Ceux qui souffrent/22

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UN SUICIDE



La destinée l’avait trahi. Il résolut de se tuer.

Ce ne fut pas le besoin subit de rejeter un fardeau trop pesant. Non. Dalvène comprenait que l’existence ne lui réservait rien. Le hasard l’avait maintes fois placé dans les conditions essentielles où l’homme trouve d’ordinaire le bonheur. Mais chez lui ces causes n’avaient point produit les mêmes effets que chez autrui. Sa nature lui interdisait toute félicité.

Il se résolvait donc à ne pas attendre l’heure fixée pour sa mort. Et comme on quitte un théâtre dont le spectacle vous désillusionne, il s’en irait de la vie.

Comment ? Cela l’embarrassa. Se détruire lui-même, de sa propre main, lui répugnait. S’empoisonner, s’asphyxier, se jeter à l’eau ou sous les roues d’une voiture, exigent un courage qu’il ne possédait pas. Il fallait découvrir autre chose.

Il patienta sans murmurer. La recherche d’un mode de suicide constitue, somme toute, une distraction. Il la savoura.

Une après-midi, à la salle d’armes, un jeune homme, M. de Mauseny, lui fut présenté. Ils firent assaut. Dalvène, tireur incomparable, reconnut en ce partenaire de réelles dispositions. Il lui promit ses conseils.

De fait, cette rencontre se répéta souvent. Dalvène y prenait plaisir. Il enseignait à son élève ses coups favoris. L’autre les exécutait aisément.

Or, il arriva que, dans plusieurs de ces assauts, sur une attaque toujours semblable, Mauseny répondit par la même riposte. Cette coïncidence frappa Dalvène. Il insista. La riposte ne variait pas.

C’est à la suite d’une nouvelle expérience que l’idée, contenue en ce simple fait, se dégagea. Ils se reposaient tous deux sur une banquette, le corps en sueur, la figure rouge, et Dalvène, le regardant, se dit soudain :

— C’est lui qui me tuera, il faut qu’il me tue.

En une seconde son plan fut arrêté. Rien ne s’opposait à sa réalisation. Il choisit la date, le lieu, l’heure où il succomberait. Il ne lui restait plus qu’à préparer son suicide de façon mathématique.

Dès le lendemain il pria Mauseny de venir chez lui quotidiennement pour mieux travailler. Là, il ne fortifia son élève qu’avec mollesse sur les différents principes de l’escrime. Un unique but dominait les leçons, l’exécution réitérée de la fameuse riposte. Il se fendait à fond. Mauseny parait et répliquait par un furieux coup en pleine poitrine.

La rapidité, la justesse, la vigueur de ce coup, telles furent les qualités que réclama le maître. Mauseny s’y appliquait de tous ses muscles et de toute son adresse.

Une occupation si grave apportait à l’ennui de Dalvène une diversion précieuse. La vie lui semblait intéressante, ainsi remplie. Pour la première fois il goûtait une sorte de bonheur.

Il voyait beaucoup son jeune élève et l’entraînait au restaurant, au théâtre. Il l’examinait avec attention, comme un être à part. Il lui saisissait la main sous prétexte de l’étudier et il pensait : « Donc cette main me tuera. » Il avait envie de la baiser respectueusement. Tout bas il le nommait son assassin. C’était son plaisir de se promener à son bras, de s’appuyer sur lui et de se dire ; « L’homme qui marche là, à mes côtés, sera mon meurtrier, est déjà mon meurtrier. »

En son cœur sec germa peu à peu une affection inattendue. Ne doit-on pas aimer, plus que celui qui vous donna la vie douloureuse, celui qui vous donnera la mort bienfaisante ?

Il entoura Mauseny de soins et d’attentions. Il eut des délicatesses exquises. Il le patronna dans les milieux qu’il estimait utiles. Il l’aida de son autorité et de sa bourse.

Son âme, enfin, s’éveillait à l’amitié réconfortante. Il le chérissait d’une tendresse profonde, quoique un peu inquiète et jalouse. Mais Mauseny ne lui appartenait-il point depuis qu’il l’avait choisi comme son bourreau ? Il était fier de lui, de sa beauté, de sa force, de son élégance. Et il songeait avec une joie perverse que Mauseny ne pourrait jamais l’oublier, pas plus que l’assassin n’oublie sa victime. Le remords remplacerait l’amitié.

L’époque fatale approchait. L’élève maintenant lançait sa riposte avec tant de vitesse et de précision que Dalvène souvent arrivait trop tard à la parade. Le coup était devenu machinal, d’une régularité mécanique. Mauseny allongeait le bras comme un ressort, dans une direction immuable, et le fleuret touchait à un endroit fixe que le maître avait choisi après une longue consultation chez un chirurgien.

Tout était donc prêt. Le suicide s’opérerait inévitablement, selon la volonté de Dalvène. Il ne s’en affligeait point. Certes, la destinée semblait lui octroyer quelques faveurs. Mais la béatitude goûtée ne pouvait être que factice et passagère. Le réveil serait décevant. L’ami trompe son meilleur ami. On est la dupe de son enthousiasme et de sa confiance. Ne vaut-il pas mieux mourir en pleine illusion ?

L’avant-veille du grand jour, ils dînèrent au cercle. Le repas fini, un groupe se forma autour d’une table chargée de liqueurs. On causa femmes.

Dalvéne prit un cigare, l’alluma et, se renversant sur son fauteuil, dit :

— J’en ai une charmante depuis un mois. Il faudra que je vous la présente. Ce qui m’amuse, c’est que j’ai remplacé un jeune homme qu’elle prétend être de mes relations et dont elle se refuse à me révéler le nom. Le malheureux ne cesse de la poursuivre de ses lettres. Cela me rend très fier, à mon âge…

— Elle est jolie ?

— Adorable… une petite figure de gamine, une masse ébouriffée de cheveux un peu roux et une âme d’enfant gâtée. Pas dépensière, d’ailleurs… elle n’exige qu’un luxe… chaque jour une boite de bonbons…

Mauseny se leva, le visage décomposé :

— Et votre petite, sans doute, s’appelle Thérèse ?

Dalvéne parut stupéfait.

— Oui, Thérèse… comment savez-vous… Seriez-vous par hasard l’infortuné…

Il éclata de rire. Mauseny marcha vers lui et fit le geste de le souffleter.


La rencontre eut lieu le surlendemain, un vingt-sept mai, dans la forêt de Fontainebleau.

Dalvène arriva le premier. Des profondeurs de bois s’enfuyaient sous la verdure sombre des arbres. Le ciel était d’un bleu tendre. Des gouttes de rosée scintillaient sur les brins d’herbe.

Il frissonna. Parmi cette herbe, bientôt il serait couché. « Bah ! se dit-il, je l’ai voulu ». Puis, l’orgueil qu’il éprouvait à l’idée de son projet si fermement conçu, si adroitement mené, le remplissait de courage. Ne fallait-il pas réaliser jusqu’au bout l’œuvre ingénieuse de son suicide ?

On aligna les deux ennemis. Dalvène attaqua vigoureusement. Mauseny perdit la tête, et, comme son adversaire exécutait le fameux coup, il allongea le bras, malgré lui, en une riposte foudroyante.

Dalvène tomba, mort.

Il laissait un testament daté de quelques mois. On l’ouvrit. Il contenait ces mots, dont la prophétie miraculeuse reste un mystère pour ceux qui les lurent :

« Je lègue ma fortune à M. de Mauseny, qui me tuera, le 27 mai prochain, dans la forêt de Fontainebleau. »