Chants populaires de la Basse-Bretagne/Le frère et la sœur

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Édouard Corfmat (1p. 203-209).


LE FRÈRE & LA SŒUR.
PREMIÈRE VERSION.
________


Écoutez tous, et vous entendrez
Une chanson nouvellement composée ;
Elle a été faite à un jeune soldat,
Qui était parti pour l’armée.

Il était parti pour l’armée.
Et son père s’est remarié…
Quand son temps fut achevé,
Il retourna à la maison.

— Bonjour et joie dans cette maison,
Où est la fille aînée ;
La fille aînée de cette maison,
Qui avait nom Marianne ? —

— Elle est allée là-bas à l’étang,
Allez la rejoindre, jeune soldat ;
C’est la fille aux deux liards (1)[1],
Demandez, vous ne serez pas refusé —

— Mais comment aller à l’étang,
Car jamais je n’y ai été ? —
— Descendez l’avenue verte,
Et vous entendrez le bruit de son battoir :

Descendez la large avenue,
Elle vous conduira près de l’étang. —
— Bonjour à vous, jeune fille qui lavez !
Vous lavez blanc, il me semble ?

Vous lavez blanc, vous tordez roide,
Voudriez-vous me laver mon gilet ? —
— Je ne lave pas blanc, je ne tords pas roide,
Je ne vous laverai point votre gilet. —

— Charmante jeune fille, dites-moi,
Voulez-vous me prêter des deux liards ?
— Oh ! sauf votre grâce, excusez-moi,
Je ne suis pas la fille aux deux liards ;

Je ne suis pas la fille aux deux liards,
Pas davantage la fille aux sols :
J’ai un frère chéri en pays lointain,
Et s’il entendait vos raisons,


(1) Les chanteurs prononcent presque tous dinamour ou diamour ; mais ces mots sont une corruption évidente pour dinaoudour, composé de dinaou,

pente, et de doûr, eau, courant de l’eau.

  Oh ! oui, s’il entendait vos paroles,
Il vous broierait tous les membres ! —
— Jeune fille, dites-moi,
Avez-vous connu votre frère ? —

  — Sauf votre grâce, hélas ! je ne l’ai pas connu.
Car j’étais trop jeune quand il partit ;
J’étais trop jeune, dans mon toutou (berceau),
Quand mon frère quitta le pays.

  J’étais toute jeune, dans mon berceau.
Quand mon frère chéri alla à la guerre ;
J’étais encore bien jeune,
Quand mon frère quitta la maison de mon père. —

  — Jeune fille, dites-moi,
Voudriez-vous le revoir ? —
— De tout mon cœur, je le demande.
Je voudrais qu’il fût ici ! —

  — Laissez aller votre battoir sur l’eau.
Et votre savon au courant ; [1][2]
Laissez votre savon aller à sa suite,
Et venez dans les bras de votre frère !

  Votre marâtre m’avait dit
Que vous étiez fille à deux liards ;
Que vous étiez fille à deux liards.
Et je vois clair à présent que vous ne l’êtes pas ! —

  Dur eut été le cœur de celui qui n’eut pleuré,
Etant auprès de l’étang,
En voyant le frère et la sœur
S’embrasser avec douleur (avec bonheur) ;

  S’embrasser avec bonheur,
Et tomber ensemble à terre !


________

LE FRÈRE & LA SŒUR.
SECONDE VERSION.
________


  Le fils du Roi disait,
En arrivant à Coadelez : (1)[3]
— Bonjour et joie à tous dans cette maison,
Où est la fille du Roi ? — [1][4]

  — Elle est là-haut dans la chambre blanche,
A peigner ses blonds cheveux ;
Elle est à peigner ses blonds cheveux,
Et à détirer le linge blanc. —

  Le fils du Roi, à ces mots.
Monta l’escalier tournant ;
Il monta l’escalier tournant,
Et le redescendit aussitôt.

  — Ce n’est pas là celle que je cherche :
La fille du Roi, sa fille aînée,
La fille du Roi, de Coadelez,
Qui était restée ici, mineure. —

  — Si c’est là celle que vous cherchez,
C’est la plus mauvaise fille que vous puissiez trouver.
Elle est allée depuis ce matin, de bonne heure,
Pour laver quelque peu de linge

  — Si je connaissais le chemin de l’étang,
J’irais éprouver la femelle. —
— Suivez l’avenue tout au long.
Vous vous trouverez dans un bois ;

  Et quand vous serez dans ce bois.
Vous entendrez le bruit de son battoir ;
Vous entendrez le bruit de son battoir,
Avec lequel elle bat son linge. —

  — Bonjour, jeune fille sur l’étang,
Vous lavez blanc et tordez roide ;
Vous lavez blanc et tordez roide,
Voudriez-vous me savonner ma chemisette ? —

  Je ne lave pas blanc, je ne tords pas roide.
Je ne vous savonnerai pas votre chemisette. —
— Voyez mon manteau rouge.
Qui est doré des deux côtés. —


  Je ne fais cas de votre manteau rouge,
Plus que ne fais d’une tige de digitale ! —
— Voyez ma haquenée blanche,
Avec une bride d’argent en tête ! —

  — Je ne fais cas de votre haquenée blanche,
Plus que ne fais de son maître ! —
— Venez avec moi dans le bois,
Et vous gagnerez un bon gage. —

  — Bien que je sois lavandière.
Mon père habite un palais. ...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  J’ai un frère chéri en pays lointain,
Monsieur, et s’il entendait vos paroles,
Il vous mettrait en pièces,
Qu’il disperserait dans les carrefours ! —

  — C’est moi votre frère chéri de pays lointain,
Qui suis venu ici pour vous éprouver :
Votre marâtre m’avait dit
Que vous étiez une fille perdue, et vous ne l’êtes point ! —

  Dur eut été le cœur de celui qui n’eut pleuré,
S’il eut été auprès de l’étang,
En voyant le frère et la sœur
S’embrasser avec douleur (bonheur).


Chanté par Jeanne Le Gall.Keramborgne, 1849.


(1) Ce sujet, la reconnaissance du frère et de la sœur, après une longue absence, — sept ans ordinairement, — a été très-souvent traité, comme celui du mari et de la femme, par la poésie populaire de presque tous les pays. Je me contenterai de citer, comme offrant beaucoup d’analogie avec notre chanson bretonne, la ballade écossaise de Lord Thomas et de la Gentille Annie, et surtout les deux pièces contenues dans le recueil de M. le comte de Puymaigre, Chants populaires du pays Messin (pag. 54 et 56). sous le titre de l’Epreuve. Mais la comparaison est tout à l’avantage de la jeune bretonne, comme moralité du moins. Une autre pièce, une ballade suédoise, insérée dans le recueil de M. X. Marmier, Chants du Nord (p. 175), aussi sous le titre de l’Epreuve, présente un dénouement plus conforme à celui du chant breton.


  1. (1) Fille de mauvaise vie.
  2. [1] Les chanteurs prononcent presque tous dinamour ou diamour ; mais
    ces mots sont une corruption évidente pour dinaoudour, composé de dinaou,
    pente, et de doûr, eau, courant de l’eau.
  3. (1) Il existait un manoir noble de Coadelez en la commune de Drenec.
  4. [1]Ar Roue, Le Roi, doit être ici un nom propre.