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Champs, usines et ateliers/Préface

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Traduction par Francis Leray.
P.-V. Stock (p. ix-xii).
PRÉFACE




L’édition française de « Fields, Factories and Workshops » a subi des retards, mais en la présentant maintenant aux lecteurs, dans l’excellente traduction de M. Francis Leray, j’ai l’avantage d’avoir pu réviser soigneusement le texte et surtout d’avoir mis à jour les statistiques.

Cette révision me permet de constater que les tendances économiques que j’avais signalées, il y a une quinzaine d’années, n’ont fait que s’accentuer depuis. Partout on retrouve le même mouvement de décentralisation des industries, en ce sens que de nouvelles nations ne cessent d’entrer dans le cercle des nations industrielles. Chacune de ces nouvelles-venues cherche — ce qui est tout naturel et d’ailleurs nécessaire, dans l’intérêt de l’agriculture même et du progrès en général — à créer chez elle les principales grandes industries et à s’affranchir ainsi de l’exploitation par d’autres nations, plus avancées dans leur développement technique. Tous les peuples ont fait des progrès remarquables dans cette voie. Le monopole des premiers venus s’efface d’année en année.

D’autre part, on voit s’accentuer chez toutes les grandes nations industrielles le besoin et le désir de développer chez elles une forte production agricole, soit en introduisant la culture intensive : maraîchère, fruitière, sous verre, etc., soit en améliorant l’agriculture extensive par l’instruction agricole, les syndicats de cultivateurs, les coopératives de production et d’exportation, les stations expérimentales et l’exportation organisée en grand.

L’Angleterre surtout offre en ce moment l’exemple très instructif d’un mouvement prononcé dans cette direction. Et ce mouvement aura certainement pour conséquence de réveiller dans le peuple anglais la conscience de son droit à la terre et le désir de réparer l’erreur qu’il a commise en laissant son sol aux mains des grands propriétaires et de ceux qui le louent pour n’en faire que des réserves de chasse ou des parcs.

Enfin, en revisant le chapitre des petites industries, j’ai pu constater de même que le développement de celles-ci, à côté des grandes industries centralisées, ne s’est nullement ralenti. Au contraire, la distribution de la force à domicile lui a donné une nouvelle impulsion. Là surtout où l’on a profité des chutes d’eau pour obtenir la force électrique dans les villages, et là où l’on a su utiliser dans les grandes villes les machines qui produisaient la lumière électrique pendant la nuit, en leur demandant de fournir la force motrice pendant le jour, les petites industries prennent un nouvel essor.

Dans ce domaine j’ai pu ajouter à l’édition française les résultats très intéressants d’un travail sur les petites industries en Angleterre, qu’il m’était encore impossible de faire au moment où parurent les premières éditions anglaise et américaine, ainsi que les traductions allemande, espagnole, danoise et la première traduction russe de cet ouvrage. Je n’ai été à même de faire ce travail que lorsque les inspecteurs de fabriques anglais eurent publié, en 1898, en vertu de la loi de 1893 sur les fabriques, leurs premiers rapports contenant des chiffres qui permirent enfin de connaître le développement relatif de la grande et de la petite industrie dans le Royaume-Uni.

Jusqu’alors, vu l’absence complète de statistiques concernant le nombre des ouvriers dans les diverses subdivisions de l’industrie et le nombre des petites fabriques et des ateliers, les conclusions des économistes sur la disparition, « inévitable », à leur avis, de la petite industrie, n’étaient que des hypothèses, basées sur un nombre fort limité d’observations portant sur quelques-unes des industries textiles et métallurgiques. Dès que les premiers chiffres d’ensemble furent publiés par les soins de M. Whitelegge, je pus démontrer par des données certaines, s’ajoutant à mes observations directes, combien ces hypothèses, acceptées de confiance, étaient loin de répondre à la réalité des faits. L’Angleterre est, en effet, un pays de petites industries fortement développées, qui continuent à exister à côté des très grandes dans plusieurs branches importantes de la production nationale. Chaque année, il s’en crée de nouvelles.

J’ai donc ajouté au chapitre sur les petites industries un résumé du travail que j’avais publié sur ce sujet dans la Nineteenth Century (août 1900).

J’ai aussi profité des intéressantes observations faites par M. Ardouin-Dumazet au cours de ses voyages pour montrer le remarquable développement des industries villageoises en France et l’aide qu’en retire l’agriculteur. D’autre part, l’apparition d’un nouveau volume des Résultats statistiques du recensement de 1896 m’a permis de donner pour la France des chiffres d’ensemble, très remarquables, concernant les grandes et les petites industries.

On trouvera aussi à l’Appendice les chiffres correspondants pour l’Allemagne.

Quant au besoin qui se fait sentir d’une instruction « intégrale », comme disaient les fouriéristes, c’est-à-dire d’une instruction qui combinera un large enseignement intellectuel avec une connaissance sérieuse du travail manuel, — question que je traite assez longuement dans le dernier chapitre, on peut presque dire que c’est déjà une cause gagnée. Le principe en est très généralement reconnu, quoique la plupart des nations, appauvries par leurs armements, soient bien lentes à passer du principe à son application.

Londres, 25 octobre 1910.