Chants populaires de la Basse-Bretagne/Anne Cozic

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Édouard Corfmat (1pp. 219-229).


ANNE COZIC.
________


I

  Dur eut été le cœur de celui qui n’eut pleuré,
S’il avait été en la ville de Rennes,
En voyant Anne Cozic
Allant en prison entre trois.

  Allant en prison entre trois,
Précédée d’un enfant dans un panier,
Et elle disait, tout en marchant :
— Cet enfant n’est pas à moi ! —

II

  Anne Cozic disait
Un jour à sa mère, auprès de la rivière :
— Ma pauvre mère, dites-moi,
Vous êtes à laver vos vêtements ! —

  — A laver mes vêtements, blancs comme la neige,
Que vous est-il arrivé de nouveau, ma fille ? —
— Ma pauvre mère, si vous m’en croyez,
Vous laisserez là vos vêtements ;

  Je suis venue vous prier, ma mère et mon père.
D’aller pour moi au Folgoat,
Sans chaussure, sans bas et à pied,
Pour que la Vierge exauce votre prière ;

  Au retour, vous reviendrez par Rennes,
Et vous verrez réduit en charbon et en cendres ;
Tous verrez réduit en charbon et en cendres,
Le petit cœur que vous avez mis au monde ! —

  — Et quel crime avez-vous commis.
Si je dois voir réduit en charbon et en cendres ;
Si je dois voir réduit en charbon et en cendres,
Le petit cœur que j’ai mis au monde ? —

  — La gouvernante de la maison
Où j’étais à servir ;
De la maison où j’étais à servir.
Était l’amie du maître ;

  Et pendant que je dormais dans mon lit,
Elle donna le jour à un enfant ;
Elle le mit avec moi dans mon lit,
Et fit chercher la justice, pour me prendre ;

  Elle fit chercher la justice pour me prendre,
Et on m’a renfermée dans la prison de Rennes. —
— Comment pouvez-vous être renfermée dans la prison de Rennes
Puisque vous êtes venue ici me voir ? —


  — C’est grâce à la Sainte-Vierge,
Ma mère, que j’ai pu venir ici ;
Par la grâce de la Sainte- Vierge,
Qui s’est mise en ma place ! —

  — Ma fille, j’irai au Folgoat,
Sans chaussure, sans bas et à pied ;
Sans chaussure, sans bas et à pied,
Pour que la Vierge écoute votre demande ! —

III

  Le bourreau de Rennes disait,
Un jour, du haut de l’échafaud :
— Gens de la justice, arrêtez-vous,
Car vous ou moi nous nous sommes trompés ;

  Vous ou moi nous nous sommes trompés.
Car cette femme ne meurt pas !
J’ai été trois fois sur ses épaules.
Et elle ne fait que me sourire !

  Elle ne fait que me dire : encore une fois,
Pour faire plaisir aux spectateurs !
— Anne Cozic, dites-moi,
Qu’est-ce qui est cause que vous ne mourez pas ? —

  — Une petite colombe blanche est au-dessus de ma tête
Qui empêche la corde de m’étrangler ;
Notre dame du Folgoat
Me sert d’escabeau sous mes pieds !

  Anne fut otée de là.
Et on lui revêtit une chemise enduite de résine,
Puis on la jeta au milieu d’un grand feu :
Le feu s’est fendu en deux, en s’écartant d’elle !

  Anne Cozic disait
Ce jour là, entre deux hommes :
— Je vois venir la gouvernante,
Belle comme une princesse !

  Mettez-la à ma place et vous verrez
Si c’est elle ou moi qui a commis le péché ! —
Quand la gouvernante arriva dans la plaine,
Le feu s’élança dans son sein !

  — Notre dame de la Trinité,
Je ne suis pas punie la moitié assez ;
Je ne suis pas punie la moitié assez,
Et charger une autre de ma faute ! —
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Chanté par Garandel, surnommé compagnon l’aveugle,
Keramborgne, 1847.

FRANÇOISE COZIC.
________


I

  Monsieur du Bourblanc disait
Un jour à madame du Bourblanc :
— Levez-vous, Madame, sortez de votre lit,
Pour faire de la soupe au lait à votre filleule !

  Pour faire de la soupe au lait à votre filleule,
Qui a été meurtrière cette nuit :
Un petit enfant est dans son lit,
Avec un couteau nu dans le côté ! —

  Madame du Bourblanc, dès qu’elle entendit,
Sauta hors de son lit ;
Elle a sauté hors de son lit.
Et est allée trouver sa filleule.

II

  Madame du Bourblanc disait,
En arrivant chez sa filleule :
— Comment, dit-elle, ma filleule.
Vous avez commis un meurtre !

  Si vous m’aviez fait l’aveu,
J’aurais élevé votre enfant ;
J’aurais élevé votre enfant.
Et jamais personne n’aurait rien su. —

  Soyez tranquille, marraine, n’ayez pas d’inquiétude,
Ce n est pas moi qui ai commis le crime :
Un jour on m’a changé mes draps de lit.
Et l’on a mis un enfant dans mon lit ;

  L’on a mis un enfant dans mon lit.
Avec un couteau nu dans le côté !
Je fus roulée en tous sens dans le bois,
Hélas ! mon Dieu, je dormais bien ! (1)[1]

  Pendant qu’elles étaient toutes les deux en conversation,
Les archers entrèrent dans la maison ;
Les archers entrèrent dans la maison,
Et Françoise Cozic fut arrêtée.

  Françoise Cozic disait
Aux archers en ce moment-là :
— Je vous suivrai où vous voudrez,
Mais il faut que je passe par chez ma mère. —


III

  Quand Françoise arriva auprès de l’étang de sa mère,
Elle trouva sa mère qui était à laver :
— Ma pauvre mère, dites-moi,
Vous êtes à faire votre lessive ! —

  — Oui, une lessive blanche comme la neige ;
Que vous faut-il, ma fille ? —
— Ma mère chérie, si vous m’aimez,
Vous laisserez couler votre lessive ;

  Vous laisserez couler votre lessive,
Jusqu’à jeudi prochain ;
Alors vous verrez réduite en charbon et en cendres
Votre fille Françoise, que vous aimez ! —

  Sa pauvre mère, à ces mots,
Tomba à terre et s’évanouit ;
Elle tomba à terre et s’évanouit,
Et les archers la relevèrent.

  — Quel crime as-tu donc commis,
Pour avoir mérité d’être brûlée ? —
— Consolez-vous, ma pauvre mère, ne pleurez pas,
Ce c’est pas moi qui ai commis le crime.

  Mes draps ont été échangés contre d’autres.
Et l’on m’a mis un enfant dans mon lit.
Je fus roulée en tous sens par le bois.
Hélas ! mon Dieu, je dormais bien !

  Ha mère chérie, si vous m’aimez,
Vous irez pour moi au Folgoat ;
La meilleure vache à lait qui soit chez mon père.
Vous la conduirez pour moi au Folgoat ! —

IV

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Monsieur du Bourblanc a donné l’ordre
De la faire pendre.

Françoise Cozic disait
Un jour aux bourreaux :
— Pesez, bourreaux, pesez encore,
Vous rendrez le peuple content ! —

Les bourreaux disaient
A monsieur du Bourblanc, ce jour-là :
— Qui a failli, de vous ou de nous ?
Françoise Cozic ne meurt pas !


  J’ai été trois fois sur ses épaules,
Et elle ne fait que sourire,
Et me dire d’aller une quatrième fois,
Pour contenter le peuple ! —

  Monsieur du Bourblanc a donné l’ordre alors
De la détacher du gibet ;
De la détacher du gibet,
Et de la faire monter sur l’échafaud.

  On l’a détachée du gibet,
Et on l’a fait monter sur l’échafaud :
La hache est descendue sur elle,
Et s’est brisée en deux morceaux !

  Les bourreaux demandaient
Alors à monsieur du Bourblanc :
— Qui de nous ou de vous a failli ?
Françoise Cozic ne meurt pas !

  Quand la hache est descendue sur elle,
Elle s’est brisée en deux morceaux ! —
Monsieur du Bourblanc disait
Alors aux bourreaux :

  — Conduisez-la au bûcher,
Et revêtez-lui une chemise de résine ;
Revêtez-lui une chemise de résine,
Et enduisez-la de soufre et d’alun ! —

  Quand on a allumé le feu sur elle,
Il s’est fendu en deux !
— Françoise Cozic, dîtes-moi,
Qu’est-ce qui est cause que vous ne mourez pas ? -

  — Et comment pourrais-je mourir, dit-elle,
Puisque le Saint-Esprit est avec moi !
Une petite colombe blanche est au-dessus de ma tête
Qui écarte le feu de mes seins ;

  Et Notre-Dame Marie du Folgoat
Tient un escabeau sous mes pieds ! —
Les prêtres du Bourblanc, entendant cela.
Levèrent une procession.

  Et la bannière et la croix
Vont reconduire Françoise à la maison.
— Allons chercher la gouvernante,
C’est celle-là qui a commis le crime ! —

  La gouvernante disait,
A la fenêtre de la table, ce jour-là :
— Je voit venir la bannière et la croix,
Ramenant Françoise à la maison. —


  Quand Françoise Cozic entra dans la maison,
La gouvernante se mit à genoux devant elle :
— Françoise Cozic, pardonnez-moi,
Je vous ai grandement offensée ! —

  — Gouvernante, relevez-vous.
Et demandez pardon à Dieu ;
Demandez pardon à Dieu,
Gouvernante, pour moi je vous pardonne ! —

V

  La gouvernante est allée au bûcher.
Et celle-là, ils sont venus à bout d’elle :
A la distance de deux journaux de terre,
Le feu s’élançait pour la consumer !


Plouaret, décembre 1854
________

(1) Il y a une commune du Bourg-Blanc dans le département du Finistère, canton de Plabennec. Il existe aussi une ancienne famille bretonne du nom de Bourblanc, que les Bretons appellent ar Vurwenn. Dans la version qui suit, ce nom devient ar Gerwen, La Villeblanche.


MONSIEUR DE LA VILLEBLANCHE
ET LA PETITE SERVANTE.
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I

  A la Villeblanche il y a de la douleur,
S’il en est quelque part au monde,
A cause de la gouvernante,
Qui s’est trouvée enceinte.

  La gouvernante disait
Un jour à monsieur de La Villeblancbe :
— La petite servante est dans son lit.
Avec un petit enfant à son côté ;

  Avec un petit enfant à son côté,
Et un couteau nu à la tête du lit ! —
Par une finesse de femme,
Elle (la gouvernante] a changé ses draps de lit ;

  Elle a changé ses draps de lit,
Et les a mis à la petite servante.
Monsieur de La Villeblanche, en entendant cela,
Alla trouver la justice.


  Monsieur de La Villeblanche disait
Un jour aux gens de la justice :
— Gens de la justice, préparez-vous,
Il vous faut venir avec moi, ce soir —

II

  Les gens de la justice disaient,
En arrivant dans la maison :
— Petite servante, préparez-vous,
Il vous faut venir avec nous, ce soir. —

  — Notre-Dame Marie de la Trinité,
Quel crime ai-je donc commis ;
Quel crime ai-je donc commis,
S’il me faut aller avec vous ! —
 
  La petite servante demandait,
En passant devant la porte de sa mère :
— Votre cœur est gai, puisque vous chantez,
Hélas ! celui de votre fille ne l’est pas. —

  — Ma fille chérie, dites-moi,
Qu’est-ce qui vous cause de la tristesse ! —
— Hélas ! ma mère, je ne le dirai pas,
Mais avant la fin on le saura.

  Je vous prie, ma mère et mon père,
D’aller pour moi au Folgoat,
Sans chaussure, sans bas, à pied,
Sur vos genoux nus, si vous pouvez résister. —

  — Et comment aller jusque-là ?
Je ne connais ni chemin ni sentier. —
— J’ai voué le prix d’une génisse d’un an,
Et vous serez conduite jusqu’à l’entrée du porche :

  Et en revenant, passez par Rennes,
Et votre cœur sera navré,
En voyant réduit en charbon et en cendres
Le petit cœur que vous avez mis au monde !

  Laissez votre lessive, jusqu’à jeudi,
Vous trouverez du charbon et de la cendre ;
Vous trouviez réduit en charbon et en cendres
Le cœur que vous avez mis au monde ! —

  — Ma fille, quel crime avez-vous commis,
Pour avoir été condamnée au feu ? —
— Hélas ! ma mère, je ne dirai rien,
Mais pour la fin on verra. —


III

  Dur eut été le cœur de celui qui n’eut pleuré,
Etant dans la ville de Rennes,
En voyant la petite servante au milieu des flammes,
Sans que son cœur éprouvât de frayeur !

  Les gens de la justice demandaient
A Jeanne, en ce moment :
— Jeanne, dites-nous,
Ce qui est cause que vous ne brûlez point. —

  Et le bourreau disait
Aux gens de la justice, en les entendant :
— J’ai été trois fois sur son épaule,
Et elle ne fait que me sourire ! —

  — Notre-Dame Marie de Goulven
Noue ses bras autour de mon cou ;
Notre-Dame Marie du Folgoat
Me sert d’escabeau sous mes pieds. —

  — Conduisons-la au bûcher,
Et l’enduisons de soufre et d’alun ;
Enduisons-là de soufre et d’alun,
Et alors nous en viendrons à bout. —

  Dur eut été le cœur de celui qui n’eût pleuré,
Etant auprès du bûcher,
En voyant Jeanne au milieu des flammes,
sans que son cœur éprouvât de frayeur !

  — Jeanne, dites-moi
Ce qui est cause que vous ne mourez point ? —
— Monsieur de La Villeblanche, je mourrais facilement
Si je voyais votre gouvernante ! -—

  Elle eut à peine dit ces mots,
Qu’il se dirigea vers la maison :
— Gouvernante, préparez-vous.
Car il vous faut venir avec moi.

  La petite servante ne veut pas mourir
Avant de vous avoir vue. —
— Nous ne sommes pas tellement amies
Qu’elle ne puisse mourir sans me voir ! —

  Quand elle arriva auprès du bûcher,
Oui, à la distance d’un journal de terre,
Une étincelle a jailli.
Et la gouvernante a été brûlée.

  Monsieur de La Villeblanche, en voyant cela,
Se jeta à genoux ;
Il se jeta a genoux
Pour demander à Jeanne pardon et grâce.


(1) Il y a quelque chose de semblable dans la pièce du Barzaz Breiz qui

a pour titre : Notre-Dame du Folgoat (page 272, 6e édition).

  — Pour ce qui est de la potence, je vous pardonne,
Mais pour ce qui est du feu, je ne vous pardonnerai jamais,
A moins que la croix et la bannière
Ne viennent me chercher, pour me conduire à la maison. (1)


Chanté par Marie-Anne Le Noan.
Duault.

[1] Il y a quelque chose de semblable dans la pièce du Barzaz Breiz qui a pour titre : Notre-Dame du Folgoat (page 272, 6e édition).

(1) Ces trois pièces, Annaïk Kozic, Franseza Kozik et Ann Aotrou ar Gerwenn, ne sont, sous des titres différents, qu’autant de versions du même gwerz.


  1. (1) Ces deux vers doivent être une interpolation, car je ne sais comment les expliquer ici.