Chansons secrètes de Bilitis

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Chansons secrètes de Bilitis
1ère publication Paris, 1933


Chansons secrètes de Bilitis


L’ARBRE


Je me suis dévêtue pour monter à un arbre ; mes cuisses nues embrassaient l’écorce lisse et humide ; mes sandales marchaient sur les branches.

Tout en haut, mais encore sous les feuilles et à l’ombre de la chaleur, je me suis mise à cheval sur une fourche écartée en frottant ma vulve à l’écorce fraîche.

Il avait plu, des gouttes d’eau tombaient et glissaient sur ma peau, mes fesses étaient vertes de mousse, et mes orteils étaient rouges, à cause des fleurs écrasées.

Je sentais le bel arbre vivre quand le vent passait au travers ; alors je serrais mes jambes davantage et la pluie chaude de mon désir filait à longues gouttes jusqu’à terre.


LE VIEILLARD ET LES NYMPHES


Un vieillard aveugle habite la montagne. Pour avoir regardé les nymphes, ses yeux sont morts, voilà longtemps. Et depuis, son bonheur est un souvenir lointain.

« Oui. je les ai vues, m’a-t-il dit : Helopsycria, Limnanthis, elles étaient debout, près du bord, dans l’étang vert de Physos. L’eau brillait plus haut que leurs genoux.

« Leur nuques se penchaient sous les cheveux longs. Leurs ongles étaient minces comme des ailes de cigales. Leurs mamelons étaient creux comme des calices de jacinthes.

« Elles promenaient leurs doigts sur l’eau et tiraient de la vase invisible les nénuphars à longue tige. Autour de leurs cuisses séparées, des cercles lents s’élargissaient…

« Leurs vulves ! Te dirais-je leurs vulves ? Oh ! replis de chair grasse et fine, lèvres longues de peau arrondie, bouche vivante, ailée, mobile… Et leur reflet dans l’eau bleuâtre ! Qui a vu cela étant jeune n’a plus le désir de voir le monde. Enfant, je suis un aveugle heureux.

« Leurs vulves avaient triples lèvres et n’étaient velues que par-dedans, mais à longs poils pressés et doux. Et leurs clitoris jaillissaient d’une couronne de cils évasés. »


LE RÉVEIL


Il fait déjà grand jour. Je devrais être levée. Mais dormir le matin est doux, les mains blotties entre les cuisses. Je veux me caresser encore.

Tout à l’heure, j’irai dans l’étable. Je donnerai aux chèvres de l’herbe et des fleurs, et l’outre d’eau fraîche tirée du puits, où je boirai en même temps qu’elles.

Puis je les attacherai au poteau pour traire leurs douces mamelles tièdes ; et si les chevreaux n’en sont point jaloux, je sucerai avec eux les tettes assoupies.

Mais je veux jouer encore un peu avec ma virginité chaude, une seule fois, mais tout à fait. Le soleil s’est levé trop tôt. Ma mère n’est pas éveillée.


LES FLEURS


Nymphes des bois et des fontaines, amies bienfaisantes, je suis là. Ne vous cachez pas, mais venez m’aider, car je suis fort en peine de tant de fleurs cueillies.

Je veux choisir dans toute la forêt une pauvre hamadryade aux bras levés, et dans les touffes de ses aisselles je piquerai mes plus jeunes roses.

Voyez : j’en ai tant pris aux champs que je ne pourrai les rapporter si vous n’en faites un bouquet. Si vous refusez, prenez garde !

Celle de vous qui a les cheveux orangés, je l’ai vue saillir trop en arrière par le satyre Lamprosathès, et je dénoncerai l’impudique qui se fait aimer des deux côtés.


IMPATIENCE


Elle se jeta dans mes bras en pleurant, et longtemps et longtemps, je sentis sur mes joues couler ses pauvres larmes chaudes avant qu’elle expliquât ainsi sa douleur :

« Hélas, je ne suis qu’une enfant ; les jeunes hommes ne me regardent pas. Quand aurai-je comme toi mes mamelles rondes, et des poils épais, et le sang de chaque mois !

« Nul n’a les yeux ardents si ma tunique glisse. Si je me couche dans les champs, nul ne s’étend sur moi. Nul ne me dit qu’il me tuera si je jouis par un autre. »

Je lui ai répondu doucement : « Sélanis, petite vierge, tu cries comme une chatte à la lune et tu t’agites sans raison. Les vulves les plus impatientes ne sont pas les plus tôt rompues. »


LA COMPARAISON


Certes, Pâris fut heureux qui vit la vulve d’Athêna, et de Hêra aux belles joues, et d’Aphroditê aux paupières molles.

Mais le plus heureux après lui (Zeus, écarte de moi le blasphème !) ce fut Glaukippos qui jugea des seins de Pythias et de Bilitis.

Pythias avait soutenu qu’elle les avait plus mûrs que moi, et montrant ma tunique encore peu soulevée, m’avait appelée petite fille.

Glaukippos a donné la grenade à Pythias, mais c’est moi qu’il a embrassée, et d’ailleurs je sais bien, je sais très bien que je suis la plus belle.



LA RIVIÈRE DES NAÏADES


Je me suis baignée seule dans la rivière de la forêt. Sans doute je faisais peur aux naïades, car je les devinais à peine et de très loin, sous l’eau obscure.

Je les ai appelées. Pour leur ressembler tout à fait, j’ai tressé derrière ma nuque des iris noirs comme mes cheveux, avec des grappes de giroflées jaunes.

D’un nénuphar planté en moi je me suis fait une vulve fleurie, et pour la voir je pressais mes seins en penchant un peu la tête.

Et j’appelais : « Naïades ! naïades ! jouez avec moi, soyez bonnes. » Mais les naïades sont transparentes, et peut-être, sans le savoir, j’ai caressé leurs bras légers.


[SANS TITRE]


Je suis sortie dans la forêt, je me suis assise au bord d’une source verte, j’ai relevé ma tunique et j’ai écarté les cuisses pour regarder ma vulve dans l’eau et pour la comparer aux choses.

Tout de suite, j’ai vu qu’elle était si belle que pas une merveille de la forêt n’était merveilleuse autant qu’elle. Elle semblait flotter sous l’eau comme une bête de chair molle.

En vain j’aurais cherché une fleur aussi douce qu’elle était douce. En vain j’aurais cherché un petit caillou rose aussi dur qu’était mon bouton.

Mais la source me rendit jalouse. Et je m’écriai en me couchant dans l’herbe : « Oh ! qu’il vienne un amant dont la bouche arrache à mon ventre plus d’eau ruisselante qu’il n’en bouillonne de cette source. »



LES DANSES AU CLAIR DE LUNE


Sur l’herbe molle, dans la nuit, les jeunes filles aux cheveux de violette ont dansé nues, et l’une des deux faisait les réponses de l’amant.

Les vierges ont dit : « Nous ne sommes pas pour vous. » Et comme si elles étaient honteuses, elles mettaient une main sur leurs seins, une main sur leur virginité. Un ægipan jouait de la flûte sous les arbres.

Les autres ont dit : « Vous nous viendrez chercher. » Et elles luttaient sans énergie en mêlant leurs jambes dansantes.

Alors chacune d’elles a pris son amie par les deux oreilles et lui a fait un baiser, car l’union des langues humides est le simulacre de l’amour.


LES PETITS ENFANTS


La rivière est presque à sec ; les joncs flétris meurent dans la fange ; l’air brûle, et loin des berges creuses, un ruisseau clair coule sur les graviers.

C’est là que du matin au soir les petits enfants nus viennent jouer. Ils marchent dans la rivière basse et glissent quelquefois sur les roches.

Ils se moquent de leurs petits sexes, et pourtant ils veulent s’en servir, mais les petites fentes sont trop menues et les petits membres sont trop peu hardis.

Et quand, laissant ma tunique dans l’herbe, j’entre dans l’eau avec eux, ils émerveillent leurs doigts dans mes poils et cherchent mon clitoris chaud.


LES CONTES


Je suis aimée des petits enfants ; dès qu’ils me voient, ils courent à moi, et s’accrochent à ma tunique et prennent mes cuisses dans leurs petits bras.

Ils me font asseoir devant eux, ils m’embrassent sur le cou, ils me supplient avec les yeux. Je sais bien ce que cela veut dire : « Bilitis chérie, montre-nous (car nous sommes gentils),

Tes mamelles qui sont si drôles avec leur tache rose et pointue ; tes aisselles qui sentent bon et où des mèches noires ont poussé (est-ce que nous en aurons aussi ?),

Et surtout, laisse-nous tirer (sans te faire mal, Bilitis chérie), les boucles douces de ton ventre et les belles lèvres qui sont dessous. »


LE REMORDS


D’abord je n’ai pas répondu, et j’avais la honte sur les joues, et les battements de mon cœur faisaient mal à mes seins.

Puis j’ai résisté, j’ai dit : « Non. Non. » J’ai tourné la tête en arrière et le baiser n’a pas franchi mes lèvres, ni l’amour mes genoux serrés.

Alors il m’a demandé pardon, il m’a embrassé les cheveux, j’ai senti son haleine brûlante, et il est parti… Maintenant je suis seule.

Oh ! que je voudrais bien à présent ! S’il était là comme je dirais oui ! Et je mords mes lèvres et j’écrase mon sexe dans ma main.


LA NUIT


C’est moi maintenant qui le recherche. Chaque nuit, très doucement, je quitte la maison et je vais par une longue route jusqu’à sa prairie, le regarder dormir.

Quelquefois je reste longtemps sans parler, heureuse de le voir seulement, et j’approche mes lèvres des siennes, pour ne baiser que son haleine.

Puis tout à coup je m’étends sur lui. Il se réveille dans mes bras, et il ne peut plus se relever car je lutte ! Il renonce, et rit, et m’étreint. Ainsi nous jouons dans la nuit.

Mais quand j’ai fait entrer moi-même sa virilité dans mon ventre, alors les rires s’arrêtent et j’étouffe mes longues plaintes sur sa bouche et je pousse un cri de souffrance quand l’amour déchirant jaillit.


PSAPPHA


Je me frotte les yeux… Il fait déjà jour, je crois. Ah ! qui est auprès de moi ?… une femme ?… Par la Paphia, j’avais oublié… Ô Charites, que je suis honteuse !

Dans quel pays suis-je venue, et quelle est cette île-ci où l’on entend ainsi l’amour ? Si je n’étais pas ainsi lassée, je croirais à quelque rêve… Est-ce possible que ce soit là Psappha !

Elle dort… Elle est vraiment horrible. Grasse et mamelue, les bras bouffis, les jambes rouges, le ventre plissé, la vulve noire et quelles ignominieuses lèvres !

Je veux m’en aller avant qu’elle ne s’éveille. Hélas ! je suis du côté du mur. Il me faudra l’enjamber. J’ai peur de frôler sa hanche et qu’elle ne me reprenne au passage.


LE TOMBEAU SANS NOM


Mnasidika m’ayant prise par la main me mena hors des portes de la ville, jusqu’à un petit champ inculte où il y avait une stèle de marbre. Elle me dit : « Celle-ci fut l’amante de ma mère. »

Alors je sentis un grand frisson, et sans cesser de la tenir sous les seins, je me penchai sur son épaule, afin de lire les quatre vers entre la coupe creuse et le serpent :

« Ce n’est pas la mort qui m’a enlevée, mais les Nymphes des fontaines. Je repose ici sous une terre légère avec la chevelure coupée de Xantho. Qu’elle seule me pleure. Je ne dis pas mon nom. »

Et Mnasidika s’est couchée sur le tertre, sa tunique relevée jusqu’à la ceinture, et avec les doigts elle distendait les lèvres de son sexe blond, pour que ma bouche appliquée lui fit verser la libation.


CONVERSATION


« Bonjour. — Bonjour aussi. — Tu es bien pressée. — Peut-être moins que tu ne penses. — Tu es une jolie fille. — Peut-être plus que tu ne crois.

— Quel est ton nom charmant ? — Je ne dis pas cela si vite. — Tu as quelqu’un ce soir ? — Toujours celui qui m’aime. — Et comment l’aimes-tu ? — Comme il veut.

Je sais mon métier. — Me feras-tu ce que j’aime ? — Tu remues la langue, oui, je te ferai cela. — Et quoi encore ? — Ceci avec le doigt. — Et encore ? — Je te laisserai le choix entre les deux roses. — Je prendrai la plus petite. — Tu me feras plaisir.

— Jouiras-tu avec moi ? — Si tu es habile. — Mais toi qu’aimes-tu ? — Penser que tu es une femme. — Je te le ferai penser. À quelle heure veux-tu que je t’envoie chercher ? — Tout de suite. — Va devant. »


LA COMMANDE


« Vieille, écoute-moi. Je donne un festin dans trois jours. Il me faut un divertissement. Tu me loueras toutes tes filles. Combien en as-tu et que savent-elles faire ?

— J’en ai sept. Trois dansent la kordax avec l’écharpe et le phallos. Néphélê aux aisselles lisses mimera l’amour courbé de la vache. Sa croupe est ronde et bien fendue.

Une chanteuse en péplos brodé chantera des chansons de Rhodes, accompagnée par deux aulétrides qui auront des guirlandes de myrte enroulées à leurs jambes brunes.

— C’est bien, qu’elles soient épilées de frais, lavées et parfumées des pieds à la tête, prêtes à d’autres jeux si on le leur demande. Va donner les ordres. Adieu. »


LA FIGURE DE PASIPHAË


Dans une débauche que deux jeunes gens et des courtisanes firent chez moi, où l’amour ruissela sur les lits, Damalis, pour fêter son nom, dansa la figure de Pasiphaë.

Elle avait fait faire à Kition deux masques de vache et de taureau, pour elle et pour Kharmantidès, et elle avait peint les bords de sa vulve avec de la pourpre rouge, par-derrière.

Les autres femmes et moi-même, portant des fleurs et des flambeaux, nous tournions autour du couple en chantant des strophes honteuses et nous caressions les amants.

Elle poussait des mugissements… Elle remuait sa croupe empalée. Les gestes, les rires et les cris et les danses effrénées ont duré plus que la nuit.


LE PORNÉÏON


Étranger, ne va pas plus loin dans la ville. Tu ne trouveras ailleurs que chez moi des filles plus jeunes ni plus expertes. Je suis Sostrata, célèbre au-delà de la mer. J’ai dix-huit belles filles à ton choix.

Vois celle-ci, dont les fesses sont rondes comme des pommes. Tu n’en veux pas ? Voici d’autres fesses qui sont grasses comme du beurre et un anus étroit et fort que tu perceras avec peine, et qui se nouera serré pour t’arracher la jouissance.

J’ai mieux encore. — Plango, ouvre ta cyclas. — Étranger, ses seins sont raides comme des boucliers, touche-les. Et son beau ventre, tu le vois, porte les trois plis de Kypris. Et regarde cette vulve saillante, comme un concombre fendu.

Je l’ai achetée avec sa sœur, qui n’est pas d’âge à aimer encore, mais qui sait téter le lait des hommes, et te léchera par-derrière pendant que tu feras l’amour. Par les deux déesses ! tu es de race noble. Myrtis et Plango, suivez le chevalier.


LA POUPÉE


Je lui ai donné une poupée de cire aux joues roses. Les bras sont attachés par des petites chevilles et ses jambes elles-mêmes se plient. Son petit sexe est large ouvert, mais délicat et bien épilé.

Quand nous sommes ensemble elle la couche entre nous et c’est notre enfant. Le soir elle la berce et elle lui donne le sein avant de l’endormir. Souvent même elle touche de la langue son petit clitoris de cire rouge… « Pour que tu ne pleures pas », dit-elle !

Elle lui a tissé trois petites tuniques, et nous lui donnons des bijoux le jour des Aphrodisies, des bijoux et des fleurs aussi. Elle a taillé à sa mesure un petit Phallos d’olivier qu’elle s’attache au doigt comme une bague pour satisfaire la chérie.

Elle a ses règles comme nous deux. Tous les mois, d’une goutte de mon sang, je teins son petit ventre vierge. Mais nous avons soin de sa vertu : nous ne la laissons pas sortir seule. Pas au soleil, surtout, car la petite poupée fondrait en gouttes de cire.


CLITORIS EN RÊVE


J’ai rêvé (grâce à toi, déesse) que Mnasidika m’avait croqué le mamelon gauche et que la blessure était vagin jusqu’au cœur. De ses bords perpétuellement ruisselait une jouissance de sang.

Elle, qui dans mon rêve avait un clitoris monstrueux, se mettait alors à genoux et à cheval sur ma poitrine ; ses genoux m’entraient sous les aisselles ; mes seins tremblaient entre ses cuisses.

Elle se porta en avant… oh ! je sentais l’odeur de son ventre ! Elle appliqua sa vulve à ma blessure et fit entrer tout son clitoris dans le trou. Et je crus sentir au cœur la pointe d’une épée ardente qui se branlait dans ma chair mouillée.

Ah ! tant sa vulve était écarlate, le sang n’y paraissait pas. Mnasidika poussait des hurlements de joie…


[24 mai 1894]