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Chansons rouges/Chanson de l’Aiguille

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Maurice Boukay (
Ernest Flammarion, éditeur (p. 21-26).


LA CHANSON DE L’AIGUILLE

Steinlen-Chansons-rouge-p23.png


(d’après Thomas Hood.)


À Sully-Prudhomme.
Une fille du peuple chante :
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I

« Cours, mon aiguille, dans la laine ! »
                Dit l’opéra.
Cours ! Il me faut des bas de laine.
                Qui les paîra ?
Cours, mon aiguille, file, file !
                Voici l’exil.
Cours, voici que ma santé file
                Avec mon fil !

II

Mon cerveau vide a le vertige :
                Toujours trimer !
Mon cœur plus vide a le vertige :
                Jamais aimer !
Ni ciel, ni pain ! Jours et nuitées,
                L’aiguille avant !
Tomber de sommeil aux nuitées,
                Coudre en rêvant !

III

Je couds à certains mariages
                Des dessus clairs.
Je couds à d’autres mariages
                Des dessous chers.
Je couds deux chagrins pour doublure
                Au bonheur seul.
Je couds aux berceaux pour doublure
                Un grand linceul.


IV

Mes doigts piqués de taches rouges,
                Mes doigts meurtris !
Mes yeux gonflés de veines rouges,
                Mes yeux flétris !
Mes bras et mes poignets débiles,
                Au bout de l’an ;
Mon ventre creux, mes reins débiles,
                C’est le bilan !

V

Hommes, près de vos sœurs chéries,
                Songez à nous !
Songez près des femmes chéries,
                Souvenez-vous !
Ce ne sont pas nos toiles blanches
                Que vous usez :
C’est notre vie, en ses nuits blanches.
                Que vous brisez !

VI

Cours, mon aiguille, file, file
                Le drap des morts !
Au cœur des hommes file, file
                Tous les remords !
Dieu, se peut-il que le pain vaille
                Si cher, si cher !
Et que cependant si peu vaille
                Mon sang, ma chair !