Charançon (trad. Sommer)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Édouard Sommer.
Comédies de PlauteHachette (p. 317-351).
Épidique  ►


CHARANÇON




NOTICE SUR CHARANÇON.

Charançon offre la collection à peu près complète des personnages que Plaute aime à faire figurer dans ses pièces : on y trouve un parasite à panse rebondie, éborgné par quelque coupe qu’on lui aura lancée à la tête dans un festin ; un banquier parjure ; un marchand d’esclaves escroc, qui finit par être la dupe ; un militaire fanfaron, ivrogne, joueur : il ne manque que la vieille courtisane enseignant à la jeunesse comment on peut faire un honnête et lucratif commerce de ses charmes. Pour contraste, une jeune fille destinée à un métier qu’elle ne fera point, grâce à la reconnaissance qui termine la pièce ; un jeune amoureux d’un caractère assez rare dans la comédie ancienne, car s’il est ardemment épris, et s’il ressemble en cela à tous les amoureux de Plaute et de Térence, il montre en même temps une timidité qui pourrait faire croire à de la froideur.

À part l’exposition, qui est toute en action et qui remplit le premier acte, on peut dire qu’il y a peu d’action dans le Charançon ; ce n’est pas moins une des comédies les plus intéressantes de Plaute, non pour l’art dramatique, non pour le jeu des passions, mais pour les curieux renseignements dont elle abonde sur les mœurs de l’antiquité, et sur cette classe de gens qui se livraient dans Rome à toutes les industries honteuses. L’intermède que vient chanter le directeur de la troupe au commencement du quatrième acte mérite d’être lu à plus d’un égard. L’action languit, il est vrai, mais elle n’est pas nulle pour cela, et les traits de comique, tantôt fins, tantôt grossiers, ne sont pas plus rares dans cette comédie que dans les autres. Remarquons en passant que le parasite n’est pas ici un personnage purement épisodique, ne servant qu’à égayer la scène : c’est à juste titre que Charançon a donné son nom à la pièce ; c’est lui qui a été duper en Carie le militaire, et qui revient à Épidaure duper le marchand : il cumule donc le rôle de parasite et celui d’esclave fripon.

On a rapproché de la scène où le jeune amoureux chante à la porte de sa maîtresse, celle où le comte Almaviva vient donner une sérénade à Rosine ; ce rapprochement ne nous paraît nullement justifié. Pour un incident de ce genre, Beaumarchais n’avait nul besoin de s’adresser à Plaute : une sérénade sous un balcon est la scène obligée de toute pièce qui se passe en Espagne. Ce qui semble beaucoup plus vraisemblable, c’est que Molière, dans son Étourdi, s’est inspiré çà et là de Plaute, et peut-être lui a même emprunté en partie son intrigue :

Et l’achat fait, ma bague est la marque choisie,
Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
............
Dès que par Trufaldin ma bague sera vue,
Aussitôt en tes mains elle sera rendue.



_____________


ARGUMENT[1].

Phédrome envoie Charançon en Carie pour chercher de l’argent. Charançon escamote adroitement l’anneau du rival de son maître, écrit et scelle des lettres. Lycon, en les recevant, reconnaît le cachet du militaire, et, pour lui envoyer sa maîtresse, il donne de l’argent à l’entremetteur. Le militaire traîne en justice l’entremetteur et Lycon ; mais il découvre que celle dont il était amoureux est sa propre sœur ; il se laisse fléchir par elle, et la donne en mariage à Phédrome.

PERSONNAGES.

PALINURE, esclave de Phédrome.

PHÉDROME, amant de Planésie.

UNE VIEILLE, esclave de Cappadox.

PLANÉSIE, amante de Phédrome.

CAPPADOX, marchand d’esclaves.

UN CUISINIER.

CHARANÇON, parasite de Phédrome.

LYCON, banquier.

LE CHORÉGE.

THÉRAPONTIGONE, militaire, amoureux de Planésie.

La scène est à Épidaure.


CHARANÇON.




ACTE I.


SCÈNE I. — PALINURE, PHÉDROME, ESCLAVES.

PALINURE. Me direz-vous, Phédrome, où vous allez, à cette heure de la nuit, avec cet appareil et ce cortège ?

PHÉDROME. Où m’envoient les ordres de Vénus et de Cupidon, et les conseils de l’amour. Qu’il soit minuit ou que le soir commence, si le moment du rendez-vous avec l’adverse partie est arrivé, il faut obéir, bon gré mal gré, et se mettre en route.

PALINURE. Mais enfin… enfin…

PHÉDROME. Enfin, tu es assommant.

PALINURE. Ce n’est ni beau ni glorieux pour vous : vous servir à vous-même d’esclave, et, dans cette belle toilette, porter vous-même un flambeau !

PHÉDROME. Et pourquoi ne porterais-je pas ce travail des abeilles, ce suave produit, à ma suave petite mignonne ?

PALINURE. Mais où donc allez-vous ?

PHÉDROME. Si tu me le demandes, je te le ferai savoir.

PALINURE. Et si je le demande en effet, que répondrez-vous ?

PHÉDROME. Voici le temple d’Esculape.

PALINURE. Il y a plus d’un an que je le sais.

PHÉDROME. Et tout à côté, cette porte si bien close… Salut, comment vas-tu, porte si bien close ?

PALINURE, contrefaisant Phédrome. Tu n’as pas eu la fièvre hier ou avant-hier ? Et hier, as-tu bien soupé ?

PHÉDROME. Te moques-tu de moi ?

PALINURE. Eh ! n’êtes-vous pas fou, de demander à une porte comment elle va ?

PHÉDROME. Ah ! elle est si gentille et si discrète ! jamais un mot : on l’ouvre, elle se tait ; et lorsque la nuit on vient me trouver en cachette, elle se tait encore.

PALINURE. Est-ce que par hasard vous feriez ou méditeriez quelque action indigne.de vous et de votre naissance, Phédrome ? Tendriez-vous un piège à une femme honnête ou qui doit l’être ?

PHÉDROME. Non pas. Que Jupiter m’en préserve.

PALINURE. Je le souhaite aussi. Si vous êtes sage, arrangez-vous toujours de telle sorte dans vos amours, que, si le monde vient à connaître votre objet, il n’y ait pas de déshonneur pour vous. Ne vous exposez pas à devenir incapable, et quand vous aimez, que ce soit en présence de témoins[2].

PHÉDROME. Que veux-tu dire ?

PALINURE. Que vous tâtiez bien votre terrain.

PHÉDROME. Eh ! c’est un entremetteur qui demeure ici.

PALINURE. Nul ne peut vous défendre ni vous empêcher d’acheter ce qui est en vente, si vous avez de l’argent. La voie publique est libre pour chacun ; mais n’allez pas vous pratiquer un sentier dans une propriété close ; ne touchez ni aux femmes mariées, ni aux veuves, ni aux jeunes filles, ni aux jeunes gens, ni aux petits garçons de bonne famille, et du reste aimez qui vous voudrez.

PHÉDROME. Cette maison est à un entremetteur.

PALINURE. Que la malédiction des dieux soit sur elle !

PHÉDROME. Pourquoi cela ?

PALINURE. Parce qu’elle sert à un esclavage infâme.

PHÉDROME. C’est cela, interromps-moi !

PALINURE. Volontiers.

PHÉDROME. Te tairas-tu ?

PALINURE. Vous m’aviez ordonné de vous interrompre.

PHÉDROME. Et maintenant je te le défends. Mais j’en reviens à ce que je disais ; il a une jeune esclave.

PALINURE. Oui, l’entremetteur qui demeure ici ?

PHÉDROME. Tu as saisi.

PALINURE. Alors cela risque moins de tomber.

PHÉDROME. Tu m’excèdes. Il veut en faire une courtisane ; elle m’aime, et je ne veux pas me prêter à elle.

PALINURE. Pourquoi donc ?

PHÉDROME. Parce que je veux lui appartenir ; moi aussi je l’aime.

PALINURE. Une liaison clandestine ne vaut rien, c’est la ruine.

PHÉDROME. Tu dis bien vrai.

PALINURE. Est-elle déjà sous le joug ?

PHÉDROME. Je la respecte comme si elle était ma sœur ; car je ne pense pas que pour quelques baisers elle soit moins irréprochable.

PALINURE. N’oubliez toujours pas que la flamme suit de près la fumée. La fumée ne brûle pas, mais la flamme c’est autre chose. Qui veut avoir la noix casse la coquille. Qui veut coucher avec sa belle se prépare la voie par des baisers.

PHÉDROME. Oh ! elle est pure, et ne couche encore avec personne.

PALINURE. Je le veux bien, s’il y a place pour la pudeur chez un entremetteur.

PHÉDROME. Quelle idée as-tu d’elle ! Sitôt qu’elle peut se dérober pour accourir vers moi, elle m’applique un bon baiser et s’enfuit. Elle peut venir, parce que l’entremetteur est malade et couche dans le temple d’Esculape. Quel bourreau que cet homme !

PALINURE. Comment cela ?

PHÉDROME. Tantôt il veut me la vendre trente mines, et tantôt c’est un grand talent[3]. Je ne puis obtenir de lui rien d’équitable.

PALINURE. Vous auriez tort d’exiger de celui-ci ce qu’on ne trouve chez aucun de ses pareils.

PHÉDROME. J’ai donc envoyé en Carie mon parasite, pour emprunter de l’argent à un de mes amis : s’il ne m’en apporte pas, je ne sais plus de quel côté me tourner.

PALINURE. Si vous saluez les dieux, c’est à droite, j’imagine.

PHÉDROME. Ici, à leur porte, est cet autel de Vénus. J’ai fait vœu d’apporter un déjeuner à la déesse.

PALINURE. Est-ce donc vous-même que vous offrirez à Vénus pour son déjeuner ?

PHÉDROME. Moi, et toi, et (désignant les esclaves) tous ceux-ci.

PALINURE. Vous voulez donc la faire vomir ?

PHÉDROME, à un esclave. Allons, esclave, donne-moi le broc.

PALINURE. Que voulez-vous faire ?

PHÉDROME. Tu vas le savoir. Il couche ici une vieille garde, une portière ; on la nomme Boivin et Boisée.

PALINURE. Comme qui dirait une bouteille de vin de Chio.

PHÉDROME. Bref, c’est une ivrognesse achevée ; j’asperge la porte de vin, aussitôt elle reconnaît à l’odeur que je suis là, et elle m’ouvre.

PALINURE. Et c’est pour elle qu’on apporte ce broc tout plein ?

PHÉDROME. Avec ta permission.

PALINURE. Non pas, par Hercule ; je voudrais voir crever celui qui le lui porte ; je croyais que c’était pour nous.

PHÉDROME. Tais-toi ; si elle en a de trop, nous nous en contenterons.

PALINURE. Quel fleuve ! la mer ne le contiendrait pas.

PHÉDROME. Viens avec moi près de la porte, Palinure ; obéis.

PALINURE. Je le veux bien.

PHÉDROME. Ça, buvez, porte joyeuse, arrosez-vous et soyez-moi propice !

PALINURE, contrefaisant Phédrome. Voulez-vous des olives, du ragoût, des câpres[4] ?

PHÉDROME. Éveillez votre gardienne, envoyez-la-moi.

PALINURE. Vous versez tout ! perdez-vous la tête ?

PHÉDROME. Laisse… Vois-tu comme elle s’ouvre, cette porte mignonne ? Les gonds restent muets ; qu’ils sont gentils !

PALINURE. Eh ! que ne les embrassez-vous ?

PHÉDROME. Silence ! cachons la lumière et taisons-nous.

PALINURE. Soit.


SCÈNE II. — LA VIEILLE, PHÉDROME, PALINURE.

LA VIEILLE. Un bouquet de vieux vin m’a caressé les narines. L’amour que je lui porte m’entraîne ici au milieu des ténèbres. Où est-il ? où ? près de moi. Ah ! je le tiens. Salut, âme de ma vie, délices de Bacchus : que j’aime ta vieillesse ! Au prix de toi, pas de parfum qui ne soulève le cœur. Tu es pour moi l’essence de myrrhe, le cinnamome, la rosé, le safran, la cannelle, l’amandier : où tu coules, je voudrais être ensevelie. Mais, douce odeur, maintenant que tu as charmé mon nez, réjouis aussi mon gosier. Ce n’est pas toi que je veux : où est-il, lui ? je veux le tenir, humer à longs traits ce nectar. (Phédrome s’éloigne.) Mais il s’éloigne, suivons-le.

PHÉDROME, à Palinure. La vieille a soif.

PALINURE. Et que représente sa soif ?

PHÉDROME. Oh ! pas grand’chose, un quarfaut.

PALINURE. Par Pollux, si l’on vous en croit, la vendange d’une année ne suffirait pas à la vieille ivrognesse. Elle aurait fait une excellente chienne de chasse ; elle a le nez fin.

LA VIEILLE. Dites-moi, quelle est cette voix qui se fait entendre ?

PHÉDROME, à Palinure. C’est le moment de l’aborder, avançons. (À la vieille.) Viens et regarde de mon côté, vieille pourvoyeuse.

LA VIEILLE. Qui êtes-vous, mon général ?

PHÉDROME. Le dieu du vin, le joyeux Bacchus ; tu craches, tu as le gosier sec, tu dors à moitié : il t’apporte à boire pour te remettre.

LA VIEILLE. Est-il loin de moi ?

PHÉDROME. Vois cette lumière.

LA VIEILLE. Faites donc une bonne enjambée de mon côté, je vous prie.

PHÉDROME, s’approchant. Salut.

LA VIEILLE. Eh ! quel salut est possible pour moi, quand je crève de soif ?

PHÉDROME. Tu vas boire.

LA VIEILLE. C’est bien long.

PHÉDROME. Tiens, charmante enfant.

LA VIEILLE. Salut, prunelle de mes yeux.

PALINURE. Allons, verse vite dans le gouffre, arrose le cloaque.

PHÉDROME. Tais-toi ; je ne veux pas qu’on lui dise du mal.

PALINURE. J’aimerais bien mieux lui en faire.

LA VIEILLE. Ô Vénus, je te donnerai une gouttelette de cette goutte, bien malgré moi ; les amants, quand ils boivent, ont de quoi te verser largement : mais moi, je n’ai pas souvent de pareilles aubaines.

PALINURE. Voyez comme la coquine s’entonne avidement le vin tout pur, à plein gosier !

PHÉDROME. Je suis perdu, je ne sais par où commencer.

PALINURE. Eh bien dites-lui ce que vous venez de me dire.

PHÉDROME. Quoi donc ?

PALINURE. Que vous êtes perdu.

PHÉDROME. La peste t’étouffe !

PALINURE. Dites-lui cela, à elle.

LA VIEILLE, reprenant haleine. Ouf !

PALINURE. Qu’est-ce ? tu es contente ?

LA VIEILLE. Très-contente.

PALINURE. Et moi, je serais content aussi de t’enfoncer les côtes avec un bâton.

PHÉDROME, à Palinure. Tais-toi, et ne va pas…

PALINURE. Je me tais. (La vieille recommence à boire.) Mais tenez, l’arc-en-ciel boit ; par Hercule, nous aurons de la pluie aujourd’hui.

PHÉDROME. N’est-ce pas le moment de parler ?

PALINURE. Que lui direz-vous ?

PHÉDROME. Que je suis perdu.

PALINURE. Dites-le-lui donc.

PHÉDROME. Écoute, ma vieille, il faut que je te dise : je sais perdu, misérablement perdu.

LA VIEILLE. Et moi, par Pollux, je suis sauvée. Mais qu’y a-t-il ? quelle fantaisie de dire que tu es perdu ?

PHÉDROME. C’est que je suis privé de ce que j’aime.

LA VIEILLE. Mon petit Phédrome, ne pleurniche pas, je t’en prie ; aie soin que je n’aie pas soif, et je vais t’amener celle que tu aimes.

PHÉDROME. Ah ! si tu me tiens parole, je jure de t’élever une statue, non pas d’or, mais de vigne ; ce sera un monument en l’honneur de ton gosier. Palinure, si elle vient ici, ne serai-je pas le plus fortuné des mortels ?

PALINURE. Par ma foi, un amoureux sans le sou est vraiment bien misérable.

PHÉDROME. Oh ! ce n’est pas mon cas ; le parasite, j’en suis bien sûr, me reviendra aujourd’hui avec de l’argent.

PALINURE. Vous aurez du fil à retordre, si vous comptez sur ce qui n’existe pas.

PHÉDROME. Si je m’approchais de cette porte pour roucouler quelque couplet ?

PALINURE. Si c’est votre idée, je ne dis ni oui ni non, car je m’aperçois, mon cher maître, que vous êtes bien changé d'allures et de caractère.

PHÉDROME, chantant.

Salut, salut, verrous charmants !
Le plus fidèle des amants,
Avec transport vous chérit, vous implore !
À quoi bon différer encore ?
Sautez, sautez, jolis verrous.
Laissez sortir ma douce amie,
L’espoir, le tourment de ma vie.

Vous êtes sourds, verrous maudits !
Voyez comme ils sont immobiles.
J’ai beau faire, ils sont engourdis.
Mes vœux, mes chants, sont inutiles.
Méchants verrous,
Ouvrez-vous !

(À Palinure.) Paix, paix !

PALINURE. Eh ! l’on se tait de reste : qu’avez-vous ?

PHÉDROME. J’entends du bruit. Enfin, grâce aux dieux, les verrous cèdent à ma prière.


SCÈNE III. — LA VIEILLE, PLANÉSIE, PHÉDROME, PALINURE.

LA VIEILLE. Sortez doucement ; prenez garde que la porte ne fasse du bruit, que les gonds ne crient ; il ne faut pas, ma petite Planésie, que le maître s’aperçoive de ce que nous faisons. Attendez, que je lui verse un peu d’eau.

PALINURE, à Phédrome. Voyez comme cette vieille, avec sa tête branlante, entend la médecine ; elle sait fort bien boire le vin elle-même, mais la porte, elle ne lui donne que de l’eau à boire.

PLANÉSIE. Où es-tu, toi qui m’as citée au nom de Vénus ? où es-tu, toi qui m’as envoyé une assignation amoureuse ? me voici. Je comparais devant toi ; il est juste qu’à ton tour tu répondes à ma sommation.

PHÉDROME. Je suis présent ; si je faisais défaut, je consentirais à être puni, ma douce amie.

PLANÉSIE. Chère âme, si tu m’aimes, convient-il de te tenir si loin de moi ?

PHÉDROME. Palinure, Palinure !

PALINURE. Qu’est-ce ? pourquoi appelez-vous Palinure ?

PHÉDROME. Qu’elle est charmante !

PALINURE. Trop charmante.

PHÉDROME. Je suis un dieu.

PALINURE. Non, mais un homme qui ne vaut pas cher.

PHÉDROME. As-tu jamais vu, verras-tu jamais quelqu’un qui puisse plus justement se comparer aux dieux ?

PALINURE. Je vois que vous êtes malade, et cela m’afflige.

PHÉDROME. Tu es un impertinent, tais-toi.

PALINURE. Il est son propre bourreau, l’homme qui voit l’objet aimé et qui n’en jouit pas à l’occasion.

PHÉDROME. Il a raison de me gronder : assurément, depuis bien longtemps, il n’est rien que je désire avec tant d’ardeur.

PLANÉSIE. Eh bien, prends-moi donc, embrasse-moi.

PHÉDROME. Ah ! c’est là ce qui m’attache à la vie. Puisque ton maître te refuse à moi, je te possède à son insu.

PLANÉSIE. Il me refuse, mais il ne peut pas me refuser, il ne me refusera pas à toi, à moins que ma mort ne nous sépare.

PALINURE, à part. Oh ! ma foi, je ne peux m’empêcher de blâmer mon maître : il est bon d’aimer un peu, raisonnablement ; aimer avec passion, cela ne vaut déjà plus rien ; mais aimer comme un vrai fou… c’est là ce que fait mon maître.

PHÉDROME. Aux rois leurs États, aux riches leurs richesses, les honneurs, les grandeurs, les combats, les batailles ; qu’ils gardent tout cela, c’est à eux, pourvu qu’ils ne m’envient pas mon bonheur.

PALINURE. Ah ça, est-ce que vous avez fait vœu de passer une nuit blanche en l’honneur de Vénus ? En vérité, il va bientôt faire jour.

PHÉDROME. Tais-toi.

PALINURE. Que je me taise ? alors, venez dormir.

PHÉDROME. Je dors ; ne me dérange pas avec tes cris.

PALINURE. Vous êtes ma foi bien éveillé.

PHÉDROME. Je dors à ma manière ; c’est là mon sommeil, à moi.

PALINURE, à Planésie. Savez-vous, ma petite mère, qu’il n’est pas beau de tourmenter quelqu’un qui ne l’a pas mérité ?

PLANÉSIE. Vous vous fâcheriez, si quand vous mangez il vous faisait lever de table.

PALINURE. C’en est fait, je vois qu’ils sont aussi amoureux, aussi fous l’un que l’autre. Voyez comme ils s’en donnent ! ils ne peuvent s’embrasser d’assez près. Vous séparerez-vous enfin ?

PLANÉSIE. Il n’est pas pour l’homme de bonheur durable. Il faut que cet ennuyeux personnage vienne troubler nos plaisirs.

PALINURE. Qu’est-ce à dire, impertinente ? Voyez ce petit masque d’ivrognesse, avec ses yeux de chouette, qui vient m’appeler un ennuyeux personnage ! Par exemple !

PHÉDROME. Tu insultes ma Vénus ! Un maraud qu’on régale à coups de fouet se permettre un pareil langage ! Ah ! par Hercule, voilà des mots qui te coûteront cher. Tiens, voilà pour tes injures ; cela t’apprendra à tenir ta langue.

PALINURE, pendant que Phédrome le bât. À moi, Vénus, déesse des nuits !

PHÉDROME. Encore, coquin ?

PLANÉSIE. Je t’en prie, ne frappe pas sur cette pierre, tu vas te blesser la main.

PALINURE. Ah ! Phédrome, quelle honte, quel déshonneur pour vous ! vous accablez de coups de poing un sage conseiller, et vous aimez une fillette de rien ! Pouvez-vous bien tenir une conduite si déréglée ?

PHÉDROME. Montre-moi un amoureux qui soit maître de lui, et je te le payerai son pesant d’or.

PALINURE. Et moi, donnez-moi un maître qui ait le sens commun, et je vous le payerai son pesant de clinquant.

PLANÉSIE. Adieu, mon cher amour, car j’entends le bruit des gonds ; le gardien ouvre le temple. Ah ! dis-moi, avons-nous longtemps encore à ne goûter qu’en cachette les douceurs de l’amour ?

PHÉDROME. Non ; voilà trois jours que j’ai envoyé mon parasite en Carie pour chercher de l’argent : il sera de retour aujourd’hui.

PLANÉSIE. Tu es trop long à prendre ton parti.

PHÉDROME. Que Vénus me protège, aussi vrai que je ne te laisserai pas plus de trois jours dans cette maison sans te rendre la liberté.

PLANÉSIE. Souviens-toi de ta promesse. Tiens, avant que je m’éloigne, encore un baiser.

PHÉDROME. Sur mon âme, on m’offrirait une couronne que je ne renoncerais pas à toi. Quand te verrai-je ?

PLANÉSIE. Oh ! pour cela, il faut m’affranchir. Si tu m’aimes, achète-moi. Ne demande pas quand tu me verras, mais tâche d’être le plus offrant. Adieu.

PHÉDROME. Elle me quitte déjà ? Ah ! Palinure, je succombe.

PALINURE. Et moi je meurs de coups et de sommeil.

PHÉDROME. Suis-moi.



_____________________________________________



ACTE II.


SCÈNE 1. — CAPPADOX, PALINURE.

CAPPADOX, sortant du temple. Oui, c’est décidé, je déloge de ce temple ; je vois bien qu’Esculape se soucie fort peu de moi et ne pense guère à me guérir. Ma santé diminue, mes douleurs augmentent ; ma rate est comme uae ceinture étroite qui me serre quand je marche ; on dirait que je porte dans mon ventre deux jumeaux. Tout ce que je crains, c’est de crever misérablement par le milieu.

PALINURE, sortant de chez Phédrome. Si vous faites bien, Phédrome, vous m’écouterez et vous chasserez ce chagrin de votre âme. Vous voilà tout hors de vous parce que votre parasite n’est pas revenu du Carie. Moi, je crois qu’il apporte de l’argent ; autrement, il n’y a pas de chaînes de fer qui l’eussent empêché de revenir ici manger à son râtelier.

CAPPADOX. Qui parle là ?

PALINURE. Quelle est cette voix que j’entends ?

CAPPADOX. N’est-ce pas Palinure, l’esclave de Phédrome ?

PALINURE. Quel est cet homme avec cette monstrueuse bedaine et ces yeux verts comme pré ? Je reconnais cette encolure, mais je ne peux me remettre ce teint. Ah ! j’y suis ; c’est Cappadox le pourvoyeur. Abordons-le.

CAPPADOX. Bonjour, Palinure.

PALINURE. Salut, vieux coquin. Comment va ?

CAPPADOX. Je végète…

PALINURE. Comme vous le méritez. Mais qu’avez-vous ?

CAPPADOX. La rate m’étouffe, les reins me font mal, mes poumons se déchirent, mon foie me torture, mon cœur est attaqué jusqu’à la racine, tous mes boyaux souffrent.

PALINURE. C’est que vous avez quelque affection hépatique.

CAPPADOX. Il est aisé de railler un malheureux.

PALINURE. Attendez encore quelques jours, jusqu’à ce que vos boyaux se pourrissent ; maintenant, ce serait encore le moment de les saler ; si vous m’écoutez, ce sera autant de moins à payer pour avoir votre carcasse.

APPADOX. J’ai la rate si gonflée !

PALINURE. Marchez, c’est le meilleur remède.

CAPPADOX. Assez de plaisanteries, je te prie, et réponds à ma question. Si je te racontais le songe que j’ai eu cette nuit, pourrais-tu me l’expliquer ?

PALINURE. Ah ! il n’y a que moi qui sache deviner. Les interprètes de songes viennent eux-mêmes me consulter, et pour eux toutes mes réponses sont des oracles.


SCÈNE II. — LE CUISINIER, CAPPADOX, PALINURE, PHÉDROME.

LE CUISINIER. Que fais-tu là, Palinure ? Ne pourrais-tu me donner tout ce qu’il me faut, affn que te parasite, en arrivant, trouve son diner prêt ?

PALINURE. Attends, que j’explique à ce brave homme le songe qu’il a fait.

LE CUISINIER. Et toi-même, quand tu as rêvé, tu viens me consulter. PALINURE. J’en conviens.

LE CUISINIER. Va donc, à la besogne !

PALINURE, à Cappadox. Pendant ce temps, racontez-lui votre songe ; il me remplacera, il en sait plus que moi ; car tout ce que je sais, c’est de lui que je le tiens.

CAPPADOX. Qu’il m’écoute.

PALINURE. Il vous écoutera. (Il rentre.)

CAPPADOX, montrant Palinure. Voilà un rare serviteur, il obéit à son maître. Écoutez-moi.

LE CUISINIER. Soit, bien que je ne vous connaisse pas.

CAPPADOX. Cette nuit donc, en songe, il m’a semblé voir Esculape assis’ bien loin de moi ; il ne s’approchait pas et n’avait pas l’air de faire attention à moi.

LE CUISINIER. Cela veut dire que les autres dieux en feront autant, car ils s’entendent merveilleusement entre eux. Ne vous étonnez pas si vous n’allez pas mieux : vous auriez dû plutôt coucher dans le temple de Jupiter, qui vous a aidé tant de fois dans vos serments.

CAPPADOX. Si tous les parjures voulaient y coucher, il n’y aurait pas assez de place au Capitole.

LE CUISINIER. Maintenant, écoutez-moi bien : faites votre paix avec Esculape, pour qu’il écarte le malheur affreux que votre songe présage.

CAPPADOX. Vous avez raison ; je vais aller le prier.

LE CUISINIER, à part. Puisse-t-il ne pas t’exaucer. (Cappadox entre dans le temple, et le cuisinier dans la maison, au moment ou Palinure sort.)

PALINURE. Dieux immortels, qui est-ce que j’aperçois ? quel est cet homme ? N’est-ce pas le parasite qu’on a envoyé en Carie ?… Hé ! Phédrome, sortez, sortez ; sortez donc, vite, vous dis-je.

PHÉDROME. Quel est ce braillard ?

PALINURE. Je vois votre parasite qui vient de côté, tenez, là, au bout de la place. Écoutons d’ici ce qu’il dit.

PHÉDROME. C’est aussi mon avis.


SCÈNE III. — CHARANÇON, PHÉDROME, PALINURE.

CHARANÇON. Place, place, amis, inconnus, que je rende compte de ma mission. Fuyez tous, éloignez-vous, retirez-vous du chemin, si vous ne voulez que dans ma course je vous heurte de la tête, du coude, de la poitrine ou du genou. Me voilà tout à coup sur les bras une affaire qui presse, qui brûle. Que nul, si haut qu’il soit, ne me barre la route ; stratège, roi, agoranome, démarque, comarque, grand dignitaire, je bouscule tout, la tête la première, hors du trottoir, au beau milieu de la rue. Quant à ces Grecs en manteau qui se promènent la tête couverte, qui s’avancent tout farcis de livres, avec leurs paniers de provisions, se groupent et causent entre eux, esclaves échappés qui arrêtent, entravent la circulation et vous débitent leurs belles sentences, qu’on voit du matin au soir attablés au cabaret, qui, lorsqu’ils ont fait quelque larcin, s’empressent de boire chaud sous leur capuchon rabattu, et s’en vont gravement à demi ivres, si je les rencontre, je les fais péter comme des mangeurs de fèves. Les esclaves de nos beaux esprits, qui jouent à la paume en pleine rue, je te les étends sur le carreau, aussi bien ceux qui servent la balle que ceux qui la renvoient. Ainsi, qu’on se tienne chez soi, si l’on veut éviter les accidents.

PHÉDROME. Il saurait commander, s’il était le maître. C’est la coutume à présent, et voilà bien nos gens ; on ne peut plus en jouir.

CHARANÇON. Qui m’enseignera où est Phédrome, mon bon génie ? L’affaire est urgente ; j’ai besoin de le trouver sur-le-champ.

PALINURE, à Phédrome. Il vous cherche.

PHÉDROME. Hé bien, accostons-le. Charançon, on te réclame.

CHARANÇON. Qui m’appelle ? qui a prononcé mon nom ?

PHÉDROME. Quelqu’un qui veut te parler.

CHARANÇON. Ah ! vous ne me désirez pas plus que je ne vous désire.

PHÉDROME. Que te voilà bien à propos ! Salut, mon cher Charançon, si impatiemment attendu !

CHARANÇON. Salut !

PHÉDROME. Je suis heureux de te voir revenir bien portant. Ta main ! Où en sont mes espérances ? parle, de grâce.

CHARANÇON. Et les miennes, parlez, de grâce, où en sont-elles ?

PHÉDROME. Qu’as-tu ?

CHARANÇON. Mes yeux se voilent, mes genoux se dérobent de besoin.

PHÉDROME. C’est plutôt de fatigue, je pense.

CHARANÇON. Soutenez-moi, soutenez-moi, je vous en supplie.

PHÉDROME, à Palinure. Vois comme il pâlit. Vite, qu’on lui donne un siège pour s’asseoir, et une cruche d’eau ! Allons donc !

CHARANÇON. Je m’évanouis.

PHÉDROME. Veux-tu de l’eau ?

CHARANÇON. Oh ! s’il y nage quelque bon morceau, oui, donnez que je l’avale.

PHÉDROME. La peste t’étrangle !

CHARANÇON. Par pitié, rafraîchissez-moi pour me remettre[5]

PHÉDROME. Volontiers. (Il se met à l’éventer avec Phédrome.)

CHARANÇON. Que faites-vous là ?

PHÉDROME. Nous te rafraîchissons.

CHARANÇON. Oh ! je ne veux pas qu’on me fasse du vent.

PHÉDROME. Que veux-tu donc ?

CHARANÇON. À manger ; c’est ce qui me remettra.

PHÉDROME. Que Jupiter et les dieux te confondent !

CHARANÇON. C’est fait de moi ; je n’y vois plus, j’ai la bouche amère, les dents rouillées, le gosier empâté par la faim, tous mes pauvres boyaux sont vides.

PHÉDROME. Tout à l’heure tu mangeras quelque chose.

CHARANÇON. Par Hercule, ce n’est pas quelque chose qu’il me faut ; j’aime mieux du positif.

PHÉDROME. Eh ! si tu savais tout ce qui nous reste !

CHARANÇON. J’ai bonne envie de savoir où ils sont, ces restes ; mes dents ont besoin de faire connaissance avec eux.

PHÉDROME. Des jambons, du gras double, une échine de porc, une tétine de truie.

CHARANÇON. Tout cela ! dans le saloir sans doute.

PHÉDROME. Non pas, sur des plats. On a fait des préparatifs quand on a su ton arrivée.

CHARANÇON. Ne vous moquez pas de moi, au moins.

PHÉDROME. Puissé-je être aimé de celle que j’aime, aussi vrai que je ne mens pas ! Mais tu ne m’as encore rien dit de ta commission.

CHARANÇON. Je n’apporte rien.

PHÉDROME. Perdu !

CHARANÇON. Bah ! retrouvé, si l’on m’aide. Je pars d’après vos ordres, j’arrive en Carie. Je vois votre ami, je le prie de vous procurer de l’argent. Il aurait bien voulu vous être agréable, il n’a pas usé de défaites, il s’est montré comme un ami qui serait heureux d’obliger son ami, et m’a répondu en peu de mots, mais en toute franchise, qu’il était comme vous fort à court.

PHÉDROME. Tu m’assassines avec ton récit.

CHARANÇON. Eh non, je vous sauve et vous vous sauvez. Sur cette réponse, je le quitte et m’en vais sur la place, regrettant d’avoir fait un voyage inutile. Tout à coup j’aperçois un militaire, je l’aborde, je le salue. Il me rend mon salut, me prend la main, me tire à l’écart, et me demande ce que je suis venu faire en Carie. Je réponds que je suis venu pour mon plaisir ; et lui alors de s’informer si je ne connais pas à Épidaure le banquier Lycon. « Oui vraiment, lui dis-je. — Et Cappadox, le pourvoyeur ? — Oh ! je lui ai fait plus d’une fois visite. Mais que lui voulez-vous ? — Je lui achète une jeune fille pour trente mines, avec sa garde-robe et ses bijoux, pour lesquels j’ajoute dix mines. — Avez-vous donné l’argent ? dis-je. — Non, il est chez le banquier, chez ce Lycon dont je vous ai parlé, et je lui ai enjoint de faire remettre par Cappadox, à la personne qui lui apportera .une lettre scellée de mon cachet, la jeune fille, les bijoux et la garde-robe. » Quand j’ai entendu tout cela, je m’éloigne ; il me rappelle à l’instant et m’invite à souper. Je me serais fait scrupule de refuser. « Ça, dit-il, si nous allions nous mettre à table ? » La proposition était de mon goût. Je ne suis pas homme à reculer en plein jour, non plus qu’à faire tort à la nuit. Le repas était prêt ; nous voilà bientôt attablés. Quand nous avons bien mangé et bien bu, mon homme demande des dés. Il me défie, j’engage mon manteau, lui son anneau, et il invoque Planésie.

PHÉDROME. Celle que j’aime ?

CHARANÇON. Un peu de silence. Il jette, il fait beset. Je prends les dés, et j’invoque ma chère nourrice ; j’amène, ma foi, le coup royal. J’offre à mon homme une grande-coupe ; il la vide d’un trait, pose la tête et s’endort : je lui prends son anneau. Je descends tout doucement du lit, pour qu’il ne s’aperçoive de rien. Les esclaves me demandent où je vais. « Eh ! où l’on va quand on a bien dîné. » Je trouve la porte et je m’esquive au plus vite.

PHÉDROME. Bravo !

CHARANÇON. Vous crierez bravo quand j’aurai terminé ce que vous désirez. Entrons maintenant pour écrire la lettre.

PHÉDROME. Je suis prêt.

CHARANÇON. Mais avant tout, avalons un morceau, jambon, gras double, tétine ; voilà de quoi faire un bon fondement ; du pain, du bœuf rôti, grande coupe, grande marmite ; cela vous donne des idées. Vous, écrivez la lettre ; Palinure servira, et moi je mangerai. Je vous dirai ce qu’il faut écrire : suivez-moi.

PHÉDROME. Je te suis.



______________________________________



ACTE III.


SCÈNE I. — LYCON, CHARANÇON, CAPPADOX.

LYCON. Je me trouve assez bien dans mes affaires : je viens de faire mon petit compte, je sais mon doit et mon avoir. Je suis riche si je ne paye pas mes créanciers ; si je les paye, les dettes l’emportent. Mais, j’y pense, s’ils me pressent trop, je me laisserai traîner devant le préteur. Voici ce que font la plupart de nos banquiers : ils réclament aux autres, mais ne rendent à personne, et, si l’on crie trop haut, ils s’acquittent à coups de poing. Quand on a de bonne heure amassé de l’argent, si l’on n’est pas de bonne heure économe, de bonne heure on a faim. Je voudrais acheter un esclave, ou plutôt trouver à en emprunter un: car j’ai besoin de mon argent.

CHARANÇON, à Phédrome, en sortant de la maison. Lorsque j’ai bien dîné, les recommandations sont superflues ; je me souviens, je sais. Je vais joliment vous mener l’affaire à bon port, soyez tranquille. (À part.) Par Pollux, je me suis garni comme il faut la panse, tout en laissant dans mon estomac une case pour recevoir les rogatons des rogatons… Mais qui est cet homme qui s’est couvert la tête et qui salue Esculape ? Eh ! c’est justement ce que je cherche. (À son esclave.) Suis-moi. Je feindrai de ne pas le connaître (A Lycon.) Hé ! l’homme !

LYCON. Salut, mon borgne.

CHARANÇON. Vous moquez-vous de moi ?

LYCON. Je vous croyais de l’illustre souche des Coclès, car ils n’ont qu’un œil.

CHARANÇON. C’est un coup de catapulte que j’ai reçu à Sicyone.

LYCON. Eh ! je me soucie bien que ce soit cela, ou qu’on vous ait crevé l’œil en vous cassant sur la tête un pot plein de cendres !

CHARANÇON, à part. C’est un devin, il a dit vrai. Ces sortes de catapultes m’atteignent assez souvent. (Haut.) Mon brave, c’est au service de la patrie que j’ai reçu cette marque glorieuse ; prenez garde à ne pas m’outrager.

LYCON. S’il est défendu de vous outrager, ne peut-on du moins se frotter à vous ?

CHARANÇON. Non, pas même cela : je n’ai de goût ni pour vos frottements ni pour vos outrages. Mais si pouvez m’enseigner la personne à qui j’ai affaire, je vous en aurai la plus grande et la plus sincère obligation. Je cherche le banquier Lycon.

LYCON. Et dites-moi, pourquoi le cherchez-vous ? de quelle part ?

CHARANÇON. Voici. C’est de la part du militaire Thérapontigone Platagidore.

LYCON. Parbleu, je connais ce nom ; quand il me faut l’écrire, il me remplit quatre pages. Mais que voulez-vous à Lycon ?

CHARANÇON. Je suis chargé de lui remettre ces tablettes.

LYCON. Qui êtes-vous ?

CHARANÇON. Son affranchi ; on me nomme La Rafle.

LYCON. Salut donc, La Rafle. Mais d’où vient ce nom, dites-moi ?

CHARANÇON. Quand je trouve un ivrogne endormi, je fais rafle de ses habits : voilà pourquoi on me nomme La Rafle.

LYCON. Vous ferez bien de chercher gite ailleurs ; il n’y a pas place chez moi pour La Rafle. Je suis celui que vous demandez.

CHARANÇON. Vous êtes le banquier Lycon ?

LYCON. Moi-même.

CHARANÇON. Thérapontigone m’a commandé de vous faire bien des compliments et de vous remettre cette lettre.

LYCON. À moi ?

CHARANÇON. Oui. Prenez, et examinez le cachet. Le reconnaissez-vous ?

LYCON. En effet : un homme couvert d’un bouclier, et qui pourfend un éléphant avec son épée.

CHARANÇON. Il m’a dit de vous prier de faire ce qu’il vous écrit là, si vous voulez l’obliger.

LYCON. Reculez-vous un peu, que je voie ce qu’il m’écrit.

CHARANÇON. Volontiers, à votre aise, pourvu que je reçoive ce que je viens chercher.

LYCON. « Le militaire Thérapontigone Platagidore, à Lycon son hôte d’Épidaure, salut. »

CHARANÇON, à part. Je le tiens : il mord à l’hameçon.

LYCON. « Je vous prie instamment de faire remettre à celui qui vous apportera cette lettre la jeune fille que j’ai achetée dans votre ville, en votre présence et par votre intermédiaire, avec ses bijoux et sa garde-robe, comme vous savez que cela a été convenu. Donnez l’argent à l’entremetteur, et la jeune fille au porteur.» Où est-il, lui ? pourquoi ne vient-il pas ?

CHARANÇON. Je vais vous dire : nous sommes arrivés il y a quatre jours de l’Inde en Carie, où il veut faire élever en or de Philippe une statue massive, de sept pieds de haut, monument de ses exploits.

LYCON. Comment cela ?

CHARANÇON. Je vais vous dire : Perses, Paphlagoniens, Sinopéens, Arabes, Cariens, Cretois, Syriens, Rhodes, la Lycie, la Pérédie, la Perbibésie[6], la Centauromachie[7], la tribu unitétonienne[8], la Libye, toute la côte de Contérébromie[9], enfin la moitié de toutes, les nations du monde, il a tout soumis, seul, en vingt jours.

LYCON. Bah !

CHARANÇON. Qu’est-ce qui vous étonne ?

LYCON. C’est que quand on les aurait mis tous dans une cage, comme des petits poussins, encore n’aurait-on pu en faire le tour en un an. Mais par ma foi je crois sans peine que vous venez de sa part, vous êtes assez hâbleur.

CHARANÇON. Oh ! je vous en dirai bien d’autres, si vous le souhaitez.

LYCON. Je n’y tiens pas. Venez par ici, je vais arranger l’affaire qui vous amène… Bon, je l’aperçois. Salut, honnête pourvoyeur.

CAPPADOX. Les dieux vous protègent !

LYCON. Sais-tu pourquoi je viens ?

CAPPADOX. Que voulez-vous ?

LYCON. Te donner de l’argent, et tu laisseras partir la jeune fille avec cet homme-ci.

CAPPADOX. Mais j’ai fait un serment.

LYCON. Que t’importe, pourvu que tu reçoives l’argent ?

CAPPADOX. Qui conseille aide. Suivez-moi.

CHARANÇON. Entremetteur, ne va pas me lanterner.



__________________________________


ACTE IV.


SCÈNE I. — LE CHEF DE LA TROUPE.

Par Pollux, Phédrome a finement mis la main sur un fin farceur. L’appellerai-je corsaire, ou sycophante ? Je n’en sais vraiment rien. Quant au costume que j’ai livré, je crains fort de ne jamais le revoir. Mais, après tout, je n’ai rien à démêler avec lui ; c’est à Phédrome que j’ai confié ces objets. Pourtant, j’aurai l’œil ouvert. En attendant, puisqu’il est sorti, je vous indiquerai où vous pouvez trouver sans trop de peine les gens que vous souhaitez de rencontrer, vicieux ou vertueux, probes ou fripons. Vous faut-il un parjure ? allez au Comice[10].Un vantard, un fanfaron ? dans le temple de Cloacine[11]. Un mari riche et libertin ? cherchez sous la Basilique[12]. Vous y trouverez aussi les vieilles courtisanes et les faiseurs d’affaires. Les amateurs de pique-nique s’assemblent sur le marché au poisson. Au bas du forum se promènent les gens comme il faut et les richards. Au milieu, près du canal, les grands hâbleurs. Au-dessus du lac[13], les effrontés, les bavards, les méchantes langues, qui, sans vergogne et à propos de rien, calomnient leur prochain, quand il y aurait fort à dire, et sans faire de mensonge, sur leur propre compte. Sous les vieilles échoppes se tiennent les prêteurs et les emprunteurs. Derrière le temple de Castor, des gens auxquels je ne conseille pas de se fier trop vite. Dans la rue des Toscans on trouve ces hommes qui se vendent eux-mêmes. Sur le quai de Vélabre, les boulangers, les bouchers, les aruspices, les marchands et les brocanteurs. Mais j’entends la porte s’ouvrir ; il faut rengainer mon compliment. (Il sort.)


SCÈNE II. — CHARANÇON, CAPPADOX, LYCON, PLANÉSIE.

CHARANÇON. Passez la première, jeune fille ; je n’ai pas d’yeux derrière la tête. (À Cappadox.) Il m’a dit que les bijoux, la garde-robe, enfin tout ce qu’elle possède est à lui.

CAPPADOX. On ne dit pas le contraire.

CHARANÇON. Il vaut toujours mieux vous le rappeler.

LYCON, à Cappadox. Souviens-toi que, si quelqu’un la réclame comme personne libre, tu m’as promis de me rendre la somme entière, les trente mines.

CAPPADOX. Je n’oublierai pas ; mais de ce côté soyez tranquille. Je vous le promets encore.

CHARANÇON. Moi aussi je tiens à ce que tu t’en souviennes.

CAPPADOX. Je m’en souviens, vous dis-je, et je vous la livre sans garantie.

CHARANÇON. Comme si j’allais prendre la garantie d’un entremetteur ! Ces gens-là n’ont rien à eux, que la langue, pour nier avec serment leurs obligations ; ni ceux que vous achetez, ni ceux que vous affranchissez, ni ceux par qui vous vous faites servir, ne vous appartiennent. Vous n’avez point de cautions, et vous ne pouvez être caution pour personne. La race des entremetteurs, je la compare aux moucherons, aux cousins, aux poux et aux puces, bêtes dégoûtantes, insupportables et malfaisantes, qui ne sont bonnes à rien. Un honnête homme n’ose pas s’arrêter avec vous dans la rue. Celui qui vous parle, on le critique, on le blâme, on le conspue ; et, il a beau n’avoir rien fait, on dit qu’il perd sa fortune et son honneur.

LYCON. Sur mon âme, cher Cyclope, vous paraissez joliment connaître les entremetteurs.

CHARANÇON. Par Hercule, je vous place aussi, vous autres, sur la même ligne : entremetteur et banquier font la paire. Eux au moins ils font leur trafic en cachette ; vous, c’est en pleine place. Vous assassinez par l’usure, eux par les mauvais conseils et !a débauche. Le peuple a rendu lois sur lois contre vous ; mais à peine rendues, vous passez à travers la toile, vous trouvez toujours bien quelque fente. Les lois sont pour vous de l’eau bouillante, mais qui finit par se refroidir.

LYCON. J’aurais mieux fait de me taire.

CAPPADOX. Euh ! comme vous nous arrangez, mauvais garçon !

CHARANÇON. Mal parler de ceux qui ne le méritent pas, c’est médisance ; mais dauber sur ceux qui le méritent, c’est bien dire : voilà mon avis. Je ne me soucie ni de votre garantie ni de celle d’un entremetteur quelconque. Lycon, avez-vous encore besoin de moi ?

LYCON. Bon voyage.

CHARANÇON. Adieu.

CAPPADOX, la rappelant. Hé ! hé ! écoutez donc.

CHARANÇON. Parle, que veux-tu ?

CAPPADOX. Traitez-la comme il faut, je vous prie, faites en sorte qu’elle se trouve bien. Je l’ai élevée chez moi en tout bien, tout honneur.

CHARANÇON. Eh ! si elle t’intéresse tant, ne donnes-tu rien pour qu’elle se trouve bien ?

CAPPADOX. Que la peste…

CHARANÇON. C’est tout justement ce qu’il te faut.

CAPPADOX, à Planésie. Pourquoi pleures-tu, sotte ? Ne crains rien, je t’ai ma foi vendue à un bon maître. Conduis-toi bien et suis-le ; va bellement, ma belle.

LYCON. La Rafle, je ne puis plus, vous être bon à rien ?

CHARANÇON. Adieu, et bonne santé, car vous avez mis gentiment à mon service votre peine et votre argent.

LYCON. Bien des compliments à votre patron.

CHARANÇON. Je n’y manquerai pas. (Il sort avec Planésie.)

LYCON. Est-ce tout, entremetteur ?

CAPPADOX. Eh ! ces dix mines, donnez-les-moi pour me soigner et me rétablir.

LYCON. Tu les auras ; fais-les prendre demain. (Il sort.)

CAPPADOX. Puisque j’ai fait une bonne affaire, je veux aller prier au temple. Dans le temps, j’ai acheté cette petite fille pour dix mines ; mais je n’ai jamais revu celui qui me l’a vendue. Il est mort sans doute. Qu’est-ce que cela me fait ? j’ai l’argent. Les dieux envoient de bonnes aubaines à leurs protégés. À présent, je vais faire un sacrifice ; il faut un peu se régaler. (Il sort.)


SCÈNE III. — THÉRAPONTIGONE, LYCON.

THÉRAPONTIGONE. J’arrive tout bouillant de colère, comme lorsque je détruis les villes. Si tu ne te dépêches, et bien vite, de me rendre les trente mines que j’ai déposées chez toi, tu vas mourir sur l’heure.

LYCON. Et moi je grille d’envie de te rosser d’importance, comme lorsque j’étrille ceux à qui je ne dois rien.

THÉRAPONTIGONE. Ne fais pas l’insolent avec moi, et ne te figure pas que je vais plier.

LYCON. Et toi, ne crois pas me contraindre à te rendre ce que je t’ai déjà rendu ni à t’en faire cadeau.

THÉRAPONTIGONE. Ah ! j’étais bien sûr, en te remettant mon argent, que tu ne me le remettrais jamais.

LYCON. Pourquoi donc me le réclames-tu ?

THÉRAPONTIGONE. Je veux savoir à qui tu l’as donné.

LYCON. À un borgne, ton affranchi ; il m’a dit qu’il s’appelait La Rafle, et comme il m’a remis cette lettre fermée de ton cachet, je lui ai livré la somme.

THÉRAPONTIGONE. Qu’est-ce que tu me chantes là ? une lettre ? un affranchi borgne ? Tu rêves, avec ton La Rafle ! d’ailleurs je n’ai pas d’affranchi.

LYCON. Tu es plus sage que certains militaires, qui ont des affranchis et qui les abandonnent.

THÉRAPONTIGONE. Qu’as-tu fait ?

LYCON. Ce que tu m’as mandé, et je l’ai fait par considération pour toi ; je n’ai pas voulu faire affront à un homme qui me représentait ton cachet.

THÉRAPONTIGONE. Il faut que tu sois bien stupide pour aller croire à cette lettre.

LYCON. Ne pas ajouter foi à ce qui fait la garantie des actes publics et privés ! Je m’en vais ; tu es payé. Porte-toi bien, guerrier.

THÉRAPONTIGONE. Que je me porte bien !

LYCON. Sois malade, si tu veux, et jusqu’à la fin de tes jours encore ; je ne m’y oppose pas. (Il sort.)

THÉRAPONTIGONE. Que faire ? et que me sert d’avoir contraint des rois à m’obéir, si un méchant boutiquier se joue ainsi de moi ?

SCÈNE IV. — CAPPADOX, THÉRAPONTIGONE.

CAPPADOX. Quand on est favorisé des dieux, c’est signe qu’on n’est pas l’objet de leur colère. Après le sacrifice, l’idée m’est venue que je devrais demander mon argent au banquier, de crainte qu’il ne s’expatrie ; il vaut mieux que je le mange que lui.

THÉRAPONTIGONE. Ça, bonjour.

CAPPADOX. Bonjour, Thérapontigone Platagidore. Puisque vous voilà arrivé en bonne santé à Épidaure… vous ne croquerez pas aujourd’hui chez moi un grain de sel.

THÉRAPONTIGONE. Belle invitation ! De mon côté, j’invite la peste à te serrer la gorge. Mais que devient chez toi mon emplette ?

CAPPADOX. Chez moi, rien qui soit à vous. Vous n’avez que faire de témoins : je ne vous dois rien.

THÉRAPONTIGONE. Qu’est-ce à dire ?

CAPPADOX. J’ai tenu ma parole.

THÉRAPONTIGONE. Vas-tu me rendre oui ou non la jeune fille, ou faut-il que je te fasse faire connaissance avec mon épée, pendard ?

CAPPADOX. Ah ! par ma foi, c’est vous qui méritez les coups : ne cherchez pas à m’intimider. On l’a emmenée, et on vous emportera à votre tour, si vous continuez à m’insulter ; car je ne vous dois rien qu’une bonne volée.

THÉRAPONTIGONE. Tu me menaces d’une volée, moi !

CAPPADOX. Par Pollux, je ferai mieux que vous en menacer, je vous l’administrerai, si vous continuez à m’ennuyer.

THÉRAPONTIGONE. Un entremetteur me menacer ! faire litière de tant de glorieux combats que j’ai fendus ! Ah ! puissent mon épée et mon bouclier m’être fidèles dans les batailles, comme il est vrai que, si tu ne me rends là jeune fille, je te hache assez menu pour que les fourmis t’emportent par morceaux !

CAPPADOX. Et moi, que mes pinces, mon peigne, mon miroir, mon fer à friser, mes ciseaux et ma serviette me soient fidèles, comme il est vrai que je méprise vos rodomontades et vos menaces, et n’en fais pas plus de cas que du petit souillon qui lave mes latrines ! J’ai remis la jeune fille à celui qui apportait l’argent de votre part.

THÉRAPONTIGONE. Qui était-ce que celui-là ?

CAPPADOX. Il s’est donné pour votre affranchi, La Rafle.

THÉRAPONTIGONE. Mon affranchi ?… Oh ! oh ! mais j’y songe, c’est Charançon qui m’en a donné à garder. Il m’a dérobé mon anneau.

CAPPADOX. Vous avez perdu votre anneau ? (À part.) Beau soldat, te voilà enrôlé chez les réformés !

THÉRAPONTIGONE. Où trouverai-je à présent ce Charançon ?

CAPPADOX. Dans un tas de froment vous en trouverez aisément mille pour un. Moi, je m’en vais ; bonjour et bonne chance. (Il sort.)

THÉRAPONTIGONE. À la potence, et puisses-tu crever !… Que faire ? rester ou m’en aller ? C’est donc ainsi que l’on me berne ! Ah ! je récompenserais largement celui qui m’enseignerait où est mon homme.


________________________________



ACTE V.


SCÈNE I. - CHARANÇON.

On m’a rapporté ce mot d’un de nos vieux poètes tragiques : « Deux femmes sont plus méchantes qu’une seule ; » et c’est vrai. Mais de ma vie je n’ai vu ni entendu citer une femme plus méchante que cette maitresse de Phédrome, et je défie qu’on en rencontre ou qu’on en imagine une qui vaille moins. Dès qu’elle me voit cet anneau, elle me demande d’où je le tiens. « Pourquoi cette question ? — J’ai besoin de le savoir. » Je refuse de le dire, et pour me l’arracher, elle me mord la main jusqu’au sang. Tout ce que j’ai pu faire a été de me sauver : fi, la méchante petite chienne !


SCÈNE II. — PLANÉSIE, PHÉDROME, CHARANÇON.

PLANÉSIE. Phédrome, viens vite !

PHÉDROME. Qu’est-ce qui presse ?

PLANÉSIE. Ne laisse pas échapper le parasite. Il s’agit d’une grosse affaire.

PHÉDROME. Je n’en ai plus ; ce que j’avais a été bien vite flambé[14].

PLANÉSIE. Arrête-le.

PHÉDROME. Qu’y a-t-il ?

PLANÉSIE. Demande-lui d’où il tient cet anneau ; c’était celui de mon père.

CHARANÇON. Et celui de ma tante.

PLANÉSIE. Ma mère le lui avait donné

CHARANÇON. Et votre père me le donna ensuite.

PLANÉSIE. Vous nous dites des plaisanteries.

CHARANÇON. C’est par habitude ; cela me procure une vie plus douce. Mais après ?

PLANÉSIE. Vous ne voudriez pas, je pense, m’empêcher de retrouver mes parents ?

CHARANÇON. Comment donc ! j’aurais là père et mère enchâssés dans cet anneau ?

PLANÉSIE. Je suis de naissance libre.

CHARANÇON. Comme tant d’autres, qui sont esclaves aujourd’hui.

PLANÉSIE. Oh ! je vais me fâcher.

CHARANÇON, à Phédrome. Je vous ai déjà dit comment j’ai cet anneau. Combien de fois faut-il le répéter ? je l’ai soufflé à un militaire en jouant aux dés.


SCÈNE III. — THÉRAPONTIGONE, CHARANÇON, PHÉDROME, PLANÉSIE.

THÉRAPONTIGONE. Je suis sauvé ; voici l’homme que je cherche. Eh bien, comment cela va-t-il, honnête compère ?

CHARANÇON. J’écoute. Voulez-vous jouer votre casaque, en trois coups ? Un cornet.

THÉRAPONTIGONE. Va te faire pendre, avec tes cornichons et tes cornets. Rends-moi l’argent, ou la jeune fille.

CHARANÇON. Quel argent ? quel conte me faites-vous là ? quelle jeune fille me réclamez-vous ?

THÉRAPONTIGONE. Celle que tu as emmenée aujourd’hui, de chez l’entremetteur, scélérat.

CHARANÇON. Je n’en ai point emmené.

THÉRAPONTIGONE. Eh ! la voici justement, je la vois.

PHÉDROME. C’est une jeune fille libre.

THÉRAPONTIGONE. Mon esclave, une jeune fille libre ! jamais je ne l’ai affranchie.

PHÉDROME. Et qui vous l’a donnée ? où l’avez-vous achetée ? répondez-moi.

THÉRAPONTIGONE. Je l’ai achetée, j’ai fait payer par mon banquier, et je vous ferai rendre l’argent au quadruple, à l’entremetteur et à vous.

PHÉDROME. Pour vous apprendre à acheter des filles de naissance libre volées à leurs parents, marchez au tribunal.

THÉRAPONTIGONE. Non pas.

PHÉDROME, à Charançon. Veux-tu me servir de témoin ?

THÉRAPONTIGONE. Cela ne se peut.

PHÉDROME. Que Jupiter vous confonde ; on se passera donc de témoin.

CHARANÇON, à Phédrome. Mais moi, je puis vous prendre pour témoin, et je vous prends.

PHÉDROME. Avance donc.

THÉRAPONTIGONE. Un esclave prendre des témoins ! Voyez un peu !

CHARANÇON. Eh bien, pour que vous sachiez que je suis un homme libre, marchez au tribunal.

THÉRAPONTIGONE. Tiens, voici pour toi ! (Il le frappe.)

CHARANÇON. Au secours, au secours !

THÉRAPONTIGONE. Qu’as-tu à crier ?

PHÉDROME. Pourquoi le frappez-vous ?

THÉRAPONTIGONE. Parce que cela me plaît.

PHÉDROME, à Charançon. Approche, je vais te le livrer, ne t’inquiète pas.

CHARANÇON. Phédrome, de grâce, prenez ma défense.

PHÉDROME. Comme de moi-même et de mon bon génie. Militaire, dites-moi, je vous prie, d'où vient cet anneau que mon parasite vous a subtilisé.

PLANÉSIE, à Thérapontigone. Par vos genoux que j’embrasse, dites-nous-le, je vous en supplie.

THÉRAPONTIGONE. Que vous importe ? Demandez-moi d’où je tiens cette chlamyde et cette épée.

CHARANÇON. Quel dédain superbe !

THÉRAPONTIGONE. Abandonnez-moi ce drôle ; je vous dirai tout.

CHARANÇON. Il ne dit rien qui vaille.

PLANÉSIE. De grâce, apprenez-moi ce que je vous demande.

THÉRAPONTIGONE. Je vais vous le dire : levez-vous. Et maintenant, prêtez-moi toute votre attention. C’était l’anneau de mon père Périphane.

PLANÉSIE. Périphane ?

THÉRAPONTIGONE. Avant de mourir, il me le donna, comme de juste, puisque j’étais son fils.

PLANÉSIE. Puissant Jupiter !

THÉRAPONTIGONE. Et il me fit sort héritier.

PLANÉSIE. Ô déesse de la Piété, protégez celle qui vous a toujours honorée. Mon frère, je vous salue.

THÉRAPONTIGONE. Le moyen de l'en croire ? Mais voyons, si tu dis vrai, qui était ta mère ?

PLANÉSIE. Cléobule.

THÉRAPONTIGONE. Et ta nourrice ?

PLANÉSIE. Archestrata. Elle me porta un jour voir les fêtes de Bacchus. Nous arrivions, et elle venait de me placer, quand un tourbillon de vent s’élève ; les gradins s’écroulent J’étais saisie d’épouvante ; alors un inconnu me prend toute pâle, toute tremblante, à demi morte, et je ne saurais dire comment il m’emporta.

THÉRAPONTIGONE. Je me souviens de cette bagarre ; mais dis-moi, où est cet homme qui t’a enlevée ?

PLANÉSIE. Je ne sais, mais j’ai toujours conservé cet anneau, que j’avais lors de mon malheur.

THÉRAPONTIGONE. Voyons.

CHARANÇON. Êtes-vous folle de le lui donner ?

PLANÉSIE. Laissez-moi.

THÉRAPONTIGONE. Par Jupiter, c’est l’anneau que je t’envoyai le jour de ta naissance. Je le reconnais comme je me reconnais moi-même. Salut donc, ma sœur.

PLANÉSIE. Mon cher frère, salut.

PHÉDROME. Que les dieux bénissent cette reconnaissance.

CHARANÇON. Qu’ils nous bénissent tous. (À Thérapotigone.} Vous aujourd’hui, pour votre arrivée, donnez-nous un repas fraternel, et (montrant Phédrome) lui demain nous donnera un repas nuptial.

PHÉDROME. Nous le promettons.

THÉRAPONTIGONE, à Charançon. Paix !

CHARANÇON. Je ne saurais me taire, quand les choses prennent si bonne tournure. Accordez-lui la main de votre sœur, militaire ; je me charge de la dot.

PHÉDROME. Quelle dot ?

CHARANÇON. Moi ? eh bien, tant que je vivrai, j’aurai chez elle le couvert.

THÉRAPONTIGONE. Par Hercule, voilà qui me convient a merveille. D’autre part, l’entremetteur nous doit trente mines.

PHÉDROME. Comment cela ?

THÉRAPONTIGONE. Il m’a promis, si on la réclamait comme personne libre, de me rendre la somme sans discussion.

PHÉDROME. Allons donc le trouver.

THÉRAPONTIGONE. C’est cela.

PHÉDROME. Mais d’abord je voudrais régler mon affaire.

THÉRAPONTIGONE. De quoi s’agit-il ?

PHÉDROME. De me donner la main de votre sœur.

CHARANÇON. Eh bien, militaire, vous hésitez à la lui accorder pour femme ?

THÉRAPONTIGONE. Si elle le veut.

PLANÉSIE. Mon cher frère, je le désire.

THÉRAPONTIGONE. Suit donc. CHARANÇON. Bravo !

PHÉDROME. Ainsi vous me la promettez ?

THÉRAPONTIGONE. Oui.

CHARANÇON. Et moi je lui promets bonne table.

THÉRAPONTIGONE. Très-bien. Mais voici venir l’entremetteur, mon trésor.


SCÈNE IV. — CAPPADOX, THÉRAPONTIGONE, PHÉDROME, PLANÉSIE.

CAPPADOX. Ceux qui prétendent qu’on a tort de confier ses fonds aux banquiers ne savent ce qu’ils disent. Oh n’a ni tort ni raison ; j’en ai fait précisément aujourd’hui l’expérience. L’argent n’est pas mal placé chez eux, car ils ne le rendent jamais ; il est tout bonnement perdu. Par exemple, pour me payer mes dix mines, mon homme courait de comptoir en comptoir. Je ne vois rien venir, je fais vacarme ; il me cite devant le tribunal. Je craignais bien d’être payé par devant le préteur[15] ; mais enfin ses amis le pressent, et il s’exécute. Rentrons bien vite chez moi.

THÉRAPONTIGONE. Hé, l’entremetteur, j’ai deux mots à te dire.

PHÉDROME. Et moi aussi.

CAPPADOX. Et moi je n’ai rien à vous dite ni à l’un ni à l’autre.

THÉRAPONTIGONE. Halte-là, à l’instant, et hâte-toi de rendre gorge.

CAPPADOX. Qu’ai-je à démêler avec vous ? (À Phédrome.) Ou avec vous ? ou…

THÉRAPONTIGONE. Je ferai de toi aujourd’hui une flèche de catapulte, et te lancerai avec la corde comme la catapulte lance un javelot.

PHÉDROME. Et moi je te ferai mignonnement coucher avec un petit chien, mais un chien de fer.

CAPPADOX. Et moi je vous fourrerai tous deux dans une boite de chêne où vous crèverez.

THÉRAPONTIGONE, à un esclave. Serre-lui le cou et traîne-le à la potence.

PHÉDROME. Non, il a beau faire, il y marchera bien lui-même.

CAPPADOX. Au nom des dieux et des hommes, peut-on m’entraîner ainsi sans condamnation, sans qu’il y ait des témoins contre moi ? Planésie, je vous en supplie, et vous, Phédrome, à mon secours !

PLANÉSIE. De grâce, mon frère, ne le faites pas périr. J’ai été bien traitée chez lui, et mon honneur y a été respecté.

THÉRAPONTIGONE. Ce n’est pas sa faute. Si tu es restée sage, rends-en grâce à Esculape. Si ce drôle avait été bien portant, il y a longtemps qu’il t’aurait envoyée Dieu sait où.

PHÉDROME. Voyons si je ne pourrais pas arranger votre affaire. (À Thérapontigone.) Lâchez-le… Viens ici, entremetteur ; je vais prononcer ma sentence, si toutefois vous consentez à faire ce que j’aurai décidé.

CAPPADOX. Nous nous en remettons à vous, pourvu que vous jugiez de manière à ce que personne ne me demande d’argent.

THÉRAPONTIGONE. N’en avais-tu pas promis ?

CAPPADOX. Comment ?

PHÉDROME. Avec ta langue.

CAPPADOX. Eh bien, avec la même langue j« dis non. Elle m’a été donnée pour parler et non pour me ruiner.

THÉRAPONTIGONE. Chanson ! (À un esclave.) Serre-lui la gorge.

CAPPADOX. Oh ! je ferai ce que vous commanderez.

THÉRAPONTIGONE. Puisque tu es brave homme, réponds à mes questions.

CAPPADOX. Interrogez.

THÉRAPONTIGONE. N’as-tu pas promis, si on la réclamait comme personne libre, de rendre tout l’argent ?

CAPPADOX. Je ne m’en souviens pas.

THÉRAPONTIGONE. Comment ! tu nies ?

CAPPADOX. Eh oui vraiment, je nie. En présence de qui ? où ?

THÉRAPONTIGONE. En ma présence et en présence du banquier Lycon.

CAPPADOX. Voulez-vous bien vous taire !

THÉRAPONTIGONE. Non, je ne me tairai pas.

CAPPADOX. Je me soucie de vous comme de cela ; ne croyez pas m’intimider.

THÉRAPONTIGONE. Cela s’est passé devant moi et devant Lycon.

PHÉDROME. Je vous crois assez. Maintenant, entremetteur, pour que tu entendes ma sentence, cette jeune fille est libre, voici le frère dont elle est la sœur. Je l’épouse ; rends l’argent. Voilà l’arrêt.

THÉRAPONTIGONE. Et je te vais mettre au carcan, si tu ne restitues bien vite.

CAPPADOX. Vous n’avez pas jugé de bonne foi, Phédrome ; vous vous en repentirez. Quant à vous, militaire, que les dieux et les déesses vous confondent. Cependant suivez-moi.

THÉRAPONTIGONE. Où cela ?

CAPPADOX. Chez mon banquier, le préteur ; c’est là que je trouve de quoi payer tous mes créanciers.

THÉRAPONTIGONE. Ce n’est pas devant le préteur, c’est au gibet que je vais te traîner si tu ne rends l’argent.

CAPPADOX. Je voudrais de tout mon cœur vous voir crever, pour que vous le sachiez.

THÉRAPONTIGONE. En vérité ?

CAPPADOX. Oui, en vérité.

THÉRAPONTIGONE, montrant ses poings. Je sais ce que valent ces deux poings.

CAPPADOX. Eh bien ?

THÉRAPONTIGONE. Eh bien ? tu le demandes ? Si tu me mets en colère, ils sauront te rendre doux comme un mouton.

CAPPADOX. Allons, tenez, prenez tout de suite.

THÉRAPONTIGONE. À la bonne heure.

PHÉDROME. Militaire, vous viendrez souper chez moi, et nous ferons la noce aujourd’hui.

THÉRAPONTIGONE, aux spectateurs. Pour votre bonheur et pour le mien, spectateurs, applaudissez.


________________
  1. Cet argument, qui est acrostiche, est attribué au grammairien Priscien.
  2. Il y a ici sur le double sens de testis un jeu de mots grossier et intraduisible, qui est déjà indiqué par intestabilis (incapable).
  3. La mine valait cent drachmes (90 fr), et le grand talent cent mines.
  4. Pour exciter la soif.
  5. Il y a ici un jeu de mots intraduisible sur facile ventum ut gaudeam, signifiant également faites-moi du vent pour que je me trouve bien, et faites que je sois content d’être arrivé.
  6. C’est-à-dire le pays des mangeurs (peredere) et le pays des buveurs (perbibere).
  7. C’est-à-dire la Thessalie, patrie des centaures.
  8. Les Amazones.
  9. C’est-à-dire le pays du bon vin (de conterere, fouler, et de Bromius, surnom de Bacchus).
  10. Place où l’assemblaient les plaideurs avant d’entrer au tribunal.
  11. Déesse dont le simulacre avait été trouvé par le roi Tatius dans un égout (cloaca).
  12. C’était la Bourse de Rome.
  13. Le lac Curtius.
  14. Il y a ici un jeu de mots sur là double signification de res, affaire et fortune.
  15. Qui recevait les déclarations de faillite.