Chansons posthumes de Pierre-Jean de Béranger/Les Papillons

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LES PAPILLONS


Air : Une fille est un oiseau.


La grand’mère, au temps jadis,
Répétait à la fillette :
Prie, enfant, car tu grandis ;
Le diable est là qui te guette.
Point de jeux trop séduisants.
Je suis vieille, on doit me croire.
Viens d’une âme de douze ans,
Ma fille, écouter l’histoire.

Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.

bis.


D’un village mis à sac
Le diable emportait les âmes.
Il en avait un plein sac,
Qu’il allait jeter aux flammes.
Las du fardeau, lui, si fort,
S’est assis sous une treille.
La main au sac, il s’endort ;
Car Dieu permet qu’il sommeille.
Crains le diable ; mais crois bien.
Que l’enfer vaut mieux que rien.

Des oiseaux l’ont reconnu :
Frères, disent-ils, courage !
Sans bruit, de l’ange cornu
Courons entr’ouvrir la cage.
Vite, vite, au sac de cuir
Leur bec fait un trou d’aiguille,
Par où, seule, a peine à fuir
L’âme d’une jeune fille.
Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.

Il s’éveille ! Où se cacher ?
L’âme avec les oiseaux vole
Sous le toit d’un saint clocher.
Le malin ne s’en désole.
Dieu me défend d’aller là ;
Mais, sachez-le, ma colombe,
Qui de mes rets s’envola
Sous ma griffe un jour retombe.
Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.

Satan part, et les oiseaux
De dire à l’âme sauvée :
Auriez-vous fait des réseaux
Ou détruit quelque couvée ?
— Non, messieurs les oisillons :
Plus coupable pécheresse,
Pour chasser aux papillons,
J’ai vingt fois manqué la messe.
Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.

— Dieu sourit au repentir :
Suppliez-le bien, pauvrette.
Pour vous nous allons bâtir
Un nid dans notre retraite.
Ce toit, qui l’éveille aux champs,
Vous rend la prière aisée.
Nous vous nourrirons de chants,
De fleurs, de miel, de rosée.
Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.

N’osant quitter ce séjour,
Sous la croix l’âme abritée
D’abord soigne avec amour
Les petits de la nitée.
Puis ce beau zèle s’éteint ;
Même elle néglige encore,
Chez des chantres du matin,
Comme eux de bénir l’aurore.
Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.

Certain jour qu’ils vont au loin :
Quel ennuyeux tas de pierres !
Dit-elle ; et qu’est-il besoin
D’y sonner tant de prières ?
Ciel ! aux champs, dans un sillon,
Que vois-je ? Un papillon brille !
Certe, un si beau papillon
N’est pas né d’une chenille.
Crains le diable, mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.


Elle vole, et, d’un élan,
Jusqu’à l’insecte elle arrive.
Sainte Vierge ! c’est Satan
Qui lui crie : Ah ! fugitive,
Je vous tiens. Ne priez pas ;
C’est trop tard, vite à mon bouge !
Vous attraperez là-bas
Des papillons de fer rouge.
Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.
 
Nos oiseaux au toit qui pend
Rentrent : Ô l’infortunée !
Le diable à l’œil de serpent
D’en bas l’aura fascinée,
Disent-ils. Où la chercher ?
Dans les flammes éternelles.
Sans pouvoir l’en arracher
Nous y brûlerions nos ailes.
Crains le diable ; mais crois bien
Que l’enfer vaut mieux que rien.