord ; le second, par lequel le luthéranisme germanique inaugure son vandalisme, est une rage de destruction, provenant d’une négation. Il y a un souci de l’unité, encore, dans la misérable prétention qu’émet Nogaret de traîner Boniface VIII devant un concile général ; ce souci, la France, même gallicane, ne le perdra jamais. Quarante ans après Anagni, l’empereur Louis de Bavière entre en lutte avec le Pape ; et dans sa stalle du dôme de Mayence, le dévoué chanoine Conrad de Megenberg, naturaliste et chroniqueur, médite un petit écrit qu’il intitule : Lamentations de l’Église au sujet de la Germanie. La Germanie, en un endroit de l’opuscule, menace Rome de se détacher d’elle, comme s’est détachée la Grèce.

La scission ; les von Rom ! Voilà la menace germanique, qu’au XVIe siècle Luther réalisera, et qui s’ébauche encore au XXe, sur des lèvres allemandes, pour essayer d’intimider le Vatican. L’Allemagne du XIVe siècle parle déjà de schisme ; la France, au contraire, en installant la Papauté dans Avignon, concerte un moyen, fort médiocre d’ailleurs, d’écarter les malentendus entre le Pape et le Roi. Le séjour d’Avignon doit, entre ces deux puissances, créer un lien. Le lien risquera, parfois, d’être une chaîne pour le Pape, ou tout au moins de le paraître, — ce qui sera déjà trop ; — mais le Pape, dans Avignon, demeurera du moins plus libre et plus respecté, qu’il ne l’avait été dans Rome même, quelques siècles plus tôt, sous la botte des empereurs germains. Le Grand Schisme éclate : Charles V prend parti pour le pape d’Avignon ; c’est un acte d’immense portée, par lequel il espère, très sincèrement, hâter le rétablissement de la paix. « Si je me suis trompé, dit-il en mourant, mon intention était d’adopter et de suivre toujours l’opinion de notre Sainte Mère l’Eglise universelle. » Le gallicanisme prend corps durant cette période de troubles ; et cela s’explique. On ne voit plus bien où est Pierre, on tâtonne, on cherche, en dehors de Pierre lui-même, une assise pour rétablir l’unité de l’Eglise.

En vue de ce rétablissement, la France travaille, de 1394 à 1409, à provoquer l’abdication des deux pontifes rivaux ; à cette même fin, elle multiplie ensuite les démarches pour faire prévaloir l’élu du concile de Pise. Elle entremêle à ses efforts pour l’unité tout un système d’idées gallicanes ; elle exploite ce système contre les pontifes qui ne veulent pas abréger le schisme en démissionnant. La phraséologie gallicane, sur certaines lèvres, est plutôt un expédient dirigé contre ces équivoques porteurs de tiare, qu’une atteinte systématique à la majesté même de la tiare. Ces gallicans du XVe siècle sont ardemment soucieux de l’unité de l’Église, unité de corps, unité de foi. C’est parce qu’ils ne veulent pas la juxtaposition de diverses tiares régnant simultanément sur divers groupes de nations, c’est parce qu’ils ne caressent pas un seul instant la pensée de fonder une Église nationale par rupture de l’unité, qu’ils veulent superposer aux Papes le Concile. Et leur gallicanisme n’est en somme qu’une méthode incorrecte, définitivement inacceptable depuis le concile du Vatican, en vue d’une fin légitime, catholique en son essence, en vue d’une fin qui était urgente : l’unité. Écoutez un moment les gémissemens de Gerson :


O si Charlemagne le Grand, si Rolland et Olivier, si Judas Machabaeus, si Eleazar, si saint Louis et les autres princes étaient maintenant en vie, et qu’ils vissent une telle division en leur peuple et en sainte Église qu’ils ont si chèrement enrichie, augmentée et honorée, ils aimeraient mieux cent fois mourir que la laisser ainsi durer.


Il ne faut pas que la division dure, voilà le but : le gallicanisme, voilà l’argument.

La France du XVe siècle veut qu’au schisme l’unité succède. La France du XVIe siècle, vis-à-vis de la Réforme calvinienne. tout authentiquement française que soit cette Réforme, demeure attachée à l’unité, et elle se fait Ligueuse pour que le trône, aussi, y soit inviolablement attaché. La France du XVIIe siècle, où le gallicanisme participe du prestige de Louis XIV, formule cette doctrine en un sermon que Bossuet intitule Sermon sur l’unité de l’Église, et dont une moitié au moins est un hymne en l’honneur de Rome : les Quatre Articles sont aujourd’hui périmés, et l’hymne subsiste. Et par-dessus tous les débats théologiques ou toutes les chicanes parlementaires, le fait capital, c’est qu’on ne veut pas se détacher du centre romain : le Roi ne le veut pas, le peuple non plus ; la France est dans l’Eglise, elle est de l’Église. L’unité est un besoin, le sens de l’unité est un instinct : Rome le sait, et c’est pourquoi ses mélancolies au sujet de la France, lorsqu’elle en éprouve, sont toujours prêtes à s’apaiser, et à pardonner.

Tout d’un coup, à la fin du XVIIIe siècle, quelques années s’entassent l’une sur l’autre, aussi remplies que des siècles : Rome apprend que le trône chancelle, que le gallicanisme devient carrément schismatique, que les prêtres sont massacrés, exilés, que le Fils de saint Louis monte au ciel par l’échafaud. Rome à travers l’histoire a toujours su, — elle le sait encore, — qu’il y a dans la France, même révoltée, des réserves de fidélité et d’irrésistibles impulsions à l’obéissance finale. Rome attend : elle n’a même point à attendre dix ans, pour constater qu’entre elle et la France, les liens sont renoués et que le gallicanisme, cette fois, est frappé d’un coup mortel.

Un fils de la Révolution, Bonaparte, a signé un concordat en vertu duquel le Saint-Siège, disposant souverainement des mitres, rompant souverainement le lien des évêques avec leurs Eglises, va demander aux anciens évêques de France leur démission ; et l’on ne peut concevoir une négation plus décisive de la doctrine gallicane, un exercice plus éclatant de la primauté suprême du Pape. Beaucoup de ces prélats étaient teintés de gallicanisme ; ils auraient pu faire usage des maximes gallicanes pour garder leur mitre sur leur tête ; on les voit pourtant la sacrifier, toujours pour l’unité. Et Montalembert pourra dire plus tard, en une lumineuse formule : « Détruites en théorie par les écrits de deux grands écrivains, le comte de Maistre et M. de Lamennais avant sa chute, les doctrines gallicanes l’ont été, en fait, par un théologien de toute autre nature, le premier consul Napoléon Bonaparte. »

La période concordataire, ouverte par l’immense sacrifice que demandait Pie VII aux évêques de France, et qu’il obtint, s’est terminée, il y a onze ans, par l’immense sacrifice que demanda Pie X à tout le clergé de France, et qu’il obtint : par obéissance au centre de l’unité, le clergé de la République, en présence du veto papal qui prohibait les cultuelles, fut aussi docile à s’appauvrir, que l’épiscopat du Consulat, par obéissance, avait été docile à démissionner. Au cours des longs siècles d’histoire où nos rois, lors même qu’ils chicanaient Rome, voulaient demeurer et demeuraient ses fils, le sens catholique de la France se développa, s’affina : les rapports entre Rome et le catholicisme français, jusque dans la période contemporaine, ont bénéficié de cette éducation séculaire, délibérément hostile à toute idée de schisme. La préoccupation de l’unité de l’Eglise, l’effort sincère pour la maintenir et pour s’y maintenir, fut l’un des traits caractéristiques de la « royauté très chrétienne : » l’active signification qu’attachait la lignée de nos rois à leur titre de rois très chrétiens, et les conséquences qu’ils en tiraient, ne furent pas moins efficaces, pour l’intérêt général de l’Eglise et pour la formation de l’âme française, que leur action militaire et diplomatique au service de la Croix.


L’État français n’a jamais résumé toute la France ; et lorsqu’on a marqué ce qu’il fit pour l’Eglise, on n’a pas dit encore, sur la France elle-même, tout ce qui mérite d’être dit. Tantôt sous les auspices de l’Etat, et tantôt à l’écart, une personnalité religieuse qui s’appelait l’âme française épanouissait, devant Dieu et devant le monde, des initiatives de pensée qui servaient la doctrine, des initiatives d’apostolat qui la propageaient, des initiatives de beauté qui projetaient vers le ciel l’élan de la prière, des initiatives de piété qui dans l’Église multipliaient la vie : un prochain article les exposera.


GEORGES GOYAU.

  1. Voir notre livre : Les nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne. Perrin, 1903.
  2. Le fait a été révélé par M. Charles de la Roncière dans son Histoire de la Marine française, III, p. 38-46. (Paris, Plon, 1906.)
  3. Voir l’ouvrage du P. Hilaire de Barenton : La France catholique en Orient durant les trois derniers siècles d’après des documens inédits. (Paris, Poussielgue, 1902.)
  4. Hanotaux, Jeanne d’Arc, p. 75-77.