Ceux qui souffrent/24

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LA RÉCONCILIATION



Ce fut une chose toute naturelle : Après deux ans de ménage, madame Delnard commit la première faute. Elle n’eut aucun remords, son mari aucun chagrin, son amant aucune fierté, ses parents et amis aucun étonnement. Elle vivait dans un monde où l’adultère est admis. Sa mère avait agi de même façon, la mère de son mari également, et toutes les femmes de son entourage lui donnaient le bon exemple. Jeune fille, elle envisageait l’avenir peuplé de différentes figures d’hommes. Pour eux, à son insu, elle prépara son corps, le chérit, le soigna.

Ses rêves se réalisèrent. Son mari obtint d’elle ce qu’il était en droit d’exiger, puis elle offrit à d’autres ce qu’elle se croyait en droit de leur accorder. Elle appartînt à des blonds et à des bruns, à de tendres jeunes gens et à des messieurs pervers.

Nulle règle ne la guidait. Certaines femmes, par indépendance, par révolte ou par hauteur d’esprit, rejette consciemment la tutelle des préjugés, de l’opinion ou de la morale et s’érigent en êtres libres, libres de cœur et de chair, affranchis des obligations ordinaires.

Elle n’obéit pas à de tels motifs. Elle subit l’influence de ses instincts, de ses nerfs, de son éducation, de la température, de l’ennui. Cela ne lui semblait point blâmable. Même elle n’y attachait pas grande importance. Elle aimait, comme on va au théâtre, comme on rend des visites. Le rendez-vous d’amour fait partie des occupations mondaines au même titre que le tour au Bois ou que la station chez la couturière. C’est un devoir presque. Elle s’y soumit de toutes ses forces.

Entre deux intrigues, il lui vint une fille. Elle la soupçonna légitime, d’ailleurs ne s’en soucia point. Thérèse trouva en elle une mère incomparable, pleine d’affection et de dévouement. Mais la présence d’un enfant ne produisit aucune modification dans les habitudes de madame Delnard.

Thérèse grandit, fit sa première communion, eut seize, dix-sept ans. C’était une belle fille sérieuse, de figure grave et de regard loyal. Sa mère la sortait souvent et la menait dans le monde. On les prenait pour deux sœurs.

Elles s’adoraient, fières l’une de l’autre. Néanmoins, seules, elles causaient à peine, leurs caractères et leurs goûts ne se convenant point. Madame Delnard ne se sentait jamais à l’aise auprès de sa fille. La mélancolie de ces yeux la gênait ainsi qu’un reproche perpétuel. Mais un reproche à quel sujet ? L’enfant connaissait-elle, par quelque indiscrétion, son inconduite ?

Madame Delnard souriait, indulgente. Hélas ! une telle honnêteté et de tels scrupules, l’expérience se chargerait de les anéantir. Plus tard, devenue femme, ne les foulerait-elle pas aux pieds elle-même ?

Un jour, Thérèse s’assit sur les genoux de sa mère et lui dit :

— Tu ne me grondes pas, maman ?

— Te gronder, pourquoi ?

— Hier, en soirée, et d’autres fois déjà, j’ai peut-être trop dansé avec M. Louis Malgue…

— Si ça t’amuse…

La jeune fille répondit d’une voix sérieuse :

— Si ce n’était que pour m’amuser, ma man, je serais blâmable.

Elle avait de ces réparties austères qui déconcertaient madame Delnard et l’agaçaient comme une leçon indirecte.

— Alors, dans quel but ?

— Voici, maman, M. Malgue désire m’épouser.

La mère fut stupéfaite :

— Mais il est laid, ce monsieur.

— Il est bon et droit, maman ; et il me rendra très heureuse.

Comme on ne pouvait avancer d’autres objections, l’accord se fit.

Le temps des fiançailles fut pour madame Delnard une cause quotidienne de surprise. Les deux futurs n’échangèrent pas un baiser. « Elle ne l’aime pas, se dit-elle, d’ailleurs il est si laid. » Et elle songea à la désillusion prochaine, à l’écœurement de l’intimité, à la lassitude de la jeune femme, à ses défaillances inévitables.

Elle vit donc ce mariage sans enthousiasme. Les époux s’en allèrent. Elle trouva près du garçon d’honneur de son gendre une consolation efficace.

Cette liaison et la suivante lui firent agréablement passer deux années. Puis, trahie, elle se rejeta vers Thérèse.

Son intervention, du reste, n’était pas inutile. Tout de suite elle flaira dans le jeune ménage des symptômes de brouille. On ne se parlait pas. Les regards se fuyaient. Un dénouement si rapide l’inquiéta. Est-ce que déjà sa fille… ? Elle s’enquit. Pressée de questions, Thérèse, en larmes, avoua. Son mari la délaissait, épris de quelque figurante de théâtre.

Madame Delnard ressentit une sorte de désappointement. Ce n’était que cela ! Son amour maternel lui suggéra une série de phrases consolatrices. Et elle conclut :

— J’espère que de ton côté tu ne manqueras pas…

— Oh ! maman, interrompit Thérèse, tu me connais.

Madame Delnard se tut. Elle regardait sa fille d’un air apitoyé. Quel terrible assaut subissait cette petite âme vertueuse ! Hélas ! l’isolement et le temps achèveraient l’œuvre commencée. Elle frissonna, prévoyant les angoisses de son enfant, ses révoltes avant, ses remords après. Mais elle se rait là, elle, la mère, douce et réconfortante et pleine de pardon. Elle épargnerait à la coupable les remontrances inutiles. Elle lui expliquerait la vie, ses exigences, la fatalité des compromissions, et combien, au fond, tout cela est peu de chose.

Dès lors elle attendit. Le résultat ne laissant aucun doute, elle se plut à étudier les signes qui en dénonçaient l’approche. Elle passa de longues heures chez Thérèse et choisit même cet endroit commode pour y donner des rendez-vous à son nouvel amant. Bien installée, elle observa. Spectacle passionnant, le chagrin de sa fille diminua, s’évanouit. La cicatrice se ferma. L’époux coupable devint odieux, puis indifférent. Et sur les lèvres et sur le visage de la jeune femme refleurit le sourire et s’affirma l’espoir d’un bonheur possible.

— Elle est prête, soupira la mère, il n’a qu’à se présenter.

Il s’en présenta, des hommes, en très grand nombre. Mais, dès le début, madame Delnard remarqua ceci : ils se posaient en prétendants, Thérèse les écoutait, puis, insensiblement, on ne savait par quel artifice, elle les décourageait et les amenait à une amitié respectueuse.

Au bout d’un an la situation n’avait pas changé. Madame Delnard n’y comprenait rien. Ses manières de voir, ses habitudes, ses convictions, tout s’en allait en déroute. Elle n’avait jamais rencontré de femme impeccable et ne s’imaginait point que ce fût possible de l’être. Certes elle ne désirait pas que sa fille prît un amant. Mais pourquoi n’en prenait-elle pas ? À quel principe se rattachait-elle ? À quelle règle ?

Elle le sut. Une après-midi, malgré le rendez-vous quotidien, elle ne trouva pas son ami chez Thérèse. Interrogée, celle-ci répondit nettement :

— Je l’ai prié de ne plus venir.

Elles s’examinèrent, les yeux dans les yeux, l’une impassible et triste, l’autre irritée, avide de lutte. Pourtant, il n’y eut pas de choc. Madame Delnard s’éloigna.

Maintenant elle savait. Elle savait que sa fille n’ignorait rien de ses aventures. Des tas de faits lui imposèrent instantanément cette certitude, tous les souvenirs où s’entremêlaient son passé de mère et son passé d’amoureuse. Un surtout, le premier, la hanta. À dix ans, Thérèse la surprenait dans les bras d’un homme. L’enfant pleurait, puis, sermonnée, renfermait en elle ce secret terrible.

Pour ce fait, pour cent autres encore où la clairvoyance de la petite s’était aiguisée, madame Delnard se sentait jugée comme par un juge qui connaît tous vos crimes et en possède la preuve irrécusable. Sa vie, Thérèse en était le spectateur de chaque jour. Chaque intrigue elle en suivait la naissance, le développement, la fin. Et sciemment la fille pouvait condamner la mère. Et elle la condamnait.

Et c’est pourquoi Thérèse était vertueuse. Les mauvais exemples d’ordinaire décomposent les âmes. Le vice est contagieux. Mais, là, si grand et si infâme avait été le mal qu’il n’avait produit que dégoût et répulsion.

Des doutes assaillirent madame Delnard. Son passé se dressait devant elle, son passé de débauches et de hontes. Elle pouvait aimer son mari, se faire aimer de lui, non. Elle le trompait dès le début, se livrant à tous ceux qui la sollicitaient, dépravée sans excuse, perverse sans envie, adultère sans amour. En face d’elle sa fille, hautaine et rigide, sa fille abandonnée, à vingt ans sevrée de caresses, éternellement seule, et cependant chaste, inaccessible.

Cette comparaison l’humiliait vraiment trop. Elle en voulut à celle qui l’obligeait à se repentir des baisers défendus, à considérer son corps comme souillé, à taxer sa conduite d’ignominieuse, à confesser enfin qu’elle n’aurait pas dû agir de la sorte.

Et elle souffrit de ce que sa fille fût honnête. Sa propre corruption ne lui semblait répréhensible que relativement à la probité de Thérèse. Aussi fut-elle amenée insensiblement à croire que cette probité constituait un reproche volontaire et ne prenait sa source que dans le désir de perpétuer ce reproche. Elle se rappelait la mélancolie de l’enfant, les regards sévères de la jeune fille. N’y avait-il pas lieu de penser que la jeune femme continuait ces muettes remontrances en affectant des mœurs ridicules ?

Oui, elle n’en doutait pas, Thérèse était honnête par méchanceté, par vengeance.

Suspectant la noblesse de ses mobiles, elle la méprisa. Elle la détesta. Elle la punit comme on châtie un enfant indocile. Elle la cingla de sobriquets où sifflait son dédain, l’appelant la vierge, la demoiselle, la pucelle.

L’autre doucement courbait la tête. La mère redoublait.

Elle aurait voulu la fuir. Malgré tout, elle revenait, agressive, mordante. D’une voix dure elle développait des théories :

— Il ne s’agit pas toujours de son honneur. Le premier devoir de l’épouse, c’est de retenir son mari, au prix de sacrifices, de concessions même, de légèretés au besoin qui excitent sa jalousie.

Acharnée elle se fit la dénonciatrice de son gendre. Elle rapportait ses moindres fredaines, les enjolivait, et finit même par inventer en tous points d’abominables histoires.

Elle tenta également de la démoraliser. Ne doit-on pas se divertir ? Quand on est jeune, que diable ! il faut profiter de sa jeunesse. Qui sait si l’on ne regrettera pas plus tard ce que l’on ignore !

Thérèse, silencieuse, écoutait.

Madame Delnard s’exaspéra. Elle souffrait réellement. Elle souffrait de toute sa vanité blessée, de toute sa conscience en éveil, de toute son aversion de femme. Car ce n’était plus sa fille, mais une rivale, une ennemie. Et elle la traitait comme telle.

Et sa folie haineuse lui inspira un moyen suprême. Elle choisit, parmi les hommes de leur entourage, celui qu’elle estima le plus séduisant et le plus hardi. Et elle le protégea. Elle le conduisit auprès de Thérèse, et quand celle-ci venait chez sa mère, elle trouvait cet homme, toujours. Et la mère les laissait seuls.

Son œuvre ne l’écœurait nullement. Elle ne s’en rendait, d’ailleurs, pas un compte exact. Avant tout, elle souhaitait que sa fille succombât. Mais elle le voulait inconsciemment sans le formuler. C’était la volonté latente de sa nature, de sa rancune, de ses tendances, non la volonté exprimée de son cerveau. Il lui semblait qu’elle serait purifiée. Même, Thérèse coupable, elle ne se jugerait plus coupable.

Et elle guettait les progrès de son entreprise. Un bon symptôme la réjouissait. Elle se chagrinait d’un mauvais.

— Où en sont-ils, se demandait-elle avec une angoisse hypocrite, pourvu que l’enfant ait du courage !


Cela dura deux mois. Puis, un matin, Thérèse entra dans la chambre de madame Delnard. Elle entr’ouvrit les rideaux, s’assit sur le rebord du lit et murmura :

— Maman, j’ai à te parler…

Madame Delnard tressaillit :

— Qu’est-ce que tu as, petite ?

Il y eut une longue hésitation. La jeune femme se mit à sangloter. Ses lèvres tremblaient, et elle se cacha contre l’épaule nue :

— Oh ! mère, pardonne-moi, pardonne-moi, je suis une misérable !

Madame Delnard poussa un cri où vibrait sa joie :

— Toi, toi, oh ! Thérèse, ce n’est pas possible, tu me désespères.

Elle la maintenait au bout de ses bras. Elle la couvrait de ses yeux brillants, sa fille, sa jolie fille, devenue femme comme elle, femme de même race et de même niveau.

Et elle articula :

— C’est lui, n’est-ce pas ?

Thérèse rougit. Elle n’avait point prévu cette question. Pour l’éluder, elle répondit :

— Ne me demande pas, mère, j’ai si honte… ne me demande jamais rien, et surtout ne m’en reparle jamais.

Madame Delnard promit. Cette réconciliation la brisait. À son tour elle se jeta dans les bras de Thérèse, et elle pleurait, pleurait — tandis que sa fille la contemplait tendrement et tâchait de noyer dans le bonheur de sa mère et dans l’espoir d’une vie tranquille la tristesse insondable de son beau mensonge.