Chants populaires de la Basse-Bretagne/Guillaume Calvez

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GUILLAUME CALVEZ
Première Version
________


I

  Guillaume Calvez a promis
D’aller au pardon avec des jeunes filles,
À sainte Anne, au Folgoat,
Et à saint Sylvestre, de bon cœur.

  Et il a fait un détour de quatre lieues,
Par crainte du Doujet, qui est dans le pays ;
Autant eût valu qu’il ne l’eût pas fait,
Car Le Doujet l’a devancé.

  Le seigneur Le Doujet disait,
À son palefrenier, ce jour-là :
— Je vois venir là quatre jeunes filles,
Tout-à-l’heure j’en aurai le choix.

  — Prenez garde que vous n’en ayez aucune,
Guillaume Calvez est avec elles,
Guillaume Calvez, l’homme du bâton
Qui ne fait cas de deux ou de trois.

  Le seigneur Le Doujet disait
À Guillaume Calvez, là, en ce moment :
— Guillaume Calvez, dites-moi,
À quel degré ces jeunes filles sont-elles vos parentes ?

  — Une d’elles est ma femme,
Et deux autres sont mes sœurs ;
L’autre est la fille de mon voisin
Qu’on m’a chargé de surveiller.

  Le seigneur Le Doujet disait
À Guillaume Calvez, en l’entendant ;
— Donne-moi la fille de ton voisin,
Et je te laisserai ta femme.

  — Vous aurez aussi facilement ma femme
Que la fille de mon voisin,
Car vous n’aurez ni l’une ni l’autre,
Ou je perdrai la vie ici.


  Le seigneur Le Doujet demandait
À Guillaume Calvez, en ce moment :
— Guillaume Calvez, dites-moi,
De quelle arme jouez-vous ?

  — (Je joue) d’un petit morceau de bois
Que j’ai ici sous ma veste ;
Que j’ai ici sous ma veste,
Et dont le nom est le gourdin.

  Quand le seigneur Le Doujet entendit (cela),
Il prit son sifflet d’argent ;
Il prit son sifflet d’argent,
Et siffla par trois fois.

  Il siffla par trois fois,
Et dix-huit gentilshommes se trouvèrent (auprès de lui) ;
Dix-huit gentilshommes se sont trouvés,
Pour lui enlever ses filles.

  Cruel eût été le cœur de celui qui n’eût pleuré,
S’il eût été dans la plaine du Folgoat,
En voyant dix-neuf épées nues
Dégainées contre un penn-baz ;

  Guillaume Calvez joutant contre elles
En tenant ses filles à son côté ;
En tenant ses filles à son côté,
Et il les touchait où il voulait.[1]

  Cruel eût été le cœur de celui qui n’eût pleuré,
S’il eût été dans la plaine du Folgoat,
En voyant couler le sang des gentilshommes,
Sous le bâton d’un paysan qui les tuait.

  Les filles de Guillaume pleuraient,
Et ne trouvaient personne pour les consoler ;
Elles ne trouvaient personne pour les consoler,
Si ce n’est Guillaume, celui-là le faisait.

  — Consolez-vous, jeunes filles, ne pleurez pas.
J’irai jusqu’au roi, s’il le faut ;
J’irai jusqu’au roi, s’il le faut,
Pour dénoncer le seigneur Le Doujet.

II

Guillaume Calvez demandait
En arrivant dans la ville de Rennes :
— Bonjour et joie à tous dans cette ville,
Où est la prison par ici ?

Où est la prison par ici,
Afin que Guillaume Calvez y aille ?
La geôlière répondit
À Guillaume Calvez, quand elle l’entendit.

— Guillaume Calvez, ne plaisantez pas,
Il ne manque pas de prison pour vous mettre ;
Dix-huit archers ont été envoyés
Pour vous arrêter.

Cruel eût été le cœur de celui qui n’eût pleuré,
S’il eût été en la ville de Rennes,
En voyant couler le sang des archers,
Et Guillaume Calvez les tuant !

Les filles de Guillaume Calvez pleuraient
Et ne trouvaient personne pour les consoler ;
Elles ne trouvaient personne pour les consoler,
Si ce n’est Guillaume Calvez celui-là le faisait :

— Consolez-vous, jeunes filles, ne pleurez pas,
Il faudra aller jusqu’au roi ;
J’irai jusqu’au roi, s’il le faut,
Pour dénoncer le sieur Le Doujet.

III

Guillaume Calvez disait,
En arrivant dans le palais du roi :
— Bonjour, roi et reine,
Je suis venu jeune à votre palais….

— Et quel crime as-tu donc commis,
Pour être venu, si jeune, nous voir ?…
— J’ai commis un assez grand crime,
J’ai tué le seigneur Le Doujet,

Ainsi que dix-huit de ses camarades,
En défendant contre eux mes jeunes filles,
(De plus j’ai tué), en venant ici, dix-huit archers,
Qui avaient été envoyés pour m’arrêter.

— Guillaume Calvez, dites-moi,
À quel degré les jeunes filles étaient-elles vos parentes ?
— Une d’elles est ma femme,
Et deux autres sont mes sœurs ;

L’autre est la fille de mon voisin,
Qu’on m’avait chargé de surveiller…
— Guillaume Calvez, dites-moi,
De quelles armes jouez-vous ?…

— C’est d’un petit morceau de bois blanc,
Que j’ai ici sous ma veste ;
Que j’ai ici sous ma veste,
Et son nom est le gourdin…

— Guillaume Calvez, dites-moi,
Voudriez-vous jouer contre mes soldats ?
— Amenez-en cinquante dans la cour,
Je ne crains pas de jouer contre eux.

Cruel eût été le cœur de celui qui n’eût pleuré,
S’il eût été dans la cour du roi,
En voyant cinquante épées nues
Dégainées contre un penn-baz ;

Guillaume Calvez jouant contre eux,
Ayant ses jeunes filles à son côté ;
Ayant ses jeunes filles à son côté,
Et il les touchait où il voulait.

Cruel eût été le cœur de celui qui n’eût pleuré,
Dans la cour du roi, ce jour-là,
En voyant le sang des soldats couler,
Et Guillaume Calvez les tuant !.

Le roi Louis disait[2]

À Guillaume Calvez, en ce moment :
— Guillaume Calvez, laissez-les à présent,
Je vais vous écrire sur-le-champ ;

Je t’écrirai sur du papier rouge
Que (tu peux) marcher hardiment de tout côté ;
Je l’écrirai sur du papier bleu
Que (tu peux) marcher hardiment en tout lieu !


Chanté par le « petit tailleur, » au bourg
de Plouaret, 1863.







  1. Variante :

    Quand il levait son bâton sur leurs têtes,
    Il les abattait tous comme des mouches.
  2. Je me rappelle que René Kerambrun me lisait une version de cette ballade, en 1849, et qu’il avait ces deux vers à cet endroit :

    Ar roue koz indan he dao,
    A c’hoarze euz potr ar Gwillou.

    Le vieux roi, regardant en dessous,
    Souriait au fils de Le Guillou.


    Et il croyait reconnaître le roi Louis XI dans ce vieux roi au regard dissimulé et que ma version appelle il est vrai le roi Louis. Mais la pièce ne doit pas remonter si haut, et je la crois du XVIIe ou du commencement du XVIIIe siècle.

    Ann Donjet, dont il est question dans cette chanson, signifie en breton « le redouté. » C’est sans doute un qualificatif, plutôt qu’un nom propre, appliqué à quelque seigneur renommé et craint pour ses violences de toute sorte. Dans une autre version, nous avons le seigneur Du Pont ou le « Comte, » car le chanteur disait tantôt l’un, tantôt l’autre, et c’est au pardon de la Trinité, à Guingamp, que se rendait G. Calvez, quand il fut attaqué par ledit seigneur, qui voulait lui enlever sa femme. Enfin, quelques versions portent « Ann Touzet, » an lien de « Donjet », ce qui signifie « le tondu. »