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Cent Proverbes/33

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H. Fournier Éditeur (p. 133-142).

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MIEUX VAUT MARCHER
DEVANT UNE POULE QUE DERRIÈRE UN BŒUF.

Proverbe chinois


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Au village de Tchang-Yo, situé à deux lys de la porte orientale de Ping-Kiang, chef-lieu du département de Kiang-Nan, vivait un homme dont le nom de famille était Hou, et le petit nom Kong. Il descendait d’une lignée de cultivateurs ; mais il s’occupait de littérature, et il avait composé des vers de sept syllabes, qui auraient figuré avec honneur parmi les morceaux d’élite rassemblés par Fut-Zée dans le Chi-King, le troisième des Cinq Classiques. Vêtu d’habits très-simples, usant d’une nourriture frugale, mais toujours dans l’aisance et le contentement, il possédait encore du superflu, malgré la modicité de sa fortune, et savait venir au secours des pauvres du village. Aussi le comparait-on à un Printemps mâle pourvu de pieds.

Il avait pour voisin un fermier, non des plus riches, et qui se distinguait seulement par son grand amour pour l’horticulture. Dans son vaste jardin, fermé par des treillages de bambous, il réunissait l’althœa, la balsamine, la ketmie aux fleurs changeantes, la pivoine en arbre, l’amaranthe, le lychnis couronné, le calycanthe, le corchorus, le bouton d’or, et beaucoup d’autres plantes non moins rares. Depuis longtemps, cet honnête homme, surnommé dans le pays le Fou des Fleurs (Hoa-Tchy), nourrissait le désir secret d’entendre réciter des vers par Hou-Kong.

On voit dans le livre des Dix mille Mots que :

Celui qui chante est une incarnation de Bouddha,
Du Dieu qui répand l’or et t’abondance.

En conséquence, un jour que l’occasion lui parut favorable, le Hoa-Tchy mit ses habits de nouvel an, et alla frapper à la porte de son voisin.

Celui-ci était sous ses arbres, occupé à chanter et à boire du vin de Niao-Tching dans une tasse d’or, présent du vice-roi de la province. Près de lui était une table portant un vase de porcelaine du milieu duquel s’élevait une branche de pêcher couverte de belles fleurs marbrées. À l’aspect de son voisin que lui amenait un serviteur, il ouvrit ses yeux appesantis par le vin, et lui récita ce vers avec un accent de joyeuse insouciance :

 Je suis ivre, je veux dormir : ainsi, allez vous promener !

Mais le fermier ne se méprit pas à cet accueil si peu obligeant.

— Le Fou des Fleurs, dit-il, sait bien que telle fut la réponse du Nénuphar Bleu (du poëte Ly-Pe) quand le comédien Koueï-Nien allait le chercher de la part de l’empereur ; mais M. Hou-Kong, qui est un homme civil en même temps qu’un poëte distingué, ne voudra pas repousser l’humble demande de son plus indigne serviteur.

À ces paroles si convenables, Hou-Kong sentit qu’il avait affaire à un amateur de poésie ; et, se levant, il le salua d’un tchin-tchin empressé.

— Le vieux Chinois, dit-il ensuite, croit avoir aperçu Votre Seigneurie cultivant des fleurs dans un jardin fermé de bambous.

— Il est vrai, répondit Hoa-Tchy, que j’ai dans un misérable recoin de terre quelques pauvres plantes qui ne méritent pas d’arrêter les regards de Votre Seigneurie ; et pourtant, telle est l’idée que je me fais de ses bontés, que je la crois capable d’y venir passer une heure ou deux, en compagnie de quelques amis, qui, de temps en temps, boivent et composent des vers en écoutant chanter les loriots dans cette pauvre retraite.

— Rien de plus agréable qu’une aussi glorieuse invitation, répliqua Hou-Kong; mais quel jour, s’il vous plaît, permettrez-vous à votre humble serviteur d’assister en silence à cette fête de l’amitié ?

— Ce serait, sauf le bon plaisir de l’illustre poëte, le treizième jour de la lune et à l’heure du Mouton.

— J’éprouve un grand désespoir, dit Hou-Kong après avoir réfléchi quelques instants ; mais ce jour et à cette heure, je suis attendu chez les examinateurs qui siégent ce printemps pour la province. L’un d’eux, — ajouta-t-il en se rengorgeant, — est Son Excellence Yang-Koueï-Tchong, premier ministre et frère de l’impératrice ; l’autre est le duc Kao-Ly-Sse, commandant des gardes impériales. Vous comprenez…

— Je comprends, interrompit le Fou des Fleurs, que M. Hou-Kong ne saurait manquer à d’aussi éminents personnages pour un stupide et illettré paysan comme moi. J’insisterai pourtant, et lui demanderai de venir dans ma pauvre chaumière. Nous nous réunirions plutôt à l’heure du Cheval, et il serait libre de se rendre à Ping-Kiang aussitôt qu’il aurait vidé quelques tasses de mauvais vin.

Hou-Kong ne vit pas le moyen de refuser, sans une grave impolitesse, cette invitation qu’il dédaignait secrètement.

— Votre frère cadet accepte avec transport l’honneur de passer quelques instants en votre compagnie, répondit-il ; mais à condition que vous boirez avec lui un peu de cette insignifiante liqueur.

Ils burent ensemble plusieurs tasses de Niao-Tching, et se séparèrent après maintes civilités. Le Fou des Fleurs rentra chez lui fort joyeux ; et, le douzième jour, il ne manqua point de renouveler, parmi un titsee sur papier rouge, l’invitation déjà faite.

Hou-Kong, néanmoins, était fort contrarié ; le treizième jour, en passant son habit de cérémonie, il murmurait contre son voisin dont il accusait la présomption.

— Quel orgueil, disait-il, dans ces petites gens de village ! En voici un qui, me sachant invité par les plus grands personnages de l’empire, ne craint pas de m’obliger à me rendre chez lui pour y boire de la piquette, sans doute avec des manants ! Ah ! si je l’osais, je lui enverrais à ma place une pièce de vers où ses convives et ses loriots seraient tournés en ridicule.

Il se mit incontinent à rédiger cette satire en vers libres, et il en ruminait les derniers traits quand il arriva dans le jardin du Fou des Fleurs.

Le coup-d’œil qui s’offrit à lui était aussi charmant que celui du lac Sy-Hou. L’éclat de ce jardin, planté des fleurs les plus rares, était pareil à celui d’un paravent enrichi de mille couleurs. Par des allées de cyprès, on arrivait dans trois salles couvertes, il est vrai, en simple chaume, et meublées en bois uni, mais où tout resplendissait de propreté. On eût balayé le sol sans rencontrer un atome de poussière.

Quant aux fleurs, soignées par Hoa-Tchy comme autant de filles chéries, elles étaient d’une abondance et d’une richesse extraordinaires.

Le thé qui inspire de belles rimes,
La vanille qui parfume l’ombre,
L’hémérocalle toujours debout sur les degrés,
Le lotus d’argent qui abonde dans les bassins,
La cannelle qui dérobe son odeur à la lune,
L’immortelle des eaux, au corps de jade,
La mussonda aux précieux boutons de diamant,

La rose panachée, la petite prune yo-Iy,
Surnommée le ballon de soie brodée,


y formaient des berceaux et des guirlandes, des pelouses émaillées et des buissons odorants. On ne saurait décrire la magnificence de cette ravissante perspective. Les loriots, sautillant légèrement au sein des grands arbres, et becquetant çà et là les baies parfumées des fleurs, chantaient d’une voix flexible et harmonieuse.

Les amis du Hoa-Tchy ressemblaient aux Sept Sages de la Forêt de Bambous. Ils étaient assis en demi-cercle sur un épais tapis, auprès d’un massif de pivoines épanouies, où l’on pouvait voir les cinq espèces les plus remarquables de cette fleur, qui est la reine des parterres : l’Étage d’or, le Papillon vert, la Richesse du melon d’eau, le Lion bleu scintillant, et l’Élégant génie doré. À côté de chacun d’eux était une assiette remplie de beaux fruits, et une cruche de sam-tsicou préparé avec le plus grand soin.

À l’aspect de M. Hou-Kong, tous se levèrent, et firent deux fois devant lui le ko-toou de cérémonie qu’on réserve aux plus grands personnages. On le contraignit, malgré sa résistance, à occuper la place d’honneur, marquée par des coussins de soie rouge ; puis, afin de lui témoigner leur admiration pour son talent, chacun des assistants récita tour à tour une des pièces de vers composées par lui. Le poëte souriait en s’inclinant à mesure qu’on lui rappelait ainsi les plus beaux ouvrages de sa jeunesse, et son cœur s’enflait de joie ; les fleurs lui semblaient les plus belles qu’il eût jamais vues, et dignes du paradis de l’Occident. Il estimait à la vérité que les oiseaux gazouillaient un peu trop fort, et gâtaient le plaisir de ceux qui écoutaient ses vers ; mais plusieurs tasses de sam-tsieou lui firent oublier ce léger chagrin, et il abandonna son cœur au plaisir.

Après l’avoir célébré sur tous les tons, son hôte lui demanda d’honorer la réunion par quelques couplets ; et Hou-Kong, se laissant fléchir après bien des prières, donna l’essora sa verve poétique. Les belles images, les nobles expressions lui venaient en foule, et il improvisa comme bien d’autres auraient voulu écrire. Le temps s’écoulait pourtant, trop rapide au gré des joyeux buveurs, et l’heure du Mouton était déjà sonnée, lorsque M. Hou-Kong songea que le frère de l’impératrice et le commandant des gardes l’attendaient à la ville. Le Fou des Fleurs et ses amis l’accompagnèrent jusqu’au delà de l’enceinte en le comblant de remerciements, et en exaltant le bonheur qu’ils lui devaient.

Tout étourdi de leurs éloges, et la tête un peu entreprise par la liqueur qu’il avait bue, Hou-Kong, cheminant sur sa mule, se serait pris volontiers pour Lao-Tse sur son buffle noir. Il fredonnait des chansons, et composa ces quatre vers :

Quand on a bu trois verres, on a l’intelligence de la Grande Voie ;
Quand on a vidé la bouteille, on est identifié avec elle.
Ce n’est que dans les vapeurs du vin qu’on trouve le vrai bien-être ;
Et, sans s’éveiller de son ivresse, le poëte passe à la postérité.

Peu s’en fallut, qu’emporté par le flot de ses pensées, il ne passât sans s’arrêter devant la salle de la belle littérature, où les examinateurs lui avaient donné rendez-vous.

Ces messieurs étaient choqués au plus haut point de ce que le vieux poëte ne fût point encore venu, et qu’il les eût fait attendre au delà de l’heure indiquée. Aussi avaient-ils résolu de l’en faire repentir, et, d’après leurs ordres, on avait commencé la représentation d’une comédie jouée par d’excellents acteurs de Nan-King. Lorsque M. Hou-Kong parut à l’entrée de la salle, un seul domestique était là pour l’introduire sans aucune cérémonie. Les meilleurs siéges étaient occupés par Yang-Koueï-Tchong et Kao-Ly-Sse, qui n’en avaient réservé aucun à leur hôte retardataire. Celui-ci, plein de confiance, avança pourtant jusqu’aux premiers gradins ; mais il vit toutes les banquettes occupées par une foule de lettrés subalternes qui ne firent pas mine de l’apercevoir, et dont aucun ne se leva pour lui offrir une place.

Afin d’attirer les regards, M. Hou-Kong salua profondément et à plusieurs reprises le premier ministre, frère de l’impératrice, qui ne détourna pas seulement les yeux de la scène, et feignit de ne point prendre garde à l’arrivée du nouveau spectateur.

Découragé de ce côté, le poëte saisit un moment favorable, et, surprenant le duc Kao-Ly-Sse, qui le lorgnait en dessous, il lui adressa une magnifique révérence. Le duc ne riposta que par un léger signe de tête. Hou-Kong, déjà mécontent et le cœur serré, mais n’osant toutefois battre en retraite, chercha un asile sur les gradins les plus éloignés du théâtre ; mais la valetaille qui s’en était emparée, voyant un pauvre homme en l’honneur de qui pas un des lettrés n’avait voulu se déranger, ne prêta aucune attention à cette manœuvre. Le poëte allait réprimander un de ces marauds si peu polis, quand, aux premiers mots qu’il prononça, une rumeur s’éleva du côté des premiers gradins.

— Silence ! disait-on, ce bruit n’est pas tolérable !

— Que les valets se taisent ! ajouta le commissaire impérial en agitant son éventail avec un mouvement de colère.

Hou-Kong perdit en ce moment le peu d’assurance qui lui restât encore. Il demeura debout, appuyé contre une colonne, et sans souffler mot jusqu’à la fin de la représentation. Au moins alors, pensait-il, je serai dédommagé par des attentions empressées de ces rebuffades involontaires.

Mais le premier ministre, en passant devant lui, et sans s’arrêter autrement, dit à un petit chung-ya qui portait son ombrelle :

— N’est-ce point là ce Hou-Kong dont on chante les poésies dans tous les cabarets de Ping-Kiang ? Il n’a guère l’air d’un homme d’esprit.

Et le commissaire impérial, qui suivait, se crut obligé de renchérir sur l’incivilité de son collègue :

— On devrait, en compagnie honorable, se présenter à propos et ne point infecter la salle par l’odeur du vin, s’écria-t-il d’un ton fort emphatique, en regardant Hou-Kong par-dessus l’épaule.

Le malheureux, confondu de tant de dédains, sortit de la salle après tous les autres lettrés, et s’empressa de remonter sur sa mule pour retourner au village de Tchang-Yo.

— Hélas ! pensait-il, bien fou qui recherche la compagnie des grands et s’expose à leurs caprices plutôt que de hanter les petits et de recevoir leurs hommages. Dans le jardin du pauvre fermier, j’étais le plus habile et le plus honoré, j’y étais heureux ; mais dans la salle de la belle littérature, quels durs moments j’ai passés ! Les proverbes ont raison : les oiseaux de même plume doivent habiter même nid, et d’ailleurs


Mieux vaut marcher devant une poule
que derrière un bœuf.


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