Chansons choisies d’Eugène Imbert/La Saint-Propriétaire

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Chansons choisies ; [[Élégies parisiennes|Élégies parisiennes]]
Imprimerie Demoulle (pp. 4-6).


LA SAINT-PROPRIÉTAIRE


Air de la Patrie en danger (Streich).


Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.
L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,
Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.
Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Comme il est fier, ce noir fantôme.
Sur son autel jadis tremblant !
À Paris, sa fête se chôme
À tout le moins quatre fois l’an.
Dans son temple, à l’or qu’on lui porte,
Le saint reconnaît ses amis.
Nul ne peut rester à la porte,
Mais à tous le jeûne est permis.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.
L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,
Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.
Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Si j’ai, malade ou sans ouvrage,
De mon pécule vu la fin,
Tranquille à mon sixième étage,
J’ai le droit de mourir de faim ;
Mais que je sois sans domicile,
En ce cas tout prétexte est bon,
Et sur le pavé de la ville
On ramasse le vagabond.


Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.
L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,
Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.
Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

À certain jour, à certaine heure,
Il pourra, ce maître exigeant,
Nous chasser de notre demeure ;
Mais nous rendra-t-il notre argent ?
Et pourtant, d’un cœur toujours ferme
Combattant la morte saison,
Nous avons sué, terme à terme,
Plus d’or que ne vaut la maison.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.
L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,
Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.
Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Ferons-nous, modernes ilotes,
De par la loi du talion,
Rendre gorge à tous ces despotes ?
L’agneau parfois devient lion…
Hélas ! nous n’avons que nos larmes ;
Nous implorons la pitié ; mais
On a vu pleurer des gendarmes :
Un propriétaire, jamais.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.
L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,
Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.
Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.


Qu’une loi, renversant l’idole,
Rogne les ongles du vautour.
Il est temps que tout monopole
Subisse la taxe à son tour.
Il a fait assez de victimes,
Ce système égoïste et dur :
Dites-nous combien de centimes
Vaut un mètre cube d’air pur.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.
L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,
Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.
Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.

Abrégez cette rude épreuve,
Et dans nos poumons largement
Faites circuler comme un fleuve
L’air, indispensable élément.
À la courageuse mansarde
Montrez un soleil bienfaisant ;
Qu’à pleins rayons le ciel regarde
Le saint labeur de l’artisan.

Amis, c’est aujourd’hui la Saint-Propriétaire.
L’heure vient de sonner ; déjà, le code en main,
Le maître a commandé : l’esclave doit se taire.
Payons, payons d’abord ; nous mangerons demain.